--Pardieu! c’est la faute aux fils de Japhet, interrompit le saulnier en

riant; Monsieur ne sait donc pas l’histoire? Il paraîtrait qu’au temps

d’autrefois la _Bryère_ avait comme qui dirait un rez-de-chaussée et une

cave. Le tout appartenait aux _kourigans_ et à la famille de Japhet, et

chacun occupait à son tour le dessus ou le dessous; mais les hommes,

qui étaient déjà des _maugrebins_, profitèrent du moment où ils

demeuraient au meilleur étage pour murer dans la cave leurs voisins, si

bien que tous sont restés là depuis, sauf le _petit charbonnier_, qui

s’est enfui par la cheminée, et qui est devenu notre génie de malheur.

Si la _Bryère_ monte, c’est que les _kourigans_ la soulèvent pour venir

réclamer leur étage, et si les perches descendent, c’est qu’ils attirent

à eux tout ce qui s’enfonce dans la terre.

Je couchai chez le Bryéron, dans un de ces lits de plumes dressés sur un

double rang de fagots auxquels il faut monter comme à l’assaut, et qui,

selon l’expression du pays, _ne laissent que la passée sous le

baldaquin_. Le lendemain, nous nous remîmes en route dès la pointe du

jour, et nous traversâmes _la Bryère_ sans nouvelle aventure. Jeanne me

parut seulement plus soucieuse que la veille. J’essayai en vain de lui

parler; l’entretien tombait toujours, comme un volant qu’on ne vous

renvoie pas. En désespoir de cause, je me retournai vers Pierre-Louis,

dont la jovialité n’avait subi aucune atteinte, et j’allai le rejoindre

avec ma mule à la queue du convoi.

--Eh bien! voilà un _temps impérial_, me dit le saulnier en me montrant

le soleil qui montait à l’horizon dans toute sa magnificence; le bon

Dieu illumine pour notre retour.

--Cela ne rend pas Jeanne plus gaie, répliquai-je à demi-voix.

Pierra-Louis jeta un regard vers la saulnière.

--Ah! monsieur a vu ça, dit-il; c’est vrai qu’elle a ce matin du noir

dans le cœur! Ça vient de ce qu’elle a eu un signe.... Le _petit

charbonnier_ lui est encore apparu.

--Quand cela?

--Hier; après souper; monsieur était déjà couché: elle a voulu sortir

dans le courtil pour faire sa visite aux _avettes_, mais, comme elle

arrivait près des ruches, elle a vu le _kourigan noir_, qui se tenait

tout contre.

--Et comment l’a-t-elle reconnu?

--Pardieu! à sa courte taille, à son costume noiraud et à son grand

feutre qui lui tombe sur le nez, sans compter que ça se sent. Il n’y a

pas dans tout le pays un enfant sorti du chariot à roulettes[14] qui,

sans avoir jamais vu le méchant garçon, ne puisse dire: le voilà!

--Lui a-t-il parlé?

--Non! en l’apercevant, elle a jeté un cri et elle est restée en place,

tremblante comme une feuille au vent; alors le _kourigan_ a grommelé

tout bas quelque chose qu’elle n’a pu entendre, puis il a disparu, et

Jeanne est rentrée au logis plus pâle qu’un linceul. J’ai voulu lui

relever le cœur; mais, pas moins, il y a de quoi faire penser, et ceci

est une mauvaise annonce.

Nous étions sortis de la _Bryère_. Le pays dans lequel nous venions

d’entrer prenait insensiblement un caractère non moins étrange, bien que

complétement différent. Nous avions d’abord traversé d’immenses prairies

encadrées de rideaux de saules, derrière lesquels on voyait glisser les

hautes voiles des chalands de la Loire, puis l’étier de Méans, l’ancien

_Brivates portus_ de Ptolémée, couvert de chaloupes, de _futreaux_ et de

_barges_, qui attendaient les récoltes du pays; enfin, les campagnes de

Saint-Nazaire, sur lesquelles ondoyait un océan de blonds épis. Là déjà

les champs de sable avaient commencé; bientôt ils nous entourèrent; nous

arrivions au terrain d’Escoublac.

Ici, comme dans la _Bryère_, vous trouvez un sol cahoteux et tourmenté.

