--Pardine! dit-il, après avoir jeté un regard vers l’appentis, il

faudrait le demander au diable! Plusieurs fois j’ai voulu l’interroger;

mais, quand on lui parle, c’est comme si on criait dans un puits: rien

ne répond. Tout ce que je puis vous dire, c’est qu’on le nomme Claude

et plus souvent le _Rouleur_, parce qu’il court toujours le pays. On est

certain de le voir arriver ici toutes les fois qu’on fouille la butte;

aussi le regarde-t-on comme un _chercheur de trésors_. Il paraît même

que, l’an dernier, il s’est laissé payer à boire par les gars du

_Chêne-Vert_, et, comme le cidre lui a desserré les dents, il leur a

raconté des merveilles.

L’avoué et moi nous échangeâmes un coup-d’œil. La même idée nous était

venue en même temps: il fallait faire parler Claude à tout prix. Nous

sortîmes sous prétexte de visiter nos chevaux, et, après avoir traversé

l’écurie, nous nous approchâmes sans affectation du chaudronnier. Plongé

dans une sorte de rêverie chagrine, il ne s’aperçut point de notre

approche. Mon compagnon le salua avec cette aisance joviale qui est le

privilége de certains caractères; le _Rouleur_ ne répondit point tout de

suite, et quelques instants se passèrent avant que la question qui

avait, comme un vain bruit, frappé son oreille, parût arriver jusqu’à

son esprit: il se retourna alors et rendit le salut avec réserve.

--Eh bien! les affaires vont-elles, mon brave? demanda l’avoué; y

a-t-il beaucoup de chaudrons percés dans le pays?

--Monsieur voit qu’il y en a assez pour faire vivre un homme, répondit

froidement l’ouvrier.

--Parbleu! vous êtes le premier à qui j’entends faire un pareil aveu,

reprit mon compagnon; d’habitude, les _rouleurs_ crient toujours misère.

Claude garda le silence.

Je lui demandai s’il ne trouvait pas bien rude de vivre ainsi, toujours

errant par les routes solitaires, subissant tous les caprices du ciel et

changeant d’hôte chaque soir.

--Quand on n’a personne nulle part, on est chez soi partout,

répondit-il.

--Ainsi vous voyagez toujours?

--Les pauvres gens sont obligés d’aller où il y a la pâture et le

soleil.

--Mais quand vient la vieillesse ou la maladie?

--On fait comme le loup: on se couche dans un coin et on attend!

Les réponses de Claude avaient une brièveté pittoresque qui n’était

point nouvelle pour moi; j’avais déjà remarqué cette poétique

originalité de langage sur nos montagnes, sur nos dunes, dans nos

forêts, en interrogeant les pâtres, les gardiens de signaux et les

bûcherons. C’est un caractère commun à tous les hommes habitués à vivre

dans la solitude, sans autres interlocuteurs qu’eux-mêmes. Il semble

qu’alors leurs pensées, comme ces vagues recueillies dans les creux de

nos rochers, se condensent lentement en cristaux. Leur parole, selon

l’expression des matelots, _apprend à naviguer au plus près_, et non

sans profit; car, si les frottements qui naissent des relations sociales

aiguisent l’intelligence et lui arrachent de fréquentes étincelles, ils

servent rarement à la rendre plus nette ou plus vigoureuse. Notre

improvisation de toutes les heures sème les idées à peine écloses comme

ces fleurs stériles que le vent secoue des pommiers, tandis que le

silence laisse aux idées du solitaire le temps de s’épanouir sur chaque

rameau de l’esprit, d’où elles ne se détachent que parfaites et comme un

fruit mûr.

Claude semblait être un de ces parleurs discrets qui n’ouvrent la bouche

que pour dire quelque chose, et, bien que son langage ne fût point

dépourvu d’une certaine prétention sentencieuse, il avait éveillé assez

vivement notre intérêt pour nous donner le désir de prolonger la

conversation. L’avoué la soutint quelque temps avec sa verve ordinaire;

mais le _rouleur_ continua à répondre rigoureusement, sans fournir

aucune occasion de la détourner vers le sujet dont nous désirions

surtout l’entretenir. L’arrivée d’une voisine qui venait s’acquitter

envers Claude et jeter quelques sous dans le chaudron posé près de lui

offrit enfin à mon compagnon une transition inattendue.

