GÉRARD DE BEAUREGARD
PETIT MANUEL
DE LA
Femme Supérieure
SECRETS INTIMES
PARIS
LIBRAIRIE DENTU
78, BOULEVARD SAINT-MICHEL, 78
1897
PETIT MANUEL
DE LA FEMME SUPÉRIEURE
(SECRETS INTIMES)
PROLÉGOMÈNES
Sans doute, madame, j’aurais pu dénommer ce chapitre préliminaire:
introduction ou avant-propos. Mais ce mot, _prolégomènes_, que semblent
revendiquer les érudits à la tête accidentée de loupes, possède un petit
air pion, un menu parfum prétentieux qui, dès l’abord, donne le _la_ et
prédispose à pénétrer l’esprit des quelques instructions qui vont
suivre.
Un cours, alors? Non, madame, mon ambition ne se hasarde pas si haut.
Une conférence? Hélas! Que serait une conférence lue, privée du regard
humide et du geste bénisseur?
Vous m’avez fait l’honneur de me demander sur quel patron se taille, à
l’heure actuelle, une renommée de femme supérieure. C’est ce que je vais
me faire un plaisir de vous révéler simplement, sans fausse honte, sans
discours inutiles.
Par exemple, gardez-vous de divulguer jamais le plus chétif article de
mes ordonnances. Nous sommes, en quelque sorte, dans le cabinet de
toilette de votre esprit; j’y contemple toute nue votre intelligence.
Or, si métaphorique que soit un tel tête-à-tête, les envieux ne vous
pardonneraient pas de me l’avoir accordé, et moins encore à moi de
l’avoir obtenu.
Car c’est bien de secrets intimes qu’il s’agit.
De même que des ablutions savamment élaborées conservent le satin de
votre peau, que des poudres et des pommades incomparables font une
guerre victorieuse à vos rides ou déciment sans pitié vos cheveux
blancs, de même mes conseils serviront à mettre en lumière vos
précieuses qualités, à vous prêter un peu d’éclat s’il est besoin, à
corriger vos rares imperfections et à vous permettre de distancer votre
entourage.
Il en va donc du moral comme du physique, et vous ne vous vanterez pas
plus de mes avis que de ceux de votre parfumeur.
Mais une objection se dresse: qui êtes-vous, madame? Dans quel monde,
sur quel milieu aspirez-vous à régner?...
Puisque votre excessive discrétion vous empêche de me renseigner
entièrement, je serai réduit à me contenter de moyennes.
Napoléon, à Sainte-Hélène, établissait dans «le monde», c’est-à-dire
dans la masse des gens bien élevés dont vous êtes évidemment, trois
classes caractérisées par les fortunes. En bas, ceux qui disposent de
quinze mille livres de revenus; au milieu, les possesseurs de quarante
mille; au-dessus les riches, ayant cent mille francs et au-dessus à
dépenser par an.
Bien que les conditions de la vie aient un peu varié depuis, et que les
chiffres aient grossi, la classification est assez logique pour être
maintenue.
C’est vous dire que je me tiendrai à la catégorie du milieu pour établir
un type général de femme supérieure.
Donc, mon étalon, mon _mètre_, aura, si vous le voulez bien, quarante
mille livres de rente et habitera Paris.
Mais, par une déduction naturelle, le mètre, mesure moyenne, ayant ses
multiples et ses sous-multiples, qui sont aussi des mesures, il y
aura,--puis-je me permettre de poursuivre la comparaison?--des
hectofemmes et des centifemmes supérieures. Affaire à vous, madame, de
vous régler, par comparaison, sur l’unité que je vous propose. Je ne
conçois pas d’ailleurs comme impossible d’atteindre aux altitudes
suprêmes, dans la hiérarchie que je vous indique, par un avancement
méthodique et régulier. Gardez-vous seulement d’oublier qu’il ne faut
chercher à monter, dans la vie, qu’avec la certitude--s’il en est une
ici-bas--de ne point redescendre. Le monde capable d’estime pour une
condition modeste, n’a jamais de pitié pour une déchéance.
C’est le multiple le plus brillant que je souhaite pour vous et je
m’estimerai trop payé de mon agréable peine si je parviens à faire de
vous, sans conteste, une myriafemme supérieure...
* * * * *
Et d’abord, je me défends d’écrire un code du savoir-vivre, traité
pratique de la civilité puérile et honnête.
Il existe, dans tous les mondes, un protocole reconnu, dont chacun
s’accommode, et que nulle femme n’est censée ignorer. D’éminents
désœuvrés ont composé, là-dessus, de gros livres que les parvenus,
dit-on, feuillettent sous le manteau. Mais j’ose à peine ajouter,--tant
la chose est évidente,--que vous n’avez rien à y apprendre, parce que
les femmes de votre sorte savent tout cela sans l’avoir jamais étudié.
La tâche qu’il vous a plu de m’imposer est singulièrement plus haute,
plus malaisée aussi, non que je veuille, d’avance, grandir le mérite de
l’avoir menée à bien, mais le fait de réglementer une existence emporte
de si grands périls qu’une précaution oratoire est permise à qui le
tente.
Vous brûlez de passer pour une femme supérieure, au sens pédant du mot,
autrement dit une femme dont on vante le savoir, dont les mots courent
les salons, dont les fantaisies provoquent l’admiration du plus grand
nombre.
Laissez-moi donc vous confier comment se comportent celles qui sont de
ma connaissance et croyez que je ne vous en impose nullement si je vous
engage à leur ressembler.
Allez, ce n’est pas fort difficile, à telles enseignes qu’avec mon petit
manuel l’esprit ne vous servira de rien et qu’une moyenne courante
d’intelligence vous sera tout au plus indispensable.
En effet, des facultés trop aiguisées vous entraîneraient vers la
déplorable chimère qui porte la peine de mille extravagances féminines.
Cette chimère,--ne le devinez-vous pas?--consiste à vouloir penser par
soi-même. Or c’est là, souvenez-vous-en, ce qu’il importe d’éviter avec
le plus de scrupule.
Ne vous hâtez pas de crier à l’impertinence. Je sais, et l’univers avec
moi, que la femme a des finesses et des intuitions qui la font «juger
divinement bien de toutes choses». La sûreté de votre goût ne m’échappe
nullement, non plus que votre impartialité...
