mauvais moyen de ramener un homme en colère était de lui donner des
raisons.
Et il rechargea sa hotte avec une sorte d’indifférence, prit son bâton
et se dirigea vers la porte.
Jean-Marie qui l’avait laissé faire en grommelant, le regarda sortir; il
parut hésiter un instant, puis finit par le suivre.
J’avais cessé de les voir, mais le bruit de leurs voix m’avertit bientôt
que tous deux s’étaient arrêtés au-delà du seuil. Je fis inutilement un
nouvel effort pour ouvrir la porte de communication. Ma curiosité était
excitée outre mesure. Je ne pouvais douter que le taupier et Claude
n’eussent repris la question du trésor, et, à tout prix, j’aurais voulu
entendre le débat; mais je prêtais en vain l’oreille: aucune parole ne
parvenait jusqu’à moi. Je pouvais seulement reconnaître à la voix chaque
interlocuteur, et préjuger par l’intonation ce qu’ils disaient.
Cette espèce d’interprétation, dans laquelle l’imagination avait la plus
grande part, finit par m’absorber complétement. L’accent du _taupier_
avait été d’abord presque menaçant, celui de Claude bref et absolu; mais
insensiblement le premier s’était adouci, et le second avait perdu sa
cassante sécheresse. Maintenant le _rouleur_ parlait longuement, du ton
d’un homme qui veut persuader. Il avait sans doute trouvé quelque
expédient qu’il s’efforçait de faire accepter. Le _sourcier_ répondait
de loin en loin, comme pour opposer des objections; mais celles-ci
devenaient à chaque instant plus rares et plus courtes. Claude gagnait
certainement du terrain. J’écoutais sa voix, qui prenait des intonations
toujours plus persuasives, et je supposais le plaidoyer que je ne
pouvais entendre. Il entretenait son interlocuteur de la découverte du
trésor, et évoquait, pour le séduire, un de ces rêves que chacun de nous
tient caché dans les derniers replis de sa pensée. Il lui montrait,
peut-être, la closerie transformée en ferme à deux charrues, l’enclos
d’entrée devenu une aire bordée de grande meules de froment, la haie du
verger reculée de _plusieurs vols de chapons_. Il lui faisait entendre
le meuglement des vaches revenant le long des _sentes_ vertes, les
grelots des attelages qui ramenaient du marché les charrettes vides, et
le sifflement cadencé des garçons de labour dispersés dans les guérets.
Mais quelle était la condition imposée à cette espérance? Il fallait
qu’elle fût bien périlleuse ou bien dure, car le _sourcier_ résistait
toujours. Parfois cependant le débat cessait, comme s’il eût consenti;
j’entendais le _rouleur_ se rapprocher du seuil. Alors Jean-Marie
l’arrêtait tout à coup par un nouveau refus, et la discussion reprenait.
Enfin, l’obstination de Claude l’emporta; son interlocuteur parut
céder, et tous deux rentrèrent.
--Ainsi c’est dit? murmura le _rouleur_.
--Oui, répliqua Jean-Marie d’une voix troublée.
--Alors, plus de retard, ou nous manquons l’affaire.
Le _sourcier_ traversa la pièce, alla droit à un renfoncement où j’avais
remarqué une paillasse, et appela Marthe.
--Elle n’entendra pas, elle dort, fit observer le _rouleur_.
Jean-Marie se pencha pour secouer l’idiote, dont le grognement me prouva
bientôt qu’elle était réveillée.
--Debout, Marthe! viens avec nous, dit précipitamment le _sourcier_,
nous avons besoin de toi.
Je compris enfin le sujet du débat mystérieux qui s’était prolonge si
longtemps. Pour obtenir la possession du trésor, il fallait que
quelqu’un se dévouât, ainsi que l’avait déclaré le _rouleur_, et il
avait décidé Jean-Marie à sacrifier sa sœur! Cette longue habitude de
tendresse dont le témoignage nous avait touchés un instant auparavant,
n’avait pu tenir contre le rayonnement d’une chimérique richesse.
Je demeurai saisi, comme si le danger qu’allait courir l’idiote eût eu
quelque chose de réel. Quoi qu’il arrivât désormais, le frère avait, en
effet, échangé la vie de la sœur contre l’espérance d’un peu d’or.
