Même, assure-t-on, il y a des femmes qui n’en ont pas. Cela revient à

s’avouer vaincue d’avance dans toutes les batailles de la vie, à

renoncer, je ne dirai pas seulement à régner, mais à tenir sa place dans

le monde.

Certes, toute femme ne saurait être supérieure. Encore est-il parfois

indispensable qu’elle exerce une influence, manifeste une initiative,

existe enfin. Or, rien n’est plus aisé avec une chaise longue, et nous

allons voir que si elle est d’un si grand secours dans la vie usuelle,

elle n’est pas moins utile dans les hauteurs auxquelles vous tendez.

Si la chambre à coucher est le temple, la chaise longue est le

piédestal. Cela n’a pas l’excessive intimité du lit, non plus que la

correction cérémonieuse du fauteuil; c’est le meuble universel servant à

tout, une sorte de terrain neutre où vous pouvez, sans gêne, si vous le

jugez bon, accueillir quelques prévenances de votre mari, écouter

d’amusantes médisances, recevoir d’excellents amis, morigéner les

domestiques. On y peut tout faire, vous dis-je, et bien d’autres choses

encore.

Mais, objectez-vous, ne ferait-on pas aussi bien tout cela dans une

bergère?

Que non pas! En dehors de la facilité d’être assise ou étendue sur une

chaise longue, selon la conjoncture, comptez-vous pour rien les

ondulations, les courbures de taille, les détours de torse auxquels elle

oblige? Y a-t-il un meuble au monde capable de mettre aussi parfaitement

en valeur votre personne?

Une bergère! Le premier venu est capable de s’asseoir dans une bergère!

Une créature du commun saura s’y installer sans se couvrir de ridicule!

Votre propre femme de chambre y ferait une figure avouable! Tandis qu’il

faut être douée pour se laisser tomber décemment sur une chaise longue.

Il y a presque du génie et, en tout cas, un art superlatif dans ce coup

de hanche imperceptible qui rejette la robe du côté où elle doit se

déployer sur la partie du siège inoccupée, pendant que le corps, rejeté

à l’opposé, s’abandonne et se pose.

Admettez-vous un instant comme possible que le hasard seul préside à un

mouvement d’autant plus compliqué que l’apparence en doit être plus

naturelle?...

Ce n’est rien encore.

La chaise longue est intéressante et précieuse, surtout en ce qu’elle

évoque, par une association nécessaire, la question des vapeurs.

Bien souvent je me suis lamenté sur ce que les femmes d’aujourd’hui

n’ont plus de vapeurs. Que dis-je? Sait-on même ce que cela peut être,

dans ce siècle de la vapeur, ignorant ou dédaigneux de la grâce des

pluriels!

C’est un fait. Les vapeurs ont disparu de notre ciel intime, sans,

hélas! qu’il en ait moins de nuages, et c’est précisément à cause de

leur caractère délicat et léger qu’on leur a fait la guerre.

Jadis--je parle de nos arrière-grand’mères--lorsqu’un souffle passait,

dérangeant la poudre d’une coiffure, que le bengali dans sa cage

semblait triste et congestionné, que le carlin n’avait pas mis dans sa

digestion la réserve habituelle, qu’une amie d’enfance venait de rendre

l’âme, qu’une porte, soudain, battait avec violence, lorsque l’azur du

ciel se pommelait de gris, que le livre attachant arrivait à sa dernière

page, ou que, seulement, le seigneur et maître rentrait plus tôt qu’il

n’avait annoncé, la dame se renversait sans hâte au dossier de la chaise

longue, prenait encore le loisir d’étendre ses pieds mignons, puis, les

yeux clos, les lèvres entr’ouvertes, les joues pâlies et les bras morts,

elle attendait qu’on lui rendît le sentiment avec des sels et des

cordiaux appropriés.

Rien n’était charmant comme la compagnie empressée autour de la jolie

malade, mêlant, dans chaque mouvement, le murmure des mots échangés à

voix basse avec le bruissement des habits de soie.

On délaçait la pauvrette, qui maintes fois, s’attardait volontairement

dans la syncope, afin de ne point priver d’un aimable spectacle ceux qui

l’allaient quérir dans son corsage. Mais bientôt la vie revenait, sous

forme de sourire, avec un peu de rougeur du désarroi, et l’on se

complimentait sur le dénouement toujours prévu, toujours heureux.

