Le vent venait de se lever brusquement du côté de l’ouest, chassant

devant lui de gros nuages plombés qui s’entassaient au-dessus de nos

têtes. Nous étions menacés d’un de ces orages de pluie qui remplacent,

dans nos provinces occidentales, les orages neigeux de l’Ecosse. Je

connaissais par expérience ces espèces de trombes, nommées dans le pays

_accats d’eau_, et j’avertis mon compagnon, qui, depuis un instant,

regardait aussi l’horizon avec inquiétude. Il était douteux que nous

pussions éviter tout l’orage; mais, en faisant diligence, nous avions

l’espoir de sortir bientôt de la région pluvieuse, qui n’embrasse

souvent qu’un espace assez rétréci, et d’en être quittes pour un grain.

Nous nous hâtâmes, en conséquence, de repasser la bride sur le cou de

nos montures et de nous remettre en selle; par malheur, au moment de

partir, le cheval de l’avoué refusa de prendre le galop, et nous nous

aperçûmes qu’il boitait du pied droit. Examen fait par maître Jean, il

se trouva qu’il était déferré et assez blessé pour ne pouvoir marcher

qu’au pas.

Pendant que, désappointés par ce contre-temps, nous délibérions sur ce

qu’il fallait faire, quelques gouttes de pluie, emportées par la rafale,

nous fouettèrent le visage.

--Il n’y a plus à songer à se mettre en route, dit le _taupier_; faut

que ces messieurs viennent à la closerie.

--Est-ce bien loin? demandai-je.

--Là, tout contre, au bout de la chênaie.

Je regardai l’avoué.

--Nous ne pouvons choisir, dit-il; allons provisoirement à la closerie.

--Alors, sauve qui peut! s’écria Jean, voici l’_accat_!

A ces mots, il rentra la tête dans ses épaules, arrondit le dos, cacha

ses mains sous ses aisselles et se mit à courir vers la chênaie. Au même

instant, toutes les cataractes du ciel semblèrent s’ouvrir. Les gouttes

de pluie étaient si larges et si pressées, qu’elles paraissaient se

continuer l’une l’autre et formaient un véritable voile liquide dont

nous étions enveloppés. L’eau qui tombait sur nous à flots rejaillissait

en cascades le long de nos montures. La surprise et le bruit de cette

inondation nous avaient étourdis; nous ne commençâmes à nous reconnaître

qu’en atteignant le bois de chênes. Là, grâce au feuillage touffu, la

pluie, qui frappait obliquement, n’avait pénétré que dans la lisière

tournée à l’ouest. Au bout de quelques pas, nous nous trouvâmes presque

complétement à l’abri. Maître Jean s’arrêta en se secouant.

--Eh bien! en voilà une _arrosée_! s’écria-t-il avec un éclat de rire;

faut que tous les moulins du bon Dieu aient ouvert leurs écluses du même

coup!

--Je suis percé jusqu’aux os! dit mon compagnon, à qui ce déluge subit

avait donné le frisson.

--La closerie est au bout de la futaie, fit observer le _taupier_, et

une flambée de fagots nous aura bientôt séchés.

L’avoué demanda s’il ne serait pas plus sage de regagner Mamers par la

route de traverse.

--Ah! bien oui, dit maître Jean, faudrait qu’il y eût encore une route!

mettez-moi un peu la tête à la fenêtre pour voir!

Il nous indiquait une percée par laquelle on apercevait la campagne.

Tout y était noyé. L’eau coulait à travers les sillons comme dans des

canaux, et dégorgeait de toutes parts dans les douves débordées. Les

chemins avaient été transformés en lits de torrents. L’inondation

emportait les chaumes flétris, les bois épars, les arbustes déracinés,

et roulait ses vagues jaunâtres avec mille rumeurs, tandis que la

chênaie, ébranlée par le vent, gémissait sourdement dans ses

profondeurs. Le retour à Mamers était évidemment impossible; il fallait

accepter l’hospitalité du _taupier_.