J’aurais pu tout arrêter en faisant connaître que j’étais là; je ne sais
quelle fièvre de curiosité me retint. Je voulus voir jusqu’au bout cette
amère épreuve des affections humaines. Je tenais d’ailleurs à jouir du
désappointement qui devait punir les deux meurtriers d’intention.
Ils avaient réussi à faire lever Marthe et à l’emmener à moitié
endormie. Dès qu’ils eurent disparu, je courus réveiller mon compagnon,
à qui je racontai rapidement ce qui s’était passé.
--Vite, suivons-les, dit-il en se jetant à bas du lit.
Je lui fis observer que la porte était fermée.
--Voyons la fenêtre, s’écria-t-il.
Nous la cherchâmes dans l’obscurité; elle était garnie d’un fort
treillis. Il fallut revenir à la porte et réunir nos efforts contre la
serrure; mais ce fut peine inutile. L’avoué se mit à faire le tour de la
pièce en suivant le mur, dans l’espoir de découvrir quelque issue. Tout
à coup je l’entendis s’écrier:
--Nous sommes sauvés!
--Vous avez trouvé une seconde fenêtre? lui dis-je.
--Mieux que cela; j’ai un levier.
Il vint me rejoindre, plaça la barre de fer sous le battant, et, en deux
ou trois secousses, l’enleva de ses gonds. Je l’aidai à le ranger de
côté, et nous gagnâmes la porte extérieure. Toutes ces opérations
avaient demandé du temps; lorsque nous arrivâmes dans la petite cour
d’entrée, nous ne vîmes plus personne, et nous cherchâmes en vain à
reconnaître la direction prise par l’idiote et ses deux conducteurs. Ils
avaient bien parlé des _petites pierrières_, mais mon compagnon n’en
connaissait pas mieux que moi la position. Nous nous consultions depuis
quelques instants sur ce qu’il fallait faire, lorsqu’un sourd
retentissement ébranla tout à coup la colline et fut suivi de deux cris
de détresse.
--Qu’est-ce que cela? demandai-je en tressaillant.
--Il m’a semblé reconnaître la voix du _rouleur_ et celle de Jean-Marie,
dit l’avoué.
Nous courûmes dans la direction que les cris nous indiquaient, mais nous
fûmes bientôt arrêtés par une haie. Il fallut revenir sur nos pas et
faire un long détour. Enfin nous aperçûmes un chemin creux dans lequel
nous nous engageâmes rapidement. A peine avions-nous fait quelques
centaines de pas, qu’une forme étrange apparut dans la nuit, au détour
de la route, et nous reconnûmes le _sourcier_ portant l’idiote dans ses
bras. Nous lui demandâmes ce qu’il y avait.
--La _pierrière_!.... bégaya-t-il haletant; nous avons voulu... élargir
l’entrée.... tout a croulé sur Marthe..... Place! place!
Il continuait à courir vers la closerie aussi vite que son fardeau le
lui permettait. Nous le suivîmes sans pouvoir obtenir d’autre
explication. En arrivant à la maison, il déposa l’idiote près de l’âtre;
et se hâta d’allumer une chandelle de résine; alors nous pûmes apprécier
la gravité de l’accident. Arrachée de dessous les décombres qui
l’avaient ensevelie, Marthe était inondée de boue et de sang. Une plaie
hideuse lui partageait le front. Ses vêtements en lambeaux laissaient
voir les épaules marbrées de contusions, et un de ses bras pendait
brisé. Jean-Marie, penché sur elle, la regardait pétrifié d’horreur. La
chandelle qui tremblait dans sa main laissait tomber sur le visage de
l’idiote des gouttes de résine fondue. L’avoué courut chercher de l’eau,
et nous nous mîmes à laver la plaie avec nos mouchoirs. L’idiote poussa
un soupir.
--Elle vit encore? s’écria mon compagnon; relevez-lui la tête, et tâchez
de la faire boire.
Nous exécutâmes sa double prescription. Après les premières gorgées
d’eau, Marthe parut se ranimer. Je tenais un mouchoir mouillé sur la
blessure, afin d’empêcher le sang de l’aveugler; elle ouvrit les yeux
et nous regarda. Je fus frappé de l’expression d’intelligence qui se
réflétait dans sa prunelle contractée. Tous les muscles de la face
semblaient se raidir dans un suprême effort. Son œil s’arrêta enfin sur
le _sourcier_. Un inexprimable sentiment de joie épanouit subitement ses
traits, et elle appela distinctement: JEAN-MARIE!
