--A ta fantaisie, dit le _rouleur_, qui savait sans doute que le plus

mauvais moyen de ramener un homme en colère était de lui donner des

raisons.

Et il rechargea sa hotte avec une sorte d’indifférence, prit son bâton

et se dirigea vers la porte.

Jean-Marie qui l’avait laissé faire en grommelant, le regarda sortir; il

parut hésiter un instant, puis finit par le suivre.

J’avais cessé de les voir, mais le bruit de leurs voix m’avertit bientôt

que tous deux s’étaient arrêtés au-delà du seuil. Je fis inutilement un

nouvel effort pour ouvrir la porte de communication. Ma curiosité était

excitée outre mesure. Je ne pouvais douter que le taupier et Claude

n’eussent repris la question du trésor, et, à tout prix, j’aurais voulu

entendre le débat; mais je prêtais en vain l’oreille: aucune parole ne

parvenait jusqu’à moi. Je pouvais seulement reconnaître à la voix chaque

interlocuteur, et préjuger par l’intonation ce qu’ils disaient.

Cette espèce d’interprétation, dans laquelle l’imagination avait la plus

grande part, finit par m’absorber complétement. L’accent du _taupier_

avait été d’abord presque menaçant, celui de Claude bref et absolu; mais

insensiblement le premier s’était adouci, et le second avait perdu sa

cassante sécheresse. Maintenant le _rouleur_ parlait longuement, du ton

d’un homme qui veut persuader. Il avait sans doute trouvé quelque

expédient qu’il s’efforçait de faire accepter. Le _sourcier_ répondait

de loin en loin, comme pour opposer des objections; mais celles-ci

devenaient à chaque instant plus rares et plus courtes. Claude gagnait

certainement du terrain. J’écoutais sa voix, qui prenait des intonations

toujours plus persuasives, et je supposais le plaidoyer que je ne

pouvais entendre. Il entretenait son interlocuteur de la découverte du

trésor, et évoquait, pour le séduire, un de ces rêves que chacun de nous

tient caché dans les derniers replis de sa pensée. Il lui montrait,

peut-être, la closerie transformée en ferme à deux charrues, l’enclos

d’entrée devenu une aire bordée de grande meules de froment, la haie du

verger reculée de _plusieurs vols de chapons_. Il lui faisait entendre

le meuglement des vaches revenant le long des _sentes_ vertes, les

grelots des attelages qui ramenaient du marché les charrettes vides, et

le sifflement cadencé des garçons de labour dispersés dans les guérets.

Mais quelle était la condition imposée à cette espérance? Il fallait

qu’elle fût bien périlleuse ou bien dure, car le _sourcier_ résistait

toujours. Parfois cependant le débat cessait, comme s’il eût consenti;

j’entendais le _rouleur_ se rapprocher du seuil. Alors Jean-Marie

l’arrêtait tout à coup par un nouveau refus, et la discussion reprenait.

Enfin, l’obstination de Claude l’emporta; son interlocuteur parut

céder, et tous deux rentrèrent.

--Ainsi c’est dit? murmura le _rouleur_.

--Oui, répliqua Jean-Marie d’une voix troublée.

--Alors, plus de retard, ou nous manquons l’affaire.

Le _sourcier_ traversa la pièce, alla droit à un renfoncement où j’avais

remarqué une paillasse, et appela Marthe.

--Elle n’entendra pas, elle dort, fit observer le _rouleur_.

Jean-Marie se pencha pour secouer l’idiote, dont le grognement me prouva

bientôt qu’elle était réveillée.

--Debout, Marthe! viens avec nous, dit précipitamment le _sourcier_,

nous avons besoin de toi.

Je compris enfin le sujet du débat mystérieux qui s’était prolonge si

longtemps. Pour obtenir la possession du trésor, il fallait que

quelqu’un se dévouât, ainsi que l’avait déclaré le _rouleur_, et il

avait décidé Jean-Marie à sacrifier sa sœur! Cette longue habitude de

tendresse dont le témoignage nous avait touchés un instant auparavant,

n’avait pu tenir contre le rayonnement d’une chimérique richesse.

Je demeurai saisi, comme si le danger qu’allait courir l’idiote eût eu

quelque chose de réel. Quoi qu’il arrivât désormais, le frère avait, en

effet, échangé la vie de la sœur contre l’espérance d’un peu d’or.