Un peu de tristesse dolente persistait tout le jour, dont les familiers

n’éprouvaient que la langueur, sans la moindre âpreté, jusqu’à ce que,

le tour de carrosse, le souper et le bal étant venus, les papillons

noirs prissent leur vol, ne laissant pas même après eux le sillage du

souvenir.

Quelques belles, en proie à ces menus soucis, guerroyaient contre eux

et, d’une attaque, les mettaient en déroute; d’autres les portaient au

lit et, doucement vaincues, s’endormaient avant eux, mais toutes en

souffraient de si bonne grâce et perdaient si peu, dans l’aventure, leur

désir et leur science de plaire, qu’on s’empressait plutôt à les soigner

qu’à les plaindre, parce que la plainte se peut envoyer de loin, tandis

que le premier soin à donner était de dénouer le cordon du corset...

Voilà, ou à peu près, ce qu’étaient les vapeurs.

En regard de ce gracieux tableau, quel équivalent contemporain

possédons-nous?

Ah! madame, c’est à frémir. Non seulement la chose a perdu son attrait,

mais le nom même est victime de la désuétude. Une femme, à l’heure

actuelle, je le répète, n’a plus de vapeurs, elle boude, elle rognonne,

elle bougonne, et l’on dit qu’elle le fait à la pose, lorsque, par

miracle, ce n’est point à l’oseille!

Sans vouloir épiloguer sur le caractère amèrement expressif de cette

allusion potagère, je vous supplie, au nom de votre intérêt, d’être la

restauratrice des vapeurs.

Et ce serait juger superficiellement ma pensée que de la croire en tout

motivée par l’agrément des afféteries innocentes ou le plaisir

d’assister à votre évanouissement.

La portée des vapeurs est autrement considérable, autrement pratique.

Un exemple: Vous attendez la visite d’un concurrent, d’un adversaire,

d’un mécontent, d’un créancier, d’un homme, par conséquent, dont

l’esprit n’est pas à la patience, ni au marivaudage. Il ne vous est pas

permis de l’évincer: les circonstances vous obligent à le recevoir en

personne.

Au coup de sonnette, vous vous jetez sur votre chaise longue, où le

visiteur vous trouve demi assise, demi couchée, entourée d’une armée de

coussins dont le duvet se creuse sous la molle pression de vos membres.

Le tableau, à coup sûr, n’est pas pour rebuter ni pour faire naître la

fureur: du reste, il serait sans précédent qu’un homme irrité ne se

calmât pas à l’instant devant une femme armée d’une chaise longue. C’est

magique!

«Monsieur, dites-vous d’une voix à peine distincte, bien que très

souffrante, j’ai tenu à vous recevoir moi-même...»

Et vous allongez vos jambes, avec une fugitive grimace de souffrance,

tandis que votre interlocuteur, hypnotisé par la chaise longue,

balbutie: «Oh! Madame... Mille pardons... C’est moi... Comment donc...»

Or, n’est-il pas vrai, quand un homme en est là, il est bien superflu de

perdre le temps à discuter. Vous expédiez donc votre visiteur en trois

mots et lui dites pour préciser le congé: «Pardonnez-moi de ne pas vous

reconduire. Je suis si faible que...»

Vous le verrez se lever, se confondre en excuses et sortir à reculons.

Si pourtant, contre toute prévision, le faquin osait parler haut,

maintenir ses revendications ou ses doléances, jugez quel rôle odieux il

est en votre pouvoir de lui donner. Un homme qui abuse de l’impuissance

et de la maladie d’une femme pour la tourmenter, l’injurier presque! Fi,

quel goujat!... Tel est le thème; les variations sont infinies.

J’en ai dit assez, je crois, pour vous faire apprécier l’immense parti à

tirer des vapeurs; c’est l’art d’obtenir sûrement par la faiblesse ce

que la force ni l’autorité n’eussent peut-être jamais obtenu.

En tout cas, et c’est là ce que je tenais à vous démontrer,

souvenez-vous, madame, qu’il n’est pas de vapeurs sérieuses sans chaise

longue!

CHAPITRE IV

LA TOILETTE

Il ne s’est jamais rencontré de femme indifférente à la toilette. De la

plus riche à la plus pauvre, de la plus belle à la plus disgraciée, de

la plus jeune à la plus vieille, toutes, mais toutes, madame,

entendez-vous, toutes, sans l’ombre d’une exception, tournent leurs

pensées ravies vers cet idéal sans pareil: la toilette.