Des collines de sable balayées par le vent descendent, tantôt en talus

abrupts et unis comme une pierre sciée, tantôt en cascades rugueuses

comme un rocher. Des vallées, creusées en tous sens, sont parsemées de

bancs de coquillages et de réservoirs d’eau saumâtre dans lesquels se

reflète le ciel, et où semblent naviguer les nuages. Une ondée de sable

fin tourbillonne perpétuellement sur ces champs déserts, où se dressent,

çà et là, quelques chardons et quelques joncs marins. Du reste, ni

habitations, ni cultures! On n’entend que le cri des alouettes de mer

qui s’abattent par troupes sur ce sol aride, où leur plumage grisâtre

empêche même de les distinguer. A la cîme de la colline la plus haute,

un arbre élève son maigre feuillage, le seul de ce Sahara maritime:

c’est l’arbre du cimetière de l’ancien bourg d’Escoublac. Ses racines

poussent dans les tombes enfouies, mais les restes qu’elles renfermaient

en ont été arrachés par la tempête. La même rafale qui avait promené si

longtemps ces marins sur les mers continue à les rouler sur le sable qui

recouvre leur berceau. Vous apercevez partout leurs ossements dispersés

sur les pentes, et vous les sentez craquer sous vos pieds.

Mon conducteur avait consenti à se détourner un moment de sa route, pour

visiter l’emplacement du village enseveli. Nous parcourions une plaine

où le sol ondulé avait pris l’apparence des vagues; on eût dit une mer

subitement pétrifiée par quelque enchantement. Pierre-Louis me montra,

sur la hauteur, la place où lui-même avait vu, dans son enfance, la

flèche de l’église dont la pointe alors perçait encore le linceul de

sable; depuis, tout avait disparu.

Cependant notre caravane avait atteint un pli de terrain abrité, où

quelques herbes marines brodaient l’arène de leur pâle verdure. Au pied

du tertre qui protégeait ce coin privilégié, un enfoncement avait été

creusé de main d’homme, et une pierre roulée en guise de siége. Sur le

devant s’étendait une petite grève de sable durci par l’humidité.

Jeanne, qui avait mis pied à terre, lâcha la bride de sa mule, et

s’avança vers la grotte pour mieux voir le paysage; elle tenait à la

main une branche d’osier encore garnie de feuilles qui lui servait de

houssine, et elle en frappait le sol d’un air distrait. Tout à coup je

la vis tressaillir et s’arrêter avec une exclamation de surprise

épouvantée.

--Qu’y a-t-il? demandai-je en m’approchant.

--Voyez! dit-elle.

Et sa baguette, qui tremblait dans la main, me montrait le sol sur

lequel étaient tracés quelques caractères mal formés imitant l’écriture

moulée. Pierre-Louis s’approcha.

--Dieu me sauve! c’est ton nom! s’écria-t-il troublé.

--En effet, repris-je en regardant à mon tour, il y a bien JEANNE; mais

que voyez-vous là qui puisse vous effrayer?

--Non, ce n’est rien, dit le saulnier, qui cherchait évidemment à

surmonter une première impression; rien que des contes de vieilles

femmes! A les entendre, quand on trouve, comme ça, son nom écrit dans

les endroits où il ne vient personne, c’est un ajournement du mauvais

esprit... du _petit charbonnier_, quoi!... Mais on ne croit pas à ces

choses-là..... Le nom de Jeanne peut avoir été mis à cette place par

n’importe qui.... peut-être bien par Monsieur lui-même.

En hasardant cette supposition, le saulnier me jeta un regard moitié

interrogateur, moitié suppliant, qui semblait une invitation à

l’appuyer: il cherchait un prétexte d’explication qui pût tromper la

jeune femme et lui-même; mais Jeanne répondit de manière à prévenir tout

mensonge. Elle nous avait suivis jusqu’alors, et savait que nous ne nous

étions point approchés du _placis_ où son nom se trouvait tracé. La

marque de nos pas avait d’ailleurs écrit tous nos mouvements. Comme elle

me les montrait, mes yeux remarquèrent sur le sable une empreinte

singulière qui ne semblait laissée ni par le pied d’un homme ni par

celui d’un animal connu. De forme triangulaire, cette empreinte était,

pour ainsi dire, frangée par une rangée de griffes ou de doigts

vaguement indiqués. Mes deux compagnons l’aperçurent aussi bien que moi,

et se la montrèrent en silence. Je compris, au trouble de la saulnière

et à l’empressement avec lequel Pierre-Louis rassemblait ses mules, que

cette dernière indication levait tous les doutes. Le saulnier me pria

assez brusquement de reprendre ma monture, et nous sortîmes des dunes.

