s’avouer vaincue d’avance dans toutes les batailles de la vie, à
renoncer, je ne dirai pas seulement à régner, mais à tenir sa place dans
le monde.
Certes, toute femme ne saurait être supérieure. Encore est-il parfois
indispensable qu’elle exerce une influence, manifeste une initiative,
existe enfin. Or, rien n’est plus aisé avec une chaise longue, et nous
allons voir que si elle est d’un si grand secours dans la vie usuelle,
elle n’est pas moins utile dans les hauteurs auxquelles vous tendez.
Si la chambre à coucher est le temple, la chaise longue est le
piédestal. Cela n’a pas l’excessive intimité du lit, non plus que la
correction cérémonieuse du fauteuil; c’est le meuble universel servant à
tout, une sorte de terrain neutre où vous pouvez, sans gêne, si vous le
jugez bon, accueillir quelques prévenances de votre mari, écouter
d’amusantes médisances, recevoir d’excellents amis, morigéner les
domestiques. On y peut tout faire, vous dis-je, et bien d’autres choses
encore.
Mais, objectez-vous, ne ferait-on pas aussi bien tout cela dans une
bergère?
Que non pas! En dehors de la facilité d’être assise ou étendue sur une
chaise longue, selon la conjoncture, comptez-vous pour rien les
ondulations, les courbures de taille, les détours de torse auxquels elle
oblige? Y a-t-il un meuble au monde capable de mettre aussi parfaitement
en valeur votre personne?
Une bergère! Le premier venu est capable de s’asseoir dans une bergère!
Une créature du commun saura s’y installer sans se couvrir de ridicule!
Votre propre femme de chambre y ferait une figure avouable! Tandis qu’il
faut être douée pour se laisser tomber décemment sur une chaise longue.
Il y a presque du génie et, en tout cas, un art superlatif dans ce coup
de hanche imperceptible qui rejette la robe du côté où elle doit se
déployer sur la partie du siège inoccupée, pendant que le corps, rejeté
à l’opposé, s’abandonne et se pose.
Admettez-vous un instant comme possible que le hasard seul préside à un
mouvement d’autant plus compliqué que l’apparence en doit être plus
naturelle?...
Ce n’est rien encore.
La chaise longue est intéressante et précieuse, surtout en ce qu’elle
évoque, par une association nécessaire, la question des vapeurs.
Bien souvent je me suis lamenté sur ce que les femmes d’aujourd’hui
n’ont plus de vapeurs. Que dis-je? Sait-on même ce que cela peut être,
dans ce siècle de la vapeur, ignorant ou dédaigneux de la grâce des
pluriels!
C’est un fait. Les vapeurs ont disparu de notre ciel intime, sans,
hélas! qu’il en ait moins de nuages, et c’est précisément à cause de
leur caractère délicat et léger qu’on leur a fait la guerre.
Jadis--je parle de nos arrière-grand’mères--lorsqu’un souffle passait,
dérangeant la poudre d’une coiffure, que le bengali dans sa cage
semblait triste et congestionné, que le carlin n’avait pas mis dans sa
digestion la réserve habituelle, qu’une amie d’enfance venait de rendre
l’âme, qu’une porte, soudain, battait avec violence, lorsque l’azur du
ciel se pommelait de gris, que le livre attachant arrivait à sa dernière
page, ou que, seulement, le seigneur et maître rentrait plus tôt qu’il
n’avait annoncé, la dame se renversait sans hâte au dossier de la chaise
longue, prenait encore le loisir d’étendre ses pieds mignons, puis, les
yeux clos, les lèvres entr’ouvertes, les joues pâlies et les bras morts,
elle attendait qu’on lui rendît le sentiment avec des sels et des
cordiaux appropriés.
Rien n’était charmant comme la compagnie empressée autour de la jolie
malade, mêlant, dans chaque mouvement, le murmure des mots échangés à
voix basse avec le bruissement des habits de soie.
On délaçait la pauvrette, qui maintes fois, s’attardait volontairement
dans la syncope, afin de ne point priver d’un aimable spectacle ceux qui
l’allaient quérir dans son corsage. Mais bientôt la vie revenait, sous
forme de sourire, avec un peu de rougeur du désarroi, et l’on se
complimentait sur le dénouement toujours prévu, toujours heureux.
