En le retrouvant à Maillezais, je me souvins que, lors de notre

rencontre, il m’avait parlé d’une prochaine excursion dans le

Marais-mouillé. Il m’expliqua comment il y était principalement attiré

par la pêche des sangsues qui avait avantageusement remplacé la chasse

aux vipères. Lui-même cherchait une place dans quelque bateau pour

descendre vers Marans; enchanté du hasard qui me permettait de faire une

ample connaissance avec mon bohémien, j’offris de le prendre dans celui

qu’on venait de m’amener.

A peine sorti de Maillezais, nous nous trouvâmes en plein

Marais-mouillé. Je ne pouvais me lasser de promener les yeux sur cet

étrange spectacle. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, l’eau

paraissait l’objet principal et comme la base du paysage. Çà et là, on

voyait des îlots entourés de verdure, c’étaient les _mottées_. On

distinguait les plus grandes à la culture du chanvre et du lin, les

plus petites, à celle des frênes et des saules. Ceux-ci, rangés par

plates-bandes, comme les légumes de nos jardins, poussaient, les pieds

dans l’eau, avec une vigueur furieuse; chaque tronc semblait porter un

taillis. De temps en temps, notre barque longeait quelques-unes de

ces-forêts de _pavas_[22] connues sous le nom de _roselières_, et dont

le produit surpasse celui de la terre la plus féconde. Aux tiges de

roseaux se balançaient les nids de _tire-arraches_ dont les cris rauques

retentissaient de toutes parts. Des milliers de canards domestiques

couvraient le Marais. Notre quille effleurait par instants des prairies

flottantes de nénuphars. Sur les plus hauts atterrissements s’élevaient

des huttes construites comme les _ajoupas_ des sauvages, avec des

fascines de roseaux liées par des harts d’osier. Au milieu même de cette

espèce de ruche sans cheminée, on voyait briller la flamme du foyer dont

la fumée s’échappait par tous les pores de la hutte et l’enveloppait

d’un limbe nuageux. C’est là que vivent les _huttiers_, descendants de

ces _Colliberts_ que les vieux chroniqueurs nous représentent comme des

idolâtres, _adorateurs de la pluie_ et exerçant leurs brigandages

jusque sur les eaux dormantes. Ils cultivent les fèves de marais sur les

_mottées_, nourrissent quelques vaches et élèvent des nuées de canards

qu’ils vont vendre, avec le produit de leur pêche, à Maillezais ou à

Marans. Mais leur véritable domaine est le Marais-mouillé lui-même.

C’est là qu’ils tendent les milliers d’engins dont les canaux sont

embarrassés jusqu’à ne pouvoir dégorger leurs eaux. La pêche la plus

abondante est celle des anguilles à ventre jaune, appelées _pibeaux_. Le

_huttier_, toujours dans les marais, ne revient guère chez lui que pour

dormir. Quand les inondations d’automne envahissent la hutte, il y fait

entrer son bateau, et celui-ci devient l’habitation de la famille

entière.

La réputation des huttiers n’est guère meilleure que celle des

_Colliberts_, leurs ancêtres. Les habitants de la plaine les accusent

d’avoir une idée confuse du respect que l’on doit à la propriété; mais,

à en juger par _Fait-Tout_, il me sembla que la plaine, sur ce point, ne

le cédait guère au Marais. Chaque fois que mon compagnon à jambe de bois

apercevait une corde attachée à quelque tronc de saule, il la tirait à

lui, amenait une fascine qu’il secouait dans la barque et d’où

tombaient des sangsues. Je lui objectai que cette pêche était un larcin

fait à ceux qui avaient posé les fascines; mais il haussa les épaules en

riant.

