Le modèle qui pose le nu entier ne produit absolument aucune impression,

sans quoi les peintres seraient ataxiques avant trente-cinq ans.

Ce qui fait le charme d’un nu, c’est précisément qu’il soit limité,

c’est la conviction où se trouve le spectateur que le peu qu’il voit

suppose des merveilles toutes voisines, si adorables, si excitantes,

qu’on n’ose les présenter à ses yeux éblouis. Jamais l’attrait d’une

gorge cyniquement exhibée ne vaudra l’idéal qu’on se forge avec celle

dont on ne perçoit que la naissance.

Un torse nu n’a pour lui que sa propre valeur qui doit être inestimable

pour maintenir l’admiration, tandis que le buste dont quelques parties

seulement, et bien choisies, sont livrées aux indiscrets a, en plus,

l’imagination généreuse du désir auquel on oppose une barrière.

Tout cela n’est pas niable et les «grandes peaux» actuelles ne sont que

de malpropres déshabillages, d’autant plus condamnables qu’ils sont plus

maladroits.

Adoptez donc, cette fois, la mode de jadis et le décolletage à la

Vierge, comme vos bandeaux.

Outre que cette association forme une harmonie de style, on doit

reconnaître que la courbe de ce décolletage qui passe comme une caresse

le long de la poitrine et des reliefs grassouillets du dos, dessine à

ravir toutes les éminences qu’elle longe. A peine distingue-t-on

l’origine de la gorge, et pourtant, on la devine, on la sent blottie,

craintive, palpitante; on sait qu’elle est là. Les premiers contreforts

de la rose colline, visibles à l’œil, sont prolongés par la pensée qui

dessine, à sa fantaisie, des sommets triomphants. Or, qui vous dit que

la réalité atteindrait à ces altitudes de rêve?

Et savez-vous rien de plus joli que ces coins d’épaule entièrement

dégagés, émergeant de la vaporeuse berthe de dentelle? Dans ces deux

mamelons satinés, pareils à des seins où n’auraient pas encore germé les

boutons d’incarnat, il y a le plus perfide et le plus excitant des nus.

Pourquoi? Parce qu’immédiatement au-dessous, une manche s’interpose; non

pas, vous entendez bien, un ruban, une bretelle, mais une manche qui

s’en vient presque jusqu’au coude. L’avant-bras, ce cône allongé, à la

forme changeante qui est peut-être le chef-d’œuvre de la femme, ressort

à son tour de cette manche où se dissimulent prudemment les parties

épaisses et ballottantes du haut.

Vous imaginez-vous que les femmes du temps de Louis XV dont le costume

avait des sous-entendus si joyeusement égrillards aient jamais eu l’idée

de supprimer leurs manches et d’échancrer démesurément leurs corsages?

En aucune façon. Elles savaient trop bien la valeur d’une réticence pour

n’en pas mettre à leurs atours. Et leur conduite en cela n’avait pas,

selon toute apparence, pour mobile, une recrudescence de chasteté.

D’ailleurs une mode heureuse tend à imposer maintenant la manche ballon

soulignant, comme je viens de dire, l’épaule et l’avant-bras. Une telle

manche en velours bleu de roi ou même noir, vous fera des chairs

incomparables et donnera à vos formes une étonnante souplesse de

contour. Mais où cette même mode devient inepte, c’est lorsqu’elle

maintient la pointe en avant, ouverte jusqu’à l’estomac. Encore une

fois, et pour me résumer, le décolletage est comme l’héritier d’un oncle

bien portant, il doit vivre d’espérances...

Voilà, madame, dans ses grands traits, le cadre que j’ai rêvé pour vous.

Il vous appartiendra d’en parfaire la ciselure. C’est à vous maintenant

que je vais avoir la présomption de m’attaquer en examinant quelle

conduite il convient que vous y teniez.

Autrement dit, le théâtre est construit; je frappe les trois coups

traditionnels et la pièce commence...

L’INTÉRIEUR

CHAPITRE PREMIER

LE MARI

L’être qui, dans cette tragi-comédie de l’existence où vous ambitionnez

un premier rôle, vous touche de plus près, celui à qui vos destinées

sont indissolublement liées, que cela vous plaise ou non, c’est votre

mari. Cet être sera donc aussi le premier sur qui votre domination devra

s’établir; il sera la meule toujours prête où s’aiguisera votre

ambition, la tête de Turc où se mesurera votre vigueur ascensionnelle.