Un peu de tristesse dolente persistait tout le jour, dont les familiers
n’éprouvaient que la langueur, sans la moindre âpreté, jusqu’à ce que,
le tour de carrosse, le souper et le bal étant venus, les papillons
noirs prissent leur vol, ne laissant pas même après eux le sillage du
souvenir.
Quelques belles, en proie à ces menus soucis, guerroyaient contre eux
et, d’une attaque, les mettaient en déroute; d’autres les portaient au
lit et, doucement vaincues, s’endormaient avant eux, mais toutes en
souffraient de si bonne grâce et perdaient si peu, dans l’aventure, leur
désir et leur science de plaire, qu’on s’empressait plutôt à les soigner
qu’à les plaindre, parce que la plainte se peut envoyer de loin, tandis
que le premier soin à donner était de dénouer le cordon du corset...
Voilà, ou à peu près, ce qu’étaient les vapeurs.
En regard de ce gracieux tableau, quel équivalent contemporain
possédons-nous?
Ah! madame, c’est à frémir. Non seulement la chose a perdu son attrait,
mais le nom même est victime de la désuétude. Une femme, à l’heure
actuelle, je le répète, n’a plus de vapeurs, elle boude, elle rognonne,
elle bougonne, et l’on dit qu’elle le fait à la pose, lorsque, par
miracle, ce n’est point à l’oseille!
Sans vouloir épiloguer sur le caractère amèrement expressif de cette
allusion potagère, je vous supplie, au nom de votre intérêt, d’être la
restauratrice des vapeurs.
Et ce serait juger superficiellement ma pensée que de la croire en tout
motivée par l’agrément des afféteries innocentes ou le plaisir
d’assister à votre évanouissement.
La portée des vapeurs est autrement considérable, autrement pratique.
Un exemple: Vous attendez la visite d’un concurrent, d’un adversaire,
d’un mécontent, d’un créancier, d’un homme, par conséquent, dont
l’esprit n’est pas à la patience, ni au marivaudage. Il ne vous est pas
permis de l’évincer: les circonstances vous obligent à le recevoir en
personne.
Au coup de sonnette, vous vous jetez sur votre chaise longue, où le
visiteur vous trouve demi assise, demi couchée, entourée d’une armée de
coussins dont le duvet se creuse sous la molle pression de vos membres.
Le tableau, à coup sûr, n’est pas pour rebuter ni pour faire naître la
fureur: du reste, il serait sans précédent qu’un homme irrité ne se
calmât pas à l’instant devant une femme armée d’une chaise longue. C’est
magique!
«Monsieur, dites-vous d’une voix à peine distincte, bien que très
souffrante, j’ai tenu à vous recevoir moi-même...»
Et vous allongez vos jambes, avec une fugitive grimace de souffrance,
tandis que votre interlocuteur, hypnotisé par la chaise longue,
balbutie: «Oh! Madame... Mille pardons... C’est moi... Comment donc...»
Or, n’est-il pas vrai, quand un homme en est là, il est bien superflu de
perdre le temps à discuter. Vous expédiez donc votre visiteur en trois
mots et lui dites pour préciser le congé: «Pardonnez-moi de ne pas vous
reconduire. Je suis si faible que...»
Vous le verrez se lever, se confondre en excuses et sortir à reculons.
Si pourtant, contre toute prévision, le faquin osait parler haut,
maintenir ses revendications ou ses doléances, jugez quel rôle odieux il
est en votre pouvoir de lui donner. Un homme qui abuse de l’impuissance
et de la maladie d’une femme pour la tourmenter, l’injurier presque! Fi,
quel goujat!... Tel est le thème; les variations sont infinies.
J’en ai dit assez, je crois, pour vous faire apprécier l’immense parti à
tirer des vapeurs; c’est l’art d’obtenir sûrement par la faiblesse ce
que la force ni l’autorité n’eussent peut-être jamais obtenu.
En tout cas, et c’est là ce que je tenais à vous démontrer,
souvenez-vous, madame, qu’il n’est pas de vapeurs sérieuses sans chaise
longue!
CHAPITRE IV
LA TOILETTE
Il ne s’est jamais rencontré de femme indifférente à la toilette. De la
plus riche à la plus pauvre, de la plus belle à la plus disgraciée, de
la plus jeune à la plus vieille, toutes, mais toutes, madame,
entendez-vous, toutes, sans l’ombre d’une exception, tournent leurs
pensées ravies vers cet idéal sans pareil: la toilette.