Nous apercevions déjà sa closerie, placée à mi-côte. La maison, comme

l’eût dit Virgile, _pendait_ au flanc du coteau. Elle était précédée

d’une petite aire à battre; derrière, s’étendait un jardin de forme

irrégulière qu’enfermait une haie de cityse et de sureau. Le tout nous

apparaissait au bout de l’avenue de chênes que nous suivions, encadré

dans les derniers rameaux, comme la vignette de quelque églogue

illustrée par le burin anglais.

La briéveté de l’_accat_ avait été proportionnée à sa violence. Il

semblait déjà toucher à sa fin, et quelques lueurs du soleil couchant

rayaient l’horizon. Un de ces jets lumineux tomba, tout à coup, sur la

closerie, qui, encore baignée des eaux de l’orage, scintillait sous ce

rayon inattendu. Je ralentis le pas, malgré moi, pour contempler le

charmant aspect qu’offrait la maisonnette rustique à moitié sortie du

déluge; mais mon regard, en se promenant du toit rongé de mousse à la

vieille touffe d’aubépine qui ombrageait la porte, s’arrêta sur un objet

qu’il ne put d’abord bien définir. C’était une forme humaine, immobile

et accroupie sur le seuil. Je reconnus enfin une femme dont les cheveux

pendaient en désordre, et qui, assise sur la terre, effleurait de ses

pieds nus les petites flaques d’eau formées par l’égout des toits. Dès

que je pus apercevoir ses traits, je reconnus une de ces pauvres idiotes

qui n’ont presque rien conservé de l’espèce humaine. Jean-Marie avait

remarqué la direction de mon regard et me dit sans aucune apparence

d’embarras.

--C’est la sœur Marthe qui m’attend.

--Vous osez donc la laisser seule à la garde de la maison? demanda mon

compagnon.

--Et la maison ne sera jamais mieux gardée, ajouta le _taupier_; il n’y

a pas comme ces _innocentes_ pour être fidèles au logis. Quand je suis

parti, qu’il vente ou qu’il neige, Marthe ne quitte jamais le seuil, et

celui qui voudrait le passer sans moi serait étranglé comme une

_mauvie_. Regardez plutôt, voilà qu’elle nous a entendus.

L’idiote venait, en effet, de redresser la tête. Elle sembla aspirer le

vent de notre côté, et fit entendre une sorte de glapissement. Son

front déprimé, ses yeux obliques, son menton en fuite, sa peau

boursoufflée et d’un jaune plombé lui donnaient quelque chose de la bête

fauve. En nous apercevant, elle se releva d’un bond, comme si elle eût

été mue par un ressort, poussa un cri menaçant et avança vers nous les

deux poings fermés; mais à la voix du _taupier_, elle s’apaisa

subitement, et courut à sa rencontre en exprimant sa joie par des cris

discordants et des gestes désordonnés. Elle tourna plusieurs fois autour

de lui avec des gambades, approcha la tête de sa poitrine et de son

épaule, comme un chien qui caresse, courut en avant, puis revint, les

bras levés en signe d’allégresse. Pendant tous ces mouvements sa figure

restait impassible et sauvage. La sensation semblait comme enfouie dans

le chaos de ces traits confus; on eût dit le visage d’une statue mutilée

dont l’expression avait disparu sous le marteau.

Jean-Marie lui adressa quelques mots affectueux, l’écarta doucement du

seuil où elle s’était replacée, et nous fit entrer. Il nous invita à

nous approcher du foyer, en se hâtant d’y jeter une bourrée de

_traînes_, dans lesquelles le feu courut aussitôt avec des pétillements.

A la vue de la flamme, Marthe poussa un grognement de joie, et alla

s’accroupir au coin le plus reculé de l’âtre. Incrustée, pour ainsi

dire, dans le mur noirci et à demi voilée par le nuage de fumée qui

commençait à dérouler ses spirales bleuâtres, cette figure ébauchée

avait une apparence presque fantastique. L’avoué s’étonna que maître

Jean eût pu s’accoutumer à une pareille compagnie.

