qui avait été porté sur son lit. Il appuya sa main contre le cœur du
saulnier, plaça un miroir devant ses lèvres, secoua la tête, et, sans
rien dire, ramena la couverture sur son visage. Jeanne chancela, elle
avait compris; mais l’enfant l’appelait de nouveau. Le médecin vint à
lui, se pencha sur le berceau, et, après avoir attentivement examiné les
résultats de la crise, déclara qu’il était sauvé. La saulnière ne put
retenir une exclamation de joie; ses yeux, secs jusqu’alors, laissèrent
jaillir un flot de larmes; elle tomba à genoux en joignant les mains; la
reconnaissance de la mère avait amorti le désespoir de la veuve.
Le surlendemain, je me joignis au convoi funèbre qui conduisit le mort
au cimetière. Les hommes marchaient les premiers, portant le petit
manteau par dessus l’habit de toile blanche destiné au travail; les
femmes venaient ensuite, vêtues de leurs camails de deuil formé d’une
sombre toison; enfin, derrière elles, j’aperçus Gratien, qui suivait
seul, dans son triste costume des _Bryères_, la tête basse et le visage
voilé de ses longs cheveux. Il s’arrêta à l’entrée du cimetière,
s’agenouilla sur les cailloux du chemin, et, la fosse une fois refermée,
disparut derrière l’église. J’allai ensuite voir Jeanne, que je trouvai
pleurant, la tête appuyée sur le petit oreiller de son enfant, qui
recommençait à lui sourire et jouait avec ses larmes.
Plusieurs semaines se passèrent en excursions sur le continent et dans
les îles. Je parcourus toutes les sinuosités de ces rivages, autrefois
fréquentés par les vaisseaux de Carthage, et où vivait, au dire de
Strabon, sur un territoire où aucun homme n’avait accès, un peuple de
femmes Amnites livrées au culte de Bacchus. A mon retour de cette
curieuse pérégrination, j’appris que le petit Pierre était complétement
rétabli, et que Jeanne retournait habiter aux _Bryères_ chez son
parrain. Je remis au lendemain la visite d’adieu que je voulais lui
faire; mais comme nous sortions pour une promenade aux _étiers_, mon
hôte me montra la saulnière qui suivait la route de Montoir. Elle était
en grand habit de deuil, assise sur la mule que je connaissais, son fils
placé devant elle. Gratien tenait la bride et la conduisait. Il me
sembla voir le fantôme grimaçant de sa jeunesse reconduisant Jeanne au
triste lieu qu’elle avait quitté escortée de toutes les espérances de
l’amour, et où elle revenait avec les souvenirs d’un bonheur détruit. Je
la suivis longtemps de l’œil sur la route poudreuse. Le ciel avait un
éclat monotone plus triste que les nuées, et, tandis que la veuve
cheminait lentement, portant dans ses bras l’enfant orphelin, une voix
de jeune fille murmurait le long des _bossis_ la chanson du mariage, et
le vent de mer apportait de loin la rumeur du flot comme un vague
gémissement.
QUATRIÈME RÉCIT.
LA CHASSE AUX TRÉSORS.