--Si c’est là toute votre recette à Saint-Cosme, dit-il au _rouleur_,

vous serez quelque temps avant de faire fortune, et votre chaudron ne

vaut pas celui de la _croix de la Barre_.

Je demandai ce que c’était que cette croix.

--Encore une des cassettes du diable! répliqua-t-il; il paraît qu’en

creusant sous le sol, au coup de minuit, on trouve une grande bassine

pleine de pièces d’or; mais comme elle est attachée à la terre par des

racines magiques, personne jusqu’ici n’a pu l’enlever. Le _Rouleur_ doit

en avoir entendu parler?

Celui-ci fit un signe affirmatif.

--C’est, du reste, la vieille histoire qui se raconte partout, continua

mon guide. Si l’on en croit la tradition, nos mendiants meurent de faim

sur des millions, et maître Claude a, sans doute, trouvé les mêmes

croyances dans ses montagnes d’Auvergne.

--Je ne suis pas né en Auvergne, dit laconiquement le chaudronnier.

--Où donc alors? demandai-je.

--Dans le Berri.

L’avoué, qui avait longtemps habité cette province, fit un mouvement.

--Vous êtes Berrichon! s’écria-t-il; j’aurais dû le deviner à votre

accent. _Par ma fiou! mon poure home, topez-là; moi aussi, j’sommes

quasi Morvandiau._

Le _Rouleur_, qui épluchait son oignon, tressaillit et s’arrêta.

--Monsieur parle la _lingue_! dit-il en reprenant, sans y penser, la

prononciation du pays.

--_Oui, bin, fiston_, répliqua l’avoué en riant.

Et, afin d’appuyer son dire, il se mit à chanter sur un air de bourrée,

avec les portées de voix et les cadences prolongées des bergères du

Morvan:

_Vire_ le loup,

Ma chienne _garelle_[18],

_Vire_ le loup

Quand il est saoul;

Laisse-le là,

Ma chienne _garelle_,

Laisse-le là

Quand il est plat.

Le _Rouleur_ avait relevé la tête; son front plissé s’épanouit, une

lumière sembla passer au fond de ses yeux sombres, et ses lèvres se

détendirent. A la fin de l’air, il se leva, comme emporté par les

souvenirs qui se réveillaient en lui, et poussa le _ioup_ national qui

termine toutes les bourrées.

--Vous ne vous saviez pas en pays de connaissance, lui dis-je, enchanté

du hasard qui venait de rompre la glace entre nous.

--Le diable _m’estringole_ si je l’aurais cru! s’écria-t-il. Et où donc

Monsieur avait-il son _accoutumance_ dans le Morvan?

--J’ai habité deux années entre Mont-Renillon et Gacogne, reprit

l’avoué, dans une de ces fentes de montagnes que vous appelez des

_serres_, tout près l’Huis-André.

--Ah! _yé!_ c’est juste où je suis né, interrompit le Rouleur.

--Et nous allions passer l’un près de l’autre sans parler des brandes de

là-bas, ajouta mon compagnon.

--J’en aurais eu grand _rancœur_, dit Claude.

--Alors à table! m’écriai-je; voici l’hôte qui nous prévient que le

dîner est servi, et l’on cause toujours mieux entre la fourchette et le

verre.

Le chaudronnier hésita d’abord: soit embarras, soit défiance, il voulut

s’excuser; mais nous refusâmes de l’écouter.

--Ah! _sang!_ vous viendrez, s’écria l’avoué; je veux _repater_ et

_bagouter_, comme on dit à l’Huis-André. Marchons, mon vieux, et s’il

vous faut de la musique, je vous redirai la romance du seigneur de

Saint-Pierre de Moutier à la jolie gardeuse de moutons qui faisait,

comme vous, la _paquoine_:

Dites-moi, ma brunette,

Quel plaisir avez-vous,

Seule, sous la coudrette,

A la merci des loups?

Laissez dessous l’ombrage

Les brebis du village;

Allons, quittez les champs;

Là-bas, vers ces _aubrelles_,

Vous serez demoiselle

Dans mon château _plaisant_[19].