--C’est tout ce qui me reste de parents, répondit le _taupier_.

_Assoltée_ comme vous la voyez, elle me rappelle encore ceux que j’ai

perdus, et le proverbe dit qu’_une veuve trouve toujours assez beau son

dernier enfant_. Puis, quand on rentre tout seul, sur le soir, et qu’on

ne trouve chez soi aucune créature vivante, les quatre murs de la maison

vous pèsent comme si vous les portiez. Marthe, du moins, fait que je ne

crois pas le monde fini; elle me reconnaît, elle me parle à sa manière.

Même de penser qu’elle est mauvaise avec tous les autres, ça me fait lui

vouloir plus de bien. Ça n’a pas de raison, mais chacun a ainsi, dans le

cœur, sa fantaisie.

On eût pu croire que l’idiote comprenait ce qui se disait, car elle

s’approcha en rampant sur la pierre du foyer et vint s’asseoir près de

son frère, la tête appuyée à ses pieds, comme un animal domestique. Je

regardais avec un mélange d’intérêt et de dégoût cet être difforme chez

qui, à défaut des clartés de la raison, brillaient encore quelques

fugitives lueurs de sentiment. Mon attention fut détournée par le

chaudronnier, qui, en attendant qu’on lui remît les ustensiles à

réparer, avait voulu établir son atelier portatif dans l’aire. Il rentra

pour nous annoncer que le vent avait cessé, mais qu’un épais brouillard

couvrait l’horizon. Aux torrents d’eau qui nous avaient submergés

quelques instants auparavant, venait de succéder une pluie fine et

tiède, qui tombait silencieusement.

--Alors, dit le _taupier_, nous aurons la _brouillasse_ jusqu’à demain

matin; faudra le coup de balai du vent de six heures pour tout nettoyer

là-haut.

--Eh bien! mais en attendant, s’écria l’avoué, qu’allons-nous devenir,

nous autres?

--Vous resterez sous mon pauvre toit, si ça ne vous fait pas affront,

répliqua le _taupier_.

--Il n’y a jamais d’affront à être au sec, maître Jean; seulement, je

crains que nous ne soyons pour vous une grande gêne.

--J’ai à côté un lit de pèlerin, comme on dit: c’est un peu champêtre

pour de _grosses gens_; mais, _faute de froment, les allouettes font

leur nid dans le seigle_.

En parlant ainsi, il nous ouvrit une porte conduisant dans une petite

pièce voisine, dont les murs lézardés disparaissaient sous un rideau de

plantes potagères conservées pour graines, et dont les touffes

desséchées flottaient çà et là, suspendues à des os de mouton fichés

dans la muraille en guise de clous. Une huche à blé, deux barriques

défoncées, un banc et un lit complétaient l’ameublement. Comme il n’y

avait point à choisir, nous remerciâmes le _taupier_ en déclarant que

nous acceptions son hospitalité, et nous sortîmes pour visiter nos

chevaux dans le petit hangar qui leur servait d’écurie. Jean-Marie les

avait débridés et leur avait déjà apporté une partie de l’herbe coupée

pour sa vache. Nous y joignîmes quelques poignées d’orge et deux bottes

de paille pour litière; des fagots dressés à l’une des ouvertures de la

grange, du côté du vent, les mirent à l’abri.

Pendant que nous achevions ces préparatifs de campement, la nuit était

venue. L’épais brouillard qui avait tout envahi ne laissait briller

aucune étoile, la campagne apparaissait comme un abîme obscur, au milieu

duquel des taches plus sombres indiquaient les bois. On n’entendait que

le bruit monotone et presque imperceptible de la bruine sur les

feuillages. Tout cet ensemble voilé et silencieux avait un caractère de

tristesse pour ainsi dire harmonieuse. L’air était plein des âcres

parfums qui s’exhalent de la terre humectée et des végétations meurtries

par l’orage. Nous restâmes quelque temps appuyés à l’un des piliers de

l’appentis, les regards plongés dans ces ténèbres, au fond desquelles on

sentait encore la création. Jean-Marie vint enfin nous prévenir que le

souper était servi. Le chaudronnier, qui avait terminé son travail,

devait nous tenir compagnie, et nous nous mîmes tous à table dans les

meilleures dispositions.