--Bah! bah! dit-il, le renard dont on prend la peau ne fait que vous

rendre le prix de vos poules! Ce qu’on vole à un _huttier_ est toujours

une restitution. Quand je courais les _booths_ avec une balle de

mercier, les femmes m’ont _gouriné_ (volé) assez de lacets ferrés et de

cents d’épingles; ils ont beau faire le signe de la croix, voyez-vous,

ce sont de vrais _catholiques de Mouchamp_[23].

Jusqu’alors, nous n’avions fait qu’apercevoir en passant les cases de

roseaux. J’étais singulièrement curieux de les voir a l’intérieur, et je

fis aborder la barque près d’une hutte dont la construction, à en croire

l’apparence, devait remonter au commencement du siècle. Le limon dont on

s’était servi pour mastiquer les fascines du toit avait fini par le

transformer en une sorte de terrasse verdoyante. La joubarbe y

fleurissait, et un jeune saule épanouissait vers la cîme ses pousses

argentées. La porte était une brèche de forme irrégulière, haute

seulement de quatre pieds. Au milieu de la hutte se dressaient deux

poteaux réunis par une traverse: c’était le foyer. La fumée, privée

d’issue, avait tout recouvert d’une sorte de vitrification noire et

brillante. Au fond de la case, trois vaches ruminaient, couchées sur une

litière de _pavas_, et devant leur ratelier pendait une branche de

_coux-laurier_ destinée à les préserver des dartres[24].

Tout l’ameublement se bornait à quelques vases de terre grossiers, à un

escabeau et à une claie recouverte d’un matelas de mousse. Sur ce lit

était étendue une femme malade de la fièvre de consomption que donne

l’atmosphère des marais. Elle était seule et grelottait sous une

couverture verte. L’une des vaches avançait par instants la tête, fixait

un grand œil vague sur le pâle visage de la malade, et l’enveloppait de

la vapeur de sa puissante haleine. _Fait-Tout_ s’approcha du lit:

--Eh bien! _maraichaine_, dit-il, la maladie nous a donc fauché les

jambes? Nous ne pouvons plus aller _trequegner_[25] sur les _mottées_,

et le pauvre homme doit peiner pour deux?

La malade rouvrit les yeux, nous regarda l’un après l’autre, mais ne

répondit pas.

--Le maître du logis est sans doute aux filets? demanda de nouveau mon

compagnon.

--Il est allé chercher le prêtre, répliqua la femme très bas.

Je m’approchai à mon tour pour demander s’il ne ramènerait pas un

médecin. La _maraichaine_ secoua la tête.

--Il n’y a que faire de guérisseurs, dit-elle d’une voix brève, _mon

moment est venu_!

--Laissez donc! c’est ce qu’on dit à chaque mauvais mal, fit observer

Nivôse Bérard; mais l’espérance, ma bonne amie, c’est comme la poulette

de rivière, ça ne va au fond que pour revenir sur l’eau.

Elle le regarda d’un air fiévreux.

--J’ai eu un avertissement! murmura-t-elle; j’ai vu la _niole_ (nacelle)

_blanche_!

Ce mot produisit une impression visible sur _Fait-Tout_, et sur le

_maraîchain_, qui nous accompagnait.

--L’avez-vous bien reconnue? demanda celui-ci.

--Oui, oui, reprit la malade d’un accent entrecoupé, il y a de ça trois

jours; mes pieds pouvaient encore marcher. Je revenais de couper des

_fraîches_ pour la _rougette_, quand là-bas, près des trois _mottées_,

j’ai vu sortir du petit _contre-brooth_, la niole d’angoisse recouverte

de son drap mortuaire. Le _tousseux jaune_[26] était à l’arrière. Quand

il a passé, j’ai entendu son râle; un mauvais souffle est arrivé

jusqu’à moi, et je suis tombée. L’homme m’a trouvée à terre, il m’a

portée à la hutte, d’où je ne sortirai plus que dans ma bière.