Mais pourquoi fatiguer votre cerveau délicat à s’appesantir sur tant
d’objets, dont beaucoup sont de la dernière aridité? A quoi sert, je
vous prie, de tout connaître par le menu? Le voudriez-vous, que votre
vie surchargée d’occupations plus riantes ne vous en laisserait pas le
temps.
Cependant, l’état de femme accomplie vous confère le titre de vivante
encyclopédie, et rien n’est plus misérable, dans votre situation, que de
risquer une énormité ou d’être réduite au silence.
Ce qu’il vous faut, c’est une mixture habilement préparée par votre tact
d’opinions extrêmes et d’idées généralement admises. Mais vous ne devez
utiliser les premières qu’avec circonspection et seulement lorsque vous
les aurez entendu émettre par un personnage autorisé. Quant aux
secondes, il suffit d’en rafraîchir assez l’expression pour leur donner
un air de nouveauté, sans leur ôter leur allure bon enfant. En résumé,
jamais de paradoxe inédit; encore moins de lieux communs trop fripés.
Votre initiative, du reste, aura de quoi s’exercer dans le choix de ce
qu’il convient de répéter, et des gens dont il faudra vous inspirer de
préférence. Il est bon de rechercher ceux qui font profession de tout
savoir et qui jouissent, à ce titre, d’une sérieuse considération.
Ainsi, madame, pour l’usage que vous en voulez faire, Pic de la
Mirandole et Larousse sont les plus grands génies de l’humanité.
En tout cas, j’y insiste avec complaisance, ne connaissant rien, ne
jugez rien par vos propres lumières. Même, s’il se rencontre un objet
inconnu et que vos habituels oracles n’aient point décidé encore, soyez
héroïque: confessez votre ignorance. Le cas devant être fort rare, un
tel aveu glissé de-ci de-là rendra plus vraisemblable votre omniscience.
Naturellement, ne citez jamais vos autorités. Ce que vous dites ou
faites doit paraître de vous. J’y vois ce double avantage d’établir, sur
vos auditeurs, le prestige d’un sens très judicieux ou très étendu et de
ne point donner à ceux dont la pensée vous alimente, d’insupportables
prérogatives.
Ne m’objectez pas que le monde ne saurait être dupe de semblables
artifices, mais considérez plutôt l’enthousiasme déchaîné par un
discours académique, généralement échafaudé sur les principes que je
vous recommande.
Je n’énonce à dessein, dans ces _prolégomènes_ que des généralités;
c’est le «bloc» que j’envisage, me réservant de descendre ensuite aux
détails du personnage.
Le personnage, oui, madame, c’est-à-dire votre façon d’être universelle,
la tournure d’esprit que vous n’abandonnerez plus, une fois adoptée,
l’opportuniste uniformité de caractère qui vous constituera un «type»
spécial et reconnu, indispensable à l’état de femme supérieure.
L’obligation de vous singulariser vous apparaîtra sans doute, si vous
daignez penser qu’on ne saurait dominer les autres en demeurant leur
égal. C’est d’une logique enfantine.
Mais, en vérité, la chose est plus aisée à conseiller qu’à faire et le
choix d’un personnage est rempli de sérieuses difficultés, tant les
vertus de l’idéal sont diverses et parfois contradictoires.
Ainsi, vous devez être stable dans vos opinions, ne pas tourner à tous
les vents, éviter de tomber dans le travers si féminin de la
versatilité, mais pourtant, vous régler toujours sur les circonstances,
ne point faire parade d’une obstination de mauvais goût et transiger
sans cesse avec votre conscience, quand il vous sera loisible de
procéder sans esclandre et seulement pour vous donner le mérite d’un
large esprit de conciliation.
Un «type» trop caractérisé ne manquerait pas de vous susciter une foule
de jaloux, et dans la nécessité où vous vous trouvez de partager vos
bonnes grâces entre la chèvre et le chou, il est un moyen terme où vous
vous arrêterez.
Allez-vous être exubérante, calme, rêveuse, enjouée, matérielle,
éthérée, sévère ou languissante? Ne vous hâtez pas. Décidez en
connaissance de cause et d’abord examinez votre tempérament.
Si vous êtes indolente, ennemie de l’ardeur et de la parole, le cas est
grave; l’ascension sera difficile. Vous devrez, pour disputer aux
bavards la première place, employer des moyens extra-intellectuels dont
votre beauté sera le plus certain.
Mais ce n’est pas à craindre. Le pétillement de vos yeux, la prestesse
de vos doigts, la sûreté de votre démarche me révèlent assez l’active
souplesse de votre intelligence. Vous restez donc maîtresse de la
situation et de choisir le personnage que vous jugerez convenable.
Il existe de vos pareilles, médiocrement raffinées, qui ne peuvent
apercevoir une femme très riche ou très titrée sans copier aussitôt
jusqu’à ses qualités.
Si le hasard des relations communes leur fait rencontrer Mme X***, dont
le mari, financier, a recueilli des millions, en filtrant des eaux
troubles, vous les voyez, durant une semaine, adopter de pareils gestes
las et découragés, noyer leurs regards d’une identique langueur, traîner
aussi, de phrase en phrase, leur accent fatigué sur commande ou étaler
dans un fauteuil leur nonchalance pleine du dégoût de ce bas monde.
La petite marquise de Z*** vient à passer: changement à vue!... Les
voilà babillardes, guillerettes, riant de tout et de rien, insouciantes
au point de feindre des distractions pour paraître gamines et amuser
l’entourage de leur délicieuse étourderie.
Prendrai-je la peine de vous faire ressortir la puérilité d’une
semblable tactique? Se croire égales aux gens parce qu’elles les
plagient en bloc est d’une étroitesse de vue lamentable, qui décèle le
plus épais provincialisme.
Certes, vous n’avez pas la prétention de vous faire tout de go une
attitude définitive.
Du moins, s’il vous faut emprunter, procédez à la façon des bohèmes
intelligents qui ne sollicitent jamais la forte somme du même prêteur.
Ils répartissent leurs demandes car ils savent que l’on trouve plus
facilement vingt-cinq amis bons pour un louis qu’un seul pour cinq cents
francs.
Imitez-les, en exploitant les femmes de vos relations qui vous semblent
dignes de monter au rang de modèles.
A l’une prenez sa manière d’être enjouée, à l’autre sa distinction de
bon aloi, à une troisième ses habiles ondulations de torse, à une
quatrième son art surprenant d’étouffer les _s_ en parlant du bout des
lèvres, afin de ne point agrandir la bouche... que sais-je encore?