Cette bergerie, chantée comme la précédente, avec l’accent des _pâtours_

du Berri, acheva de mettre en joyeuse humeur le chaudronnier, qui nous

suivit enfin en riant et prit place à table entre nous deux. Une fois

arrivé là, ce ne fut plus le même homme. Les premiers soupçons dissipés,

Claude passa, comme tous ceux qui se sont d’abord tenus sur la réserve,

de l’extrême contrainte à l’extrême expansion. Les souvenirs du Morvan

et le vin de l’aubergiste aidèrent surtout à cette métamorphose. Ce fut

le _Sésame, ouvre-toi!_ devant lequel tombèrent tous les verrous qui

avaient auparavant fermé les portes de cet esprit. Là où j’avais

seulement espéré un conteur, je trouvai un type aussi intéressant que

singulier. Les aveux, d’abord entrecoupés de réticences, se

complétèrent insensiblement. A chaque couplet de l’avoué, la bonne

humeur du _Rouleur_ semblait se transformer en une confiance attendrie.

Enfin nous sûmes toute son histoire.

Claude était un pauvre _champi_, ou enfant trouvé dans les champs.

Adopté par un paysan de la montagne, il avait passé ses premières années

dans les brandes à garder les _brebiailles_. Là, accroupi avec les

autres petits _pâtours_, devant un feu de ronces, il avait entendu

parler sans cesse de la poule aux œufs d’or qui se cachait dans les

_traînes_ avec ses douze poussins et des épargnes enfermées par les fées

sous les grandes pierres druidiques. Dès qu’il avait pu comprendre, ces

opulentes visions avaient hanté sa pauvreté. Pieds nus et vêtu d’une

_biaude_ en lambeaux, il errait dans les friches, insensible à la pluie,

au vent, à la froidure; il frappait de sa houlette ferrée les touffes de

bruyères, il retournait les pierres moussues, il regardait au _jour

failli_ vers les ravines qu’habitaient les _fades_, espérant toujours

qu’un hasard bienfaisant lui apporterait la richesse.

Enveloppé dans ce songe d’or, il atteignit le moment où les fils de son

maître, devenus assez grands pour garder le troupeau, le forcèrent à

chercher fortune ailleurs. Un chaudronnier nomade s’était offert à le

recueillir, et Claude avait parcouru avec lui les campagnes, apprenant

son métier tellement quellement, et retrouvant partout cette même

histoire de trésors cachés, rêve éternel de la misère qui ne veut point

désespérer. Ainsi entretenues, ses impressions d’enfance s’étaient

fortifiées, agrandies. Lorsque la mort de son second maître le laissa

encore une fois seul, il continua sa vie vagabonde et s’enfonça de plus

en plus dans les recherches qui l’avaient préoccupé tout enfant.

Les explications dans lesquelles Claude entra à la suite de ce récit

jetaient un singulier jour sur l’espèce de mission qu’il s’était donnée

à lui-même. Le _Rouleur_ n’était point le vulgaire quêteur de trésors

que j’avais cru d’abord, mais une sorte d’alchimiste populaire qui, à

l’exemple des poursuivants du grand œuvre, avaient soumis la recherche

des richesses cachées à un art cabalistique. Je fus singulièrement

étonné de la force de cerveau qu’il avait fallu à cet homme ignorant

pour systématiser les traditions et en faire un corps de science. Ce

travail lui avait coûté vingt ans d’enquête, de réflexions et d’essais.

Il y avait mis cette patience passionnée des vrais fidèles, dont le

courage, loin de se briser aux obstacles, s’y fortifie et s’y aiguise.

Voici rapidement l’idée de sa théorie, née de la comparaison des

différentes croyances populaires.