La toilette! Le mot seul renferme tout un monde. La toilette, ce n’est

pas les vêtements, ce n’est pas le luxe des étoffes, le prix des bijoux,

l’éclat des parures; ce n’est pas la multiplicité ni le changement

continuel des atours; c’est quelque chose de plus haut et de plus

abstrait, de plus général et de plus accessible qu’on pourrait préciser

en définissant la toilette: l’art d’accorder chaque objet avec l’effet

qu’il doit produire et de lui faire produire son maximum d’effet.

Vous voyez qu’il n’est pas question de fortunes fabuleuses, de

couturiers exorbitants. L’argent ne fait rien à la chose ou plutôt ne

sert qu’à son côté matériel. Mais ce goût exquis, ce tact délié qui,

dans la cervelle de toute femme, préside à la toilette, se rencontre, à

des degrés divers, aussi bien chez le trottin que chez la femme du

banquier. Cela vous vient avec la vie et vous coule dans le sang jusqu’à

votre dernier jour, inconsciemment peut-être, mais avec quelle

persistance et quelle force!

Les temps, les lieux, les circonstances, rien n’y fait. Il en va ainsi

depuis que le monde est monde et je ne suis pas sûr que la toilette ne

trouvera point le moyen de lui survivre.

Tenez, pour appuyer mon dire, je vous veux mettre sous les yeux

l’exemple de notre mère commune, Ève, la première qui s’aperçut des

inconvénients de la nudité, la première qui eut ou à qui l’on imposa

l’idée de couvrir son corps, l’inventeur de la toilette par conséquent.

Certes, son premier accoutrement ne faisait guère prévoir les merveilles

de la rue de la Paix, mais encore un coup, c’est la permanence d’un état

d’esprit que je veux démontrer, non la nécessité d’être millionnaire

pour aimer à s’habiller.

Donc, voici Ève confuse, fort décontenancée d’être nue et dans

l’obligation de se vêtir à bref délai.

Vous imaginez sans doute que, pressée par le temps et les menaces de

l’Éternel, notre aïeule va s’emparer d’un bananier pour s’y tailler un

jupon, se couper un corsage ample et discret dans une feuille de

rhubarbe ou tout au moins s’improviser un peignoir en réunissant des

feuilles de nénuphar et de catalpa qui sont larges, rondes et faciles à

travailler.

Que c’est mal connaître la femme!

Elle se dit, dans le temps d’un éclair, que tout cela sera massif,

raide, disgracieux, que, sous prétexte de cacher des nudités, tout

risque de disparaître, que si le rôle des vêtements est en effet de

dissimuler, celui de la «toilette» est sinon de laisser voir, au moins

de fournir des indications qui permettent de deviner. Aussi, sans

hésiter, elle se tresse une _ceinture_ en feuilles de figuier! Or, vous

connaissez ce genre de feuilles, formées de grandes dents, profondément

évidées, dans les intervalles desquelles nombre d’aperçus étaient encore

possibles.

Adam ne s’en plaignit pas, car, une fois la pudeur imaginée, le

contraire commençait à prendre du prix et la ceinture en figuier

constituait bien une toilette au sens coquet du mot, puisqu’elle faisait

valoir précisément ce qu’elle avait la prétention de masquer.

D’ailleurs, Adam, assez détaché jusque-là des attraits de sa femme, y

trouva tout à coup des charmes inconnus et j’y vois la preuve que la

toilette sert à quelque chose puisqu’en fin de compte, c’est peut-être à

cette ceinture de figuier que nous devons indirectement le jour. Et

notez que la poitrine n’était pas encore cataloguée parmi les objets

honteux, indignes de la lumière: nous serions sans doute, aujourd’hui,

trois fois plus nombreux dans le monde si Ève eût eu l’occasion

d’affoler Adam par un décolleté canaille en feuilles de mimosa.

Passons. Il n’est plus discuté que toute femme aime la toilette et nul

ne conteste que ce soit à bon droit.

