M. _Content_ fit observer que la faute en était surtout au _Parisien_,

qui déjouait toutes leurs ruses.

--Oui, oui, répliqua le douanier avec une certaine fatuité, quand je

suis arrivé, il croyaient me faire poser. Un _Parisien_, pensaient les

malins, ça n’a jamais vu fabriquer le sucre des gueux, ça n’entend rien

au métier, et nous pourrons faire un trou à la poche du gouvernement!

Mais moi, qui devinais la chose, je m’étais dit:--C’est bon! vous verrez

si on connaît les ficelles! Voilà donc qu’à la première caravane de

mulets, les plus vieux _gare-devant_ fouillent et mesurent les _sommes_

de sel. Rien de prohibé:--mes gredins de faux-saulniers riaient en

dedans et allaient repartir, quand je me rappelle le _Sonneur de

Saint-Paul_ et les papiers cachés sous le bât. Pour lors, je fais

dessangler, et qu’est-ce que je trouve? partout du sel au lieu de

bourre!

--Je vois que vous êtes trop fort pour ces pauvres gens! dis-je en

souriant.

Le _Parisien_ haussa les épaules.

--Mon Dieu! non, répliqua-t-il avec une modestie triomphante; mais _on

connaît son répertoire_.

Parmi les marais couverts de travailleurs occupés à la récolte, un seul

restait désert, et, comme nous approchions, j’aperçus Pierre-Louis

debout sur le _bossis_. A ma vue, il fit un geste désespéré en me

montrant la _ladure_, où blanchissait à peine une écume salée.

--Quand on disait à Monsieur que nous allions tomber sous le mauvais

sort! s’écria-t-il; Jeanne a trouvé là-bas le petit Pierre malade, et

moi je trouve ici ma saline qui _échaude_.

Je savais que les paludiers désignaient ainsi les marais dont la

production s’arrêtait subitement, et j’avais été témoin ailleurs du

phénomène. Je voulus faire comprendre à Pierre-Louis que le sel marin

enlevé à plusieurs reprises, sans que l’eau eût été renouvelée, se

trouvait maintenant assez peu abondant pour que les autres sels en

dissolution l’empêchassent de se cristalliser. M. _Content_ ajouta que

la faute en était à ceux que Pierre avait chargés de ses _saulnaisons_,

et qu’en faisant une nouvelle prise d’eau, son marais serait simplement

retardé; mais Pierre-Louis paraissait frappé: il secoua la tête sans

répondre et se mit à faire le tour des chaussées pour examiner les

_cobiers_. Je ne pus retenir une réflexion d’étonnement sur les

constantes disgrâces qu’avait eu à subir le jeune saulnier; mon

conducteur me répondit en souriant:

--Il fait son apprentissage; le tour des heureuses chances arrivera;

mais il faut pour cela que Pierre-Louis devienne moins prompt à

entreprendre et plus lent à oublier. Jusqu’à présent les leçons ne lui

ont guère profité qu’un jour; le chagrin glisse sur lui comme la pluie

sur nos toits, le moindre soleil suffit pour tout sécher. Avec l’âge

viendra la prudence. C’est à force de prendre garde et d’être patient

que nos gens peuvent nouer les deux bouts de la vie, car entre le

baptême et l’enterrement la route a bien des descentes et bien des

montées. Ailleurs, Monsieur, on coupe le blé par gerbes, ici il faut le

ramasser grain à grain. Une famille de paludiers ne peut soigner que

cinquante œillets, qui lui rapportent un peu plus de deux cents francs

pour cinq personnes. Comment vit-elle avec une pareille somme? Je ne

saurais vous le dire. C’est un de ces miracles d’industrie et de

sobriété qu’on ne peut expliquer, mais qui ont cessé de surprendre,

parce qu’ils se renouvellent tous les jours.

Dans ce moment, le _Parisien_, qui avait suivi Pierre-Louis, revint vers

nous avec de grands éclats de rire.

--En voilà un Cosaque! s’écria-t-il en nous montrant le saulnier qui

avait repris le chemin du bourg, savez-vous qui il accuse de ses

désagréments?

--Le _petit charbonnier_?

--Juste! Quand j’avertissais Monsieur qu’ici ils étaient tous abêtis par

les préjugés! Ils ne comprennent seulement pas que chacun a une bonne ou

une mauvaise destinée, ce que Napoléon appelait son étoile! moi qui vous

parle, j’en ai une et du bon cru, faut croire, car deux somnambules,

élèves de Mlle Lenormand, m’ont prédit un riche mariage avec une

demoiselle titrée.

