C’est surtout dans la _Bryère_ et au pays des salines que la physionomie

de la race étrangère est restée visible. Là les anciens coureurs de mer

ont conservé un peu de leur humeur aventureuse. L’été fini, vous les

voyez partir sur leurs _futreaux_[12] ou à la suite de leurs mules;

ceux-là se dirigent vers Nantes, La Rochelle, Bordeaux, pour vendre la

tourbe des marais; ceux-ci vont dans l’Ouest essayer la troque du sel.

Le plus souvent la femme accompagne son mari. Assise sur la maîtresse

mule, qui marche en avant ornée de houppes bariolées et de la grosse

_sonaille_ qui dirige la caravane, elle file ou tricote la laine

rapportée des fermes de la Bretagne et de la Vendée, tandis que le

saulnier suit en chantant quelque vieux cantique. Parfois un semestrier

qui retourne au pays ou un piéton éclopé prend place sur un des

_doublons_ et s’associe, pendant quelques heures ou quelques jours, au

voyage du négociant nomade.

C’est à la suite d’une de ces caravanes que j’avais commencé une

excursion depuis longtemps projetée vers les côtes guérandaises, et je

chevauchais le long du _Sillon_ avec une douzaine de mules qui s’en

retournaient au bourg de Saillé. Sauf quelques charges de grains et

d’épiceries, toutes revenaient à vide sous la conduite du saulnier

Pierre-Louis, surnommé le _Grenadier_. C’était un vaillant gars, au

visage ouvert et de haute mine, qui prenait la vie en bonne part,

récoltait de chaque jour tout ce qu’il en pouvait tirer, et s’endormait

le soir sans s’inquiéter comment le soleil se relèverait le lendemain.

Pierre-Louis n’avait que deux mules dans le convoi avec lequel il était

parti six semaines auparavant: les autres appartenaient, ainsi que leurs

_sommes_ de sel, à des voisins auxquels il devait en rendre compte; mais

le voyage, malheureux pour tous, l’avait été particulièrement pour lui.

Une de ses bêtes s’était perdue près de Chemillé; la seconde, estropiée

en chemin, avait dû être vendue, comme il le disait, _au prix des fers

et de la peau_. Il revenait ruiné, mais sans en paraître plus triste.

Vêtu de sa souquenille et de ses grandes guêtres de toile blanche, le

fouet noué en bandoulière, son chapeau à larges bords relevé du côté où

ne brillait point le soleil, il suivait l’accotement de la route, les

deux mains dans la poche ménagée sur le devant de sa blouse en manière

de manchon, ou ciselant avec son couteau des baguettes de coudrier qu’il

distribuait aux enfants du village.

Oisif ou occupé, Pierre-Louis sifflait toujours; tantôt c’était un air

champêtre embelli de mille cadences, tantôt un fragment d’hymne d’église

aux notes pleines et monotones, plus souvent des modulations improvisées

dont le rhythme et le ton semblaient s’harmoniser avec toutes les

rumeurs de la route. Ici elles imitaient le gazouillement des oiseaux,

là elles devenaient susurrantes avec le bruit des sources, plus loin,

confuses et prolongées comme le murmure du vent dans les brandes;

partout enfin, quel que fût son caractère, le mélodieux sifflement du

saulnier, en traduisant à son insu sa propre sensation, servait à

compléter les aspects du site; il était devenu pour moi, avec le

tintement de la _sonaille_, un accompagnement obligé du voyage. S’il se

taisait, je sentais comme un vide subit dans ce qui m’entourait; mon

oreille cherchait quelque chose, j’éprouvais enfin la même impression

que le promeneur habitué au bruit d’une cascade quand la vanne du moulin

se baisse tout-à-coup et étouffe la voix berceuse des eaux.

Dans ce cas, pour compensation, je renouais ordinairement l’entretien

avec la saulnière, jeune et belle paysanne qui venait de faire son

premier voyage de troque. Obligée de suivre son mari, elle avait dû

laisser à Saillé un enfant en sevrage. A chaque village dépassé, elle

supputait la distance amoindrie, et son grand œil noir fouillait

l’horizon avec une ardeur avide. Pourtant chez elle, l’impatience même

était souriante comme tout le reste; la tristesse ne semblait point

avoir de prise sur cette puissante et sereine beauté. En la voyant, on

se rappelait involontairement les ciels du Midi, d’un bleu si riche, que

les nuages, au lieu de les voiler, semblent s’y fondre. Ses traits

reflétaient, aussi bien que ceux de Pierre-Louis, ce contentement qui

est la grâce du bonheur, mais avec un calme plus noble. Evidemment

l’homme était gai par insouciance, la femme par soumission.