Il y avait trois espèces de trésors: ceux qui appartenaient au _vilain_

(c’était le nom que Claude donnait au démon), ceux qui appartenaient à

un trépassé, et ceux que gardaient les génies, les fées ou les _morts

ajournés_, c’est-à-dire destinés à une résurrection terrestre. Les

premiers comprenaient toutes les richesses enfouies sous la terre et

restées cent années sans voir l’_œil du ciel_; les seconds, celles qu’on

avait cachées en égorgeant un être vivant et qui étaient gardées par le

fantôme de la victime; les troisièmes enfin, celles que des esprits ou

des hommes puissants avaient autrefois entassées dans de mystérieuses

retraites. La recherche et la conquête de chacun de ces trésors étaient

soumises à différentes conditions. Pour ceux que possédait Satan, il

fallait un pacte. On se rendait pour cela dans un carrefour hanté, où

l’on évoquait _Robert_ au moyen de certaines conjurations. S’il venait

à paraître, il fallait lui adresser aussitôt la parole, sous peine

d’être emporté par lui. Les conventions du pacte se réglaient ensuite,

et on les signait de son sang.

Quant aux dépôts précieux que gardaient des fantômes, ils étaient en

petit nombre et difficiles à enlever. Tout être vivant qui y touchait

devait mourir inévitablement dans l’année. Il fallait, pour s’en

emparer, plusieurs précautions et certaines formules destinées à relever

l’ombre de sa faction forcée et à lui ouvrir la région des âmes.

Restaient les trésors appartenant aux génies, aux fées et aux _morts

ajournés_. Ceux-ci s’ouvraient plus aisément; il suffisait souvent, pour

y puiser, d’un hasard, d’une heureuse rencontre, ou d’un caprice des

possesseurs. La science des chercheurs de trésors indiquait au reste

plusieurs moyens de trouver et d’acquérir les dépôts précieux. Le

premier était la magie et l’étude des incantations; malheureusement,

cette branche de l’art était depuis longtemps négligée: Claude nous

avoua qu’il y avait peu de chose à en attendre. On pouvait encore

vaincre les charmes qui nous dérobaient l’argent caché en faisant

consentir un prêtre _à dire une messe à rebours_; mais tous se

refusaient à ce sacrilége. Le plus sûr était donc de mettre à profit ce

que l’on appelait, dans certaines provinces, la _trève de la nuit de

Noël_. Une tradition répandue dans la chrétienté avait fait du moment où

naquit le Sauveur une sorte de suspension à toutes les lois du monde

connu et du monde invisible. Il y avait une halte universelle dans la

méchanceté, dans l’impuissance et dans les châtiments. Le cœur de

l’univers n’était plus oppressé de son immense angoisse; la création

entière poussait un soupir de bonheur. Cette _trève de Dieu_ durait

pendant tout l’évangile de la messe de minuit. C’était alors que les

_menhirs_ (pierres-fées) allaient boire à la mer et laissaient à

découvert leurs trésors, que les vouivres et les dragons déposaient

l’escarboucle qui les couronne pour se baigner aux fontaines, que les

bons et les mauvais esprits oubliaient l’exercice de leur puissance, que

les animaux eux-mêmes, sortant du silence infligé par Dieu depuis la

trahison du serpent, recouvraient la parole. Les cavernes les plus

secrètes montraient leurs entrées, la mer laissait voir au fond de ses

abîmes, les montagnes ouvraient leurs flancs, et la terre, tressaillant

d’allégresse, offrait aux hommes tout ce qu’elle renferme, comme un

festin de réjouissance. Le chercheur de trésors devait profiter de ce

moment pour puiser aux mille sources des richesses cachées; mais il lui

fallait, pour cela, outre la connaissance des opulentes cachettes,

beaucoup d’audace, de promptitude et d’adresse, car, au premier son de

la clochette qui se faisait entendre après l’évangile, la trève

expirait; c’était le _canon de la messe de minuit_ qui annonçait la

reprise de la grande bataille du monde. Les esprits malfaisants

retrouvaient toute leur colère, et malheur à qui se laissait surprendre

par eux, car il devenait leur proie jusqu’au jugement.

Depuis vingt années, Claude cherchait à profiter de cette _trève de

Dieu_ sans avoir pu trouver encore l’occasion favorable; mais cet

insuccès n’avait point ébranlé sa foi. A chaque Noël perdue, il

ajournait ses espérances jusqu’à la Noël suivante, et attendait

patiemment en comptant les jours. Certain d’arriver à une de ces

fabuleuses opulences que la pauvreté seule sait rêver, il supportait ses

privations avec une sorte de dédain inattentif; sa misère ne lui

semblait qu’une attente. C’était la nuit passée dans la cabane du

charbonnier par le roi qui va prendre possession d’un trône.