Empruntez, empruntez, il en restera toujours quelque chose.
Ne ressembler entièrement à personne et saisir dans chacune ce qu’elle a
d’avantageux, voilà tout le secret.
Et tenez, voulez-vous une petite maquette du type que je rêve pour vous?
Aux angles près, que votre tact arrondira, je ne le crois point trop
mauvais.
D’abord, sans hésiter, soyez gaie. Oh! entendons-nous: pas de cette
gaîté qui admet les grands accès de rire, s’alimente de vétilles, ou
prend plaisir aux gauloiseries douteuses. Contentez-vous du sourire,
suffisant pour souligner l’impression qu’il vous plaira d’avoir dans le
moment.
Le sourire sera, chez vous, un instrument dont vous jouerez en virtuose.
Tour à tour indulgent, poétique, approbateur ou dédaigneux, selon qu’il
aura pour destinataire un fêtard, un ténor, un pion ou le premier venu,
il ne devra jamais disparaître, même dans les plus tristes conjonctures,
car il est aussi toute une gamme de sourires douloureux, dont le détail
vous sera familier.
Un peu d’humeur, parfois, ne messied pas, pour tenir lieu des
indignations dont votre éclectisme vous écarte, mais je la veux courte,
afin de ne désobliger personne et de vous donner tout juste l’apparence
d’une conviction sincère.
Raillez, à l’occasion, les préjugés de notre société moderne, comme on
raille son maître... en obéissant. L’esprit est le même aux divers
échelons sociaux, frondeur et hiérarchique. Aussi rendra-t-on hommage à
votre largeur d’idées tant que vous vous tiendrez aux discours et aux
menues révoltes, mais ne perdez pas de vue qu’une franche mise en
pratique de vos théories ne serait pardonnée de personne.
J’ajoute bien vite, mais très bas, que le ciel de tous les âges a permis
les accommodements et qu’à la condition d’éviter le grand jour, vous
pourrez établir un accord entre vos actes et vos paroles.
Et--faut-il aller jusqu’au bout?--le monde admirateur des enfants
terribles qui le divertissent sans lui rien casser, opposera peut-être
une étonnante inattention à celles de vos incartades qui, esquivant la
trompette de la renommée, emprunteront, pour lui parvenir, le murmure de
la confidence.
Mais n’anticipons pas...
Jetons plutôt un regard en arrière sur les femmes supérieures qui
meublent l’histoire, non pas tant pour y trouver des exemples, toutes
ayant beaucoup vieilli, que pour y découvrir la preuve que mes
enseignements ont comme base des faits, non des théories arbitraires et
conventionnelles.
Ève, cette grand’mère commune, grâce à laquelle je m’honore d’être un
peu votre cousin, Ève, dis-je, ne doit guère sa notoriété qu’au serpent
et à la pomme. Elle fut, c’est vrai, la première de toutes les femmes,
mais vous jugez de son mérite puisqu’il n’y en avait pas d’autres.
Sémiramis ailleurs que sur le trône de Ninive, n’eût été qu’une
grossière virago et une jouisseuse impudente, telle que sa collègue de
Russie, plus rapprochée de nous, Catherine II.
La belle Hélène avait en trop ce dont manquait Pénélope.
Faut-il parler de Lucrèce? Je le crois, ne fût-ce que pour préserver les
femmes en général et vous en particulier, madame, d’une funeste
contagion. En somme, à l’imiter, l’univers sombrerait dans une épidémie
de suicide. Et pourquoi? Je vous le demande. Pour une déclaration qu’un
homme aimable aura voulu appuyer de quelque preuve! Ce serait la fin de
toute civilisation et de tout raffinement dans le commerce de la bonne
compagnie.
Mme de Staël n’était point si bégueule lorsque, Napoléon lui faisant
répondre qu’il était au bain et ne pouvait la recevoir, elle persistait
à vouloir entrer en déclarant que «le génie n’a pas de sexe».
Elle pouvait le croire, après tout, puisque le roi de Rome était encore
à naître... Mais elle ne le croyait pas sans quelque regret.
Cornélie, de loin, montre un assez grand air, dans un genre tout
différent. Malheureusement, son décorum cache mal l’austère et désolant
ennui. C’est une femme qui, en dépit de ses charmes, a marqué beaucoup
trop de penchant à l’affectation et qui s’est mise à la portée de la
moindre nourrice en appelant ses enfants: «Mes bijoux!» Ne l’imitez
qu’avec prudence, car sa fermeté, si recommandable qu’elle soit,
pourrait vous entraîner loin.
La femme de César eut au moins l’à-propos, ne devant pas être
soupçonnée, de ne donner que des certitudes. Évitez le plagiat de ce
côté.
L’amour de la déclamation a perdu Blanche de Castille et Clémence Isaure
a marqué, pour les poètes, un goût infiniment trop exclusif.
Passons de même sur la Pucelle d’Orléans dont l’imitation servile vous
priverait d’un de vos plus puissants moyens.
Catherine de Médicis mérite mieux qu’une mention. Les gants empoisonnés
et les Saint-Barthélemy sont passés de mode, mais une mode éternelle est
celle qui consiste à dénaturer à propos son sentiment, à masquer une
antipathie compromettante, à refréner une affection oiseuse.
Cette femme fut grande parce qu’elle eut, poussée à l’extrême, la
faculté de dissimuler avec assurance. Elle sut, tour à tour, caresser ou
meurtrir selon les nécessités du moment. Cela, me direz-vous, toutes les
femmes y excellent. J’en demeure d’accord, mais combien le font avec
maladresse! Combien frappent d’une main de fer, sans la ganter de
velours! Combien mentent en comptant sur leurs seuls privilèges de
femmes, pour n’être point contredites avec éclat! Combien enfin
dépensent d’inutiles trésors de fourberie, pour le plaisir de ruser,
sans urgence et sans profit!
Cela m’amène à dire que s’il n’est point de vice superflu qui soit
justifiable, il n’est pas non plus de vice utile qui ne se puisse
glorifier. La conduite de la reine Catherine est, en faveur de ma thèse,
un bien fort argument et, n’en déplaise aux historiens partiaux, elle ne
fit jamais rien qu’en vue d’un immuable but: être et rester reine. Or,
la preuve qu’elle avait raison, c’est qu’elle fut et resta reine.
Agissez donc pareillement, en votre sphère plus étroite, et, pour peu
que vous ayez la main légère, vous en récolterez des fruits
incomparables.