La toilette! Le mot seul renferme tout un monde. La toilette, ce n’est
pas les vêtements, ce n’est pas le luxe des étoffes, le prix des bijoux,
l’éclat des parures; ce n’est pas la multiplicité ni le changement
continuel des atours; c’est quelque chose de plus haut et de plus
abstrait, de plus général et de plus accessible qu’on pourrait préciser
en définissant la toilette: l’art d’accorder chaque objet avec l’effet
qu’il doit produire et de lui faire produire son maximum d’effet.
Vous voyez qu’il n’est pas question de fortunes fabuleuses, de
couturiers exorbitants. L’argent ne fait rien à la chose ou plutôt ne
sert qu’à son côté matériel. Mais ce goût exquis, ce tact délié qui,
dans la cervelle de toute femme, préside à la toilette, se rencontre, à
des degrés divers, aussi bien chez le trottin que chez la femme du
banquier. Cela vous vient avec la vie et vous coule dans le sang jusqu’à
votre dernier jour, inconsciemment peut-être, mais avec quelle
persistance et quelle force!
Les temps, les lieux, les circonstances, rien n’y fait. Il en va ainsi
depuis que le monde est monde et je ne suis pas sûr que la toilette ne
trouvera point le moyen de lui survivre.
Tenez, pour appuyer mon dire, je vous veux mettre sous les yeux
l’exemple de notre mère commune, Ève, la première qui s’aperçut des
inconvénients de la nudité, la première qui eut ou à qui l’on imposa
l’idée de couvrir son corps, l’inventeur de la toilette par conséquent.
Certes, son premier accoutrement ne faisait guère prévoir les merveilles
de la rue de la Paix, mais encore un coup, c’est la permanence d’un état
d’esprit que je veux démontrer, non la nécessité d’être millionnaire
pour aimer à s’habiller.
Donc, voici Ève confuse, fort décontenancée d’être nue et dans
l’obligation de se vêtir à bref délai.
Vous imaginez sans doute que, pressée par le temps et les menaces de
l’Éternel, notre aïeule va s’emparer d’un bananier pour s’y tailler un
jupon, se couper un corsage ample et discret dans une feuille de
rhubarbe ou tout au moins s’improviser un peignoir en réunissant des
feuilles de nénuphar et de catalpa qui sont larges, rondes et faciles à
travailler.
Que c’est mal connaître la femme!
Elle se dit, dans le temps d’un éclair, que tout cela sera massif,
raide, disgracieux, que, sous prétexte de cacher des nudités, tout
risque de disparaître, que si le rôle des vêtements est en effet de
dissimuler, celui de la «toilette» est sinon de laisser voir, au moins
de fournir des indications qui permettent de deviner. Aussi, sans
hésiter, elle se tresse une _ceinture_ en feuilles de figuier! Or, vous
connaissez ce genre de feuilles, formées de grandes dents, profondément
évidées, dans les intervalles desquelles nombre d’aperçus étaient encore
possibles.
Adam ne s’en plaignit pas, car, une fois la pudeur imaginée, le
contraire commençait à prendre du prix et la ceinture en figuier
constituait bien une toilette au sens coquet du mot, puisqu’elle faisait
valoir précisément ce qu’elle avait la prétention de masquer.
D’ailleurs, Adam, assez détaché jusque-là des attraits de sa femme, y
trouva tout à coup des charmes inconnus et j’y vois la preuve que la
toilette sert à quelque chose puisqu’en fin de compte, c’est peut-être à
cette ceinture de figuier que nous devons indirectement le jour. Et
notez que la poitrine n’était pas encore cataloguée parmi les objets
honteux, indignes de la lumière: nous serions sans doute, aujourd’hui,
trois fois plus nombreux dans le monde si Ève eût eu l’occasion
d’affoler Adam par un décolleté canaille en feuilles de mimosa.
Passons. Il n’est plus discuté que toute femme aime la toilette et nul
ne conteste que ce soit à bon droit.