Une tradition arabe, transmise par les pâtres ou les contrebandiers, a
franchi les Pyrénées et s’est conservée dans les pays basques. Les
bergers qui conduisent leurs troupeaux le long des _gaves_ de la
montagne racontent encore aujourd’hui que, _bien avant Jules César_, il
existait un _bronche_ ou sorcier, qui s’éleva dans les airs sur un
dragon qu’il avait soumis, et arriva ainsi au rocher où dormait
_Debrua_, l’esprit du mal. Il l’entoura neuf fois d’une chaîne magique,
et l’obligea à lui faire connaître le roi des talismans, qui donne
plaisirs, richesse et puissance. _Debrua_ déclara au sorcier que, pour
tout obtenir sur terre, il fallait se rendre maître de la _mouche jaune
de safran_, laquelle se montrait tous les soirs dans un _port_ (passage)
des Pyrénées qu’il nomma; il l’avertit seulement que, pour la prendre,
il fallait tresser une résille avec les trois cheveux les plus près du
cerveau et tremper cette résille dans la sueur et dans le sang. Le
_bronche_ fit ce qui lui avait été recommandé, et ne tarda pas à voir
paraître la _mouche jaune de safran_. Il la poursuivit sept jours et
sept nuits à travers les rocs, les halliers et les torrents, leur
laissant autant de lambeaux de ses habits et de sa chair que les brebis,
avant la tonte, laissent de flocons de laine aux buissons; enfin, il la
vit se poser sur la cabane d’un berger qui était monté dans les
pâturages. Il essaya en vain de parvenir jusqu’à elle; tous ses efforts
ne purent décider la mouche à reprendre son vol. N’ayant donc plus
d’autre ressource et s’étant assuré que personne ne pouvait le voir, il
mit le feu à la cabane, et la _mouche jaune de safran_ s’envola. Le
_bronche_ la suivit jusqu’à une prairie, où elle alla se poser sur une
touffe de fenouil. Comme il ne pouvait s’approcher d’une plante _qui
fait la guerre aux sorciers_, il resta à quelque distance. Alors un
jeune berger, qui gardait des chevaux dans la pâture, aperçut la mouche
et la prit dans son bonnet. Le _bronche_, hors de lui, poursuivit
l’enfant, le frappa de son bâton et le tua; mais, au moment où il
saisissait la _mouche jaune de safran_, elle lui fit une piqûre qui le
rendit triste pour le reste de ses jours. Devenu plus riche que les
_labinas_ (fées) des _gaves_, il tomba dans la même langueur que ceux
qui ont été recommandés par leurs ennemis à _saint Sequayre_[16]; et il
mourut lentement comme si l’on eût coupé la _mère racine de son cœur_.
Les bergers basques ne disent pas ce qu’est devenue, depuis cette
époque, la _mouche jaune de safran_; mais nous la retrouvons partout
dans l’histoire du monde. N’est-ce pas elle que cherchaient les millions
de combattants qui se précipitèrent sur la société antique, comme une
avalanche d’hommes détachés du nord? N’est-ce pas elle encore que
croyaient atteindre les hardis compagnons de Pizarre, de Sotto et de
Cortez, lorsqu’ils s’enfonçaient au galop de leurs chevaux, dans des
régions ignorées où ils fauchaient les nations comme des blés mûrs; elle
que voyaient sur la mer nos fabuleux flibustiers dont les blessures et
la mort étaient officiellement _cotées_ à cette bourse sanglante de la
guerre? N’est-ce pas elle enfin que poursuivent, de nos jours, les
pionniers de la Californie et tous les chercheurs de trésors, depuis les
orpailleurs du Mexique et les _monney-diggers_ des Bahama jusqu’aux
fouilleurs de ruines de nos campagnes? La mouche magique des traditions
pyrénéennes n’a point cessé un seul instant et ne cessera jamais
d’attirer ici-bas tout ce qu’il y a de sensualités avides, de vagabondes
témérités. Quiconque sent en lui la puissante impulsion des désirs
inassouvis la cherche des yeux, la poursuit, comme le _bronche_, à
travers les précipices, s’efforce de la saisir dans quelque piége pour
lequel il a épuisé son cerveau, sa sueur et son sang, brûle pour
l’atteindre la chaumière de l’absent, brise l’existence de l’abandonné,
et périt misérablement au milieu de son triomphe, consumé par
l’inguérissable fièvre de la satiété.
Et que l’on ne croie pas cette avidité particulière à certains temps ou
à certaines races: nous la retrouvons toujours et partout. Si les païens
ont la conquête de la toison d’or et du pommier des Hespérides, les
hommes du Nord la découverte du _sampo_, talisman souverain qui
procurait toutes les richesses, l’Orient ses anneaux magiques et ses
lampes d’Aladin, les chrétiens ont eu la recherche du saint Graal, ce
vase divin _que le sang du Christ avait rendu fée_, et qui assurait à
son possesseur l’accomplissement de tous ses désirs. La science
elle-même a entendu, dans ses retraites austères, les bourdonnements de
la _mouche jaune de safran_, et elle s’est oubliée, pendant plusieurs
siècles, à la recherche du _grand œuvre_. Aussi loin que la tradition
peut remonter enfin, nous trouvons cette soif de la richesse comme une
maladie générale, héréditaire; et, c’est à elle qu’il faut attribuer la
croyance populaire aux talismans et aux trésors.