J’ignore quel il est, mais je vais, comme pour vous, établir pour lui un

«type» idéal dont il vous appartiendra de le rapprocher, si votre

mauvaise chance l’a fait trop différent. La chose est d’importance,

prenez-y garde, par la bonne raison que la loi naturelle fait de votre

mari votre supérieur et qu’il s’agit d’obtenir un état tout opposé.

Il ne doit être ni laid, ni sot, ni ridicule parce qu’une supériorité

trop facile est indigne de vous et que votre mari m’apparaît plutôt

comme un collaborateur soumis que comme un repoussoir. S’il exagérait

l’insignifiance, il se trouverait des gens pour vous plaindre. Or une

victime ne domine jamais et personne ne vous rendrait hommage, car il

n’est pas dans l’humanité d’admirer tout à la fois et de compatir.

Et puis les niais sont vaniteux. Ils ont des accès d’arrogance souvent

fort pénibles à subir et impossibles à éviter. Beaucoup poussent le

despotisme jusqu’à exiger qu’on les encense et à traduire leurs volontés

avec la plus désobligeante brusquerie.

Bien des gens s’imaginent que les hommes nés sont inaccessibles à ces

sortes d’excès.

Voilà une belle erreur! D’abord un homme est bien élevé beaucoup plutôt

par le caractère que par la naissance ou l’éducation. La famille et le

milieu peuvent enseigner certains préceptes du savoir-vivre, les détails

minutieux du protocole mondain, mais n’ont pas la prétention d’étouffer

la jalousie, la bassesse, la violence ou l’hypocrisie d’un caractère.

Il y a des hommes copieusement titrés qui sont des rustres et des

goujats, quand des fils de chiffonniers ont les mœurs les plus douces et

le commerce le plus agréable.

On devient gentilhomme mais on naît homme aimable.

C’est parmi ces derniers que se catalogue votre mari.

Pourtant, de ce que j’en esquisse l’éloge, il ne résulte pas que je le

souhaite beau, brillant et instruit, car il détournerait alors les

attentions qui ne doivent aller qu’à vous et la difficulté de la lutte

se trouverait accrue d’autant.

Il vous faut un mari moyen, un de ces hommes sans âge à qui l’on

pardonne quelques cheveux gris en faveur d’un visage bien conservé.

Empêchez-le de bedonner: on n’est jamais «distingué» quand on est gros,

mais on le devient aisément lorsqu’on est chauve. La calvitie bien

portée est comme un brevet d’esprit, de pensée profonde et de travail

acharné. Si Napoléon n’était pas chauve, M. de Morny l’était: vous voyez

que chaque état peut se défendre.

Votre mari doit avoir une tenue parfaite, marcher avec noblesse, ne

hasarder que des gestes onctueux, sourire avec réserve et sans éclat,

s’intéresser à tout, marquer à chacun une bienveillance discrète et

n’être pris au dépourvu par personne.

La lecture des revues sérieuses et la fréquentation de certains cercles

l’amèneront à cet idéal.

J’ai nommé le cercle: qu’il y soit assidu, pour une foule de raisons

dont les plus concluantes sont qu’il s’y fait des relations, qu’il en

retire un vernis d’élégance impossible à trouver ailleurs et qu’enfin

lorsqu’il y séjourne, vous êtes en repos.

En dépit de la dignité de ses goûts, il ne faut pas qu’il manifeste trop

d’empressement pour les jouissances relevées de l’esprit. De telles

conceptions demeurent votre domaine et s’il est bon de lui laisser

prendre une teinture de tout, il importe de le maintenir dans le culte

de l’opérette, du vaudeville et de la gaudriole qui le classe à

plusieurs échelons au-dessous de vous.

Qu’il ait pour vous une passion notoire, forcenée, exclusive, pour cette

raison que si vous n’arrivez point à le subjuguer, lui, le plus exposé à

vos séductions, votre prestige en souffrira. De plus, cette

particularité étant connue échauffera l’émulation de vos autres

admirateurs. Des intrigues se noueront, des histoires seront chuchotées,

des calomnies répandues jusqu’à ce qu’un bel éclat provoqué par vous, au

moment opportun, envoie votre mari sur le terrain pour vous défendre.