J’aurais pu tout arrêter en faisant connaître que j’étais là; je ne sais

quelle fièvre de curiosité me retint. Je voulus voir jusqu’au bout cette

amère épreuve des affections humaines. Je tenais d’ailleurs à jouir du

désappointement qui devait punir les deux meurtriers d’intention.

Ils avaient réussi à faire lever Marthe et à l’emmener à moitié

endormie. Dès qu’ils eurent disparu, je courus réveiller mon compagnon,

à qui je racontai rapidement ce qui s’était passé.

--Vite, suivons-les, dit-il en se jetant à bas du lit.

Je lui fis observer que la porte était fermée.

--Voyons la fenêtre, s’écria-t-il.

Nous la cherchâmes dans l’obscurité; elle était garnie d’un fort

treillis. Il fallut revenir à la porte et réunir nos efforts contre la

serrure; mais ce fut peine inutile. L’avoué se mit à faire le tour de la

pièce en suivant le mur, dans l’espoir de découvrir quelque issue. Tout

à coup je l’entendis s’écrier:

--Nous sommes sauvés!

--Vous avez trouvé une seconde fenêtre? lui dis-je.

--Mieux que cela; j’ai un levier.

Il vint me rejoindre, plaça la barre de fer sous le battant, et, en deux

ou trois secousses, l’enleva de ses gonds. Je l’aidai à le ranger de

côté, et nous gagnâmes la porte extérieure. Toutes ces opérations

avaient demandé du temps; lorsque nous arrivâmes dans la petite cour

d’entrée, nous ne vîmes plus personne, et nous cherchâmes en vain à

reconnaître la direction prise par l’idiote et ses deux conducteurs. Ils

avaient bien parlé des _petites pierrières_, mais mon compagnon n’en

connaissait pas mieux que moi la position. Nous nous consultions depuis

quelques instants sur ce qu’il fallait faire, lorsqu’un sourd

retentissement ébranla tout à coup la colline et fut suivi de deux cris

de détresse.

--Qu’est-ce que cela? demandai-je en tressaillant.

--Il m’a semblé reconnaître la voix du _rouleur_ et celle de Jean-Marie,

dit l’avoué.

Nous courûmes dans la direction que les cris nous indiquaient, mais nous

fûmes bientôt arrêtés par une haie. Il fallut revenir sur nos pas et

faire un long détour. Enfin nous aperçûmes un chemin creux dans lequel

nous nous engageâmes rapidement. A peine avions-nous fait quelques

centaines de pas, qu’une forme étrange apparut dans la nuit, au détour

de la route, et nous reconnûmes le _sourcier_ portant l’idiote dans ses

bras. Nous lui demandâmes ce qu’il y avait.

--La _pierrière_!.... bégaya-t-il haletant; nous avons voulu... élargir

l’entrée.... tout a croulé sur Marthe..... Place! place!

Il continuait à courir vers la closerie aussi vite que son fardeau le

lui permettait. Nous le suivîmes sans pouvoir obtenir d’autre

explication. En arrivant à la maison, il déposa l’idiote près de l’âtre;

et se hâta d’allumer une chandelle de résine; alors nous pûmes apprécier

la gravité de l’accident. Arrachée de dessous les décombres qui

l’avaient ensevelie, Marthe était inondée de boue et de sang. Une plaie

hideuse lui partageait le front. Ses vêtements en lambeaux laissaient

voir les épaules marbrées de contusions, et un de ses bras pendait

brisé. Jean-Marie, penché sur elle, la regardait pétrifié d’horreur. La

chandelle qui tremblait dans sa main laissait tomber sur le visage de

l’idiote des gouttes de résine fondue. L’avoué courut chercher de l’eau,

et nous nous mîmes à laver la plaie avec nos mouchoirs. L’idiote poussa

un soupir.

--Elle vit encore? s’écria mon compagnon; relevez-lui la tête, et tâchez

de la faire boire.

Nous exécutâmes sa double prescription. Après les premières gorgées

d’eau, Marthe parut se ranimer. Je tenais un mouchoir mouillé sur la

blessure, afin d’empêcher le sang de l’aveugler; elle ouvrit les yeux

et nous regarda. Je fus frappé de l’expression d’intelligence qui se

réflétait dans sa prunelle contractée. Tous les muscles de la face

semblaient se raidir dans un suprême effort. Son œil s’arrêta enfin sur

le _sourcier_. Un inexprimable sentiment de joie épanouit subitement ses

traits, et elle appela distinctement: JEAN-MARIE!