J’aurais voulu m’expliquer ces pistes bizarres autour du nom de Jeanne;

mais, quand je voulus interroger cette dernière, elle me répondit avec

une réserve pleine de répugnance. Le saulnier lui-même avait

momentanément perdu son insouciante gaieté: il marchait derrière nous,

la tête basse et les mains sous les aisselles, sans prendre garde à ses

mules, qui, par instants, rompaient la file pour arracher aux buissons

quelques jeunes repousses de ronces ou d’églantiers.

Ceci me frappa sans me surprendre. J’avais déjà pu remarquer plus d’une

fois combien facilement l’imagination de ces coureurs de route inclinait

au merveilleux. Livrés à toutes les illusions que peuvent créer

l’ignorance et le désir, ils suivent les chemins déserts en interrogeant

les lueurs et les ombres, les silences et les rumeurs. Peu à peu la

fascination de la solitude les trouble; ils sentent leur raison vaciller

et mille images confuses se former dans les ténèbres. Bercés par le pas

lent des mules et à demi endormis au son de leurs grelots monotones, ils

voient les arbres courir à leurs côtés comme des fantômes; le vent qui

siffle dans les rochers devient une voix qui les appelle; le bruissement

de l’eau, une plainte de trépassés. Tous les incidents de l’obscurité se

transforment en mystères saisissants. Un monde imaginaire se substitue,

de plus en plus, au monde réel; ils aperçoivent ce qu’ils ont imaginé,

ils entendent ce qu’on leur a raconté. En vain demandent-ils à leur

gourde de voyage l’assurance et la lucidité qui leur échappe, chaque

gorgée d’eau-de-feu évoque un nouvel essaim de visions, jusqu’à ce

qu’étourdis d’ivresse, ils glissent de leur monture et s’endorment sur

le gazon de quelque carrefour. Là, continuant leur voyage dans le

sommeil, ils passent de plain-pied de la réalité au rêve. C’est alors

que les muletiers qui traversent les _mielles_[15] de la Normandie

rencontrent, dans leurs songes, le _moine trompeur_, assis sur la pierre

du chemin avec ses piles d’or attirantes, ses cartes qui gagnent

toujours, et proposant au passant de lui jouer son âme; c’est alors

qu’ils voient _la mule d’égarement_ qui se laisse monter par le premier

venu, puis disparaît pour toujours avec lui, ou qu’ils entendent le

_grelot maudit_ tintant au-dessus des vagues et attirant les voyageurs

aux abîmes. Les saulniers de la Loire n’échappent pas plus que ceux de

la Manche à ces hallucinations décevantes. Eux aussi, l’inconnu les

enveloppe et les épouvante. Vous leur opposerez en vain tous les

raisonnements: l’imagination populaire a bâti son poème au-dessus de la

région que ceux-ci peuvent atteindre; tout au plus les amènerez-vous à

un doute de complaisance qui est encore l’expression de la foi.

Cependant nous avions atteint une campagne soigneusement cultivée, et

dont on commençait à enlever les moissons. On entendait de tous côtés

des chants dont je ne remarquai d’abord que la mélodie traînante; en

approchant, je m’aperçus que les paroles en étaient improvisées et

adressées à l’attelage, qui semblait les comprendre. Si la voix fatiguée

cessait de se faire entendre ou seulement fléchissait, on voyait le joug

s’abaisser, les pas s’allanguir; mais que le chant reprît, les bœufs

relevaient la tête en faisant un nouvel effort.

Je ralentis la marche de ma monture pour écouter un jeune paysan dont le

chariot, chargé de gerbes, côtoyait, au-delà du fossé, la route que nous

suivions. Il répétait, dans un mode plaintif et sur le ton élevé

ordinaire aux chanteurs de la campagne, un de ces _ranz_ champêtres dont

les paroles, immédiatement recueillies, me sont souvent revenues à la

mémoire. L’improvisateur les adressait à son attelage.

Hé!...

Mon rougeaud,

Mon noiraud,

Allons ferme à l’_housteau_ (le logis),

Vous aurez du _r’nouveau_ (regain).

L’bon Dieu aim’ les chrétiens!

L’blé a grainé ben,

Mes mignons! c’est vot’gain!

Les gens auront du pain,

Nos femm’ vont ben chanter,

Et les enfants s’ront gais!

Hé!...

Mon rougeaud,

Mon noiraud,

Allons ferme à l’_housteau_,

Vous aurez du _r’nouveau_.

Certes, on peut dire ici comme pour la chanson d’Alceste:

La rime n’est pas riche, et le style en est vieux.