A ce nom, celui-ci se redressa comme si un fer aigu l’eût frappé.
--Avez-vous entendu? s’écria-t-il épouvanté.
--Elle vous a nommé, dit mon compagnon.
--C’est qu’elle va mourir, reprit Jean-Marie avec une conviction si
profonde, que nous en fûmes saisis.
Je cherchai à le dissuader en demandant s’il n’était pas possible de se
procurer un médecin. Le _sourcier_ ne me répondit pas. Assis sur l’âtre,
les deux mains jointes, il regardait Marthe d’un air effaré, en
répétant:--Elle va mourir!--impatienté, j’adressai ma demande à l’avoué.
Celui-ci secoua la tête.
--Les médecins n’ont plus rien à faire ici, dit-il, n’entendez-vous pas
le râle?
La respiration de l’idiote s’était, en effet, changée en un sifflement
rauque et pressé. Son agonie se prolongea environ un quart-d’heure, puis
la tête retomba en arrière dans une dernière convulsion.
En nous voyant reculer de quelques pas, Jean-Marie comprit que tout
était fini; mais il ne quitta ni sa place, ni son attitude. L’idiote
était entre nous, étendue à terre, la tête appuyée sur la pierre de la
cheminée. Ses cheveux humides de sang roulaient épars jusque dans les
cendres du foyer. Quelques lueurs dernières, qui se ranimaient par
instants, puis s’éteignaient, faisaient passer tour à tour, sur son
visage des jets de lumière et d’ombre. Il y avait dans ce spectacle
quelque chose de si cruellement sinistre, que, saisissant par le bras
mon compagnon, je l’entraînai hors de la closerie.
Nous tombâmes d’accord que nous ne pouvions être d’aucune utilité au
_sourcier_, et que le mieux était de lui envoyer quelque parent ou
quelque ami que nous avertirions à notre passage dans le hameau voisin.
Lorsque l’avoué rentra, Jean-Marie lui même le pressa de partir.
Peut-être la crainte de nos questions, jointe au sentiment de sa faute,
lui faisait-elle désirer notre éloignement. De mon côté, j’éprouvais une
sorte d’oppression entre la douleur du frère et le cadavre de la sœur.
Nos chevaux furent bientôt sellés, et, après avoir pris rapidement
congé, nous nous engageâmes dans une route de traverse que notre hôte
nous indiqua.
Le vent de minuit avait nettoyé le ciel, dont la voûte, d’un bleu
sombre, apparaissait alors parsemée d’étoiles. La nuit avait cette
transparence veloutée particulière aux lueurs crépusculaires. A chaque
rafale de la brise, les arbres secouaient leurs têtes humides et
faisaient pleuvoir de courtes ondées qui grésillaient sur les buissons.
J’avais le cœur serré et la tête en feu: cet air frais me soulagea; je
respirai plus à l’aise. Nos chevaux marchaient de front dans l’herbe
d’un chemin désert, sans que l’on entendît le bruit de leurs pas.
Nous-mêmes, nous gardions le silence, encore émus du spectacle que nous
quittions. Arrivés à un carrefour, nous tournâmes à droite, selon la
recommandation du _taupier_, en nous rapprochant de la colline; mais
tout à coup les chevaux tendirent le coup puis s’arrêtèrent: un
éboulement récent barrait le chemin.
--C’est sans doute la petite _pierrière_, dit mon compagnon.
Et il toucha sa monture de l’éperon pour la forcer à s’approcher; mais
au bruit des fers contre les cailloux, une ombre s’élança de la crevasse
qui éventrait le coteau, rencontra un rayon de la clarté stellaire, et
nous distinguâmes les traits inflexibles du _Rouleur_. Il nous aperçut,
se jeta dans un sentier qui traversait la friche, et disparut.
--L’avez-vous reconnu, m’écriai-je en me tournant vers mon compagnon.
--C’est Claude.
--Que pouvait-il faire encore là?
--Il cherchait le trésor.
--Quoi! même après cette mort?
--Dites à cause d’elle; n’était-elle pas une des conditions de la
découverte? Vous ne connaissez pas l’implacable ténacité de ces
chasseurs de rêves! Pour arriver au but qui fuit devant eux, ils ne
regardent point si leurs pieds marchent dans les ruines ou dans le sang.