Je voyais pour la première fois un de ces hommes qui marchent

enveloppés dans leur idée comme dans un nuage: monomanes dignes de pitié

ou d’admiration, suivant le but auquel ils tendent, mais toujours faits

pour saisir l’âme, parce qu’ils la glorifient. Qu’est-ce, en effet, que

leur folie, sinon une victoire de la volonté sur les instincts?

S’abandonner au courant des jours en profitant de ce que chaque vague

vous apporte, c’est jouer, simplement, sur l’océan humain, le rôle d’une

épave; mais choisir sa direction sur cette mer et cingler vers un seul

but, c’est imiter le vaisseau qui obéit à une intelligence et surmonte,

par elle, tous les efforts des flots.

Le chaudronnier nous raconta plusieurs de ses tentatives, dont

quelques-unes, suivant lui, avaient failli réussir. Il nous parla de ses

projets, de ses espérances. En nous les détaillant, son œil sombre avait

des scintillements, ses lèvres souriaient d’une joie anticipée, un

frémissement parcourait ses doigts, comme s’ils eussent déjà senti le

contact de l’or.

--Faut savoir attendre l’occasion, ajouta-t-il en ayant l’air de penser

haut; tout à l’heure encore, j’ai eu un _signe_...

--Quand vous ayez couru vers la ruelle?

Il fit un mouvement.

--Vous étiez-là, s’écria-t-il. Alors vous savez s’il a pris par la

petite _sente_ avant de disparaître?

--Qui cela?

--Vous n’avez donc rien vu?

--Rien que votre empressement à poursuivre un objet invisible.

Il se mordit les lèvres et quitta brusquement la table. J’allais lui

demander l’explication de ses paroles; l’entrée de l’aubergiste nous

interrompit. L’heure que nous avions indiquée pour notre départ était

arrivée, et notre hôte venait demander s’il fallait brider les chevaux.

Cette apparition acheva de rompre le charme qui nous avait gagné la

confiance de Claude, car il en est des cœurs fermés comme des trésors

dont il venait de nous raconter l’histoire; pour y lire, il faut le

hasard de l’heure et de la rencontre; ouverts un instant, ils se

referment bientôt tout à coup et sans retour. Le chaudronnier parut se

réveiller: il se leva en nous jetant un regard inquiet comme un homme

qui s’aperçoit qu’il a rêvé tout haut. Nous essayâmes de le retenir,

mais il nous déclara qu’il s’était déjà trop attardé, et voulait arriver

avant la nuit à un hameau qu’il nous désigna. L’avoué, qui devinait mon

désir de prolonger l’entretien, prétexta quelques ruines à visiter de ce

côté, et, décida que nous prendrions la traverse avec le chaudronnier.

Celui-ci ne put faire aucune objection, mais il fut aisé de voir que

notre compagnie l’embarrassait. Il revint à sa réserve défiante et

reprit le ton bref de notre première entrevue.

La route que nous suivions n’était tracée que par de profondes ornières,

indiquant la direction des villages qu’elle desservait. Elle traversait

tantôt des terres cultivées, tantôt des friches, bordées çà et là par de

vieux ormes ou quelques touffes de houx. De temps en temps, nous

apercevions, dans les champs, des femmes occupées aux semailles;

derrière elles volaient des nuées d’oiseaux cherchant la pâture et que

chassait la herse des laboureurs. Ceux-ci s’arrêtaient pour nous voir

passer; quelques-uns nous jetaient un souhait de bienvenue, puis nous

les voyions reprendre leurs travaux. On n’entendait ni bêlements de

troupeaux, ni chants de pâtres, ni bourdonnements d’abeilles, rien enfin

de cette rumeur de vie qui, dans les jours d’été, fait bruire la

campagne. Cependant ce silence ne ressemblait nullement à la mort;

c’était la beauté du calme et du repos après celle du mouvement et du

bruit. Nous cédâmes insensiblement, mon compagnon et moi, à l’influence

de cette grave sérénité, nos questions au _Rouleur_ devinrent plus

rares, et nous avions laissé tomber la conversation, lorsque nous

arrivâmes près d’une ferme que l’avoué reconnut pour celle du gros

François. Un groupe de paysans armés de bêches et de pioches était

arrêté à l’extrémité du petit terrain qui faisait face à l’habitation.