Il est temps, malgré tout, de faire intervenir une mince restriction en

déclarant que si ce goût est en effet universel, il n’est point toujours

également judicieux. Et c’est là, sans parler de la beauté variable ou

des fortunes inégales, qu’est le véritable terrain où se peut affirmer

la supériorité d’une femme. Idolâtrer la toilette, s’attarder devant son

miroir n’est rien s’il n’en résulte quelque heureuse trouvaille, quelque

innovation qui s’impose.

De plus, il y a la mode qui est pour beaucoup un chemin tracé, d’où le

respect humain, le manque d’invention ou la confiance en de plus avisées

les empêchent de s’écarter.

Or, madame, souvenez-vous de ce que je vous ai dit des préjugés mondains

dont la mode est peut-être le plus despotique et le plus conventionnel.

Vous pouvez la railler, la maudire même, à la condition de lui obéir, au

moins dans ses grandes lignes.

Ainsi, n’avoir pas, en ce moment, des manches bouffantes et aplatir vos

coutures d’épaule, équivaudrait à une affectation ridicule, bonne tout

au plus à faire croire que vous voulez économiser l’étoffe.

Mais, comme il ne faut pas que cette obéissance tourne à la soumission

servile, courez en avant de la mode; inventez quelque arrangement

ingénieux. Que diable, vous avez bien autant de génie créateur que les

petites couturières qui promènent d’atelier en atelier leurs modèles en

mousseline.

Et quelle gloire que d’attacher son nom à un détail de la toilette

féminine! Gloire durable, madame, ne vous déplaise, dont vous auriez

mille fois tort de faire fi. Combien de femmes ne connaissent Rembrandt

que comme parrain d’un grand chapeau! Tout le monde sait que Mme de

Pompadour a baptisé les étoffes à fleurettes, tandis que l’on soupçonne

à peine, l’existence de M. d’Étioles, son mari honoraire. Le mot Médicis

évoque à la pensée une série de larges cols, bien avant les hauts faits

de Laurent le Magnifique, et les bonnes grâces de Louis XIV eussent été

impuissantes à sauver de l’oubli Mme de Fontange, sans le nœud de ruban

qui nous en a gardé le nom.

Évertuez-vous donc à corriger et à pousser la mode, tout en lui

empruntant ce qu’elle peut avoir de profitable pour vous.

Il est, en matière de mode, comme du reste en tout, deux camps bien

tranchés. L’un, à peu près uniquement composé de jeunes gens, assure que

jamais les femmes ne furent si gracieuses et si bien attifées. L’autre,

celui des vieux, trouve tout excessif et ridicule, soutenant qu’en 1850,

les femmes avaient autrement d’aisance pour porter la toilette.

Souriez à tous les deux, ne désobligez ni l’un ni l’autre. Dans ce but

habillez-vous selon le goût du premier camp et faites chorus, en

paroles, avec les récriminations du second; c’est, énoncé sous une autre

forme, le principe que je vous rappelais tout à l’heure.

Si, maintenant, nous passons à un examen plus détaillé de la question,

il vous semblera naturel d’envisager la toilette au triple point de vue

de l’intérieur, de la ville et des réceptions ou, plus logiquement

encore, du matin, du jour et du soir.

Au saut du lit, vers onze heures,--une femme supérieure doit se lever

tard, la vie intelligente ayant toute son intensité la nuit--au saut du

lit, dis-je, votre chemise de batiste très claire mais très montante

tombe et vous passez au bain.

Puis, une fois frictionnée par votre femme de chambre, vous endossez une

chemise de jour également très fine, mais très ouverte cette fois et

bordée de dentelles. A ce premier vêtement, s’ajoute une légère matinée,

recouverte elle-même d’un épais et long peignoir de laine. Les pieds

dans vos mules, installée dans un fauteuil en face de votre miroir, vous

allez être coiffée.

C’est là l’une des plus graves opérations de la journée dont vous ne

chargerez qu’un professionnel ou une camériste très experte.

Vous comprendrez en effet l’importance inhérente au choix et à

l’exécution d’une coiffure si vous prenez la peine de remarquer que la

chevelure est l’ornement naturel par excellence et aussi celui qui

encadre directement le visage, qui peut le mettre en valeur ou le

déprécier, d’où peut dépendre le succès d’un sourire, la portée d’une

expression.

En ce moment, il n’y a pas, régissant la matière, de mode impérieuse, ce

qui implique la nécessité de se fonder, pour choisir, sur des

considérations esthétiques supérieures à la vogue du moment.