Je souris malgré moi. L’incrédulité du douanier ressemblait à celle de

la plupart des esprits forts; ce n’était qu’un déplacement dans les

superstitions; les erreurs de son prochain lui faisaient pitié, parce

qu’il en avait d’autres.

En rentrant dans le bourg, nous rencontrâmes une foule endimanchée,

réunie devant une maison: c’était la noce de Jean _Coups-de-trique_, le

cousin de Pierre-Louis. Ce dernier, arrêté au passage, s’était laissé

entraîner et nous l’aperçûmes attablé devant la porte avec d’autres

saulniers.

A la vue du douanier, ils semblèrent se consulter, puis l’appelèrent en

l’engageant à leur tenir compagnie.

--Viens trinquer, _gabelou_, c’est du _condor_, lui cria l’un des

buveurs.

--Connu! répliqua le _Parisien_, c’est comme qui dirait le

château-Margot du pays.

Et, se tournant vers moi avec une grimace narquoise:

--Ça ne vaut pas tout-à-fait le piqueton d’Argenteuil, ajouta-t-il tout

bas; mais il ne faut jamais humilier ceux qui régalent.

A ces mots, il nous salua d’un air léger et alla rejoindre les

saulniers.

La nuit commençait à tomber. Comme nous traversions la rue, j’aperçus

une fenêtre où brillait une lumière, et je reconnus la maison de

Jeanne. Avant de retourner chez mon hôte, je lui demandai la permission

de visiter la saulnière et de m’informer de son fils. Rien n’était

changé dans son état; mais, soit que les forces de la mère eussent cédé,

soit que l’isolement eût exalté son inquiétude, elle me parut moins

maîtresse d’elle-même. Ses yeux étaient rouges, sa voix brève, ses mains

tremblantes.

--Le petit Pierre mourra! me dit-elle, en regardant le berceau avec un

accablement égaré.

Je voulus la rassurer; elle m’écouta sans prononcer un mot, sans faire

un mouvement, puis alla s’asseoir sur la pierre du foyer où elle se mit

à sangloter. Lorsque ses plaintes s’arrêtaient, on entendait la

respiration rauque de l’enfant, et, par intervalles, les rires de la

noce ou les chants des buveurs! L’obscurité était plutôt rendue visible

qu’elle n’était dissipée par la chandelle de résine posée à terre. Ce

berceau d’un enfant à l’agonie, et cette femme qui pleurait accroupie

dans la pénombre formaient un tableau trop naïvement douloureux pour ne

pas remuer le cœur. Je fus touché de tant de tristesse et d’abandon.

J’essayai de persuader à la saulnière que ses craintes tenaient surtout

à sa disposition d’esprit et aux avertissements mystérieux qu’elle se

figurait avoir reçus pendant la route. Elle releva vers moi son visage

baigné de larmes.

--Pendant la route et depuis! me dit-elle.

--Depuis? répétai-je surpris; que s’est-il donc passé?

Elle promena autour d’elle un regard effrayé.

--Eh bien! reprit-elle plus bas, avant l’arrivée de Monsieur, je me

tenais là, près de l’enfant; le soir était venu, et je n’avais pas

encore allumé de _clarté_, car, à force de pleurer, je ne faisais plus

de différence entre le jour et la nuit, quand j’ai entendu près de moi

des pas, puis un soupir. J’ai relevé la tête, il n’y avait personne.

J’ai cru que je m’étais trompée; mais, presque au même instant, les

soupirs ont recommencé. J’ai entendu mon nom aussi clairement que je

vous entends me parler, et, comme j’étais encore toute seule, je me suis

dit: C’est un signe! Quelqu’un de ceux qui m’ont voulu du bien pendant

leur vie s’est relevé de dessous terre, afin de m’avertir que la mort

préparait une place près de lui; pour sûr, un chrétien va mourir dans la

maison!