Mais ce cantique joyeux du pauvre laboureur sentant qu’il ramenait à la

ferme, avec ses gerbes, les chants des femmes et la gaieté des enfants,

cette espèce de confidence faite à ses humbles compagnons de peine, dont

il avouait ingénuement que sa prospérité _était le gain_, tout cela

embelli par un beau soleil d’août, un paysage paisible, et surtout par

la grâce de l’imprévu, me causa alors une émotion que je ne puis me

rappeler sans qu’il m’en revienne quelque chose. Il y avait tant

d’harmonie entre les sourires du ciel, l’abondance de la terre et la

naïve allégresse du poète campagnard, que le tout se confondait, pour

ainsi dire, et que la rusticité du dernier disparaissait noyée dans la

grande poésie de l’ensemble.

Pierre-Louis, qui s’était aperçu que j’écoutais, se rapprocha.

--En voilà un vrai _bœuier_, me dit-il, et qui sait bien _arauder_ sa

_couplée_! Cette chanson-là, voyez-vous, ça vaut tous les aiguillons

quand on veut faire marcher les _dormeurs_. Il n’y a rien comme la voix

d’un chrétien pour les bêtes que Dieu nous a données à service; ça leur

soutient le cœur. Si je ne sifflais pas mes mules, leurs sommes de sel

auraient doublé de poids.

Pendant tout ce temps, Jeanne était restée étrangère à l’entretien, et

comme indifférente à ce qui l’entourait. Son regard, toujours tourné

vers l’horizon, dévorait l’espace. Elle s’agitait sur sa monture; elle

la frappait à chaque instant de sa baguette de saule pour presser son

allure; ses traits avaient pris une animation presque fiévreuse. Nous

commencions à croiser des gens que Pierre-Louis connaissait et avec

lesquels il échangeait, en passant, quelques paroles amicales; mais

Jeanne n’écoutait pas et allait toujours. Enfin le saulnier, qui était

venu la rejoindre en tête de la caravane, mit tout à coup la main sur la

bride de sa monture.

--Qu’y a-t-il? demanda la saulnière en tressaillant.

--Tu ne vois donc point, là-bas? dit Pierre-Louis, qui lui montrait

l’horizon.

--Un clocher?

--Celui du pays!

Elle poussa un cri, laissa tomber sa baguette et joignit les mains.

--Mon enfant! mon pauvre petit enfant! balbutia-elle.

Un flot de larmes lui montait aux paupières et inonda bientôt ses joues.

Pierre-Louis fut ému de son émotion.

--Un peu de patience! un peu de patience! ma pauvre créature, dit-il en

la regardant avec amitié, voilà que nous allons arriver... Voyons,

_Noirette_, ferme, ma fille! Allongeons le pas pour contenter la

saulnière.

Soit que la mule comprît la prière de Pierre-Louis, soit que l’approche

du pays eût réveillé sa vigueur, elle prit une allure plus vive. Jeanne

ne disait rien et continuait à essuyer ses yeux. Dans ce moment nous

fûmes croisés par un train de mules dont le conducteur reconnut mes deux

compagnons. Il les salua, mais avec je ne sais quel air embarrassé qui

me frappa.

--Il n’y a rien de nouveau au bourg? demanda le saulnier.

--Rien que le mariage de Jean _Coup-de Trique_, répliqua son

interlocuteur.

--Et... mon petit Pierre? demanda Jeanne avec angoisse.

--Vous le verrez, répliqua le muletier, qui, sans attendre de nouvelles

questions, prit congé et rejoignit en courant son convoi.

La saulnière parut encore plus agitée, et elle força sa mule à prendre

le trot. Je la suivis avec une inquiétude dont je ne pouvais me rendre

compte; en entendant les cloches sonner, je demandai malgré moi si

c’était un glas.

--Non, me répondit Jeanne, c’est l’_Angelus_.

Nous venions d’atteindre les premières maisons du bourg; une femme, qui

filait sur une porte, reconnut Jeanne et courut à elle.

--Ah! pauvre mignonne! vous arrivez à temps, s’écria-t-elle.

--A temps, pourquoi? demanda la saulnière.

--Vous ne savez donc pas? reprit la vieille femme déconcertée.

--Quoi? quoi? répéta Jeanne haletante.

--Eh bien!... votre _fiot_!....

--Mon petit Pierre?....

--Il a la fièvre rouge!