La vie réglée de notre vieille société nous condamne à courir presque

constamment, comme les wagons sur la voie ferrée, et le moindre caprice

est un déraillement qui a son danger. Aussi, lorsque le hasard vient

nous enlever, un instant, aux ornières de l’habitude, trouvons-nous à

cet imprévu toute la saveur de le nouveauté. Tandis que pour le trappeur

américain la descente d’une cataracte paraît une simple circonstance de

voyage, et la rencontre des Indiens scalpeurs un incident vulgaire, pour

nous, voyageurs civilisés, une averse qui nous surprend sans manteau est

une aventure, la nuit passée au foyer d’une closerie un roman complet.

C’est qu’à vrai dire ce peuple de paysans qui entourent nos villes nous

est presqu’aussi inconnu que l’Indien peau-rouge au touriste qui se rend

en poste de New-York à Boston. Nous l’avons bien aperçu en passant

courbé sur sa faucille ou sur ses sillons; peut-être même nous

sommes-nous arrêtés pour esquisser son toit de chaume doré par le soleil

couchant; mais quel citadin pénètre dans sa vie intérieure, apprend sa

langue, comprend sa philosophie, écoute ses traditions? Nos campagnes

ressemblent aux manuscrits d’Herculanum qu’on n’a point encore déroulés.

A peine en connaît-on de courts fragments copiés, en passant, par

quelques curieux; le poème entier reste à traduire.

Je m’étais placé à table près du chercheur de trésors, espérant obtenir

de lui de nouvelles confidences; mais il était rentré dans son laconisme

comme dans une forteresse inexpugnable. Il fallut se rabattre sur le

_sourcier_, qui avait heureusement gardé sa gaieté communicative, et qui

continuait de répondre à toutes mes questions. A la vérité, ces réponses

n’étaient pas toujours directes: Jean-Marie était né trop près de la

Normandie pour ne pas connaître l’art des phrases qui, comme le Janus

antique, ont deux visages contraires; par cela même cependant que la

conversation était avec lui une sorte de colin-maillard où l’on

cherchait toujours à tâtons la vérité, il en résultait plus d’excitation

et de mouvement.

Pendant le repas, Marthe vint s’asseoir, par terre, à côté de lui, une

main posée sur ses genoux et la tête appuyée à cette main comme un

enfant qui dort. Elle l’avertissait de temps en temps par un petit cri

plaintif, et Jean lui tendait sa part du souper. En l’observant, il me

sembla qu’elle ne mangeait point avec la brutale avidité ordinaire aux

idiots, et que sa joie venait moins de la nourriture que de la main qui

la lui offrait. Par instants, elle relevait la tête vers son frère, et,

à travers l’hébétement de son grand œil bleu, passait je ne sais quelle

lueur de tendresse; on surprenait encore, sous ces traits et dans ces

mouvements, où le jeu des muscles avait remplacé l’intelligence, un

vestige confus des grâces de la femme; le vase détruit et souillé avait

conservé quelque imperceptible senteur du parfum évaporé.