Livrés à une seule idée, comme les possédés du démon, ils ne voient rien
autre chose. Eclatants ou obscurs, vous les trouverez toujours les
mêmes, le nom seul changera, et, selon qu’ils voudront poursuivre
l’unité, l’égalité, la gloire ou la richesse, vous les entendrez appeler
Torquemada, Marat, Erostrate ou le _rouleur_.
CINQUIÈME RÉCIT.
LA NIOLE BLANCHE.
Il en est des races comme des individus; le hasard leur donne parfois,
dans l’histoire, un rôle subit auquel rien ne semblait les avoir
préparés. Des peuples de laboureurs et de bergers deviennent, par
rencontre et sans préparation, des armées héroïques, comme le pâtre du
_village des Grottes_ devint un Sixte-Quint. De là des contrastes
singuliers entre la physionomie historique d’une population et son
aspect réel.
On est surtout frappé de cette observation quand on traverse la Vendée.
En touchant cette terre qui dévora cinq armées républicaines, le
voyageur s’attend à trouver une race ardente et batailleuse, labourant
le fusil en bandoulière, à la manière des Américains de l’ouest; à sa
grande surprise, il ne voit qu’une population lente, calme, silencieuse,
qui semble, comme les attelages de ses bœufs gigantesques, sommeiller
dans sa force et n’aspirer qu’au repos.
Cette physionomie est particulièrement celle des anciens Poitevins,
aujourd’hui compris dans le département de la Vendée. Si, vers la
plaine, des allures plus vives, une gaieté plus avisée, vous rappellent
la finesse matoise de l’Anjou, partout ailleurs vous retrouvez le peuple
soumis dont la force est surtout dans sa patience. Il fallut des
croyances blessées, l’horreur de l’exil militaire créé par la
conscription, le respect voué à leurs nobles et à leurs prêtres, pour
entraîner les Vendéens dans cette insurrection qui coûta à la France
près de trois cent mille combattants. Leur élan fut terrible comme celui
de tous les hommes paisibles violemment arrachés au repos. Ils y
apportèrent l’énergie des ardeurs qui se ménagent et des volontés
habituellement contenues.
Au reste, si le caractère des populations de la Vendée ne diffère que
par des nuances, il en est tout autrement du pays lui-même. Rien de plus
varié que ses productions, de plus opposé que ses paysages. Sur le
rivage occidental, tout est aride et menaçant; mais remontez au nord, et
vous ne trouverez plus que métairies cachées dans la verdure, que
clochers pointant dans les feuilles, et chemins creux serpentant sous
les coudriers. Là, tous les champs sont enclos de haies vives; au-dessus
desquelles s’élèvent des arbres émondés dont les troncs hérissés de
branches présentent l’aspect d’un taillis suspendu dans les airs. Les
frênes, les ormes, les chênes, les érables mêlent leurs rameaux, et
forment un immense rideau de verdure que bordent les touffes jaunâtres
du châtaignier sauvage et les blanches étoiles du cerisier. Si, de loin
en loin, le bocage s’ouvre pour laisser voir quelques clairières, ce ne
sont que des landes couvertes d’ajoncs fleuris ou de bruyères roses.
Gagnez la plaine au contraire, et, sur-le-champ, tout feuillage
disparaît. En juillet, vous croiriez voir la Beauce avec ses océans de
blés qui ondulent et ses villages terreux cuits par le soleil; mais en
septembre, après les moissons coupées, c’est une Arabie pétrée, et vous
n’apercevrez plus, jusqu’à l’horizon, qu’une immense étendue de _grois_,
terrains livides parsemés de calcaires blanchâtres que l’on prendrait
pour des ossements. Cependant ne vous découragez pas de cette aridité,
continuez vers le sud, et, en atteignant le Marais, vous verrez encore
l’aspect changer. La terre n’y est plus qu’un accident, une œuvre
artificielle. La contrée tout entière semble une Venise champêtre, où
les moissons ont l’air de mûrir sur pilotis, et les troupeaux de brouter
des prairies flottantes. Nous parlons ici du _Marais mouillé_; quant à
la partie connue sous le nom de _Petit-Poitou_, dont le Flamand Humfroy
Bradléi commença le desséchement sous Henri IV, c’est une miniature de
la Hollande, avec ses mille canaux d’écoulement, ses _booths_ et ses
_contre-booths_[20].