A ce nom, celui-ci se redressa comme si un fer aigu l’eût frappé.

--Avez-vous entendu? s’écria-t-il épouvanté.

--Elle vous a nommé, dit mon compagnon.

--C’est qu’elle va mourir, reprit Jean-Marie avec une conviction si

profonde, que nous en fûmes saisis.

Je cherchai à le dissuader en demandant s’il n’était pas possible de se

procurer un médecin. Le _sourcier_ ne me répondit pas. Assis sur l’âtre,

les deux mains jointes, il regardait Marthe d’un air effaré, en

répétant:--Elle va mourir!--impatienté, j’adressai ma demande à l’avoué.

Celui-ci secoua la tête.

--Les médecins n’ont plus rien à faire ici, dit-il, n’entendez-vous pas

le râle?

La respiration de l’idiote s’était, en effet, changée en un sifflement

rauque et pressé. Son agonie se prolongea environ un quart-d’heure, puis

la tête retomba en arrière dans une dernière convulsion.

En nous voyant reculer de quelques pas, Jean-Marie comprit que tout

était fini; mais il ne quitta ni sa place, ni son attitude. L’idiote

était entre nous, étendue à terre, la tête appuyée sur la pierre de la

cheminée. Ses cheveux humides de sang roulaient épars jusque dans les

cendres du foyer. Quelques lueurs dernières, qui se ranimaient par

instants, puis s’éteignaient, faisaient passer tour à tour, sur son

visage des jets de lumière et d’ombre. Il y avait dans ce spectacle

quelque chose de si cruellement sinistre, que, saisissant par le bras

mon compagnon, je l’entraînai hors de la closerie.

Nous tombâmes d’accord que nous ne pouvions être d’aucune utilité au

_sourcier_, et que le mieux était de lui envoyer quelque parent ou

quelque ami que nous avertirions à notre passage dans le hameau voisin.

Lorsque l’avoué rentra, Jean-Marie lui même le pressa de partir.

Peut-être la crainte de nos questions, jointe au sentiment de sa faute,

lui faisait-elle désirer notre éloignement. De mon côté, j’éprouvais une

sorte d’oppression entre la douleur du frère et le cadavre de la sœur.

Nos chevaux furent bientôt sellés, et, après avoir pris rapidement

congé, nous nous engageâmes dans une route de traverse que notre hôte

nous indiqua.

Le vent de minuit avait nettoyé le ciel, dont la voûte, d’un bleu

sombre, apparaissait alors parsemée d’étoiles. La nuit avait cette

transparence veloutée particulière aux lueurs crépusculaires. A chaque

rafale de la brise, les arbres secouaient leurs têtes humides et

faisaient pleuvoir de courtes ondées qui grésillaient sur les buissons.

J’avais le cœur serré et la tête en feu: cet air frais me soulagea; je

respirai plus à l’aise. Nos chevaux marchaient de front dans l’herbe

d’un chemin désert, sans que l’on entendît le bruit de leurs pas.

Nous-mêmes, nous gardions le silence, encore émus du spectacle que nous

quittions. Arrivés à un carrefour, nous tournâmes à droite, selon la

recommandation du _taupier_, en nous rapprochant de la colline; mais

tout à coup les chevaux tendirent le coup puis s’arrêtèrent: un

éboulement récent barrait le chemin.

--C’est sans doute la petite _pierrière_, dit mon compagnon.

Et il toucha sa monture de l’éperon pour la forcer à s’approcher; mais

au bruit des fers contre les cailloux, une ombre s’élança de la crevasse

qui éventrait le coteau, rencontra un rayon de la clarté stellaire, et

nous distinguâmes les traits inflexibles du _Rouleur_. Il nous aperçut,

se jeta dans un sentier qui traversait la friche, et disparut.

--L’avez-vous reconnu, m’écriai-je en me tournant vers mon compagnon.

--C’est Claude.

--Que pouvait-il faire encore là?

--Il cherchait le trésor.

--Quoi! même après cette mort?

--Dites à cause d’elle; n’était-elle pas une des conditions de la

découverte? Vous ne connaissez pas l’implacable ténacité de ces

chasseurs de rêves! Pour arriver au but qui fuit devant eux, ils ne

regardent point si leurs pieds marchent dans les ruines ou dans le sang.