Sans doute, vous allez me citer la coiffure ondulée à la grecque, avec

l’obligatoire blond vénitien. De grâce, madame, n’insistez pas. La

teinture est indigne de vous et cette façon de s’accommoder est si

répandue dans le demi-monde que je croirais manquer au respect que je

vous dois en essayant seulement de vous en écarter.

Les cheveux dans le dos, à l’Ophélie, donnent l’air bébête; la torsade

en casque, rappelle trop Nana et la coiffure relevée, à la chinoise ou

même à la Lamballe, manque de caractère.

Ce qui fera merveille, dans votre cas, c’est la coiffure à grands

bandeaux, dits _à la vierge_, avec le petit chignon sur le haut de la

tête, afin de la distinguer des vieilleries datant de Louis-Philippe.

Que les bandeaux soient un peu bouffants et ondulés, je ne m’y oppose

pas, mais qu’ils soient étoffés et relevés par une belle courbe, voilà

l’essentiel.

Vous devinez bien qu’ici encore c’est la fureur du préraphaélite qui

nous guide. Et même, si vous consentiez à entrer tout de bon dans votre

personnage de femme supérieure, il serait opportun que votre teint

arrivât, de pâleur en pâleur, à cet indescriptible ton olivâtre, où les

jaunes indistincts se fondent dans d’insaisissables verts et qui est

comme le sceau de la morbidesse intellectuelle. Mais contentez-vous des

bandeaux sans vous astreindre à effeuiller les roses de vos joues que

vous serez bien aise de retrouver, le jour où le goût des jolies choses

saines sera revenu.

Au surplus, les bandeaux suffisent pour conférer un aspect troublant et

vous savez qu’une femme déclarée troublante a le droit de ne plus mettre

de bornes à ses ambitions.

Qu’est-ce au juste qu’une femme troublante? Mon Dieu, c’est une femme

qui porte des bandeaux et qui donne à dîner. Tous les pions maladifs et

les pique-assiette artistiques qui se presseront à votre suite, si vous

remplissez seulement ces deux conditions, vous prouveront que mon cercle

n’est pas si vicieux qu’il en a l’air et qu’une femme supérieure n’est

pas, le plus souvent, ce qu’un vain peuple pense.

Mais revenons à nos moutons.

Vous êtes coiffée, pomponnée, poudrée, c’est l’instant de la robe de

chambre, de cette robe que revendique la chaise longue et sous laquelle

s’abriteront vos vapeurs et vos lassitudes.

Gardez-vous des oripeaux, des crépons vert d’eau, des satins aurore, des

rubans, des fouillis de dentelle qui tombent flasques, s’effondrent en

plis mesquins et battent les talons.

Le mieux est un velours cossu d’une couleur noble, soit bleu de roi qui

est la teinte de votre chambre, soit jaune capucine qui en est la

complémentaire. Encore une fois, pas de fanfreluches, mais une longue

queue destinée à faire sur le sol une traîne chatoyante et, sur la

chaise longue, un éventail princier.

Que cette robe, du col aux pieds, tombe droite, à peine ajustée,

simplement fermée par des brandebourgs et flanquée de manches énormes

serrées à partir du coude, jusqu’au poignet.

Alors, quand, installée sur l’éternelle chaise longue, vous jugerez de

l’effet d’un accoutrement à la simplicité si somptueuse, vous

comprendrez que la robe à elle seule impose et que l’interlocuteur soit

subjugué avant même que votre bouche se soit ouverte.

Car les étoffes ont leur éloquence et leurs facultés propres.

Le foulard, les soies de Chine, c’est le sans-gêne, le laisser-aller,

l’inertie; cela s’affale, cela se déchire, cela se viole avec la

dernière aisance et il semble qu’un vêtement ainsi composé invite au

manque de respect et à la familiarité malséante.

Dans le taffetas et le satin luisant se distinguent l’orgueil de

paraître, le désir d’étonner à peu de frais. Il n’est pas jusqu’au bruit

de l’étoffe qui ne semble, à tout propos, réclamer l’attention. Ce sont

des tissus accapareurs qui importunent et dont on est vite las.

Au contraire, du damas opaque, de la faille rigide, du velours épais se

dégagent des sensations hautes, des pensées graves et imposantes qui

remplissent l’âme de leur grandeur. Il est bien rare qu’on insulte une

femme en robe de velours. Avec le foulard ou le taffetas, je ne réponds

de rien!...