A ces mots, les larmes de Jeanne redoublèrent. J’éprouvais un véritable

embarras. Les raisonnements ne pouvaient avoir aucune prise sur cette

âme crédule et ébranlée. A la première expression de doute, elle répéta

tous les détails de son récit avec une précision qui témoignait de la

vivacité du souvenir. Les pas et les soupirs avaient semblé retentir

près de la fenêtre placée au-dessus du berceau, tandis que son nom avait

été prononcé à l’autre extrémité du logis. Son regard et sa main

venaient même de désigner une porte ouverte, conduisant au courtil,

quand, tout-à-coup, elle tressaillit, la parole s’arrêta sur ses lèvres,

son œil resta fixe, et elle continuait à me montrer la porte avec un

geste épouvanté. J’avançai la tête: à quelques pas du seuil et dans la

demi-lueur de la nuit, une forme singulière se tenait immobile: on eût

dit la silhouette confuse d’un être humain de très petite taille, appuyé

sur un long bâton, le visage caché par un chapeau à larges bords.

--C’est lui! bégaya Jeanne, c’est le _kourigan_!

Je ne pris point le temps de lui répondre. Je m’étais glissé avec

précaution le long de la muraille, et gagnant la porte, je m’élançai

brusquement dans le courtil; mais quelque prompt qu’eût été mon

mouvement, l’ombre avait déjà gagné l’autre bout de l’enclos, et je la

vis s’échapper par une ouverture de la haie.

Je cherchais à m’expliquer cette singulière vision, quand je fus

interrompu par Pierre-Louis, qui rentrait chez lui en chantant. Le

saulnier paraissait avoir singulièrement fêté le _condor_, et les

avertissements de Jeanne ne purent le décider à baisser la voix. Il

était dans cette première extase de l’ivresse qui commence, alors que

tout se teint aux yeux du buveur de la riche et joyeuse couleur du vin.

Il ne vit ni les traits altérés de l’enfant, ni les pleurs de la mère:

celle-ci voulut en vain lui communiquer ses inquiétudes, il lui frappa

dans la main en riant et essaya de l’embrasser.

--Allons, _Bellotte_, n’aie donc pas de chagrin! s’écria-t-il gaiement,

le petit Pierre guérira.... ne crains rien.... _ça ira!_... Je voudrais

seulement des sacs.... Où sont les sacs, dis?

Jeanne montra silencieusement un coffre, le saulnier y prit ce qu’il

cherchait.

--Voilà la chose, continua-t-il en se parlant à lui-même selon

l’habitude des gens ivres; ça sera autant de profits pour réparer les

pertes... Sois tranquille, va, nous achéterons des remèdes à l’enfant,

et il faudra bien qu’il guérisse.

Il roulait les sacs et se riait à lui-même, tout en parlant; Jeanne,

penchée vers le petit Pierre, ne semblait point l’entendre; il se

rapprocha du berceau.

--A tout-à-l’heure, _fiot_, reprit-il, ne t’impatiente pas; je vais avec

les autres.

--Où cela? demandai-je.

--Nulle part..... répliqua-t-il d’un air narquois; histoire de rire,

voyez-vous. Les gars ont eu une idée.... Ils ont noyé le _gabelou_!

--Noyé! m’écriai-je.

--Dans son verre, s’entend! reprit Pierre-Louis en riant; pour le

quart-d’heure, il ne peut reconnaître sa main droite de sa main

gauche...... Une bonne malice, oui... et qui pourra rapporter....

--Quoi donc?

--Rien, c’est une manière de dire.... Mais pardon... Monsieur veut-il

sortir ou rester?

Il avait ouvert la porte; je pris congé de Jeanne, et je sortis avec le

saulnier. Il continua sa conversation incohérente jusqu’au détour de la

rue, où nous rencontrâmes les autres buveurs en compagnie du _Parisien_.

A la vue de ce dernier, je dus reconnaître que Pierre-Louis n’avait rien

exagéré. Bien que soutenu des deux côtés, le douanier décrivait, dans la

rue, les plus capricieux méandres, et chantait d’une voix chevrotante

des romances populaires dont il mêlait les paroles et les airs. Il me

parut, au reste, que ses compagnons, tout en excitant sa gaieté

bachique, en riaient sournoisement. Dès que Pierre-Louis les eut

rejoint, ils échangèrent un signe et cessèrent de retenir le _Parisien_,

qui faisait de visibles efforts pour les quitter.

--Eh bien! c’est dit, laissez le _gabelou_ aller à sa _panthière_,

s’écrièrent en même temps plusieurs saulniers.

--C’est ça, reprit le douanier, qui, abandonné par ses conducteurs

tourna trois fois sur lui-même avant de retrouver son équilibre; le

service avant tout! Au revoir, et, quand vous voudrez encore lutter de

soif, cherchez-moi des gosiers plus salés que les vôtres. Hop! en route

les sentinelles perdues! Si Monsieur me passait son bras, sans le

commander....