Éloignez-vous de la route suivie par Mme de Maintenon. Son genre de
rouerie est d’un ordre trop spécial et trop délicat pour aboutir
ailleurs que dans l’alcove d’un roi. Et puis, tout le monde n’y serait
pas pris aussi facilement que Louis XIV devenu ermite.
Il en va de même de Mme de Pompadour, beaucoup plus semblable qu’on ne
croit à la dévote Scarron. Une chose d’elle, sans plus, est à retenir:
elle griffonnait gentiment l’eau-forte et se piquait de musique. Vous en
connaîtrez plus tard l’avantage.
Tout naturellement, j’en arrive à Mme Tallien, dont les déshabillés
légendaires auraient aujourd’hui le plus pitoyable effet, quoi qu’en
puissent dire d’égrillards godelureaux.
Vous tenez au monde sérieux? Alors, habillez-vous, haussez votre collet,
au moins en public, sauf pour les cas dont je vous entretiendrai, au
chapitre de la toilette. Car, s’il n’est pas un de vos austères censeurs
qui, pris en particulier, ne vous sache le plus grand gré de l’opération
contraire, leur ensemble est intraitable sur le respect des bienséances.
C’est ce qui a tant nui à Mme Récamier, fort appréciée de M. de
Chateaubriand dans le tête-à-tête, mais cruellement décriée par ceux
qu’elle ne recevait pas seuls.
George Sand est un merveilleux modèle qui, malheureusement, n’est pas à
votre portée parce qu’il reste d’elle de meilleurs témoignages que les
racontars de ses pique-assiette.
Les autres sont trop près de nous; si vous les contrefaisiez, cela se
verrait.
En somme, il ne vous échappera pas que les femmes dites célèbres ont dû
leur gloire beaucoup plutôt à leur situation qu’à leurs mérites. A
Paris, en ce moment même, vous trouveriez mille Cléopâtres et cent fois
plus de Dubarrys auxquelles il ne manque que des Antoines et des Louis
XV.
Aussi, devant cette loi fatale qui oblige la plupart des femmes à
n’avoir de personnalité que celle qu’on leur prête, inclinez-vous de
bonne grâce et glanez, à droite et à gauche, de quoi composer la vôtre.
C’est à quoi, je le répète, il va m’être infiniment doux de vous aider.
LE CADRE
CHAPITRE PREMIER
LE LOGIS ET L’AMEUBLEMENT
Ici, madame, commence l’examen minutieux de la stratégie que je crois
propre à vous assurer, sinon une supériorité réelle qui vous importe
peu, au moins l’apparence de cette même supériorité.
Ah! l’apparence! Tout est là, n’est-il pas vrai? Aristide, cet Athénien
démodé qui voulait être juste, non le paraître, avait les idées de son
temps et si je vous révèle que ce temps était encore antérieur à celui
d’Hérode, il ne vous sera pas difficile de comprendre que de telles
opinions aient un impérieux besoin d’être rajeunies.
Écoutez donc et faites votre profit.
Il me paraît d’abord opportun, avant de donner la comédie, d’installer
le théâtre, de dresser la scène et de machiner les décors, c’est-à-dire
de ne rien donner au hasard dans le choix et l’ornementation de votre
logis.
C’est là, en effet, que vous livrerez bataille à l’indifférence et à la
jalousie; c’est là qu’aboutiront, ou je me trompe fort, les hommages et
les justes tributs que vous vaudra votre nouvel état. C’est là que sera
le sanctuaire, au fond duquel trônera votre souveraine divinité.
Or, que cherche-t-on dans un tel lieu? Quelle impression ont désiré
produire les édificateurs de tous les sanctuaires, aussi bien des
temples doriques que des pagodes chinoises ou de nos cathédrales
couronnées d’ogives? Est-ce la tristesse? Non pas, car un abord maussade
écarte les fidèles et fait le vide, bien loin à la ronde. Est-ce la
gaîté? Pas davantage, car les privautés de l’abandon qu’elle provoque ne
sont guère compatibles avec le respect et l’admiration.
C’est en réalité un composé de majesté aimable et de grâce imposante,
qui réussit le mieux, en vue d’un pareil but. Il faut de la richesse et
de l’agrément pour plaire au passant, mais aussi de la grandeur et
quelque peu de mystère pour maintenir les distances.
Aussi, je redoute pour vous les quartiers neufs, les maisons à peine
issues de terre, avec leur folâtre floraison de balcons, de corniches,
de campaniles, de vérandas.
Je ne conteste pas l’avantage d’habiter une de ces cages somptueuses
étalées le long d’une avenue verdoyante, mais c’est trop frais. Vos
habitudes, toutes de traditions, vos goûts vieillots,--des goûts de
famille comme les portraits et les bijoux, s’accommodent mal des pierres
taillées de la veille et des plâtres imparfaitement séchés. Il y a dans
ces façades, à la blancheur insolente, quelque chose qui sent la fortune
soudaine provenant d’une boutique liquidée d’hier ou d’un coup de bourse
inexpliqué.
Par contre, quelle poésie dans les anciennes bâtisses de la rive gauche!
Quelle ampleur dans ces escaliers de pierre dure bordés de fer forgé, où
le bruit de vos pas semble un écho mourant des talons rouges de l’autre
siècle! Quelle ombre charmante, pleine de visions soyeuses et poudrées,
dans ces jardins encaissés, dans ces cours aux larges pavés quadrillés
d’herbe fine!
Et puis, ce quartier que je vous prône a pour lui l’inégalable prestige
de son nom: faubourg Saint-Germain!
N’avez-vous jamais entendu quelque provincial enrichi proclamer avec
emphase: «Je viens de faire une visite au faubourg Saint-Germain!»
Il semble, à ces mots magiques, qu’un potentat soit proche et
qu’éclatent, pour lui faire honneur, les cent et un coups de canon
traditionnels.
Habiter le faubourg Saint-Germain, y avoir un ami, y dîner seulement, y
passer même, c’est recevoir l’investiture d’un peu d’aristocratie, c’est
s’allier dans une certaine mesure aux familles chevaleresques qui le
hantent, c’est presque prouver qu’on a eu des grands-oncles prisonniers
de Saladin.
Vous saurez plus tard de quelle importance est un tel élément de
supériorité.
Contentez-vous d’apprendre, pour le moment, que la rue de l’Université,
la rue Saint-Dominique, la rue de Grenelle et la rue de Varennes, sont
les premières désignées pour l’établissement de vos pénates.