Je faisais ces réflexions, tout en suivant la route de Mamers au Mans et
me dirigeant vers le bourg de Saint-Cosme. Une butte située près de ce
bourg et connue dans l’histoire sous le nom de motte d’Ygé, avait été
signalée depuis longtemps dans le pays comme renfermant d’immenses
richesses. Les Anglais y avaient bâti, au XIIe siècle, une forteresse
où ils avaient tenu garnison jusqu’au traité de Bretigny. Forcés alors
de repartir, ils avaient enfoui, dit-on, dans la colline les trésors
dont ils n’osaient se charger et qu’ils espéraient reprendre à la
prochaine guerre. Cette tradition avait provoqué à plusieurs reprises
des recherches dans la motte d’Ygé, devenue mont Jallu. De nouvelles
fouilles annoncées par les journaux en 1844 avaient éveillé ma
curiosité, et j’étais parti avec le projet de voir une de ces _chasses
aux trésors_. J’avais heureusement dans le Maine, pour me guider et
m’instruire, un ami de nos plus charmants écrivains, esprit choisi, mais
nonchalant, qui, afin d’éviter la fatigue de se conquérir un nom, avait
pris d’avance ses invalides dans une étude d’avoué. Il y suicidait tout
doucement sa belle intelligence, sans autre distraction qu’un commerce
de lettres assez suivi avec d’anciens compagnons qui riaient, comme lui,
tout haut de la vie et s’en attristaient tout bas. Nous partîmes
ensemble pour cette Californie du mont Jallu dont il me fit l’historique
en chemin.
Le premier indice du dépôt précieux avait été une plaque de cuivre
trouvée à la tour de Londres, et sur laquelle se lisaient ces mots:
_Thesaurus est in monte salutis prope Comum_. On en eut sans doute
connaissance sous Louis XIII, car le régiment du Maine fut alors employé
à fouiller le mont Jallu. En 1755, M. le duc de Chevreuse autorisa de
nouvelles recherches aussi infructueuses que les précédentes. Après ces
deux échecs, il y eut un long répit. Un parchemin trouvé à Paris en
1825, dans les démolitions d’une vieille église, ramena l’attention sur
l’ancienne motte d’Ygé. Il se forma une société par actions qui
recommença à bouleverser la fallacieuse montagne et y engloutit son
capital. Vers la même époque, les Anglais, qui avaient déjà réclamé au
XVIIIe siècle le droit d’y faire des perquisitions, renouvelèrent
leur demande par l’entremise de M. de Talleyrand, et adressèrent une
pétition à la chambre des députés, qui passa à l’ordre du jour. Enfin le
père d’une de nos comédiennes les plus connues, M. Fay, subitement
éclairé par les révélations d’une femme de chambre somnambule, acheta du
propriétaire le droit de recommencer les fouilles. Les indications du
_sujet_ magnétisé étaient si précises, que les recherches eurent cette
fois un résultat. Après des travaux qui lui coûtèrent une douzaine de
mille francs, M. Fay découvrit cinq deniers et trois clous! Plusieurs
dames reprirent après lui son entreprise, et, parmi elles, une parente
du _plus fécond de nos romanciers_, qui espérait retrouver au mont Jallu
le trésor du père Grandet. Vinrent ensuite le général polonais
Milkieski, Mesdames Herpin, Hersant, et une nouvelle compagnie
d’actionnaires. C’était cette dernière qui bouleversait en 1844 le mont
Jallu. Comme tous les chercheurs précédents, les nouveaux actionnaires
avaient à leurs gages un magnétiseur et son _sujet_, dont les
révélations servaient à diriger les fouilles des ouvriers.
Nous étions arrivés au bas d’une côte où il fallut descendre de nos
montures. Les derniers jours de novembre ont une beauté qui leur est
propre; ce n’est plus l’énervante mollesse de l’automne, et ce n’est pas
encore la rudesse de l’hiver. Nous jetâmes la bride sur le cou de nos
chevaux, et, les laissant aller, nous nous mîmes à gravir la montée en
causant. Comme nous arrivions à mi-côte, nous aperçûmes un paysan
endormi sur le revers de la douve. La réserve de son attitude et le bon
ordre de son costume ne permettaient point d’attribuer ce sommeil à
l’ivresse. Il était assis plutôt qu’étendu, la tête un peu renversée et
appuyée sur un de ses bras. Son chapeau, rabattu sur les yeux, le
mettait à l’abri du soleil. Il tenait de la main droite, en guise de
bâton, une petite pelle de taupier. Mon compagnon reconnut le dormeur et
s’arrêta.