Mes deux compagnons se regardaient sans répondre; j’essayai de persuader

la _maraichaine_ qu’elle avait été trompée par quelque illusion de

mirage ou par les visions de la fièvre; mais, retombée sur son traversin

de mousse, elle ne paraissait plus m’entendre. Nous retournâmes à la

barque et nous nous remîmes en route.

J’appris alors de _Fait-Tout_ qu’il en était de la _niole blanche_, dans

le Marais, comme du _char de la mort_ dans le reste de la France;

quiconque l’avait aperçue devait mourir dans l’année. Je retrouvais sous

cette forme particulière une croyance acceptée par tous les peuples et

dans tous les temps. Depuis le génie en deuil de Brutus jusqu’au petit

spectre rouge des Tuileries, il y avait toujours eu partout des

_fantômes d’avertissement_, témoignage d’une bonté suprême qui ne

voulait livrer l’homme à la mort que bien préparé.

A en juger par la manière dont il avait reçu les confidence de la

maraichaine, _Fait-Tout_ partageait les croyances communes; mais,

lorsque je voulus l’interroger, il se tint sur la réserve. Il savait les

gens de la ville peu crédules et craignait évidemment mes railleries;

tout ce que je tentai pour lui donner confiance fut inutile; mon

philosophe de grands chemins semblait éprouver quelque honte à montrer

son scepticisme en défaut. Ne pouvant rien obtenir de ce côté, je voulus

au moins le questionner sur le pays et sur les gens que j’allais voir.

Au nom du cabanier Jérôme Blaisot, dont le fils m’avait été recommandé,

il releva la tête.

--Jérôme Blaisot, répéta-t-il; eh bien! ce n’est pas d’hier que je le

connais, celui-là. Quand je suis arrivé dans le pays, il était

_sixtain_[27] devers les marais de Vix.

Je demandai quelle était sa réputation.

--Dame! c’est pas un grand guerrier, répondit _Fait-Tout_ en riant; il a

vu dans sa jeunesse les commissaires et les municipaux envoyer tant de

monde à la guillotine, qu’à cette heure il tremble devant le garde

champêtre. Aussi a-t-on coutume de dire que si le père Jérôme

rencontrait le baudet de saint Juire, il le saluerait par respect pour

l’autorité[28].

--Et comment tient-il sa cabane?

--En meilleur état que toutes celles du _Petit-Poitou_, grâce à la

_Loubette_, qui est la plus fière fille du Marais.

--Mais n’a-t-il pas également un fils?

--Faites excuse, le grand Guillaume.

--C’est lui surtout que je veux voir.

Bérard ouvrit la bouche pour me répondre, puis parut se raviser et

s’arrêta. Je lui demandai si le grand Guillaume n’était pas un vaillant

travailleur.

--Faudrait donc qu’il ne fût pas frère de la _Loubette_, me répondit-il.

--Et vous pensez que je le trouverai à la cabane?

--Personne ne peut dire qui va ou qui vient.

Il y avait dans le ton de _Fait-Tout_ une subite réserve que je

remarquai, mais à laquelle je ne m’arrêtai pas.

L’originalité du paysage que nous traversions me donnait d’ailleurs de

continuelles distractions. Perdus parfois dans un dédale de frênes, de

saules ou de roseaux, et n’entendant autour de nous que les cris des

oiseaux aquatiques, nous pouvions nous croire sur un de ces affluents

des grands fleuves américains où n’a jamais flotté que le canot d’écorce

du sauvage; d’autres fois une percée, qui se faisait subitement, nous

laissait voir des prairies, des cultures et des villages. Nous passions

devant des criques pleines de barques, puis tout disparaissait derrière

une touffe d’arbres, et nous commencions à côtoyer quelques levées

ombreuses que suivaient de longues files de _doublons_ conduits par un

muletier dont la voix nous arrivait, par instants, accompagnée du bruit

des sonnettes, et répétant un vieux noël. J’écoutais avec un

ravissement involontaire cette rustique pastorale où de vrais bergers du

Poitou faisaient parler les bergers de la Judée, m’associais à leur

crédule joie devant l’enfant qui _venait finir les guerres_, je suivais

pas à pas cette scène villageoise, où rien n’était oublié, ni le don

fait par Guillot, ni le pauvre luminaire de saint Joseph éclairant

l’intérieur de la crèche, jusqu’à ce dernier couplet, prière naïve que

le chanteur répétait tête nue:

Or, prien tous à géneil

Jésus-Christ d’amour doucette,

Qu’il nous fasse bonne réceil

Et que noutre paix soit faite

Au grein jour, quen sonnera la trompette,

Qu’ein sein paradis nous mette

Au royaume paternau,

Nau! nau!

La nuit était close lorsque nous arrivâmes à Marans. Je me fis conduire

à l’auberge que j’avais désignée à Blaisot, où je devais le trouver;

mais, quand je m’informai près de l’hôtelier, j’appris qu’il n’était

venu personne. Ma lettre était pourtant partie de Fontenay depuis

plusieurs jours, et avait certainement été reçue. Je ne pus cacher mon

étonnement.

--C’est bien Jérôme que Monsieur attendait? demanda l’aubergiste.

--Eh non! c’est son fils Guillaume! répliqua vivement _Fait-Tout_.

--Le grand Guillaume? dit l’hôtelier, qui me regarda d’un air étrange.

--Connaissez-vous donc quelque raison qui ait pu l’empêcher de venir?

demandai-je.

--On ne sait pas les affaires des autres, répondit-il avec hésitation;

mais c’est demain marché, et il viendra certainement quelqu’un de chez

Blaisot.

Ceci me donna de l’espérance. Averti par ma lettre que j’arrivais le

soir, Guillaume avait pu remettre notre entrevue au jour où ses propres

affaires l’appelaient à Marans. Je fus seulement frappé de l’espèce

d’embarras avec lequel on me parlait du jeune cabanier. Après sa

réponse, l’aubergiste avait tourné sur ses talons comme pour éviter une

nouvelle question, et _Fait-Tout_, lui-même, s’était éclipsé. Je remis

au lendemain l’éclaircissement de ce mystère.

Marans est aujourd’hui le port d’embarquement de tous les produits de la

Vendée; aussi fus-je réveillé, dès le matin, par le bruit et le

mouvement du marché. La ville se remplissait de _huttiers_ apportant

leur pêche et leur chasse, de _cabaniers_ qui venaient vendre leur laine

ou leur chanvre. Je voyais passer de lourds chariots attelés de douze

bœufs conduisant aux bateaux les blés de la plaine et les bois de frêne

connus sous le nom de _Cosses de Marans_. J’attendais toujours le grand

Guillaume; mais le temps s’écoulait sans que personne parût. Je me

décidai enfin à prendre des informations dans les cabarets des faubourgs

où avaient coutume de s’arrêter les gens du _Petit-Poitou_; toutes mes

recherches furent inutiles. Dans la dernière auberge, je trouvai

Fait-Tout entouré de mariniers et dans l’exercice d’une de ses mille

industries. Il traçait sur l’avant-bras d’un jeune paysan un de ces

tatouages indélébiles gravés avec une pointe d’acier et colorés par la

poudre à canon. L’ancien marin m’appela pour me faire admirer son

œuvre, alors presque achevée.

Celle-ci appartenait évidemment à l’école chinoise, non pour la finesse

du trait, mais par le laisser-aller de la forme et la naïveté de la

perspective. On voyait d’abord une sorte de parallélogramme au

pointillé, représentant un autel, au-dessus duquel voletait quelque

chose qu’on me dit être deux colombes. A droite se dessinait une croix

nimbée; à gauche, une fleur de lis; au-dessous, une tête de mort avec

les os en sautoir. Nivôse Bérard me fit admirer chacune de ces

_illustrations_.