A la vérité, les rues transversales, de Monsieur, de Bourgogne, de
Bellechasse, ont leur valeur, mais ce n’est déjà plus la même qualité.
Il ne les faut envisager que comme pis aller.
Voilà qui est entendu: vous avez trouvé un hôtel séculaire au fond d’une
cour, ayant deux étages tout au plus, mais fort élevés. Les portes du
rez-de-chaussée sont en forme d’arcades, bordées de guirlandes; deux
petites ailes contiennent les écuries et les remises qui, hélas!
resteront vides--n’oublions pas que vous n’avez que 40.000 livres de
rente--une autre aile sépare la cour de la rue et présente une haute
porte cochère, vermoulue et délabrée si vous voulez, je n’y vois pas
d’inconvénient.
Entrons--en voiture, cela va de soi--et descendons sous la marquise dont
il vous suffira de faire remplacer les vitres ébréchées.
Voici le vestibule du bas. A moins qu’il ne soit dans un état de
dégradation inacceptable, gardez-vous d’y faire donner un coup de
pinceau. Les boiseries jadis blanches, un peu salies par le temps, sont
le meilleur ornement, le plus sûr témoignage de l’authenticité du style;
de même pour la rampe, qui restera ce qu’elle était sans qu’on se risque
à la travestir d’une couleur sacrilège...
On n’admet plus un escalier sans tapis. La pierre polie du vôtre sera
donc recouverte d’une moquette à grands ramages, aux tons morts, à la
laine épaisse.
Je passe sous silence l’indispensable lanterne suspendue à une chaîne,
les palmiers trop classiques des encoignures et, par la grande porte à
deux battants du premier étage, je marche en votre compagnie, vers
l’appartement lui-même.
Dans l’antichambre, j’aimerais à voir des tables massives, des armoires
pesantes, des coffres en chêne et des porte-parapluies monumentaux, mais
je n’accorde pas à ces détails plus d’importance qu’il ne faut. Que ce
soit décoratif, meublé, pratique, et l’arrivant qui traverse n’en
demandera pas davantage.
J’ai hâte, au surplus, d’aborder votre salon. «Votre salon» est le terme
général. Dans la pratique, il convient d’en avoir au moins deux, le
grand et le petit.
Le grand, c’est le forum, où se donneront les fêtes, où se traiteront
les affaires importantes, où l’on entendra de la musique élevée, où se
rencontreront les personnages trop éminents pour s’accommoder du petit.
Je le conçois comme un mélange de cabinet ministériel et d’élégant
boudoir, avec des tentures sombres, des rideaux et des tapis épais, des
meubles de style Louis XIV, recouverts de Beauvais discret et passé.
Quelques fauteuils Empire ne feraient pas mauvaise figure, surtout à
cause de leur largeur et de leur solidité.
Il est en effet nécessaire de prévoir l’ampleur et le poids de vos
futurs familiers. Or, à ne considérer que les économistes, presque tous
gras et bien nourris, il est à craindre, qu’au mépris de leur grand
principe, ils n’offrent aux sièges plus que ceux-ci ne demandent.
Voyez-vous alors le scandale si quelque mignonne bergère Louis XVI,
vaincue par la surproduction du visiteur, manque des quatre pieds et
s’abîme en grand fracas!
Avec l’Empire et le Louis XIV, rien à craindre; c’est massif, solide et
résistant à supporter un chapitre de chanoines.
Mais, pour le contraste, je souhaite de fines chaises aux barreaux
fluets, au bord desquelles se poseront, les effleurant à peine, les
jeunes filles, les poètes et les romanciers féministes.
J’exige une queue à votre piano, dans vos lampes massives, de l’huile et
non du pétrole; un lustre modeste, mais copié de Caffieri, sans cristaux
ni pendeloques; et aussi des poufs de brocart mauve, des coussins
enrubannés, des abat-jour gigantesques, n’excluant pas les globes des
temps sérieux; des tables chargées de miniatures; des tabourets dorés
pour donner du ton et tout juste ce qu’il faut de bibelots pour prouver
qu’on en a.
La cheminée sera sobre, sans baldaquin, à moins qu’il ne soit d’une
étoffe très vieille et très précieuse.
Si votre buste n’est pas encore achevé, placez au centre une réduction
du _Laocoon_ ou de la _Victoire de Samothrace_, en bronze évidemment.
Enfin des fleurs, des fleurs partout, même de ces fleurs au parfum
enivrant et capiteux qui embaument surtout les feuilletons. La femme et
la fleur se tiennent de si près!
Il y a la question des portraits d’ancêtres qui est assez délicate.
Étant donné ce que vous êtes et surtout ce que vous aspirez à être, vous
ne sauriez vous passer d’un ou deux hommes à perruques et d’autant de
femmes à la mode de 1700, avec, bien entendu, des intermédiaires jusqu’à
nos jours, de façon à figurer la lignée de votre mari ou la vôtre, au
moins depuis le XVIIe siècle, et à prouver ainsi que votre origine a
quelque décence.
Si vous possédez les toiles obligatoires, c’est à merveille. Encore
faut-il que le costume des ascendants portraiturés dénote un rang social
avouable. Dans le cas, par exemple, où votre trisaïeul mort en 1787,
serait vêtu d’une souquenille, faites gratter ce qui n’est pas le visage
et rétablir, à la place du fâcheux accoutrement, un coquet habit brodé,
orné d’une croix de Saint-Louis. N’allez pas jusqu’au cordon bleu du
Saint-Esprit, car les chevaliers étant catalogués depuis l’origine de
l’ordre, quelque sot héraldiste pourrait vous chicaner.
Si, par contre, vous manquez absolument de ce genre de tableaux,
procurez-vous-en dans le plus bref délai, mais pas à Paris, ni même en
France, afin d’éviter, plus tard, d’humiliantes reconnaissances.
Explorez des pays perdus, Salamanque, je suppose, dont
Les étudiants joyeux
Pauvres mais tous gentilhommes
Ayant moins d’or que d’aïeux,
se feront une fête de vous céder, à bon compte, de respectables
effigies.
Plus vous en aurez, mieux cela vaudra. On se trouve bien d’en pendre
jusque dans les corridors et sachez qu’une tête hirsute, voire
patibulaire, datant d’Henri IV, servira plus à votre gloire qu’un pur
chef-d’œuvre de l’école italienne qui ne serait pas un portrait.