Je ne connaissais le Marais vendéen que par quelques lignes des
_Mémoires_ de Mme de Larochejaquelein, lorsque l’occasion de le
visiter me fut offerte. Il s’agissait de s’entendre avec le fils d’un
des _cabaniers_ du _Petit-Poitou_[21] pour l’exploitation d’un étang
nouvellement desséché où l’on désirait l’établir. J’écrivis à Guillaume
Blaisot pour lui donner rendez-vous à Marans, et, comme je désirais voir
les bords de l’Autise et de la Sèvre niortaise, je me rendis directement
à Maillezais, d’où je comptais descendre, par eau, vers le lieu désigné
à Guillaume dans ma lettre.
J’étais debout sur le seuil de l’auberge, attendant que l’on eût pu me
procurer un bateau, lorsque je vis arriver un voyageur, qu’à son petit
chapeau de toile et à sa jambe de bois, je reconnus sur-le-champ pour
Nivôse Bérard, surnommé _Fait-Tout_.
Bérard était un de ces industriels équivoques, vivant de métiers sans
noms et généralement connus dans nos campagnes sous le nom de _coureurs
de bois_. Notre première rencontre avait eu lieu environ huit jours
auparavant dans des circonstances qui méritent d’être racontées.
Je venais de visiter le bassin de ce grand lac qui couvrit autrefois une
partie des cantons des Essarts, de Châtonnay, de Sainte-Hermine et de la
Châtaigneraye. En côtoyant la rive gauche de la _Mère_, petite rivière
qui traverse la forêt de Vouvant, j’avais atteint la large brèche par où
les eaux semblent s’être subitement déchargées dans l’Océan, et à
laquelle la tradition a conservé le nom de _Déluge_. Je m’étais arrêté
là, saisi par la sauvage grandeur du paysage. De tous côtés se
dressaient des rocs bouleversés, les uns revêtus d’une mousse veloutée,
les autres presque cachés sous un manteau de ronces et de
chèvrefeuilles. Ici l’eau roulait, en bouillonnant, à travers les
schistes verdâtres que brillantait la mica; là, retenue comme dans un
cercle magique par des touffes d’aulnes, elle formait des réservoirs
sombres que l’on eût crus destinés à quelque divinité mystérieuse. Tel
était le silence de ce désert qu’on y entendait la chute d’une feuille
desséchée et le froissement de la branche sur laquelle se posait
l’oiseau. Par instants seulement, une brise s’engageait dans l’étroite
coulée, et tout résonnait comme un orgue. Alors commençaient ces
dialogues du feuillage et du vent, du glaïeul et des eaux, qui
remplissaient la solitude de chœurs ineffables.
Je m’étais longtemps oublié au milieu des rochers et des bois, écoutant
les mélodies de la création entrecoupées par de sublimes silences, et je
venais de m’arracher avec effort à cette fascination, lorsqu’en tournant
un des fourrés appelés _gîtes_, je me trouvai tout à coup à l’entrée
d’un étroit _placis_. Il était dessiné par des roches tachetées de
lichens jaunâtres; quelques ajoncs sans fleurs et des houx rabougris
perçaient çà et là le sol de leur verdure métallique. Au milieu de cette
espèce de carrefour se tenait un homme revêtu d’un costume de cuir fauve
qui l’enveloppait tout entier, et ne permettait de voir que ses yeux.
Devant lui, sur un brasier ardent, bouillait une chaudière dont la
vapeur eût suffi pour révéler le contenu, alors même que la terre n’eût
point été imbibée de lait fraîchement répandu. L’homme tournait sur
lui-même, en regardant à ses pieds avec une attention inquiète. Bientôt
je le vis se baisser, saisir une couleuvre, attirée par le parfum du
lait, et la jeter dans la chaudière. A ses sifflements furieux, les
touffes d’herbe commencèrent à s’agiter vers le pied des rochers, et
plusieurs reptiles accoururent. L’homme au vêtement fauve leur écrasait
la tête sous son talon, et les plongeait dans un petit tonneau fermé par
une soupape. Pendant une de ces évolutions, il tourna la tête de mon
côté et m’aperçut.
--Au large! me cria-t-il d’une voix qui retentissait étrangement sous
son masque de cuir, ne voyez vous pas que ce sont des vipères?