Livrés à une seule idée, comme les possédés du démon, ils ne voient rien

autre chose. Eclatants ou obscurs, vous les trouverez toujours les

mêmes, le nom seul changera, et, selon qu’ils voudront poursuivre

l’unité, l’égalité, la gloire ou la richesse, vous les entendrez appeler

Torquemada, Marat, Erostrate ou le _rouleur_.

CINQUIÈME RÉCIT.

LA NIOLE BLANCHE.

Il en est des races comme des individus; le hasard leur donne parfois,

dans l’histoire, un rôle subit auquel rien ne semblait les avoir

préparés. Des peuples de laboureurs et de bergers deviennent, par

rencontre et sans préparation, des armées héroïques, comme le pâtre du

_village des Grottes_ devint un Sixte-Quint. De là des contrastes

singuliers entre la physionomie historique d’une population et son

aspect réel.

On est surtout frappé de cette observation quand on traverse la Vendée.

En touchant cette terre qui dévora cinq armées républicaines, le

voyageur s’attend à trouver une race ardente et batailleuse, labourant

le fusil en bandoulière, à la manière des Américains de l’ouest; à sa

grande surprise, il ne voit qu’une population lente, calme, silencieuse,

qui semble, comme les attelages de ses bœufs gigantesques, sommeiller

dans sa force et n’aspirer qu’au repos.

Cette physionomie est particulièrement celle des anciens Poitevins,

aujourd’hui compris dans le département de la Vendée. Si, vers la

plaine, des allures plus vives, une gaieté plus avisée, vous rappellent

la finesse matoise de l’Anjou, partout ailleurs vous retrouvez le peuple

soumis dont la force est surtout dans sa patience. Il fallut des

croyances blessées, l’horreur de l’exil militaire créé par la

conscription, le respect voué à leurs nobles et à leurs prêtres, pour

entraîner les Vendéens dans cette insurrection qui coûta à la France

près de trois cent mille combattants. Leur élan fut terrible comme celui

de tous les hommes paisibles violemment arrachés au repos. Ils y

apportèrent l’énergie des ardeurs qui se ménagent et des volontés

habituellement contenues.

Au reste, si le caractère des populations de la Vendée ne diffère que

par des nuances, il en est tout autrement du pays lui-même. Rien de plus

varié que ses productions, de plus opposé que ses paysages. Sur le

rivage occidental, tout est aride et menaçant; mais remontez au nord, et

vous ne trouverez plus que métairies cachées dans la verdure, que

clochers pointant dans les feuilles, et chemins creux serpentant sous

les coudriers. Là, tous les champs sont enclos de haies vives; au-dessus

desquelles s’élèvent des arbres émondés dont les troncs hérissés de

branches présentent l’aspect d’un taillis suspendu dans les airs. Les

frênes, les ormes, les chênes, les érables mêlent leurs rameaux, et

forment un immense rideau de verdure que bordent les touffes jaunâtres

du châtaignier sauvage et les blanches étoiles du cerisier. Si, de loin

en loin, le bocage s’ouvre pour laisser voir quelques clairières, ce ne

sont que des landes couvertes d’ajoncs fleuris ou de bruyères roses.

Gagnez la plaine au contraire, et, sur-le-champ, tout feuillage

disparaît. En juillet, vous croiriez voir la Beauce avec ses océans de

blés qui ondulent et ses villages terreux cuits par le soleil; mais en

septembre, après les moissons coupées, c’est une Arabie pétrée, et vous

n’apercevrez plus, jusqu’à l’horizon, qu’une immense étendue de _grois_,

terrains livides parsemés de calcaires blanchâtres que l’on prendrait

pour des ossements. Cependant ne vous découragez pas de cette aridité,

continuez vers le sud, et, en atteignant le Marais, vous verrez encore

l’aspect changer. La terre n’y est plus qu’un accident, une œuvre

artificielle. La contrée tout entière semble une Venise champêtre, où

les moissons ont l’air de mûrir sur pilotis, et les troupeaux de brouter

des prairies flottantes. Nous parlons ici du _Marais mouillé_; quant à

la partie connue sous le nom de _Petit-Poitou_, dont le Flamand Humfroy

Bradléi commença le desséchement sous Henri IV, c’est une miniature de

la Hollande, avec ses mille canaux d’écoulement, ses _booths_ et ses

_contre-booths_[20].