Combien de gens d’une noblesse indiscutable se livrent pourtant à la
chasse aux ancêtres! Je pourrais vous citer une femme de haut mérite,
dont le grand-père joua, sous Louis XV, un rôle politique important, et
qui s’est fait, à beaux deniers comptants, une famille rétrospective.
Mais le petit salon nous sollicite.
Là vous êtes libre: c’est un temple menu à côté du grand, une chapelle à
côté de la basilique, où votre fantaisie se donnera carrière.
Des sièges larges et bas, des divans moelleux, des tentures
guillerettes, des fanfreluches, des bagatelles, des lampes minuscules,
des statuettes, des livres joyeux, des gravures égayantes, telle en est
la composition préférable. Meublez-le selon le premier caprice venu, car
en ce lieu destiné aux confidences, aux bavardages intimes et aux propos
aiguisés, vous affecterez de laisser conspirer vos amis, sans y entrer
jamais vous-même ostensiblement.
Si parfois vos vapeurs ou votre lassitude vous induisent à une
langoureuse intimité, recevez de préférence dans votre chambre à coucher
dont l’atmosphère sera plus familière et plus engageante que celle du
grand salon, mais moins légère et moins compromettante que celle du
petit.
Je la vois, cette chambre, d’une couleur chaude et uniforme avec ses
tentures, ses rideaux droits et lourdement plissés, sa chaise longue,
ses meubles entièrement recouverts de soie bleu de roi. Tout y est bleu
de roi jusqu’au tapis où les pas s’étouffent. Les glaces même n’y
réfléchissent que du bleu de roi, à peine rayé çà et là par le blanc
laqué des bois Louis XVI.
Aux fenêtres, des stores festonnés, bleus aussi, laissent filtrer une
lueur de rêve. C’est comme un peu de ciel enfermé dans les vieilles
murailles et tout ce qu’on y dit ou fait doit être céleste. Ne vous
effrayez pas: les objets les plus terrestres sont susceptibles d’être,
au besoin, présentés sous cet aspect; il ne faut qu’un peu d’art et
d’imagination pour en parfaire le mirage et, à la condition de mettre
des formes aux choses, l’on ne sera pas plus malheureux dans votre
chambre que partout ailleurs.
A coup sûr, l’ameublement, les couleurs et la disposition de votre
chambre à coucher sont articles de conséquence, mais qui ne sauraient
primer en intérêt la question des images pieuses, car vous avez de la
religion, madame, ou tout au moins les dehors d’une conviction très
précise à l’endroit des dogmes catholiques romains.
D’où, nécessité d’afficher quelque part vos croyances, sous forme
d’emblèmes éloquents qui soient comme une profession de foi permanente,
fixée au mur. Or quel endroit plus propice que la chambre à coucher?
Les bourgeoises mesquines, les femmes de rien s’estiment heureuses de
placarder à leur chevet une mauvaise copie de la _Vierge à la chaise_ ou
quelque autre insipide Raphaël reproduit par un pinceau mercenaire, si
ce n’est par la chromolithographie.
Il n’en va pas de même de vous à qui vos raffinements artistiques
imposent un autre goût que celui qu’on affiche pour les bonnes grosses
luronnes qu’une indulgente postérité s’obstine à décorer du nom de
_Vierges_.
C’est du préraphaélite qu’il vous faut, des vierges morbides et
verdâtres, contournées et maigrichonnes devant lesquelles, avec un peu
d’auto-suggestion, vous arriverez comme tant d’autres à goûter des
sensations intenses, non encore éprouvées.
On en trouve aisément par le temps qui court et Montmartre possède une
phalange de troublants primitifs qui vous peindront, pour un morceau de
pain, tous les saints du paradis, au degré de décomposition que votre
dilettantisme leur indiquera.
Avec cela, un christ janséniste aux bras verticaux, un rosaire en noyaux
d’olives du Golgotha compléteront avec avantage votre exhibition dévote,
ce qui revient à dire que vous devez en cela, comme en tout, tâcher à
n’être pas banale, sans pourtant faire étalage d’une originalité
suspecte.
Ai-je besoin de mentionner que votre chambre vous est strictement
personnelle et que celle de votre mari est à une distance suffisante
pour vous éviter les surprises?
Enfin je ne saurais m’éloigner sans jeter un coup d’œil à votre cabinet
de toilette, à cet arrière-refuge où personne jamais ne pénétrera, même
et surtout votre mari, en dépit de ses tentatives pour y être autorisé.
Personne, ai-je dit, et je ne souffre nulle exception, du moins lorsque
vous y êtes, mais l’on doit avoir une vague notion de ce qui s’y trouve
et de ce qui s’y passe. Ne prenez pas la peine de renseigner là-dessus
âme qui vive; les domestiques s’en chargeront avec d’autant plus de
profit qu’ils joindront à leurs rapports ce je ne sais quoi d’exorbitant
et de merveilleux qui donne aux propos de valets une saveur si
singulièrement pimentée.
Vous me comprendrez mieux tout à l’heure.
Ce cabinet, vous allez l’installer dans une grande pièce, prenant jour
par un plafond en verre dépoli et munie d’une alcove où sera la
baignoire.
Les murs seront tapissés de nattes et le sol recouvert de carreaux de
vieille faïence formant mosaïque, tandis que deux rideaux s’ouvrant ou
se fermant à volonté, isoleront ou dégageront la suggestive alcove.
Il est à désirer que la toilette de marbre rose, où l’eau arrive
directement, soit immense et à deux cuvettes. Pourquoi deux? Je
l’ignore, mais il est bien certain qu’il est plus confortable d’avoir
deux cuvettes qu’une seule.
C’est un des rares endroits où tous les raffinements modernes seront
admis: électricité, chauffoir, calorifère, etc.
Sur les tablettes de marbre, disposez à profusion les brosses à dos
d’ivoire chiffré de vermeil, les peignes d’écaille blonde, les limes
d’argent, les pierres ponces, les éponges grandes et petites, les pots,
les flacons, les ongliers et, en général, toutes les pièces composant
l’arsenal usuel d’une femme supérieure, très méticuleuse par conséquent
dans le soin de sa personne.
De plus vous aurez... ici je ne serais pas fâché d’utiliser une
périphrase. Le mot «arsenal» échappé tout à l’heure à ma plume va me la
fournir.