Un homme qui se bat pour sa femme légitime en conscience, en toute

ardeur! Un duel dont vous êtes l’héroïne sans en être salie! Quel titre

éblouissant de gloire à faire pâmer d’envie les bonnes intimes dont les

maris ne se battent qu’au bouchon de champagne, avec la moquette râpée

d’un restaurant de nuit pour terrain, des filles pour adversaires et

pour témoins des garçons de salle.

S’il est blessé, vous ne quittez point son chevet, vous préparez la

charpie et les compresses, vous lui faites un oreiller de votre bras,

vous composez à son adresse vos plus célestes sourires... S’il est

tué?... Alors ce serait trop. Il est des exagérations qui nuisent aux

meilleures causes, et qu’il faut s’appliquer à éviter. Mais cette

funèbre éventualité est si peu vraisemblable!

Je voudrais que votre mari fût décoré ou à la veille de l’être: il

suffit que ses titres soient en circulation; tout le monde en a; il en

possède donc comme les autres. A vous de les rendre assez visibles pour

leur donner la sanction écarlate.

C’est vous dire que je parle ici de la Légion d’honneur. Pourtant les

rosettes exotiques, bien qu’évidemment inférieures, peuvent avoir leur

prix à la condition de représenter un mélange. Un seul ordre étranger ne

signifie rien; mais deux ordres, trois ordres, une brochette d’ordres!

Dix croix en miniature pendues à de petits rubans polychromes qu’une

agrafe d’or fixe à l’habit, ce n’est point aussi sot que les jaloux se

plaisent à le dire.

Tout d’ailleurs est affaire de dosage: la cravate de commandeur qui

coupe la chemise de sa balafre éclatante a plus de portée que la menue

pendeloque du chevalier. Quant au grand cordon!... Je m’arrête, de

telles hauteurs donnent le vertige!

Retenez seulement de tout cela qu’il est flatteur d’entrer dans un

salon, au bras d’un homme bariolé de bijoux honorifiques. Son passage

fait tourner la tête dans un mouvement de curiosité dont vous bénéficiez

et ce n’est qu’après, de loin, qu’on s’avise de blaguer son mérite.

En tout cas, chamarré ou non, il est essentiel que votre mari ait ce

qu’on appelle de «l’influence».

Préciser le sens de l’expression n’est pas des plus faciles et son

élasticité vague en rend la définition délicate. On peut dire cependant

qu’avoir de l’influence c’est recevoir personnellement, en tout bien

tout honneur, des visites féminines, c’est obtenir des places dans les

solennités très fermées, c’est ne faire nulle part antichambre, c’est

être obligé de dire à un ami rencontré dans la rue: «Couvrez-vous donc,

je vous en prie.» Que sais-je encore?

Enfin quand un homme a de l’influence, on le devine, on le comprend,

sans que personne soit en état de spécifier ni pourquoi ni comment.

Faire de l’élevage dans une campagne reculée, avoir une ferme modèle

dans la Limagne, inventer des instruments agricoles et chercher des

engrais intensifs, sont des faits de nature à procurer une «influence»

solide et salutaire, d’autant moins propre à vous porter ombrage qu’elle

est rurale et s’exerce à distance.

Elle fournit à votre mari l’occasion d’écrire des ouvrages techniques,

avec figures dans le texte, qui attireront l’attention des sommités

compétentes et lui vaudront tout au moins le Mérite agricole dont le

ruban, dans une brochette, rappelle l’Osmanieh.

Cela provoque aussi l’admission dans une foule de comités bien pensants

et de congrès cossus, où des vieillards nobles et désœuvrés s’occupent

tout de bon de la prospérité de nos campagnes.

Enfin, à force de parlottes, de séances écoulées dans d’excellents

fauteuils et de rapports lumineux sur la crise qui dure depuis Pharamond

et n’est pas près de finir, la circonscription enthousiasmée proposera

peut-être un mandat législatif... C’est à voir.

Tel est le rôle que je rêve de voir jouer à votre mari et non seulement,

ainsi que je vous le disais, sa situation, si brillante qu’elle

devienne, ne saurait vous éclipser mais encore, on vous en attribuera

tout l’éclat si vous savez donner à propos, d’habiles coups d’épaule.