Jean-Marie nous apprit que l’idiotisme de Marthe ne remontait point à sa

naissance. D’esprit lent et faible jusqu’à l’âge de douze ans, elle

regagnait par le cœur ce qui lui manquait en intelligence. On n’avait

jamais pu l’appliquer à aucun travail, ni lui confier aucune

responsabilité; mais, pour Jean-Marie et pour sa mère, qui vivait

encore, elle eût gravi les rochers, percé les haies, traversé les

rivières. Son attachement ressemblait à celui du chien: il était

silencieux, spontané et, pour ainsi dire, involontaire. L’incendie de la

maison qu’elle habitait avec sa famille ébranla son faible cerveau; son

intelligence baissa de jour en jour, comme l’eau fuyant du vase qu’un

choc a fêlé. Les années se succédèrent, et, au lieu de monter, comme les

autres enfants de son âge, du crépuscule au plein soleil, elle descendit

toujours et s’enfonça de plus en plus dans les ténèbres. Enfin, elle en

était arrivée où nous la voyions. Cependant le _taupier_ ne paraissait

point avoir renoncé à la guérison. Son ignorance soutenait son espoir.

Il nous apprit que Marthe avait parfois des retours, sinon de raison,

du moins de souvenir: habituellement muette, elle retrouvait alors le

nom de son frère, et l’appelait avec le même accent qu’autrefois; mais

des circonstances extrêmes pouvaient seules provoquer ces éclairs de

mémoire.

Claude, qui avait paru prendre peu d’intérêt à ces explications,

continuait à manger sans rien dire. Deux ou trois fois, son œil s’était

porté sur l’idiote, et je n’y avais pas même surpris cet intérêt

ordinaire du paysan pour ceux que l’on désigne dans nos campagnes sous

le nom de _saints innocents_. Absorbé dans sa distraction méditative, il

semblait suivre d’un regard persistant quelque image invisible à tous

les yeux. Le souper fini, il se leva le premier et alla sur le seuil

examiner le temps. Nous nous étions approchés du foyer, où mon compagnon

avait allumé un cigare dont la fumée nous enveloppait déjà de son âcre

parfum, lorsque le _rouleur_ revint à nous et se mit à réunir les

différentes pièces de son atelier portatif. Je lui demandai s’il allait

partir.

--Tout à l’heure, répliqua-t-il en apprêtant les bretelles de sa hotte.

--Malgré la pluie! reprit l’avoué.

Il haussa les épaules en lui indiquant du regard ses mains desséchées

auxquelles les injures de l’air avaient donné la teinte du bronze de

Florence, et qui semblaient en avoir l’imperméabilité.

--Ce cuir-là ne craint rien, dit-il brièvement.

--Et où allez-vous? demandai-je.

Il nomma un village éloigné de deux lieues. Jean-Marie fit observer

qu’il trouverait les routes noyées, il répondit qu’il prendrait par les

champs. Le _taupier_ secoua la tête.

--C’est un chemin plus commode pour les lièvres que pour un homme

chargé, dit-il; si le fils de votre mère avait un peu de sens, il me

demanderait deux bottes de paille pour passer ici la nuit.

--Le fils de ma mère a son idée, répliqua sèchement Claude, qui achevait

ses préparatifs.

Le _taupier_ parut ni surpris, ni blessé de cette brusque réponse; il

regarda son hôte avec l’espèce de déférence qu’il m’avait paru lui

montrer dès l’abord.

--Vous êtes votre maître, _rouleur_, reprit-il tranquillement; mais on

ne se sépare point comme ça avant d’avoir bu le _coup de soleil_.

A ces mots, il ouvrit une armoire d’où il tira une bouteille

d’eau-de-vie presque pleine, et il en versa dans chaque verre. Nous

trinquâmes, en adressant à Claude un souhait d’heureux voyage. Mon

compagnon répéta pour lui la prière populaire de saint _Bon-Sens_,

demandant à Dieu de le préserver «des hommes de la cour, des femmes de

la ville et des loups des champs.»

--Monsieur veut rire, dit Jean-Marie à l’avoué; mais que je devienne

Normand, si je n’ai pas cru hier voir un loup tout près de la closerie.

Je suis rentré prendre mon fusil, j’ai suivi la bête tout le long de la

grande haie, et j’allais lui envoyer mes chevrotines, quand elle a

aboyé.

--C’était un chien?

--D’une espèce que je n’ai jamais vue dans le pays.