Je ne connaissais le Marais vendéen que par quelques lignes des

_Mémoires_ de Mme de Larochejaquelein, lorsque l’occasion de le

visiter me fut offerte. Il s’agissait de s’entendre avec le fils d’un

des _cabaniers_ du _Petit-Poitou_[21] pour l’exploitation d’un étang

nouvellement desséché où l’on désirait l’établir. J’écrivis à Guillaume

Blaisot pour lui donner rendez-vous à Marans, et, comme je désirais voir

les bords de l’Autise et de la Sèvre niortaise, je me rendis directement

à Maillezais, d’où je comptais descendre, par eau, vers le lieu désigné

à Guillaume dans ma lettre.

J’étais debout sur le seuil de l’auberge, attendant que l’on eût pu me

procurer un bateau, lorsque je vis arriver un voyageur, qu’à son petit

chapeau de toile et à sa jambe de bois, je reconnus sur-le-champ pour

Nivôse Bérard, surnommé _Fait-Tout_.

Bérard était un de ces industriels équivoques, vivant de métiers sans

noms et généralement connus dans nos campagnes sous le nom de _coureurs

de bois_. Notre première rencontre avait eu lieu environ huit jours

auparavant dans des circonstances qui méritent d’être racontées.

Je venais de visiter le bassin de ce grand lac qui couvrit autrefois une

partie des cantons des Essarts, de Châtonnay, de Sainte-Hermine et de la

Châtaigneraye. En côtoyant la rive gauche de la _Mère_, petite rivière

qui traverse la forêt de Vouvant, j’avais atteint la large brèche par où

les eaux semblent s’être subitement déchargées dans l’Océan, et à

laquelle la tradition a conservé le nom de _Déluge_. Je m’étais arrêté

là, saisi par la sauvage grandeur du paysage. De tous côtés se

dressaient des rocs bouleversés, les uns revêtus d’une mousse veloutée,

les autres presque cachés sous un manteau de ronces et de

chèvrefeuilles. Ici l’eau roulait, en bouillonnant, à travers les

schistes verdâtres que brillantait la mica; là, retenue comme dans un

cercle magique par des touffes d’aulnes, elle formait des réservoirs

sombres que l’on eût crus destinés à quelque divinité mystérieuse. Tel

était le silence de ce désert qu’on y entendait la chute d’une feuille

desséchée et le froissement de la branche sur laquelle se posait

l’oiseau. Par instants seulement, une brise s’engageait dans l’étroite

coulée, et tout résonnait comme un orgue. Alors commençaient ces

dialogues du feuillage et du vent, du glaïeul et des eaux, qui

remplissaient la solitude de chœurs ineffables.

Je m’étais longtemps oublié au milieu des rochers et des bois, écoutant

les mélodies de la création entrecoupées par de sublimes silences, et je

venais de m’arracher avec effort à cette fascination, lorsqu’en tournant

un des fourrés appelés _gîtes_, je me trouvai tout à coup à l’entrée

d’un étroit _placis_. Il était dessiné par des roches tachetées de

lichens jaunâtres; quelques ajoncs sans fleurs et des houx rabougris

perçaient çà et là le sol de leur verdure métallique. Au milieu de cette

espèce de carrefour se tenait un homme revêtu d’un costume de cuir fauve

qui l’enveloppait tout entier, et ne permettait de voir que ses yeux.

Devant lui, sur un brasier ardent, bouillait une chaudière dont la

vapeur eût suffi pour révéler le contenu, alors même que la terre n’eût

point été imbibée de lait fraîchement répandu. L’homme tournait sur

lui-même, en regardant à ses pieds avec une attention inquiète. Bientôt

je le vis se baisser, saisir une couleuvre, attirée par le parfum du

lait, et la jeter dans la chaudière. A ses sifflements furieux, les

touffes d’herbe commencèrent à s’agiter vers le pied des rochers, et

plusieurs reptiles accoururent. L’homme au vêtement fauve leur écrasait

la tête sous son talon, et les plongeait dans un petit tonneau fermé par

une soupape. Pendant une de ces évolutions, il tourna la tête de mon

côté et m’aperçut.

--Au large! me cria-t-il d’une voix qui retentissait étrangement sous

son masque de cuir, ne voyez vous pas que ce sont des vipères?