--Monsieur voit que tout y est, dit-il; le _Fier-Gas_ n’aurait rien de

mieux, fût-il vrai roi de France.

--On peut exiger du bon quand on paie un écu blanc! fit observer, avec

une certaine emphase, celui que l’on appelait le _Fier-Gas_.

--Aussi t’ai-je donné le grand jeu, répliqua l’ancien marin, _l’autel

d’amour, la religion, la fleur royale et la mort_! Qu’est-ce que tu veux

de plus? Dans tout le pays, vous ne serez que deux à les avoir, toi et

Sauvage, le _Bien-Nommé_.

--Alors je suis déjà seul, reprit le _Fier-Gas_, vu qu’à cette heure le

_Bien-Nommé_ est sous l’eau.

--Qu’est-ce que tu dis là, s’écria _Tout-Fait_ stupéfait.

--On n’a pas eu son corps, dit le paysan, mais on a trouvé sa niole

chavirée, et, depuis, Sauvage n’a plus reparu.

--Comment-donc la chose est-elle arrivée?

--Personne ne peut savoir; seulement, il y en a qui disent que le

_Bien-Nommé_ aura rencontré la dame de l’_étier_ (étang).

--Celle qui revient sous forme de fantôme?

--Et qui noue sa chevelure aux nioles pour les attirer au fond.

Quelques-uns des assistants secouèrent la tête, comme s’ils doutaient;

mais aucun ne combattit la supposition du _Fier-Gas_. L’un d’eux

seulement fit observer que, depuis quelque temps, il y avait un mauvais

sort sur les familles du _Petit-Poitou_. Ces derniers mots semblèrent

rappeler à _Fait-Tout_ mon désappointement de la veille; il me demanda

si j’avais enfin vu quelqu’un de chez le cabanier. Je lui racontai mes

recherches inutiles, et plusieurs des paysans qui se trouvaient là

m’affirmèrent qu’aucun des Blaisot n’avait paru à Marans. Il ne me

restait plus d’autre ressource que de me rendre moi-même dans cette

partie desséchée du Marais qu’on nomme le _Petit-Poitou_; mais, privé du

compagnon sur lequel j’avais compté et ne connaissant point le pays,

j’éprouvais un véritable embarras. _Fait-Tout_ me proposa spontanément

de louer un char-à-bancs dans lequel il me conduirait au desséchement.

J’acceptai sans balancer; il me demanda une heure pour finir, et je

retournai dîner à mon auberge, où je lui donnai rendez-vous.

Je m’aperçus, lorsqu’il arriva, que le peintre ordinaire du _Fier-Gas_

avait trop multiplié les toasts à la glorification de son chef-d’œuvre.

Il m’amenait ce qu’il avait trouvé de plus confortable. C’était une

petite charrette peinte que traversaient deux planches en guise de

bancs. J’y montai sans observation, et nous prîmes le chemin de

Chaillé.

Jusqu’alors je n’avais vu que le Marais-mouillé, dès que nous eûmes

atteint le _booth_ de Vix, le Marais-desséché commença à se dérouler

sous nos yeux. Il occupe tout l’espace compris entre l’Autise et le

canal de Fontenelle, remontant jusqu’à la Ceinture des Hollandais, un

peu au-dessous de la route qui conduit de Fontenay à Luçon. Commencés,

comme nous l’avons dit, par le gentilhomme brabançon, Humfroy Bradléi,

ces desséchements furent multipliés par de riches seigneurs, par les

Bénédictins et par les Templiers. Des digues défendent les terres contre

les eaux, qui sont recueillies dans des _contre-booths_ et conduites

vers la mer. De loin en loin, des espèces d’étangs soigneusement enclos

reçoivent le trop plein des eaux pendant l’hiver, et deviennent, en été,

des réserves pour l’irrigation des prairies. Chaque champ est de plus

entouré d’une douve profonde ombragée de frênes et communiquant avec les

_contre booths_. C’est de ce vaste système circulatoire que dépendent la

fertilité et l’existence même des marais desséchés. Les propriétaires se

réunissent annuellement pour nommer un maître des digues, qui veille

aux travaux d’art, un syndic chargé de faire exécuter les délibérations,

et un caissier archiviste préposé à la comptabilité et à la garde des

titres.