Je reculai d’un bond, et j’allai me placer à trente pas sur une petite
éminence complétement dépouillée, d’où je pouvais suivre les mouvements
de ce singulier chasseur. Il recommença à plusieurs reprises ce que je
l’avais vu faire, et finit par répandre à terre tout le lait de la
chaudière. Enfin, sûr de ne pouvoir attirer aucune nouvelle proie, il
cloua la soupape du baril, qu’il suspendit à son épaule par une
courroie, prit la bassine, et gagna le pied de la butte où je m’étais
réfugié. Ce fut là seulement qu’il se dépouilla de son surtout de cuir.
J’aperçus alors un vieillard à physionomie joviale dont le costume
complexe laissait le jugement indécis. Tandis que la forme de sa veste
brune aurait pu le faire prendre pour un paysan vendéen, sa jambe de
bois et ses cheveux blancs coupés en brosse, contrairement à l’usage,
lui donnaient l’apparence d’un soldat, et son chapeau de toile
goudronnée rejeté en arrière, celle d’un matelot. Voyant la forte
position que j’avais prise pour échapper aux vipères, il se mit à rire:
--Il paraît que Monsieur n’aime pas la _vermine à venin_, dit-il en
meilleur français que celui du pays; à vrai dire, il est plus sûr de
piper des merles, et ceci n’est pas un gibier pour des bourgeois.
Je lui demandai ce qu’il voulait en faire.
--Monsieur ne sait donc pas? reprit-il; c’est pour les apothicaires; ça
entre dans le _remède royal_.
--La thériaque! on en fabrique encore? demandai-je.
--Bien petitement! dit le chasseur de vipères; autrefois cette
_vermine-là_ me valait un champ d’escourgeon, mais maintenant c’est à
peine si j’en vends de quoi m’entretenir de pipes.
--Vous faites donc ce métier depuis longtemps?
--Depuis l’an VI de l’_une et indivisible_, répliqua-t-il, pas bien
longtemps après avoir perdu mon moule de guêtre à Aboukir. Ah! c’était
le bon temps pour nous autres! (je ne dis pas par rapport aux _venins_,
qui s’étaient mieux vendus sous l’ancien régime, quand le _remède royal_
guérissait toutes les maladies); mais par compensation il y avait eu
tant de morts, que les vivants étaient partout à l’aise. Celui qui
voulait un gîte pouvait pousser la première porte qu’il voyait fermée;
la moitié des maisons avaient leurs maîtres en paradis. Puis, de s’être
acharné si longtemps à la chasse des hommes, ça avait fait profiter le
gibier; on prenait les perdrix à la main et les lièvres à coups de
bâton! moi, qui vous parle, j’en ai apporté jusqu’à douze, d’une fois,
au marché. A cette heure, si vous tuez seulement un loriot sans papier,
on vous traite de braconnier, et vous payez l’amende. Il n’y a plus ni
liberté ni profit pour les malheureux; allez à droite, allez à gauche,
vous trouvez que tout est à quelqu’un. Il y a trop de gens autour du blé
qui mûrit, voyez-vous; faudrait un peu de canon pour faire de la place
et desserrer les coudes.
Tout cela ne fut point dit d’une haleine, mais à plusieurs fois et
souvent interrompu par mes questions. Le chasseur de vipères et moi nous
nous dirigions vers Fontenay. Naturellement très communicatif et
d’ailleurs excité par l’évidente bonne volonté de son auditeur, mon
compagnon m’eut bientôt mis au courant de son histoire. J’appris qu’il
s’appelait Nivôse Bérard, mais que la variété de ses industries lui
avait valu le surnom de _Fait-Tout_. Il avait été élevé à l’hospice des
Sables-d’Olonnes, d’où il était parti à seize ans pour s’embarquer,
comme mousse, sur les escadres de la République. Revenu en Vendée après
la pacification, il y avait commencé la vie errante qu’il menait depuis.
Autant que j’en pus juger à cette première entrevue, _Fait-Tout_ avait
contracté, dans sa courte carrière maritime, certaines habitudes
d’esprit fort, démenties par les plus étranges crédulités. La
philosophie du gaillard d’avant lui avait ôté ses croyances en lui
laissant toutes ses superstitions; il doutait de Dieu, mais non des
_fades_, et, s’il riait de l’enfer, il ne parlait point sans inquiétude
des fantômes. Elevé sur les limites de deux mondes, celui de la négation
et celui de la foi, il n’avait pris de chacun que les préjugés.