Une sorte d’interjection étouffée me fit retourner la tête, le _rouleur_

était immobile à quelques pas, un bras passé dans la bretelle de sa

hotte et l’autre en avant.

--Un chien!..... fauve!.... répéta-t-il avec une sorte d’hésitation.

--A oreilles droites, ajouta le _taupier_.

--Le museau effilé?

--La queue balayant la terre.

--Et vous dites que vous l’avez rencontré hier?

--Puisque je l’ai suivi.

--Alors vous savez ce qu’il est devenu?

--Je l’ai vu se terrer dans la grande butte.

Claude baissa la tête sans répondre; mais son bras se dégagea lentement

de la bricole, et il alla s’asseoir au foyer d’un air pensif.

--Vous ne partez donc plus? lui demandai-je.

--Tout à l’heure, répondit-il en s’asseyant sur l’âtre et étendant

machinalement ses mains vers la flamme mourante.

Jean-Marie fit alors observer que la bruine serait peut-être balayée par

le vent de minuit, et le _rouleur_ ne parut pas éloigné de retarder son

départ jusqu’à cette heure. Notre hôte voulut remplir une seconde fois

les verres; mais nous nous hâtâmes de poser la main sur les nôtres, et,

afin d’échapper à de nouvelles instances, nous nous décidâmes à nous

retirer.

L’humidité de nos vêtements, imparfaitement séchés par la flamme du

foyer, commençait d’ailleurs à nous faire éprouver un malaise qui se

traduisait par un invincible besoin de sommeil. Heureusement notre lit,

qui n’était composé que d’une paillasse et d’une couette de balle, était

assez large pour deux. Nous résolûmes de nous y étendre tout habillés,

après avoir fraternellement partagé les couvertures vertes qui

l’enveloppaient. Au moment de refermer la porte de communication que

nous avions laissée ouverte pour profiter de la lumière, je jetai un

regard vers le foyer. Jean-Marie et Claude étaient assis en face l’un de

l’autre; le premier, bien nourri, bien vêtu et le visage fleuri, vidait

son verre à petits coups en fredonnant la _ronde des noces_; le second,

maigre, déguenillé, le front plissé, avait tout bu d’un trait, et

regardait à ses pieds d’un air sombre. Je fis remarquer ce contraste à

mon compagnon.

--Ne vous en étonnez pas, me dit-il; vous avez là le chasseur de

sottises et le chasseur de chimères. Celui-là moissonne dans le champ

fécond de la crédulité humaine, celui-ci est à la recherche de cette

terre promise où l’on n’arrive jamais. Celui qui chante et qui savoure

est le soldat du mensonge, toujours vainqueur et joyeux; celui qui se

tait est le pèlerin de l’idéal, toujours haletant et trompé.

Bien que chacun de nous se fût roulé dans sa couverture, le froid nous

empêcha pendant quelque temps de dormir. J’entendis enfin la respiration

de mon compagnon prendre ces intonations sonores et régulières qui

annoncent le sommeil, et moi-même je ne tardai pas à l’imiter. Mais une

espèce de fièvre avait insensiblement succédé au froid. Les lassitudes

douloureuses que j’éprouvais dans tout le corps se traduisirent, comme

d’habitude, en un rêve destiné à les justifier. Mon imagination mêla le

souvenir de la réalité aux plus folles inventions. Il me sembla que je

m’étais égaré dans un pays inconnu, que j’étais recueilli dans une

maison dont les hôtes méditaient quelque projet sinistre. J’entendais

verrouiller ma porte en dehors; un pan de mur s’ouvrait et laissait

passer des ombres qui s’avançaient silencieusement vers moi; je voulais

appeler, une main s’appuyait sur mes lèvres; je voulais m’élancer du

lit, des bras m’y retenaient enchaîné. Je m’épuisais en efforts

désespérés, jusqu’à ce qu’un redoublement d’énergie me fit enfin pousser

un cri qui me réveilla. Je me redressai sur mon séant: j’étais seul; mon

compagnon continuait à dormir paisiblement, ce n’était donc qu’un rêve!