--Vous voyez là, me dit-il en baissant la voix, une des variétés les
plus curieuses de nos campagnards. Jean-Marie tient le milieu entre le
_mire_ (médecin) et le sorcier; il a des _secrets_ et vend des
talismans. On se sert de lui pour guérir certaines maladies, chasser les
animaux nuisibles, découvrir les sources. On dit qu’il apprend aux
jeunes filles des formules pour attirer les amoureux, et les crédules
assurent même qu’il possède l’herbe magique avec laquelle on se
transporte partout _en désir de femme_, c’est-à-dire plus vite que la
pensée. Jean-Marie, certain, que le monde vous estime toujours en
proportion du pouvoir qu’il vous suppose, n’a garde de les détromper.
Aussi est-il consulté par tous nos fermiers, et achète-il, chaque année,
quelque lopin de terre avec leur argent. Il se rend aujourd’hui chez des
pratiques, car voici près de lui sa trousse à talismans.
J’aperçus, en effet, sur les genoux de maître Jean un carnier doublé de
cuir, qu’il fouillait sans doute lorsque le sommeil l’avait surpris, et
qui était resté entr’ouvert. Nous pûmes faire, du regard, l’inventaire
de ce qu’il renfermait. Mon compagnon me montra la baguette de coudrier
pour découvrir les sources, des fragments d’aérolithes qui devaient
garantir du tonnerre, une noix percée servant de cage à une araignée
vivante et destinée à guérir de la fièvre, un couteau de _langueyeur_
portant sur la lame le nom cabalistique de _Raphaël_. Il m’expliquait
comment ce dernier nom, que les paysans du midi faisaient graver sur le
soc des charrues afin de rendre les sillons fertiles, avait, dans le
Maine, la propriété de guérir les porcs ladres et de les engraisser,
lorsque Jean-Marie se réveilla. Bien qu’il parût d’abord surpris de nous
voir et même un peu embarrassé, il fit assez bonne contenance et se
redressa en nous saluant. C’était un homme encore jeune, dont le visage
avait cette expression de jovialité matoise habituelle aux Normands,
mais plus rare chez les paysans manceaux. L’avoué lui demanda depuis
quand les chrétiens dormaient ainsi au soleil, le long des berges, comme
des lézards.
--Depuis qu’ils ne trouvent pas de lits de plumes sur la grande route,
répliqua le taupier.
--Maître Jean oublie que la grande route est la chambre à coucher des
vagabonds.
--Monsieur l’avoué voit bien, au contraire, que c’est le rendez-vous des
honnêtes gens, puisque c’est là que je le rencontre.
--Tu es, à ce que je vois, en chemin pour affaires.
--Et le bourgeois est à la cueillette des procès? dit Jean-Marie, qui
retourna la question, au lieu d’y répondre.
--Pourquoi non? reprit gaiement l’avoué; ne connais-tu point le
proverbe:
Entre La Flèche et Alençon,
Plus de coquins que de chapons?
Nous allons voir s’il ne se prépare point quelque grabuge du côté de la
Motte-Robert; mais toi, bon apôtre, où vas-tu?
--A la ferme du gros François.
--Vers Saint-Cosme?
--A peu près.
--Alors nous pouvons faire route ensemble.
--Si monsieur l’avoué trouve que je ne lui fais pas affront.
Jean-Marie s’était levé et se préparait à nous suivre. Je m’aperçus
alors qu’il avait laissé tomber un petit sachet rempli de blé, que je
lui rendis. Il le glissa au fond de son carnier, et nous dit que c’était
un échantillon de froment pour le gros François.
--Ne serait-ce pas plutôt le grain qui sert à composer les _mercuriales
d’avenir_? demanda l’avoué en le regardant.
Le marchand de talismans sourit sans répondre.
--Vous saurez que c’est un des mille talents de maître Jean, continua
mon compagnon; il excelle à deviner ce que sera le prix du blé en
consultant les grains de froment. J’ai été moi-même témoin, par hasard,
de la confection d’une de ces _mercuriale_ anticipées. On range, pour
cela, sur la pierre du foyer, et devant un grand feu, douze grains de
blé choisis par un homme qui _a reçu le don_, comme maître Jean. Ces
grains représentent les douze mois de l’année, en commençant par celui
de gauche, qui représente janvier. Lorsque le feu les a échauffés, les
grains éclatent et sautent en avant ou en arrière. Dans le premier cas
le prix du blé doit infailliblement s’élever, dans le second, il doit
descendre.