Il est temps, malgré tout, de faire intervenir une mince restriction en
déclarant que si ce goût est en effet universel, il n’est point toujours
également judicieux. Et c’est là, sans parler de la beauté variable ou
des fortunes inégales, qu’est le véritable terrain où se peut affirmer
la supériorité d’une femme. Idolâtrer la toilette, s’attarder devant son
miroir n’est rien s’il n’en résulte quelque heureuse trouvaille, quelque
innovation qui s’impose.
De plus, il y a la mode qui est pour beaucoup un chemin tracé, d’où le
respect humain, le manque d’invention ou la confiance en de plus avisées
les empêchent de s’écarter.
Or, madame, souvenez-vous de ce que je vous ai dit des préjugés mondains
dont la mode est peut-être le plus despotique et le plus conventionnel.
Vous pouvez la railler, la maudire même, à la condition de lui obéir, au
moins dans ses grandes lignes.
Ainsi, n’avoir pas, en ce moment, des manches bouffantes et aplatir vos
coutures d’épaule, équivaudrait à une affectation ridicule, bonne tout
au plus à faire croire que vous voulez économiser l’étoffe.
Mais, comme il ne faut pas que cette obéissance tourne à la soumission
servile, courez en avant de la mode; inventez quelque arrangement
ingénieux. Que diable, vous avez bien autant de génie créateur que les
petites couturières qui promènent d’atelier en atelier leurs modèles en
mousseline.
Et quelle gloire que d’attacher son nom à un détail de la toilette
féminine! Gloire durable, madame, ne vous déplaise, dont vous auriez
mille fois tort de faire fi. Combien de femmes ne connaissent Rembrandt
que comme parrain d’un grand chapeau! Tout le monde sait que Mme de
Pompadour a baptisé les étoffes à fleurettes, tandis que l’on soupçonne
à peine, l’existence de M. d’Étioles, son mari honoraire. Le mot Médicis
évoque à la pensée une série de larges cols, bien avant les hauts faits
de Laurent le Magnifique, et les bonnes grâces de Louis XIV eussent été
impuissantes à sauver de l’oubli Mme de Fontange, sans le nœud de ruban
qui nous en a gardé le nom.
Évertuez-vous donc à corriger et à pousser la mode, tout en lui
empruntant ce qu’elle peut avoir de profitable pour vous.
Il est, en matière de mode, comme du reste en tout, deux camps bien
tranchés. L’un, à peu près uniquement composé de jeunes gens, assure que
jamais les femmes ne furent si gracieuses et si bien attifées. L’autre,
celui des vieux, trouve tout excessif et ridicule, soutenant qu’en 1850,
les femmes avaient autrement d’aisance pour porter la toilette.
Souriez à tous les deux, ne désobligez ni l’un ni l’autre. Dans ce but
habillez-vous selon le goût du premier camp et faites chorus, en
paroles, avec les récriminations du second; c’est, énoncé sous une autre
forme, le principe que je vous rappelais tout à l’heure.
Si, maintenant, nous passons à un examen plus détaillé de la question,
il vous semblera naturel d’envisager la toilette au triple point de vue
de l’intérieur, de la ville et des réceptions ou, plus logiquement
encore, du matin, du jour et du soir.
Au saut du lit, vers onze heures,--une femme supérieure doit se lever
tard, la vie intelligente ayant toute son intensité la nuit--au saut du
lit, dis-je, votre chemise de batiste très claire mais très montante
tombe et vous passez au bain.
Puis, une fois frictionnée par votre femme de chambre, vous endossez une
chemise de jour également très fine, mais très ouverte cette fois et
bordée de dentelles. A ce premier vêtement, s’ajoute une légère matinée,
recouverte elle-même d’un épais et long peignoir de laine. Les pieds
dans vos mules, installée dans un fauteuil en face de votre miroir, vous
allez être coiffée.
C’est là l’une des plus graves opérations de la journée dont vous ne
chargerez qu’un professionnel ou une camériste très experte.
Vous comprendrez en effet l’importance inhérente au choix et à
l’exécution d’une coiffure si vous prenez la peine de remarquer que la
chevelure est l’ornement naturel par excellence et aussi celui qui
encadre directement le visage, qui peut le mettre en valeur ou le
déprécier, d’où peut dépendre le succès d’un sourire, la portée d’une
expression.
En ce moment, il n’y a pas, régissant la matière, de mode impérieuse, ce
qui implique la nécessité de se fonder, pour choisir, sur des
considérations esthétiques supérieures à la vogue du moment.