Etre une Égérie n’est pas de la première venue, à la condition surtout

de ne vous occuper qu’en vous jouant et par condescendance, des guanos,

des batteuses perfectionnées et autres objets subalternes.

Et puis, dans le milieu supra intellectuel dont vous allez être le

centre, ces sortes de préoccupations feront à votre mari un renom de

bonhomie un peu terre à terre, d’activité sans prétention qui le

maintiendront à sa place, sans pourtant l’affubler de ridicule, ce qui

serait désastreux pour vous.

Mais ces considérations ne sont, en quelque sorte, qu’un programme pour

la vie publique de votre époux.

Il y a la vie privée dont, certes, l’importance n’est pas moindre et

qu’il est urgent de réglementer à son tour.

Je crois infiniment profitable de laisser à votre mari l’apparence de

l’autorité.

Consultez-le sans cesse, pour les détails les plus minimes; admirez les

avis qu’il émet; célébrez sa clairvoyance; rendez justice à son goût;

donnez-lui l’assurance que vous n’avez d’opinion que d’après la sienne

et que vous seriez on ne peut plus malheureuse d’être livrée à

vous-même. Après cela, faites à votre guise: il trouvera tout charmant

et se félicitera d’avoir une femme si judicieuse et si dévouée.

En public, témoignez-lui les plus grands égards. Affectez de lui

demander parfois: «Qu’avez-vous décidé, mon ami?» ou bien: «Je voudrais

savoir ce que vous pensez de cela», ou encore glissez dans la

conversation, de façon à être entendue de lui: «comme dit mon mari...

c’est le sentiment de mon mari... il faudra que je demande conseil à mon

mari...», etc. Vous le verrez pénétré de son importance, prêt à céder à

tout, d’autant plus esclave qu’il se croira plus puissant.

Les étrangers vous sauront gré de cette manœuvre et compareront votre

dépendance apparente avec la grande valeur intellectuelle dont vous

ferez d’autre part étalage.

«Quel ménage uni! dira-t-on; et quel cœur, quels sentiments élevés,

possède cette femme, sous son vernis éblouissant! Elle a un mari qui lui

est visiblement inférieur et cependant elle rapporte tout à lui, avec un

naturel délicieux...»

Votre douceur doit être angélique, votre patience inlassable. Si dans le

particulier, la fantaisie lui prend de vous entretenir de ses

entreprises et de ses inventions, subissez jusqu’au plus futile détail,

sans la moindre humeur et même avec l’apparence du plus grand intérêt.

Un tiers se trouve-t-il présent, émettez des opinions, soutenez, au

besoin, d’aimables controverses et si, en dépit de votre bon vouloir, la

conversation tourne au fastidieux et à l’interminable, utilisez le grand

secours: la chaise longue, avec les migraines, les spasmes et les

vapeurs qu’elle comporte.

Mais quoi qu’il arrive, gardez-vous des scènes et de la violence comme

du feu. Une femme en colère est vaincue d’avance et s’expose, par

surcroît, à ces réconciliations pathétiques dont l’abandon et la

bouffonnerie ont fait la fortune de cent vaudevilles. Et croyez bien que

l’on en sort toujours diminuée: ce sont des victoires à la Pyrrhus plus

meurtrières que des défaites.

Le meilleur, en toutes choses, serait d’arriver à ce que votre mari

voulût avant vous ce que vous désirez vous-même, afin de vous donner, le

plus souvent possible, l’occasion d’une obéissance flatteuse pour lui et

la solidité de son pouvoir.

C’est le superlatif de la stratégie conjugale, mais il est bien malaisé

d’indiquer, pour cette opération, une marche à suivre quelconque; les

circonstances et l’à-propos sont les plus sûrs conseillers.

Il serait bon que vous eussiez le mérite de l’administration intérieure.

Ce point n’est pas à mépriser, car l’on considère, à bon droit, comme

une femme idéale celle qui, aux grâces de la vie de salon, sait allier

les solides vertus domestiques. Il n’est pas donné à toute femme du

monde d’être une bonne ménagère; réunissez les deux titres et vous serez

complète.