Je fus frappé de ce mode d’augure, où la divination par le feu rappelait
clairement l’ancien culte des éléments et dénonçait l’origine celtique.
L’avoué, à qui je communiquai mon impression, se retourna vers le
taupier.
--Vous voyez, maître Jean? dit-il. Votre cérémonie sent le païen, et a
dû être inventée par les druides.
--Possible, dit tranquillement le paysan, la sapience est le lot des
vieux.
--Et du malin. Prenez-y garde, maître Jean; c’est, dit-on, un terrible
taupier de chrétiens!
Jean-Marie haussa les épaule, et, prenant un air de tolérance
philosophique:
--Bah! dit-il en riant, ce sont les mal rentés en esprit qui lui en
veulent d’être trop _dégotté_[17]. Le diable est comme les pauvres gens;
chacun aboie après lui pour faire le bon chien.
Ce n’était pas la première fois que je remarquais dans nos campagnes
l’expression de cette étrange sympathie pour l’ange tombé. Que ce soit
facilité d’oubli ou naïveté de miséricorde, le peuple a, de tout temps,
montré de la tendance à plaindre le coupable qu’il voit atteint par le
châtiment. Il semble qu’à ses yeux la souffrance purifie tout, jusqu’à
Satan.
Nous marchâmes ainsi assez longtemps agréablement distraits par la
causerie du paysan jusqu’au moment où il nous montra, à la gauche du
chemin, un amoncellement de terres bouleversées: c’était le mont Jallu.
Lorsque nous y arrivâmes, les ouvriers travaillaient aux fouilles sous
la direction d’un contre-maître; mais le magnétiseur et son _sujet_
étaient absents. L’ancienne motte d’Ygé avait été découpée par de
profondes tranchées, dont les déblais étaient rejetés à droite et à
gauche, et percée de puits destinés à l’épuisement des eaux; elle
semblait avoir littéralement changé de place. La _foi_, comme le dit mon
compagnon, _avait transporté la montagne_. Ces tas de terre jaunâtre et
stérile, sur lesquels s’agitaient des travailleurs empressés, offraient
un singulier spectacle au milieu des champs fertiles et alors déserts,
où la nature préparait en silence ses riches moissons. C’était là comme
dans la vie: l’homme abandonnait les biens réels pour courir après des
songes.
Nous interrogeâmes vainement le contre-maître sur la direction des
travaux et sur les espérances des nouveaux chercheurs de trésors; soit
ignorance, soit discrétion, il ne sut rien nous apprendre. Maître Jean
nous conseilla de continuer jusqu’à l’auberge de Saint-Cosme,
quartier-général des entrepreneurs, où l’on pourrait, selon toute
apparence, nous renseigner plus exactement. Nous nous décidâmes à y
aller dîner, et, après avoir pris congé du taupier, qui devait quitter
là le grand chemin pour s’engager dans la traverse, nous nous remîmes en
selle et nous gagnâmes le bourg au galop.
L’arrivée de deux voyageurs _bourgeois_ eût produit dans beaucoup de
villages une certaine sensation; mais les habitants de Saint-Cosme
étaient blasés sur de pareils événements. Le bruit de nos chevaux
n’attira même pas l’aubergiste sur le seuil; il fallut l’appeler. Il
vint recevoir la bride de nos montures avec une dignité indifférente.
Mon compagnon, qui voulait nous relever dans son opinion, passa à la
cuisine, et fit main basse sur tout ce qu’il y avait de présentable dans
le garde-manger. L’effet de réaction ne se fit pas attendre. L’hôte,
convaincu que des gens qui dînent si bien devaient avoir droit à ses
respects, mit le bonnet à la main et nous fit entrer dans un salon où le
couvert était mis. Comme les préparatifs culinaires demandaient un peu
de temps, il voulut bien, pour adoucir les ennuis de l’attente, nous
accorder les agréments de sa conversation. Nous apprîmes par lui que les
directeurs des fouilles du mont Jallu devaient arriver dans quelques
jours. Il ajouta que, par malheur, il n’y avait point de dames, partant
pas de bals, de collations ni de cavalcades. L’aubergiste de St-Cosme ne
pouvait perdre le souvenir des fêtes données par les _entrepreneuses_
précédentes, dont il nous parla avec des élans d’admiration et des
soupirs de regret. J’en vins à demander quels avaient été les résultats
des premières fouilles? Le flot de paroles s’arrêta, et, comme le
contre-maître du mont Jallu, notre hôte s’enveloppa dans une prudente
discrétion. Je voulus plaisanter les folles espérances des chercheurs
d’or; l’aubergiste prit aussitôt l’air d’une vieille prude devant qui on
parle d’amour; j’insistai, il rompit l’entretien en prétextant quelques
additions à faire au couvert. Je fis remarquer cette singulière réserve
à mon compagnon.