Votre cabinet de toilette n’est pas seulement un arsenal mais une place
forte pourvue d’une garnison où toutes les armes sont représentées.
Dans les peignes et les brosses qui cheminent à travers les broussailles
de la chevelure je reconnais l’infanterie; les ciseaux, les limes et les
pinces personnifient assez bien le génie rasant les futaies, creusant
des parallèles; l’artillerie, c’est les boîtes et les houppes chargées
de poudre, mais par bonheur toujours à blanc... Il nous reste à
découvrir la cavalerie... Ah! madame, vous l’avez déjà nommé ce gracieux
instrument quadrupède, m’évitant ainsi de démêler, dans un trivial
examen, de quoi il tient le plus, du cheval ou du violon.
Eh bien! efforcez-vous d’en dénicher un qui soit historique, doré, garni
de petits amours polissons.
M. Victorien Sardou possède, dit-on, celui de Mme du Barry. (Comme ce
n’est pas le talent qu’on y baigne d’ordinaire, j’imagine que le pauvre
ustensile doit regretter amèrement, par comparaison, son amazone de
jadis.)
Vous auriez celui de Voltaire ou de Mme du Deffant qu’un peu de leur
gloire vous arriverait par lui...
Mais, dites-vous, suffisamment édifiée, et la baignoire?
J’y viens, madame. Pour le côté historique, vous serez ici plus
embarrassée: la baignoire de Marie-Antoinette et celle de Napoléon sont
toujours dissimulées sous leur sopha, l’une à Versailles, l’autre au
Grand Trianon; le sabot de Marat est au Musée Grévin, la vasque du duc
de Morny au Palais-Bourbon. Aucune n’est à vendre.
Contentez-vous alors d’un engin moderne bien conditionné.
Au reste l’intérêt n’est pas dans la baignoire mais dans l’alcove où
elle sera enchâssée. A part naturellement, le côté qui s’ouvre sur le
cabinet de toilette, que l’alcove entière soit tapissée de grandes
glaces; à droite, à gauche, au fond, au-dessus. Je veux des miroirs
horizontaux, verticaux, transversaux, de façon que votre joli corps
s’insinuant dans l’eau tiède et parfumée, vous soit visible de tous
côtés, avec ses plus ravissants raccourcis, ses courbes les plus
enchanteresses.
Et ne m’accusez pas, s’il vous plaît, d’excitations suspectes,
d’arrière-pensées libidineuses. Je n’invente rien; je décris tout
uniment la cabine de bain que j’ai vue et dont se servait, au château de
Compiègne, il n’y a pas encore trente ans, l’Impératrice elle-même.
L’avantage de tout cela sera, non seulement de vous procurer
journellement la contemplation délicieuse de vos propres appas, mais de
faire répandre par votre femme de chambre qui vous reçoit le peignoir
ouvert, au sortir de l’eau, des détails affriolants sur vos secrètes
beautés, sans qu’il en coûte rien à votre pudeur.
On saura, parmi vos admirateurs, ce qu’il est bon que l’on sache et les
médisants n’y trouveront rien à dire.
CHAPITRE II
LA TABLE
Il m’a paru bon de réserver, pour en parler à loisir, la pièce la plus
utile de l’appartement et le plus indispensable de tous les meubles.
C’est de la salle à manger qu’il s’agit d’abord, de cet autre sanctuaire
où l’on rencontre l’autel vénéré par excellence et dont les fidèles
pratiquent assidûment le culte, j’ai nommé la TABLE.
Ne vous y trompez pas, madame, si le velours de vos yeux, l’attrait de
votre sourire, le charme de votre causerie, la grâce de vos gestes
établissent votre empire sur une multitude de cœurs, il est infiniment
plus sûr et plus profitable à votre supériorité de vous attacher les
intestins de vos admirateurs.
L’amitié s’use, la reconnaissance s’aigrit, l’amour s’envole, seule la
faim est vraiment stable.
Il ne faut pas au moins prendre le change sur le mot et lui attribuer le
sens vulgaire que lui donnent les misérables. Il est clair que nul
représentant de votre élégante clientèle n’arrivera chez vous, les dents
longues, le ventre vide, prêt à se ruer sur le potage. Les gens du monde
n’ont jamais faim--combien s’en plaignent!--et ils laissent à la
canaille la grossièreté d’une telle sensation, se réservant, comme une
volupté de bonne compagnie, le plaisir délicat de goûter à mille riens
exquis, de savourer les chefs-d’œuvre culinaires qui sont la gloire de
notre époque.
Or, je le répète, si le désir de régner exclusivement sur les cœurs et
les esprits dénote une louable ambition, la vôtre, il trahit également
un sens incomplet de la domination.
César, en présence de l’armée de bellâtres que commandait Pompée, criait
à ses vétérans: «Frappez au visage,» estimant avec raison que ses jolis
adversaires, dans la crainte d’être défigurés, ne résisteraient pas à
une semblable manœuvre. Ce fut en effet ce qui arriva et la victoire
récompensa la clairvoyance du fameux dictateur.
Eh bien! je vous le déclare, si vous souhaitez un triomphe rapide et
sûr, frappez à l’estomac.
Chez tout le monde, c’est le point vulnérable. Il n’est pas d’homme qui
ne soit sensible à la perspective d’un fin repas et tel, qu’un bal ou
même un rendez-vous galant laisse indifférent ou... désarmé, retrouve
ses vingt ans pour aller dîner en ville.
Mais procédons par ordre.
En un temps où la plupart des salles à manger affectent une somptuosité
lourde de brasseries allemandes, avec leurs tentures sombres, leurs
meubles massifs, leurs chaises rembourrées, leurs tables pataudes, il
importe d’introduire dans la décoration de la vôtre un goût plus riant
et plus français.
La comparaison sera faite, on trouvera que, chez vous, la bonne humeur
attend les convives dès le seuil; on aimera à se rendre à vos
invitations, non seulement pour la bonne chère qu’elles sous-entendent,
mais aussi pour le plaisir que se promettent les yeux accoutumés aux
richesses un peu funèbres des autres maisons.
Pour cela, le frivole Louis XV s’impose.
Les murs seront en boiseries réséda, ainsi que les portes, avec de
petites arabesques de même couleur et des boutons de serrure en bronze
éteint. Le tapis recouvrant le parquet sera, lui aussi, réséda uni, sans
fleurs, sans ornements d’aucune sorte. Les rideaux des fenêtres seront
de toile peinte, où l’on verra, par transparence, d’agréables dessins de
l’autre siècle.