Et, avant que j’eusse répondu, il m’avait pris pour point d’appui et

m’entraînait vers l’extrémité du bourg. Comme c’était mon chemin, je le

laissai faire, heureux, grâce à l’obscurité, de n’être pas vu en

pareille compagnie. Le _Parisien_ marcha pendant quelques minutes en

trébuchant et en continuant à chanter d’une voix avinée; mais, dès que

nous eûmes tourné la rue, il se redressa, s’affermit sur ses pieds et

quitta mon bras.

--Que Monsieur m’excuse, dit-il de sa voix ordinaire, les malins ne sont

plus là, on peut reprendre son aplomb.

Et il se mit à marcher près de moi d’un pas délibéré. Je le regardai

stupéfait.

--Ce n’est rien, dit-il en riant; il fallait bien prouver ce qu’on sait

à ce tas de paysans. Ils ont voulu me faire voir trouble parce qu’on

leur a dit que j’étais de _panthière_ cette nuit; _à farceur farceur

ennemi_, comme dit le proverbe. Ils croient m’avoir endormi, mais

j’aurai l’œil ouvert, et gare aux fraudeurs!

--Soupçonnez-vous donc quelque projet! demandai-je.

Il regarda autour de lui, et clignant de l’œil:

--M’est avis que le _condor_ avait goût de faux-sel, dit-il plus bas;

les drôles ont espéré se régaler en me faisant payer la consommation;

mais le _Parisien_ n’aime pas qu’on le mystifie, c’est antipathique à

son tempérament. Aussi tant pis pour ceux qui voudront rire; si on entre

en danse, je me charge de la musique.

A ces mots, le gabelou éclata de rire, battit un entrechat des plus

hasardés; et, après avoir salué, avec une recherche grotesque, prit en

courant le chemin qui conduisait aux salines.

Je demeurai un instant à la même place, incertain sur ce que je devais

faire. Les mots échappés à Pierre-Louis confirmaient pour moi les

soupçons du _Parisien_; il y avait véritablement lieu de craindre que la

feinte ivresse de celui-ci n’enharît le saulnier et ses compagnons à

quelque tentative dont ils pouvaient avoir à se repentir. Je redoutais

l’imprudence ordinaire du mari de Jeanne et j’aurais voulu l’arrêter par

un avertissement; mais où se trouvait-il à cette heure, et comment lui

parler! Après beaucoup d’hésitations, je me décidai à rebrousser chemin

jusque chez lui, espérant qu’un hasard aurait pu le ramener à sa

demeure, ou que Jeanne du moins saurait le rencontrer; mais la nuit

devenait plus sombre, je me trompai de route, et j’arrivai à la maison

du saulnier par la ruelle champêtre sur laquelle s’ouvrait le courtil.

Ne voulant point revenir en arrière, je poussai la petite barrière à

claire-voie qui lui servait de porte, et j’entrai.

Au moment où j’allais prendre la courte allée conduisant au logis, une

ombre se détacha de l’obscurité que projetait l’édifice, et traversa

lentement l’espace lumineux qui m’en séparait. Sa petite taille, son

large chapeau, sa démarche inégale, ne pouvaient me laisser aucun doute;

c’était bien celle qui m’avait échappé quelques instants auparavant et

dans laquelle Jeanne avait cru reconnaître le _kourigan_! L’occasion

était trop favorable pour n’en point profiter. Je tournai l’allée,

j’enjambai une plate-bande, et nous nous trouvâmes face à face.

A mon aspect, le prétendu lutin poussa un cri et voulut fuir; mais je le

saisis par les épaules: son chapeau tomba dans l’effort qu’il fit pour

m’échapper, et la faible clarté des étoiles montra le visage effrayé

d’un jeune paysan chétif et contrefait. Je le secouai assez rudement en

lui demandant à haute voix ce qu’il faisait là. Il m’imposa silence du

geste et m’attira à l’écart. Je ne comprenais pas plus ces précautions

que sa présence dans le courtil à une pareille heure, et je le sommai

une seconde fois de s’expliquer. Au lieu de répondre, il s’appuya au

talus qui servait de clôture, tourna les yeux vers la maison où brillait

une lumière, et se mit à soupirer.

--Vous êtes là depuis le coucher du soleil? repris-je étonné de ce

silence; c’est vous qui avez prononcé le nom de Jeanne?

--M’a-t-elle entendu? demanda-t-il avec une émotion naïve.