--Vous la trouverez, me dit-il, chez tous les habitants du pays auxquels
vous parlerez des trésors du mont Jallu. Ils connaissent trop bien les
avantages d’une pareille croyance pour aider à l’ébranler. Personne ne
tourne en ridicule la montagne qui l’enrichit. Ce qui est d’ailleurs une
fiction pour les autres et pour eux une vérité. La motte d’Ygé contient
réellement un talisman sans prix: c’est cette ombre de trésor qui attire
ici les écus des spéculateurs crédules, comme la fameuse montagne
d’aimant des _Mille et une nuits_ attirait autrefois les vaisseaux. Tout
compte fait, cette colline a déjà rapporté aux gens de Champaissant et
de Saint-Cosme plus de deux cent mille francs. Le moyen de traiter
légèrement une pareille voisine!
--Ses bienfaits sont encore peu apparents, repris je en m’accoudant à la
fenêtre, qui était ouverte. Voyez ces ruelles fangeuses, ces maisons
lézardées, ces pauvres enfants qui courent nus pieds sur les cailloux du
chemin! Je ne connais rien de plus propre à faire mentir les idylles
qu’un village de France. Pas d’arbres pour ombrager les seuils, pas une
fleur pour égayer les fenêtres, aucun témoignage de cet amour de l’homme
pour sa demeure, qui est le premier symptôme du bonheur domestique. Ici,
la vie est une halte dans la misère et dans la laideur.
--C’est un côté de l’aspect, dit mon compagnon en riant; mais il y en a
un autre comme pour toute chose. Vous connaissez le mot de Mme de
Staël, qui entendait faire une remarque pleine de justesse: «Oh! que
cela est vrai! s’écria-t-elle, cela est vrai..... comme le contraire!»
Nos villages français sont inhabitables sans doute, mais en revanche ils
sont presque toujours pittoresques. Si la civilisation y perd, le
paysage y gagne, et je connais beaucoup d’artistes qui pensent encore
que le monde a été fait surtout pour être peint. Otez-en les maisons
croulantes, les rues en zig-zag et les enfants en haillons: ils crieront
que l’art est perdu! A leur point de vue, cette place de village est une
magnifique _étude_ flamande, et ils donneraient tous les _cottages_ de
l’Angleterre pour le seul coin de grange où vous voyez ce chaudronnier
ambulant.
Mon regard se tourna vers l’homme que l’avoué me désignait: il se tenait
assis presque sous nos fenêtres, à l’entrée d’un appentis en ruine; ses
outils étaient dispersés autour d’un grand bassin qu’il venait de
réparer pour l’aubergiste, et il se préparait à dîner d’un morceau de
pain noir et d’un oignon. Son costume était pauvre et usé; ses cheveux
gris, coupés carrément au-dessus de ses sourcils noirs, descendaient
des deux côtés d’un visage bistré auquel ils servaient de cadre. Maigre,
agile et visiblement endurci par la pauvreté, le chaudronnier avait,
dans toute sa personne, quelque chose d’âpre, de persistant qui appelait
et retenait l’attention. Nous allions quitter la fenêtre après avoir
observé pendant quelques instants son étrange figure, lorsque, tout à
coup, nous le vîmes tressaillir, se relever d’un bond, courir vers une
ruelle qui s’ouvrait à quelques pas et s’y élancer. Nous cherchâmes en
vain des yeux ce qu’il avait pu apercevoir: la ruelle semblait
silencieuse et déserte. Le chaudronnier en atteignit l’extrémité,
regarda à droite et à gauche, monta sur le mur d’appui d’un petit jardin
pour mieux voir, puis revint, d’un air pensif, s’asseoir sous le hangar
où nous l’avions remarqué d’abord. En ce moment, l’aubergiste entra.
Nous lui demandâmes quel était cet homme.