Le sol des desséchements est une glaise bleuâtre, appelée _bri_, que

recouvre une couche limoneuse tellement féconde, que l’usage des engrais

est inconnu dans tout le Marais. La mer a autrefois recouvert ces

terrains, comme le prouvent les quilles de vaisseaux enfouies dans les

champs et les montagnes d’huîtres hautes de quarante-cinq pieds, qui se

dressent aux environs de Saint-Michel-en-l’Herm.

Nous étions à la fin du mois de septembre; le soleil couchant illuminait

le chaume des sillons, qui, déjà entremêlé d’une herbe courte et verte,

s’étendait à droite et à gauche, comme un tapis rayé. Les nuages,

chassés par une brise d’est, projetaient à chaque instant, de grandes

ombres sur ces espaces lumineux, tandis qu’un brouillard transparent, et

pour ainsi dire tamisé, estompait l’horizon. Le desséchement entier

était partagé en larges compartiments dont l’eau et le feuillage

dessinaient les contours. Çà et là, des laboureurs fendaient

péniblement le _bri_ des guérets, au moyen d’une lourde charrue sans

avant-train. Les friches étaient couvertes d’innombrables troupeaux de

chevaux, de bœufs et de moutons. _Fait-Tout_ m’assura que la plupart de

ces troupeaux n’avaient jamais eu d’autre toit que le ciel. Quand les

hivers étaient rigoureux et que l’herbe disparaissait, on leur apportait

du fourrage à la friche. Mon œil cherchait, parmi ces chevaux galopant

librement au milieu des roseaux, le coursier de Mazeppa, «farouche comme

le daim des forêts et ayant la vitesse de la pensée;» mais leurs formes

lourdes et leur sauvagerie pacifique s’opposaient à toute poétique

illusion.

Nous étions arrivés à une chaussée, du haut de laquelle mon compagnon me

montra la cabane de Blaisot, bâtie au bord d’un grand canal; de l’autre

côté s’élevait celle du _Fier-Gas_. Le chasseur de vipères avait promis

de passer à cette dernière pour avertir que le jeune homme serait retenu

à Marans jusqu’au lendemain.

--Je vois justement quelqu’un, ajouta-t-il, qui, pendant ce temps-là,

vous conduira chez Jérôme.

Il m’indiquait une friche où j’aperçus un vieillard et un enfant gardant

un troupeau de moutons.

Le premier était debout, les épaules couvertes d’une peau de mouton et

les deux mains appuyées sur un bâton recourbé. Son regard avait

l’expression vague que donne l’habitude de la solitude et des grands

espaces; sur ses traits se réflétait un calme intérieur qui leur

communiquait une sorte d’épanouissement. Devant lui broutait une brebis

tellement gigantesque, qu’on eût pu la prendre pour une de ces petites

vaches noires perdues dans les landes de la Bretagne.

--C’est une _flandrine_, me dit _Fait-Tout_: on ne peut en avoir plus de

quatre ou cinq dans une cabane, à cause de la dépense; mais chacune

fournit autant de lait que trois chèvres et plus de laine que trois

moutons. C’est la brebis du vieux Jacques, vu que le _grand berger_ a

toujours, de droit, la première bête du troupeau.

Le vieillard, qui avait entendu la fin de l’explication, sourit.

--Oui, c’est la _Bien-Gagnée_, dit-il, et elle ressemble au roi de

France, elle ne peut jamais mourir, car, si on la perd, la plus belle la

remplace.

--Celle-ci est bien la même que j’ai vue à mon dernier tour, fit

observer Bérard.