Je poussai un soupir de soulagement. Tout à coup un bruit de pas se fit

entendre à la porte. Je prêtai l’oreille..... Quelqu’un était là.

J’entendis distinctement la voix du _sourcier_ qui disait:

--Ils dorment!

Celle du _rouleur_ répondit plus bas:

--N’importe.

Puis la clé fut tournée, le pêne glissa dans la serrure, et les pas

s’éloignèrent.

Je me laissai couler à terre, et je me dirigeai à tâtons vers la porte.

Ma main rencontra le loquet, qu’elle leva; mais, je ne m’étais pas

trompé, nous étions enfermés. Un jet de lumière, filtrant à travers les

planches mal jointes, me fit trouver une fissure à laquelle j’appliquai

l’œil, et je pus voir tout ce qui se passait dans la pièce voisine.

Les deux paysans s’étaient rassis à la même place, le visage éclairé par

la flamme. Jean-Marie avait à ses pieds une bourrée déliée dont il

brisait les branches en menus brins; la bouteille d’eau-de-vie presque

vide était à ses côtés, et il me sembla que son teint s’était allumé de

couleurs plus vives. Quant au _rouleur_, penché en avant, il lui parlait

à demi-voix et d’un ton d’expansion persuasive. Je ne saisis d’abord que

des mots entrecoupés, mais je pouvais juger de l’importance de la

confidence par le redoublement d’attention du _sourcier_; enfin, les

voix s’élevèrent insensiblement, quelques lambeaux de phrases arrivèrent

jusqu’à moi!..... Il s’agissait du chien mystérieux suivi par

Jean-Marie, et que le _rouleur_ lui-même avait aperçu deux fois. Je crus

comprendre que ce dernier l’avait reconnu pour le _chien de terre_

préposé par les fantômes à la garde des trésors. Le _sourcier_ laissa

échapper une exclamation de surprise, mais qui n’exprimait aucun doute.

--Par mon baptême! alors notre fortune est faite, s’écria-t-il.

--Pour ça, faut pas que les hommes de loi s’en doutent, dit Claude en

jetant un regard vers la porte de communication, et voilà pourquoi j’ai

mis les bourgeois sous clé. A cette heure, le gibier est à nous, et il

n’y a point de part pour le roi.

--Partons, _Rouleur_, dit Jean-Marie, qui s’était levé.

--Minute! reprit Claude, il faut d’abord s’entendre. Tu es sûr de

reconnaître l’endroit où le chien s’est terré?

--C’est à la petite _Pierrière_; mais le trésor sera caché?

--Je sais la conjuration qui le rendra visible; il ne faudra plus que

quelques coups de pioche....

--J’ai notre affaire, dit le _sourcier_ en saisissant un hoyau derrière

un tas de bourrées; en route, vieux, mais surtout pas de tours de

Normand!

--Ne crains rien, répliqua Claude.

--Si on trouve le magot, on ne se quittera pas?

--Non.

--On n’y regardera qu’au retour?

--Ce sera toi qui le tireras du trou et qui l’apporteras.

--Convenu, dit Jean-Marie, qui jeta le hoyau sur son épaule et fit un

pas pour sortir; mais, se ravisant tout à coup:

--Un moment! s’écria-t-il, j’avais oublié, moi.... Le premier qui touche

au trésor des trépassés doit mourir dans l’année.

--Ah! tu sais ça? dit Claude en tressaillant.

--Et tu espérais m’y prendre, mauvais brigand! reprit le _taupier_ avec

emportement.

--Faut que quelqu’un se dévoue, objecta le _rouleur_ d’un accent

convaincu.

--Que le diable me brûle si c’est moi! s’écria Jean-Marie; ah! tu

voulais me faire manger de la mort pour avoir ensuite part à toi seul?

Hors d’ici, vagabond, j’aime encore mieux ma peau que ton trésor.

Les derniers paysans - Tome 1 · 第 9 / 12 段