Mais, je le proclame bien vite, mon intention n’est pas de vous imposer

les tracas vulgaires et ravalants que suppose un tel ministère. A vous

les apparences glorieuses; à votre mari, mieux préparé, les

récriminations et les ennuis.

Je m’explique. L’ensemble des ordres généraux émanera de vous. Les menus

des repas, apportés chaque jour à votre appartement, ne deviendront

exécutoires qu’avec votre approbation. Vous commanderez ostensiblement

aux domestiques des besognes urgentes ou imaginaires; vous reprendrez,

du haut de votre chaise longue, leurs manquements et leurs étourderies;

vous profiterez de la présence du premier visiteur venu pour donner, en

vous excusant, quelque instruction oubliée à dessein et vous vous

plaindrez ensuite, au cours de la conversation, des fatigues inhérentes

à la fonction d’une maîtresse de maison qui prend sa tâche au sérieux.

Cette confidence formulée d’un air las, agrémentée de quelques doléances

touchant l’insubordination et l’avidité de la valetaille produira le

plus grand effet sur votre interlocuteur émerveillé.

Vous n’êtes pas tenue à autre chose.

Quant à ce qui est de contrôler l’exécution des ordres donnés, de

clarifier les comptes de la cuisine et de surveiller les clés des

armoires, votre mari à qui l’exploitation de ses fermes a donné des

facultés administratives, s’en chargera très volontiers.

Il assumera de même toutes les obligations qu’on n’avoue pas dans le

monde, celles par exemple, de discuter la note du tapissier et en

général d’affronter les fournisseurs, de compter les bougies, les

bouteilles et les livres de sucre ou de café.

Son intervention, sous peine d’être grotesque, restera mystérieuse, et

la vôtre, toute représentative, vous vaudra les plus grands éloges, sans

que, pour cela, vous ayez eu seulement la peine de quitter votre

fauteuil...

J’ai gardé pour la fin, tant j’hésite à m’aventurer dans un tel sujet,

l’examen de ce qui, conjugalement parlant, constitue par excellence

l’intimité.

Faut-il mettre les points sur les i? Non, sans doute, car votre esprit

alerte s’est chargé déjà de la ponctuation.

Quoi qu’il en soit et si naturels que l’on trouve mes scrupules, la

chose est de trop de conséquence pour que je m’en taise. A vous, madame,

de pénétrer mes périphrases obligatoires et de considérer, pour la

justification de mon obscurité possible, que je n’ai pas à ma

disposition l’intrépide et toujours honnête latin.

Il a été dit, si j’ai bonne mémoire, que votre mari est follement

amoureux de vous. A coup sûr, un tel sentiment si honorable pour tous

deux, trouve à se traduire de bien des façons: par des attentions

délicates, par des cadeaux, par des paroles tendres, par ces mille riens

qui révèlent, sans équivoque, à l’intéressée, la flamme dont on brûle

pour elle. Mais enfin, si multipliées que soient ces manifestations, si

passionné que soit le tour qu’elles affectent, elles ne peuvent

remplacer le témoignage définitif qui donne à l’amour force de loi et

constitue une déclaration sans réplique.

Ah! si vous éprouviez pour votre mari cette ardeur qu’il ressent à votre

endroit, ma besogne serait bien simplifiée. Je vous dirais: «Madame, ce

ne sont point là mes affaires.» Après quoi, ayant tiré discrètement les

rideaux de l’alcove, je fuirais, à pas rapides, ce spectacle si amer au

célibat.

Mais, pour mon malheur, il n’en va point ainsi. Votre âme, remplie

d’objets plus éthérés, souffre des libertés prises sur votre corps. Vos

regards se voilent d’horreur quand ce mari, les yeux humides, les lèvres

sèches, le souffle pressé, le geste tremblant, laisse entrevoir des

dispositions trop agressives.

Une nausée vous monte, à ces invites bestiales qui d’un autre,

peut-être, changeraient vite de nom; des envies de crier vous prennent;

vous êtes envahie par un irrésistible besoin de lutte et de délivrance;

l’impérieuse supplication de cet homme changé en bête vous comble de

dégoût! Vous allez risquer une révolte!... Vous allez éconduire

l’insolent!... Vous allez faire une sottise!...

Une sottise énorme, madame; une sottise incalculable!