Parmi eux s’en trouvait un qui semblait écouter des demandes et des

indications. Il tenait à la main une baguette de coudrier à deux

branches qu’il présentait aux différentes aires du vent, comme s’il eût

voulu reconnaître une direction.

--C’est le taupier, m’écriai-je en reconnaissant maître Jean.

--Non, pas pour l’heure, répliqua ironiquement Claude; il vient de

changer de métier. Ne voyez-vous pas qu’il tient une baguette d’Aaron.

--Il va chercher une source?

--A moins que nous ne lui fassions peur! dit le chaudronnier.

Je lui imposai vivement silence de la main. Maître Jean ne nous avait

point aperçus, et nous nous trouvions derrière une haie de buis où il

était facile de se cacher. Je me baissai de manière à tout voir sans

être vu; mes compagnons en firent autant.

Le _sourcier_ prit la baguette par les deux branches de la fourche, et,

la tenant devant lui, il s’avança lentement de notre côté. Les paysans

suivaient, attentifs à tous ses mouvements. Après avoir fait quelques

pas, Jean s’arrêta.--La baguette a-t-elle parlé? demandèrent-ils.--Non,

dit le sourcier en continuant sa route, c’est la branche droite qui a

tourné dans ma main; les branches n’annoncent que le métal: la droite

est pour le fer, la gauche pour l’or. Et comme les paysans surpris

regardaient autour d’eux sans rien voir et semblaient douter, il

entrouvrit, avec le pied, une touffe d’herbe, et y montra un fer de

cheval. Tous se regardèrent émerveillés.

--Maître Jean ne néglige rien, me fit observer l’avoué, il a d’avance

préparé, la mise en scène et les accessoires.

Cependant le sourcier s’était remis en marche, il arriva à quelques pas

du lieu où nous nous trouvions cachés, sembla hésiter, puis s’arrêta.

Les paysans l’entourèrent avec une attention anxieuse; la baguette de

coudrier sembla osciller, se tordit lentement et finit par se tourner

vers un tapis de plantes grasses qui veloutaient les alentours d’un

buisson d’osier.

--Creusez ici, les _gas_, s’écria Jean en frappant le sol du pied, il y

a de l’eau sous mon talon.

Les bêches et les pioches se mirent aussitôt à l’œuvre, et nous

entendîmes bientôt les travailleurs pousser un cri de joie; l’eau

commençait à sourdre dans la tranchée. Nous pensâmes qu’il n’y avait

plus d’inconvénient à nous montrer, et nous rejoignîmes le _sourcier_,

auquel j’adressai mes félicitations. En apprenant que nous avions tout

vu, il parut d’abord embarrassé; mais il se remit aussitôt, et nous

répondit sur le ton demi-plaisant dont j’avais été déjà frappé lors de

notre première rencontre. Quant à Claude, il avait tout observé sans

rien dire, et continuait à garder un silence railleur.

--Voilà un talisman dont vous ne nous aviez point parlé, lui dis-je à

demi-voix en montrant la baguette que le _sourcier_ tenait encore.

--Il est aisé de cacher un vieux fer dans une touffe d’herbe et de

trouver de l’eau où poussent les osiers, répondit le chaudronnier.

--Ainsi vous ne croyez pas à la verge de coudrier! repris-je en

souriant.

Il haussa les épaules.

--Quoiqu’on soit un pauvre _rouleur_, on a pourtant une raison!

reprit-il avec dédain.

Cependant Jean-Marie avait aperçu Claude, qu’il salua par son nom. Il me

sembla même que son ton avait un accent de déférence presque

respectueuse, et je me demandai si, pour compléter ces exemples de

contradictions, l’exploitateur ironique de tant de superstitions

partageait, par hasard, celle de la foule à l’endroit des trésors.

Nous continuâmes à suivre la traverse avec nos deux compagnons. Maître

Jean avait réclamé les services du chaudronnier ambulant pour quelques

réparations indispensables, et il le conduisait à sa closerie, peu

éloignée de la motte Ygé, dont nous commençâmes à revoir les sommets

écrêtés.

Les derniers paysans - Tome 1 · 第 8 / 12 段