--Oui, vous l’avez effrayée; que cherchez-vous ici?

--Rien.

--Pourquoi venir alors, et qui êtes-vous?

Il jeta sur moi un regard distrait.

--On m’appelle Gratien, dit-il lentement.

--L’enfant de l’hospice de Savenay! m’écriai-je, le compagnon de Jeanne,

celui dont parlait hier le vieux Michel.

Il fit de la tête un signe affirmatif.

--Alors c’est vous que la saulnière a vu l’autre soir chez son parrain,

repris-je; c’est vous qui, à d’Escoublac, avez écrit son nom sur le

sable, où votre pied nu et contrefait avait laissé son empreinte: ce

n’est pas la première fois que vous la suivez ainsi en vous cachant.

Pourquoi cela? répondez; que lui voulez-vous?

Il resta muet.

--Je vous le dirai bien, moi, continuai-je en le regardant fixement;

vous cherchez la belle saulnière, parce que vous êtes amoureux d’elle!

Il se redressa tout effaré et essaya de fuir. Je le retins à

grand’peine. Il fallut lui répéter que je ne l’avais dit à personne, que

Jeanne ne soupçonnait rien, et qu’elle l’avait pris pour le _kourigan_.

Je lui tenais les mains en m’efforçant de le rassurer; il céda enfin,

baissa la tête, et je l’entendis qui pleurait. Mais presqu’aussitôt ses

larmes s’arrêtèrent, il voulut m’échapper de nouveau. Je tâchai en vain

de lui donner confiance par des paroles de sympathie et d’encouragement;

il me répondit des discours sans suite, entremêlant ses divagations de

malédictions, d’éclats de rire, de sanglots. Son égarement avait

quelque chose qui attirait et repoussait tour à tour. Parfois c’étaient

d’inintelligibles explications, dans lesquelles la folie essayait le

mensonge, parfois de rapides confidences où le cœur se racontait sans le

savoir. La ruse du paysan et l’ingénuité de l’enfant luttaient dans ce

cerveau malade, et se trahissaient successivement par des traits

ridicules ou charmants. Il parlait d’affaires de sel qui l’avaient

conduit à Saillé; il nommait les gens auxquels il avait acheté, les

barges qu’il devait charger; puis, il joignait les mains au-dessus de sa

tête et criait qu’il allait partir pour La Meilleraie, où il voulait se

faire trappiste et mourir.

Je contemplais ce misérable abandonné, à qui Dieu avait d’abord refusé

la grâce, et que les hommes avaient ensuite déshérité de l’amour.

Fallait il plaindre ou bénir son égarement? Quelque pénible que fût le

rêve agité dont il était poursuivi, avait-il mieux à attendre de la

réalité? La vie ne lui était-elle pas fermée dans tout ce qu’elle avait

d’espaces éclairés et fleuris? Son mal, du moins, lui créait un monde où

passaient parfois quelques mirages. La folie seule pouvait lui permettre

de prendre patience.

Voyant que l’interrogation directe ne réussissait qu’à l’effaroucher, je

feignis de me laisser aller au courant de ses digressions; je répondis à

tout avec un air de confiance qui le rassura. Ce qu’il y avait de

volontaire dans sa divagation disparut insensiblement et le laissa à la

sincérité de son égarement. Il me raconta alors, en phrases sans suite,

ses absences des _Bryères_ et ses retours, sa vie errante dans les

cantons autrefois parcourus avec Jeanne, ses visites secrètes aux lieux

qu’elle habitait, ses mille ruses pour la voir et la suivre sans être

aperçu. Tout cela était dit avec une loquacité vagabonde qui donnait

plutôt l’idée d’une infirmité de l’esprit que d’une souffrance du cœur.

La passion était ici dépouillée de son poétique cortége de réserve et

d’exaltation; la mélancolie sans grâce ne paraissait plus qu’une

maladive tristesse. A peine si, de loin en loin, un frisson de fièvre,

un cri douloureux traversait les triviales confidences du boiteux. Comme

les plantes délicates qu’un germe égaré a fait croître sur le chaume

d’une étable, l’amour, dépaysé dans cette âme, ne pouvait ni trouver sa

place, ni exhaler son parfum; la fleur rare s’était épanouie hors du

vase précieux qui la réclamait.