Sans doute, vous allez me citer la coiffure ondulée à la grecque, avec
l’obligatoire blond vénitien. De grâce, madame, n’insistez pas. La
teinture est indigne de vous et cette façon de s’accommoder est si
répandue dans le demi-monde que je croirais manquer au respect que je
vous dois en essayant seulement de vous en écarter.
Les cheveux dans le dos, à l’Ophélie, donnent l’air bébête; la torsade
en casque, rappelle trop Nana et la coiffure relevée, à la chinoise ou
même à la Lamballe, manque de caractère.
Ce qui fera merveille, dans votre cas, c’est la coiffure à grands
bandeaux, dits _à la vierge_, avec le petit chignon sur le haut de la
tête, afin de la distinguer des vieilleries datant de Louis-Philippe.
Que les bandeaux soient un peu bouffants et ondulés, je ne m’y oppose
pas, mais qu’ils soient étoffés et relevés par une belle courbe, voilà
l’essentiel.
Vous devinez bien qu’ici encore c’est la fureur du préraphaélite qui
nous guide. Et même, si vous consentiez à entrer tout de bon dans votre
personnage de femme supérieure, il serait opportun que votre teint
arrivât, de pâleur en pâleur, à cet indescriptible ton olivâtre, où les
jaunes indistincts se fondent dans d’insaisissables verts et qui est
comme le sceau de la morbidesse intellectuelle. Mais contentez-vous des
bandeaux sans vous astreindre à effeuiller les roses de vos joues que
vous serez bien aise de retrouver, le jour où le goût des jolies choses
saines sera revenu.
Au surplus, les bandeaux suffisent pour conférer un aspect troublant et
vous savez qu’une femme déclarée troublante a le droit de ne plus mettre
de bornes à ses ambitions.
Qu’est-ce au juste qu’une femme troublante? Mon Dieu, c’est une femme
qui porte des bandeaux et qui donne à dîner. Tous les pions maladifs et
les pique-assiette artistiques qui se presseront à votre suite, si vous
remplissez seulement ces deux conditions, vous prouveront que mon cercle
n’est pas si vicieux qu’il en a l’air et qu’une femme supérieure n’est
pas, le plus souvent, ce qu’un vain peuple pense.
Mais revenons à nos moutons.
Vous êtes coiffée, pomponnée, poudrée, c’est l’instant de la robe de
chambre, de cette robe que revendique la chaise longue et sous laquelle
s’abriteront vos vapeurs et vos lassitudes.
Gardez-vous des oripeaux, des crépons vert d’eau, des satins aurore, des
rubans, des fouillis de dentelle qui tombent flasques, s’effondrent en
plis mesquins et battent les talons.
Le mieux est un velours cossu d’une couleur noble, soit bleu de roi qui
est la teinte de votre chambre, soit jaune capucine qui en est la
complémentaire. Encore une fois, pas de fanfreluches, mais une longue
queue destinée à faire sur le sol une traîne chatoyante et, sur la
chaise longue, un éventail princier.
Que cette robe, du col aux pieds, tombe droite, à peine ajustée,
simplement fermée par des brandebourgs et flanquée de manches énormes
serrées à partir du coude, jusqu’au poignet.
Alors, quand, installée sur l’éternelle chaise longue, vous jugerez de
l’effet d’un accoutrement à la simplicité si somptueuse, vous
comprendrez que la robe à elle seule impose et que l’interlocuteur soit
subjugué avant même que votre bouche se soit ouverte.
Car les étoffes ont leur éloquence et leurs facultés propres.
Le foulard, les soies de Chine, c’est le sans-gêne, le laisser-aller,
l’inertie; cela s’affale, cela se déchire, cela se viole avec la
dernière aisance et il semble qu’un vêtement ainsi composé invite au
manque de respect et à la familiarité malséante.
Dans le taffetas et le satin luisant se distinguent l’orgueil de
paraître, le désir d’étonner à peu de frais. Il n’est pas jusqu’au bruit
de l’étoffe qui ne semble, à tout propos, réclamer l’attention. Ce sont
des tissus accapareurs qui importunent et dont on est vite las.
Au contraire, du damas opaque, de la faille rigide, du velours épais se
dégagent des sensations hautes, des pensées graves et imposantes qui
remplissent l’âme de leur grandeur. Il est bien rare qu’on insulte une
femme en robe de velours. Avec le foulard ou le taffetas, je ne réponds
de rien!...