Bannissez les chaises incommodes et banales pour les remplacer par de
mignons fauteuils cannés, de pur Louis XV, recouverts d’une fraîche
peinture réséda.
Dédaignez de même ces dressoirs monstrueux bourrés de vaisselle
hétéroclite, d’objets en toutes sortes de métaux, disposés en étalage
avec la plus bourgeoise prétention.
Au lieu de ces magasins encombrés et encombrants, placez de menues
consoles du style et de la teinte du reste, sur lesquelles des fleurs
mettront leurs notes plus vives, ou bien encore de petits buffets aux
lignes gracieuses, dans les vitrines desquels vous pourrez installer
sans inconvénient quelques tasses minuscules de vieux Saxe, avec des
bleus de Sèvres pour servir de fond. Mais, encore un coup, pas de ces
amoncellements d’or et de vermeil, éblouissants comme la guimbarde d’un
marchand de vulnéraire.
Au milieu de tout cela, il faut une table aux pieds courbes, fort grande
et recouverte d’une nappe blanche, à moins cependant que vous ne
préfériez le dessus entièrement en glace, ce qui se voit dans quelques
maisons et serait, chez vous, d’un effet ravissant.
En matière d’éclairage, vous pensez bien que je réprouve avec horreur,
la hideuse suspension ainsi que ses poulies grinçantes, ses chaînes et
son inénarrable contre-poids.
Pour illuminer ce cadre aux couleurs aimables et douces, pour emplir la
salle entière d’un éclat à la fois puissant et modéré, capable de faire
valoir le service mais non d’éblouir, il n’y a de possible qu’un lustre.
Encore est-il indispensable qu’il soit de taille à remplir son office.
Quarante lumières y suffiront, aidées par deux candélabres Louis XV
comme lui, si l’assistance est nombreuse et la salle très longue.
Quant au couvert, la sobriété des alentours vous autorise à y déployer
toute la profusion qu’il vous plaira.
C’est l’occasion de montrer que vous possédez de la vaisselle plate et
surtout que vous vous en servez, bien loin de l’immobiliser dans le
calme pompeux d’un étalage.
Des fleurs, beaucoup de fleurs, des flacons au col d’or, des verres à
l’insaisissable filigrane, des fourchettes, des couteaux guillochés,
couverts de toutes les armoiries qu’il vous sera loisible de rassembler.
Si les soupières précieuses, les aiguières et les plats d’argent sont un
peu dépolis et bossués, tant mieux. C’est moins éclatant mais il semble
ainsi que votre vaisselle ait affronté les siècles et vous vienne de ces
lointains aïeux qui sont pendus au grand salon.
Au cas où vous auriez acheté en bloc, un lot d’argenterie, veillez à ce
qu’on n’y trouve pas les armes de l’Empereur ou de la Ville de Paris; la
splendeur des alliances a ses limites et le vraisemblable exige la plus
prudente considération.
Mais tout cela n’est que mise en scène et, si délicieux que soit le
régal offert aux regards de vos invités, une assiette d’or vide ne vaut
pas une écuelle garnie.
Oh! je sais bien: on entend tous les jours des gens déclarer, après le
dessert, que la jouissance du repas est bien moins dans le repas
lui-même que dans la façon dont il est servi. Propos de gavé, madame,
que nul n’oserait tenir avant les hors-d’œuvre et dont vous ne
bénéficieriez pas, si, comme Mme de Maintenon, vous remplaciez le rôt
par un conte.
Que cette remarque ne vous rejette pas dans l’excès contraire et ne vous
induise, en aucune manière, à présenter, sur votre table, des morceaux
énormes, des viandes formidables, dégouttantes de sang, des monceaux de
légumes à six sous la livre ou des tartes copieuses, d’une digestion
difficile.
Non, vous vous tiendrez à ce qu’on nomme communément un dîner très
parisien, c’est-à-dire composé de petits plats, en grand nombre, tous
accommodés selon des formules impénétrables.
En principe, un mets «nature» ne doit pas paraître à vos dîners.
Mettrait-on tant de hâte à y venir s’il ne s’agissait que de manger des
œufs à la coque ou des poulets rôtis?
Vous ne le supposez pas. Et puis on aime à se croire le palais blasé, à
se dire qu’on a dégusté dans sa vie tant et de si bonnes choses, qu’une
sensation neuve est désormais bien improbable. Quel triomphe, alors, si
vos mystérieuses mixtures dissipent pour un instant le scepticisme des
tubes digestifs qui vous honorent de leur préférence!
Mais il faut boire aussi. Ah! s’il existait des vins Louis XV, du
Vougeot des moines 1760! Quelle harmonie dans le style! Quelle poussière
d’ancien régime sur la bouteille!
Je crains, hélas! que les générations passées, aussi gourmandes que
nous, n’aient point eu la préoccupation de vous réserver de ce nectar
rarissime.
Cherchez donc dans l’espace ce qui fait défaut dans le temps et si les
dates extravagantes demeurent inabordables, que les pays lointains
fournissent à l’envi de quoi remplir les bataillons de petits verres.
Des vins de Tokay, de Chypre-Larnaka, de Perse, du Thibet, de Bornéo, de
Vancouver, que sais-je encore! Voilà de quoi donner des sensations
neuves et vous faire une belle renommée!
Car cela se saura. Lorsque votre cour de gourmets sera dispersée, chacun
s’en ira de son côté dire, d’un air important, soit au cercle, soit au
Bois, soit ailleurs: «Il n’y a plus que chez Mme X*** qu’on dîne!»
Or, le jour où pareil propos sera colporté sur vous et vos menus, vous
serez bien près d’atteindre au prestige rêvé, par la bonne raison qu’il
en sera de vous comme d’Amphitryon, et que c’est une vérité reconnue que
la véritable femme supérieure est la femme supérieure où l’on dîne.
CHAPITRE III
LA CHAISE LONGUE
On ne se rend pas suffisamment compte, en général, de la puissance
extraordinaire que représente une chaise longue. Aussi voyons-nous la
plupart des femmes négliger ce meuble incomparable, le laisser à l’état
de capital endormi, sans se douter que dans cet assemblage de bois,
d’étoffe et de ressorts, il y a l’arme la plus sûre, la plus
irrésistible, qui se puisse imaginer, en même temps qu’un trésor d’où,
par une exploitation éclairée, pourraient sortir des profits
incalculables.