J’écoutais ces récits entrecoupés avec un intérêt combattu, quand un

coup de feu retentit dans l’éloignement; je redressai la tête: un second

coup se fit entendre et cette fois il me sembla suivi d’une vague

rumeur. Je posai la main sur le bras de Gratien pour lui imposer

silence; mais il n’avait rien remarqué. Je restai un instant partagé

entre ses confidences diffuses et je ne sais quelle préoccupation

inquiète. Il me semblait que la rumeur se rapprochait; bientôt il n’y

eut plus de doute, des cris perçaient la nuit; j’entendis les portes des

maisons s’ouvrir; les voix devenaient plus nombreuses; des pas

précipités se dirigeaient de notre côté; le nom de Pierre-Louis frappa

mon oreille mêlé à des exclamations et à des clameurs. Un pressentiment

funeste me saisit; je laissai là Gratien, je courus vers la maison: au

moment où je poussais la porte qui donnait sur le jardin, celle de la

rue s’ouvrit, et deux hommes entrèrent portant dans leurs bras le

saulnier couvert de sang.

Pierre-Louis et ses compagnons avaient compté sur l’ivresse du

_Parisien_ pour tenter, près de sa _panthière_, un enlèvement de faux

sel, et la balle du douanier venait de frapper mortellement le saulnier.

Jeanne, occupée de son enfant, n’avait rien soupçonné, rien entendu; au

moment où les pas retentirent sur le seuil, elle retourna la tête, et

son premier regard rencontra le cadavre!

On n’essaie point de peindre de pareilles scènes. En reconnaissant le

mort, la saulnière s’était élancée vers lui, les voisins accourus

l’entouraient, parlaient tous à la fois. Pendant quelque temps, ce fut

un chaos de plaintes, de consolations, au milieu duquel la voix de la

veuve restait étouffée. Je m’approchai enfin du groupe bruyant, et je

pus apercevoir Jeanne, qui semblait étrangère à tout ce qui l’entourait.

A genoux près du mort, elle essuyait avec son tablier le sang qui

coulait de sa blessure, elle l’embrassait et l’appelait comme s’il eût

pu lui répondre. On eût dit que foudroyée par ce coup imprévu, elle ne

le sentait pas encore complétement; mais peu à peu l’inutilité de ses

appels et de ses embrassements parut l’épouvanter: elle se redressa d’un

air égaré, et nous tendit ses mains couvertes de sang.

--Il n’est pas mort? demandait-elle en nous regardant l’un après

l’autre; il ne peut pas être mort! Le médecin vous le dira; où est le

médecin?

Quelqu’un répondit qu’on l’avait envoyé chercher. Je m’approchai alors

pour l’encourager, et je voulus l’entraîner doucement loin du cadavre;

mais elle s’y rattacha des deux mains, comme si mon effort lui eût tout

révélé, et sa douleur fit explosion. Assise à terre, elle avait ramené

la tête de Pierre-Louis sur ses genoux, elle le regardait avec des

sanglots et des cris si éperdus, que les plus endurcis en étaient remués

jusqu’aux entrailles.

Nous avions tous reculé involontairement, et personne ne trouvait de

paroles pour un tel désespoir, qui, loin de s’affaiblir, semblait

trouver de nouvelles forces dans son expansion. L’accent de Jeanne

devenait plus rauque, ses yeux étaient plus hagards; tous ses mouvements

prenaient je ne sais quoi de sauvage, et ses sanglots étaient

entrecoupés par un rire nerveux qui donnait froid au cœur. Évidemment le

coup avait été trop violent et trop inattendu; cet esprit, déjà ébranlé,

errait sur la pente de la folie. Je me joignis en vain à ses parents et

à ses amis pour la rappeler à elle-même; nos voix ne lui arrivaient

plus. Accroupie près du mort, l’œil grand ouvert et les lèvres agitées

d’un frisson convulsif, elle murmurait des mots insensés qui ne

s’adressaient à personne. Nous nous regardions consternés. Un grand

silence s’était fait autour d’elle; il fut subitement interrompu par un

cri faible et plaintif: c’était l’enfant qui sortait de sa torpeur et

appelait sa mère!

Cette voix frêle traversa la douleur de Jeanne; elle arrêta sa raison

fuyante. La saulnière s’était retournée d’un brusque mouvement; le petit

Pierre, redressé, apparaissait au-dessus de son berceau, et une de ses

mains tendues semblaient implorer. La mère courut à l’enfant, et

l’enveloppa dans ses bras avec un cri qui partait tellement des

profondeurs de l’âme que tous les yeux se mouillèrent.

Les derniers paysans - Tome 1 · 第 6 / 12 段