D’abord, cet égaré qui sollicite un assouvissement est votre mari,

c’est-à-dire un être qui pourrait exiger vos faveurs, aidé par quatre

gendarmes. Il a pour lui toute la kyrielle des lois divines, morales et

humaines et, par-dessus tout, il est amoureux ce qui est bien autrement

grave.

Un appel à la violence vous mettrait donc dans votre tort et vous

créerait la situation la plus ridiculement fausse qu’il soit possible

d’imaginer.

Mais rassurez-vous. Ce n’est pas le code à la main, que les maris ont

coutume de perpétrer de semblables tentatives et l’on n’a pas d’exemple

d’une intervention légale, au moins sur le moment.

Se livrer, je l’accorde, est parfois désagréable; c’est malpropre,

repoussant, immonde, j’en conviens; pourtant il est des sacrifices

nécessaires: votre état de femme vous oblige à quelques concessions. Et

les enfants? Où les prendrez-vous? Oh! Je sais bien, vous avez pour

l’accroissement et la multiplication des recettes extra-conjugales d’une

efficacité certaine. Encore faut-il que votre mari ait lieu de

s’attribuer dans chaque entreprise féconde une part de fondateur.

Vous voyez qu’à tout prendre, le délai de rigueur est de plus de neuf

mois et que l’indispensable périodicité de votre holocauste, même réduit

à son minimum, rachète sa cruauté par la longueur de l’intervalle.

Seulement, il est à redouter qu’une expression quasi-annuelle ne suffise

point à l’éloquence de votre mari; car ils se sont lourdement trompés

ceux qui ont prétendu que l’amour n’a jamais connu de loi.

Il en connaît au moins une, celle-là même dont la sanction vous menace

sans cesse et vous effraye si fort.

En tout cas, vos alarmes me semblent un peu bien excessives et la

conjoncture, pour horrible qu’elle soit, n’est point sans

adoucissements.

Souvenez-vous de la tactique adoptée par les Espagnols durant la

campagne de 1808. On les vit user la furie de l’armée française par de

continuelles escarmouches et refuser avec persistance toute bataille

rangée. Cela leur réussit à merveille et ils redevinrent maîtres chez

eux.

Ne pourriez-vous, à leur exemple, esquiver les grands engagements et

fatiguer l’adversaire par de savantes et perfides guerillas?

Il existe une série d’inoffensives privautés que vous vous résignerez à

permettre et qui, intelligemment prolongées, aboutissent parfois à la

retraite de l’assaillant, bien qu’on leur suppose volontiers un effet

tout opposé.

Par contre, dans le cas où vous seriez à l’échéance, payez de bonne

grâce et sans balancer, vous serez plus tôt quitte.

En résumé, tout cela revient à dire que vous ne devez, sous aucun

prétexte, opposer aux instances caractéristiques de votre époux un refus

d’où résulterait pour lui la plus cuisante des humiliations et la plus

difficile à pardonner.

Votre répugnance à lui céder au moins quelques bagatelles aurait encore

l’inconvénient de l’écarter physiquement de vous. Or n’oubliez pas qu’un

amour sans attrait physique est frère de l’indifférence et cousin

germain de l’abandon.

Qu’adviendrait-il alors, je vous le demande, de votre supériorité, si

l’on rencontrait votre mari, celui qui passe pour votre fidèle

admirateur, avec des fêtards et des gourgandines!

Quoi qu’il en soit, j’ai eu déjà l’occasion de vous le dire, vous devez

à tout prix faire chambre à part, afin d’éviter ces dominations

réciproques, ces endosmoses de tendresse et d’autorité qu’amènent

inévitablement des oreillers contigus, sans compter qu’une femme

déshabillée est comme une ville sans remparts, infiniment aisée à

prendre.

Là encore les vapeurs pourront intervenir. Alléguez que les ronflements

de votre époux ne vous laissent point une seconde de tranquille sommeil,

mettez en avant votre santé, déjà si chancelante, et mettez-le doucement

à la porte.

Il n’est pas, du reste, absolument certain qu’il s’en plaindra, lui

aussi pouvant en être réduit à l’obligation de choisir son moment?...

CHAPITRE II

LES ENFANTS

Puisque vous les avez faits, en définitive, ces enfants, il convient au

moins d’en retirer le plus d’honneur possible.

Petit manuel de la femme supérieure · 第 3 / 9 段