Je reculai d’un bond, et j’allai me placer à trente pas sur une petite

éminence complétement dépouillée, d’où je pouvais suivre les mouvements

de ce singulier chasseur. Il recommença à plusieurs reprises ce que je

l’avais vu faire, et finit par répandre à terre tout le lait de la

chaudière. Enfin, sûr de ne pouvoir attirer aucune nouvelle proie, il

cloua la soupape du baril, qu’il suspendit à son épaule par une

courroie, prit la bassine, et gagna le pied de la butte où je m’étais

réfugié. Ce fut là seulement qu’il se dépouilla de son surtout de cuir.

J’aperçus alors un vieillard à physionomie joviale dont le costume

complexe laissait le jugement indécis. Tandis que la forme de sa veste

brune aurait pu le faire prendre pour un paysan vendéen, sa jambe de

bois et ses cheveux blancs coupés en brosse, contrairement à l’usage,

lui donnaient l’apparence d’un soldat, et son chapeau de toile

goudronnée rejeté en arrière, celle d’un matelot. Voyant la forte

position que j’avais prise pour échapper aux vipères, il se mit à rire:

--Il paraît que Monsieur n’aime pas la _vermine à venin_, dit-il en

meilleur français que celui du pays; à vrai dire, il est plus sûr de

piper des merles, et ceci n’est pas un gibier pour des bourgeois.

Je lui demandai ce qu’il voulait en faire.

--Monsieur ne sait donc pas? reprit-il; c’est pour les apothicaires; ça

entre dans le _remède royal_.

--La thériaque! on en fabrique encore? demandai-je.

--Bien petitement! dit le chasseur de vipères; autrefois cette

_vermine-là_ me valait un champ d’escourgeon, mais maintenant c’est à

peine si j’en vends de quoi m’entretenir de pipes.

--Vous faites donc ce métier depuis longtemps?

--Depuis l’an VI de l’_une et indivisible_, répliqua-t-il, pas bien

longtemps après avoir perdu mon moule de guêtre à Aboukir. Ah! c’était

le bon temps pour nous autres! (je ne dis pas par rapport aux _venins_,

qui s’étaient mieux vendus sous l’ancien régime, quand le _remède royal_

guérissait toutes les maladies); mais par compensation il y avait eu

tant de morts, que les vivants étaient partout à l’aise. Celui qui

voulait un gîte pouvait pousser la première porte qu’il voyait fermée;

la moitié des maisons avaient leurs maîtres en paradis. Puis, de s’être

acharné si longtemps à la chasse des hommes, ça avait fait profiter le

gibier; on prenait les perdrix à la main et les lièvres à coups de

bâton! moi, qui vous parle, j’en ai apporté jusqu’à douze, d’une fois,

au marché. A cette heure, si vous tuez seulement un loriot sans papier,

on vous traite de braconnier, et vous payez l’amende. Il n’y a plus ni

liberté ni profit pour les malheureux; allez à droite, allez à gauche,

vous trouvez que tout est à quelqu’un. Il y a trop de gens autour du blé

qui mûrit, voyez-vous; faudrait un peu de canon pour faire de la place

et desserrer les coudes.

Tout cela ne fut point dit d’une haleine, mais à plusieurs fois et

souvent interrompu par mes questions. Le chasseur de vipères et moi nous

nous dirigions vers Fontenay. Naturellement très communicatif et

d’ailleurs excité par l’évidente bonne volonté de son auditeur, mon

compagnon m’eut bientôt mis au courant de son histoire. J’appris qu’il

s’appelait Nivôse Bérard, mais que la variété de ses industries lui

avait valu le surnom de _Fait-Tout_. Il avait été élevé à l’hospice des

Sables-d’Olonnes, d’où il était parti à seize ans pour s’embarquer,

comme mousse, sur les escadres de la République. Revenu en Vendée après

la pacification, il y avait commencé la vie errante qu’il menait depuis.

Autant que j’en pus juger à cette première entrevue, _Fait-Tout_ avait

contracté, dans sa courte carrière maritime, certaines habitudes

d’esprit fort, démenties par les plus étranges crédulités. La

philosophie du gaillard d’avant lui avait ôté ses croyances en lui

laissant toutes ses superstitions; il doutait de Dieu, mais non des

_fades_, et, s’il riait de l’enfer, il ne parlait point sans inquiétude

des fantômes. Elevé sur les limites de deux mondes, celui de la négation

et celui de la foi, il n’avait pris de chacun que les préjugés.

Les derniers paysans - Tome 1 · 第 10 / 12 段