* * * * *

Nous trouvâmes l’enfant au plus fort d’une maladie éruptive qui me parut

avoir un très mauvais caractère. On avait fait venir un médecin qui

avait laissé une ordonnance sans donner grand espoir. La fièvre rouge

décimait alors tout le pays de Guérande, et il était peu de maisons où

elle n’eût laissé quelque berceau vide.

Jeanne en fut aussitôt instruite par les voisines accourues autour de

l’enfant malade. Etrangères à ces tendres précautions qui tâchent de

nous épargner l’inquiétude en nous cachant le danger, elles lui firent

boire d’un seul trait la coupe d’amertume. Il fallut écouter les noms

de toutes les mères dont les fils avaient été conduits au cimetière,

entendre pleurer d’avance celui qui vivait encore, et supporter de

vulgaires encouragements qui ôtaient l’espoir sans consoler. J’admirai

la manière dont Jeanne endura ce coup. Après le premier étourdissement

de la douleur, elle sembla retrouver son calme dans la grandeur même de

l’épreuve. Elle essuya ses yeux, étouffa ses sanglots; une sorte

d’énergie sereine éclaira son visage. Ecartant les parents qui

entouraient le berceau du malade, elle se mit à lui donner les soins

nécessaires et à reprendre, pour ainsi dire, possession de sa maternité.

Il était facile de voir qu’elle comprenait son malheur, mais qu’au lieu

de le déplorer, elle voulait le combattre, et qu’elle ajournait les

larmes. Au milieu des irritantes lamentations des femmes qui

l’entouraient, elle s’informait avec une patiente douceur de la durée de

la maladie, de toutes ses circonstances, des prescriptions du médecin;

elle accomplissait sans rien dire celles qui avaient été négligées,

revenait vers l’enfant au moindre gémissement, employait pour l’apaiser

ces mille câlineries que savent inventer les mères, et s’efforçait de le

réaccoutumer à ses caresses et à sa voix.

La conduite de Pierre-Louis avait été toute différente. Après s’être

associé aux plaintes bruyantes des voisines, il avait fini par s’asseoir

à quelques pas, accusant son voyage, poussant des soupirs ou des

malédictions, et épuisant toutes les expressions banales d’une douleur

qui veut en finir avec elle-même. Ce tumulte de désespoir ne tarda pas,

en effet, à s’apaiser. Il s’approcha du berceau, et trompé, moitié de

bonne foi, moitié parce qu’il le voulait, à la vue de l’enfant, dont les

traits étaient allumés par la fièvre, il déclara qu’il paraissait mieux.

--Que le bon Dieu le veuille! dit Jeanne avec une douceur qui

m’attendrit.

--C’est sûr qu’il le veut, reprit Pierre-Louis, qui tenait à se

rassurer; vois plutôt comme il dort! Pauvre _fiot_! ça ne sera presque

rien. Faut jamais se tourmenter avec les petits; le mal les abat tout de

suite, mais ça repousse comme l’herbe foulée.

Jeanne se pencha sur le berceau pour chercher une espérance. Les

voisines étaient parties; on n’entendait que la respiration oppressée

de l’enfant. Le saulnier resta un instant debout, roulant son feutre et

tâchant de reprendre de l’assurance.

--Allons, je n’ai plus peur! dit-il enfin; ce sont ces causeries de

femmes qui m’avaient brouillé le cœur. Regarde donc s’il est seulement

pâle, notre chérubin.... et comme il respire fort..... Sois calme, va,

pauvre fille, le bon Dieu ne nous fera pas encore de chagrin cette fois.

La saulnière joignit silencieusement les mains sur les bords du berceau;

elle priait sans doute en elle-même.

Pierre-Louis ajouta encore beaucoup de remarques par lesquelles il

prétendait la rassurer, et qui réussirent au moins pour son propre

compte. Habitué à traverser les sensations sans s’y arrêter, il avait

bientôt oublié ses craintes et se retrouvait peu à peu revenu à sa

joyeuse confiance. Il se rappela alors que les mules attendaient à la

porte, et il sortit pour les ramener à leurs maîtres. Je pris également

congé de la jeune mère, en promettant de revenir m’informer de son

enfant.