Le vieux berger abaissa sur la brebis un regard d’affectueuse

sollicitude.

--Si Dieu le veut, j’espère bien que tu la retrouveras encore à ton

prochain voyage, reprit-il; je tiens à la _flandrine_, vu qu’elle ne

ressemble point aux autres _brebiailles_; celle-ci sait écouter et

comprendre.

Depuis que Jacques parlait, la _Bien-Gagnée_ avait, en effet, relevé la

tête; et penchait l’oreille comme si elle eût écouté.

--Veille! veille! dit à demi-voix le vieillard.

A l’instant même, la _flandrine_ bondit de côté, s’élança vers des

moutons qui broutaient au penchant du canal, au risque de tomber, et les

força à rejoindre le gros du troupeau.

--Comment ayez-vous pu la dresser ainsi à vous obéir? demandai-je tout

surpris.

Le _grand berger_ remua la tête d’un air pensif.

--Les _ouailles_ ne demandent qu’à être averties, dit-il: il y a en

elles quelque chose du bon Dieu; mais nous le leur-ôtons en voulant les

conduire à notre caprice. On oublie toujours, voyez-vous, que le

troupeau n’a pas été fait pour le berger, et que c’est le berger qui

doit se faire au troupeau.

--Ainsi, pour apprivoiser la _flandrine_, vous avez surtout étudié son

instinct?

--Et cet instinct lui fait voir des choses que les chrétiens ne voient

pas, reprit Jacques avec une sorte de ferveur; _elle a le don_, comme

tous les animaux qui se rappellent le paradis terrestre. Aussi, n’ayez

souci que la _flandrine_ soit gaie quand il doit arriver un malheur à la

cabane; elle sent venir le mauvais sort.

--Alors il n’y a rien à craindre pour aujourd’hui, dit _Fait-Tout_ en

riant, car la bête a bon appétit, et Monsieur peut aller chez les

Blaisot. Seulement comme il faut que je le quitte ici, vous lui donnerez

bien le petit berger pour le conduire.

Jacques appela l’enfant, qui prit la place de Bérard et conduisit le

char-à-bancs devant la porte de la cabane.

Un paysan, que je jugeai être Jérôme, accourut au bruit; en

m’apercevant, il s’arrêta court, tira vivement son chapeau et se mit à

appeler _Loubette_. Je sautai à terre et je voulus entrer en

explication; mais il ne m’écoutait pas et continuait à crier toujours

plus fort, jusqu’à ce que la jeune fille parût sur le seuil.

Au premier coup-d’œil, je ne fus frappé que de sa laideur. Elle avait la

haute taille et la corpulence boursoufflée ordinaire aux habitants du

Marais. Ses traits, engorgés par la lymphe, ressemblaient à ceux d’une

statue ébauchée dans le tuffeau. Il fallait un long examen pour

distinguer, au fond de l’œil à demi-voilé par d’épaisses paupières, une

étincelle d’énergie et d’intelligence, comme une étoile pointant dans le

brouillard. Ma vue parut la surprendre plutôt que l’effrayer, et elle

m’invita à entrer. Alors même que _Fait-Tout_ ne m’eût point averti,

j’aurais aisément deviné que la fille était le vrai chef de la famille.

Je lui expliquai, en peu de mots, le but de ma visite. Quand je nommai

Guillaume, le vieux cabanier laissa échapper une exclamation, mais

_Loubette_ lui imposa silence du regard.

--Ainsi c’était de Monsieur la lettre qu’on a apportée avant-hier?

dit-elle.

--Vous l’avez reçue? demandai-je.

--Faites excuse, reprit _Loubette_ un peu embarrassée, l’homme de la

poste l’a remportée.

--Pourquoi cela?

--Parce que celui dont le nom était sur l’adresse ne se trouvait point

au _Petit-Poitou_.

Les derniers paysans - Tome 1 · 第 11 / 12 段