Mais le temps a marché, vous allez sortir pour les visites.
Laissez-moi, puisque nous voici venus à la toilette de ville, vous
prémunir contre une tendance désastreuse à laquelle, peut-être, les
circonstances vous porteraient à vous abandonner.
C’est la tendance au genre _artiste_ que je veux dire.
Ce genre vous le connaissez comme moi: il est aussi classique que peu
varié, car il consiste, à peu près uniformément, à s’affubler de
chapeaux monstrueux et de vêtements rouges.
Pourquoi pas vert-chou, évêque ou jonquille, si c’est le voyant qu’on
cherche? Je l’ignore et n’essaie pas de pénétrer le mystère. Je constate
seulement que le rouge est la couleur _artiste_.
Malheureusement, la plupart de celles qui promènent ainsi leur
silhouette incendiaire, non contentes d’arborer avec indépendance une
couleur peu goûtée par le commun, se sont avisées que le corset, les
agrafes, les gants étaient préjugés de crasses bourgeois. De là, des
tailles à peine équarries, des poitrines ballottantes, des mains noires
et des corsages entre-bâillés sur des dessous où l’ombre ne met pas
seule du gris.
Cela peut faire le compte d’une femme qui n’est qu’artiste (?) mais non
celui d’une femme du monde comme vous.
Laissez aux grisettes d’atelier les guenilles éclatantes ou exotiques,
les dessous douteux et les panaches exorbitants.
En dehors du linge quotidiennement renouvelé, du corset de la bonne
faiseuse, des escarpins vernis, des gants blancs portés une fois, des
corsages sobres, habilement ajustés, des chapeaux sérieux et des robes
toujours fraîches, il n’y a point pour vous de salut.
En d’autres termes soyez d’une élégance raffinée mais ennemie du tapage
et que le passant vous prenne pour la première venue s’il n’est
connaisseur ami de l’observation.
D’ailleurs, les journaux de mode et vos amies vous offriront assez de
modèles pour qu’avec ces quelques généralités vous ayez en permanence la
tenue irréprochable qui est la pierre angulaire de toute supériorité.
Rendez-vous compte aussi que je ne saurais passer en revue, objet par
objet, votre garde-robe. Outre qu’il la faut modifier souvent,
l’inventaire en serait si long que l’ennui nous gagnerait l’un et
l’autre à cause de sa sécheresse et de son inutilité.
Il faut cependant que je vous fasse encore, relativement à la toilette
du soir, un petit nombre de recommandations capitales.
Cette dernière toilette a pour but, n’est-il pas vrai, de montrer un peu
plus de vous qu’on n’en voit le reste de la journée. Il est donc facile
d’en déduire qu’une telle exhibition doit être raisonnée.
Si vous avez le cou de proportions agréables, montrez-le; si vos épaules
sont d’une courbe heureuse et constellées de fossettes, montrez de
confiance; si vos bras sont blancs, potelés et lisses, montrez encore;
si votre gorge est ferme et ronde, montrez toujours; si votre... au
fait, je crois qu’il serait prudent de s’en tenir à ce que j’ai dit.
A ce propos, je vous renvoie bien vite au début de ce chapitre pour vous
rappeler qu’en matière de toilette, «montrer» ne signifie pas tout à
fait mettre insolemment en lumière et offrir en spectacle, à la ronde,
un objet sans le moindre voile. J’en prendrai tout naturellement
prétexte pour vous décrire ce que je crois être la meilleure façon de se
décolleter.
Je déclare d’abord, en toute impartialité, que les femmes d’aujourd’hui
ont, sous ce rapport, le goût bien moins sûr, bien moins aiguisé que
leurs mères, et cela par le souci constant qu’elles affichent de se
produire aussi nues que possible.
Vous savez ce que nos jeunes filles appellent la «grande peau». C’est le
décolletage extrême pour les bals de cérémonie, qui s’obtient au moyen
d’un corsage échancré dans le dos, presque jusqu’à la taille, ouvert
devant à peu près dans les mêmes conditions, de manière à éviter tout au
plus que le bout des seins n’apparaisse et maintenu sur l’épaule par un
étroit ruban.
Un tel calcul est d’une niaiserie insigne.