Le saulnier me montra, chemin faisant, la maison de l’hôte chez lequel

j’étais attendu. M. _Content_ (c’était le surnom donné, dans le pays, à

cet excellent homme), m’accueillit à bras ouverts, et se chargea de me

promener partout. Notre première excursion fut vers les salines, où nous

trouvâmes les saulniers à l’ouvrage. Les chaussées de ceinture, connues

sous le nom de _bossis_, étaient couvertes de _mulons_ de sel déjà

surmontés du toit d’argile qui devait les défendre contre les pluies de

l’hiver. Régulièrement rangés autour du marais, les _mulons_

rappelaient, par la forme et la couleur, ces tentes de poils de chameau

que dressent les tribus arabes dans les plaines de l’Algérie. De grandes

et belles jeunes filles, portant sur leurs têtes les jattes de bois ou

_gèdes_ chargées de sel, couraient pieds nus le long des cloisons

glissantes du marais. L’efflorescence d’un blanc d’albâtre qui

couronnait le sommet de la _ladure_ devait payer leur fatigue. Une odeur

de violette s’exhalait autour de nous sous la _lace_ (rateau) des

saulniers; partout retentissaient des rires, des chants, des cris

d’appel; on sentait circuler dans l’air la joie qui naît de l’abondance

et de l’activité.

Une partie de la récolte de sel était déposée par tas inégaux autour

d’étroits _placis_. N’ayant point payé l’impôt, elle était là sous la

garde de douaniers qui veillaient jour et nuit pour en prévenir

l’enlèvement par les fraudeurs. Mon conducteur s’arrêta à quelques pas

d’une de ces _panthières_ que surveillait un des agents substitués aux

commis de l’ancienne gabelle, et qui ont conservé dans le pays le nom de

_gabelous_. C’était un petit homme à la figure chafouine, à l’œil

effronté, et dont les mouvements avaient une certaine nonchalance

éreintée parodiant l’allure des anciens marquis. Bien que son apparence

fût chétive, on sentait en lui une vitalité nerveuse qui n’est point la

force, mais qui y supplée. M. _Content_ me le présenta sous le nom du

_Parisien_ en l’avertissant que j’arrivais de son pays. Le douanier

m’adressa un de ces saluts insolemment polis, particuliers aux

faubouriens de la grande ville.

--Ah! Monsieur vient de chez nous? dit-il en me regardant, comme s’il

eût voulu s’assurer de la provenance: pourrait-il me dire ce que fait

pour l’instant le cavalier du Pont-Neuf?

--Mais sa faction, comme vous, répliquai-je en souriant et sans prendre

garde à son air ironique.

--Monsieur fait erreur, reprit-il plus poliment; je ne prends la

_panthière_ qu’à la mi-nuit, et je suis ici maintenant en amateur, à

cette seule fin d’admirer les grâces de nos paludières. Ça ne vaut pas

les débardeuses de l’_île d’Amour_; mais à la campagne on prend ce qu’on

a. Monsieur doit apporter des nouvelles de là-bas.

Je lui rapportai ce que je savais de plus récent; mais le _Parisien_ ne

s’intéressait qu’aux affaires des théâtres de boulevard, dont il avait

autrefois fréquenté les parterres. Pour lui, l’histoire de France se

trouvait comprise entre la porte Saint-Martin et la rue de Ménilmontant.

Il m’interrogea sur les pièces, sur les décorations, sur les acteurs, en

entrecoupant ses questions de tirades et d’anecdotes. Il avait assisté

pendant quinze années, en qualité de chevalier du lustre, à toutes les

premières représentations, et en parlait comme un vétéran parle des

grandes batailles de l’Empire. Je voulus savoir ce qui avait pu faire

consentir l’ancien romain à cette émigration dans les marais de la

presqu’île guérandaise; mais il évita de répondre en feignant de croire

que je lui demandais des détails sur sa nouvelle position. Convaincu,

comme tous les Parisiens de naissance, que la civilisation française n’a

pu dépasser la banlieue, il me déclara, avec une sorte de philosophique

indulgence, que le pays était habité par des sauvages.

--C’est honnête et pas méchant, ajouta-t-il en haussant les épaules;

mais pour ce qui est des moyens, _néant_, comme on écrit au rapport. Ça

obéit toujours au maire, ça respecte le clergé; hommes et femmes sont

abrutis par la religion. Faudrait, voyez-vous, que la troupe de l’Ambigu

vînt un peu leur jouer le _Presbytère et l’Archevêché_; mais bah! les

trois quarts ne savent pas seulement ce que c’est qu’un théâtre: ils

vont à l’église, et ça leur suffit. Un vrai bétail, Monsieur! A peine

s’il y a dans toute la commune une demi-douzaine de malins qui essaient

de la fausse saulnerie; encore finissent-ils toujours par se faire

pincer.

Les derniers paysans - Tome 1 · 第 5 / 12 段