Mais le temps a marché, vous allez sortir pour les visites.

Laissez-moi, puisque nous voici venus à la toilette de ville, vous

prémunir contre une tendance désastreuse à laquelle, peut-être, les

circonstances vous porteraient à vous abandonner.

C’est la tendance au genre _artiste_ que je veux dire.

Ce genre vous le connaissez comme moi: il est aussi classique que peu

varié, car il consiste, à peu près uniformément, à s’affubler de

chapeaux monstrueux et de vêtements rouges.

Pourquoi pas vert-chou, évêque ou jonquille, si c’est le voyant qu’on

cherche? Je l’ignore et n’essaie pas de pénétrer le mystère. Je constate

seulement que le rouge est la couleur _artiste_.

Malheureusement, la plupart de celles qui promènent ainsi leur

silhouette incendiaire, non contentes d’arborer avec indépendance une

couleur peu goûtée par le commun, se sont avisées que le corset, les

agrafes, les gants étaient préjugés de crasses bourgeois. De là, des

tailles à peine équarries, des poitrines ballottantes, des mains noires

et des corsages entre-bâillés sur des dessous où l’ombre ne met pas

seule du gris.

Cela peut faire le compte d’une femme qui n’est qu’artiste (?) mais non

celui d’une femme du monde comme vous.

Laissez aux grisettes d’atelier les guenilles éclatantes ou exotiques,

les dessous douteux et les panaches exorbitants.

En dehors du linge quotidiennement renouvelé, du corset de la bonne

faiseuse, des escarpins vernis, des gants blancs portés une fois, des

corsages sobres, habilement ajustés, des chapeaux sérieux et des robes

toujours fraîches, il n’y a point pour vous de salut.

En d’autres termes soyez d’une élégance raffinée mais ennemie du tapage

et que le passant vous prenne pour la première venue s’il n’est

connaisseur ami de l’observation.

D’ailleurs, les journaux de mode et vos amies vous offriront assez de

modèles pour qu’avec ces quelques généralités vous ayez en permanence la

tenue irréprochable qui est la pierre angulaire de toute supériorité.

Rendez-vous compte aussi que je ne saurais passer en revue, objet par

objet, votre garde-robe. Outre qu’il la faut modifier souvent,

l’inventaire en serait si long que l’ennui nous gagnerait l’un et

l’autre à cause de sa sécheresse et de son inutilité.

Il faut cependant que je vous fasse encore, relativement à la toilette

du soir, un petit nombre de recommandations capitales.

Cette dernière toilette a pour but, n’est-il pas vrai, de montrer un peu

plus de vous qu’on n’en voit le reste de la journée. Il est donc facile

d’en déduire qu’une telle exhibition doit être raisonnée.

Si vous avez le cou de proportions agréables, montrez-le; si vos épaules

sont d’une courbe heureuse et constellées de fossettes, montrez de

confiance; si vos bras sont blancs, potelés et lisses, montrez encore;

si votre gorge est ferme et ronde, montrez toujours; si votre... au

fait, je crois qu’il serait prudent de s’en tenir à ce que j’ai dit.

A ce propos, je vous renvoie bien vite au début de ce chapitre pour vous

rappeler qu’en matière de toilette, «montrer» ne signifie pas tout à

fait mettre insolemment en lumière et offrir en spectacle, à la ronde,

un objet sans le moindre voile. J’en prendrai tout naturellement

prétexte pour vous décrire ce que je crois être la meilleure façon de se

décolleter.

Je déclare d’abord, en toute impartialité, que les femmes d’aujourd’hui

ont, sous ce rapport, le goût bien moins sûr, bien moins aiguisé que

leurs mères, et cela par le souci constant qu’elles affichent de se

produire aussi nues que possible.

Vous savez ce que nos jeunes filles appellent la «grande peau». C’est le

décolletage extrême pour les bals de cérémonie, qui s’obtient au moyen

d’un corsage échancré dans le dos, presque jusqu’à la taille, ouvert

devant à peu près dans les mêmes conditions, de manière à éviter tout au

plus que le bout des seins n’apparaisse et maintenu sur l’épaule par un

étroit ruban.

Un tel calcul est d’une niaiserie insigne.

Petit manuel de la femme supérieure · 第 2 / 9 段