Nous avions côtoyé l’ombreuse vallée de la Chésine, et nous venions

d’atteindre une longue chaîne de crètes dépouillées, quand la saulnière

me fit remarquer les moulins du _Sillon_ dont les ailes tournaient

rapidement, bien que partout ailleurs nous les eussions vues immobiles.

Je voulus expliquer ce contraste par la hauteur même des sommets; mais

Pierre-Louis m’affirma que c’était un _don de la Vierge_, qui ne pouvait

être annulé que par l’influence du _Kourigan noir_. De nouvelles

explications me firent comprendre que ce dernier, également connu sous

le nom de _petit Charbonnier_, était un génie à part; dans lequel

l’imagination saxonne semblait avoir personnifié le malheur. Elle en

avait fait le _frère aîné de la mort_! Jeanne me le représenta comme une

sorte d’huissier funèbre que l’on rencontrait à chaque détour de la vie,

moins pour avertir d’un désastre que pour le signifier. Elle même

l’avait rencontré plusieurs fois, ainsi que Pierre-Louis, et toujours

quelque chagrin avait suivi son apparition. A ce voyage encore, dans la

soirée de leur départ, tous deux l’avaient aperçu à travers les haies

qui bordaient la route; il les avaient accompagnés quelque temps, puis,

traversant le chemin comme pour y laisser une _trace de mauvais sort_,

il avait disparu en poussant un cri qui ressemblait en même temps à un

éclat de rire et à une plainte.

Après avoir traversé Savenay, nous nous dirigeâmes vers Saint-Joachim.

Quelque affaire du saulnier avec le parrain chez lequel Jeanne avait été

élevée nécessitait ce détour par la _grande Bryère_.

Le pays que nous traversions avait évidemment formé autrefois une

immense embouchure par laquelle la Loire précipitait ses eaux vers

l’Océan. Entrecoupant alors de ses canaux tout l’espace compris entre

Paimbœuf et le _Sillon_, le fleuve avait peu à peu grossi les

atterrissements de sa rive droite. Là étaient venus s’entasser les

sables et les limons changés aujourd’hui en prairies; le remous y avait

conduit les arbres arrachés par l’inondation, et que l’on trouvait

encore enfouis sous le sol qui leur avait donné la couleur de l’ébène;

c’était la Loire enfin qui avait fait naître, puis détruit les forêts

marécageuses dont la décomposition formait maintenant cette gigantesque

tourbière de plus de vingt lieues de contour, connue sous le nom de

_grande Bryère_.

Les traces de ce long effort des eaux étaient partout visibles autour de

nous. La plaine entière avait l’aspect d’un lac récemment desséché. Sur

l’aride fond de la tourbière s’élevaient de loin en loin, comme des

corbeilles, des groupes d’îles verdoyantes que des chaussées reliaient

l’un à l’autre. L’aspect de ces îles avait quelque chose de paisible, de

sauvage qui reposait le regard. Au milieu de touffes d’ormeaux se

dressaient des toits de chaume tellement déformés par les graments, les

liserons et les saxifrages, qu’on les eût pris, à distance, pour des

rocs creusés; les allouettes de mer et les _cobrégeaux_ (courlis gris)

tournoyaient autour de ces oasis rustiques avec des cris joyeusement

aigus, et sur le penchant des îlots, paissaient des brebis d’un noir

rougeâtre dont les bêlements se répondaient. Les lueurs du soir

commençaient à teindre l’horizon; nous tournions le plateau parsemé de

hameaux et de bocages. Tout-à-coup, au versant des îles verdoyantes que

nous venions de côtoyer, se déploya _la grande Bryère_.

Qu’on se figure un désert, non de sable, mais d’éponge calcinée,

au-dessus duquel flotte perpétuellement une brume lourde et fétide. Le

terrain cahoteux forme des monticules et des vallées; mais vous montez

en vain, les hauteurs n’ont pas de brises plus fraîches; vous avez beau

descendre, les vallées n’ont pas d’ombrages plus verts. Toujours vous

retrouvez la même teinte, la même atmosphère, la même stérilité. Partout

s’étend un linceul roux tacheté de _carex_ rigides; c’est l’uniformité

dans son plus implacable ennui. Le sol pulvérulent fuit sous les pieds

et en garde l’empreinte; les flaques d’eau, sans chatoiements,

ressemblent à des mares d’encre; on dirait les lacs infernaux décrits

par Virgile. Évidemment les flots de l’Averne ont passé là; et l’entrée

du Tartare doit être proche.

Nous apercevions, de temps en temps, quelques paysans occupés à couper

la tourbe. Vêtus de _berlinge_ brun, leurs longs cheveux pendant jusque

sur leurs épaules, le visage imprégné de poussière et de fumée, ils

semblaient eux-mêmes faire partie de la tourbière; on eût dit qu’ils

sortaient de ce sol noirâtre comme la nation de Cadmus des champs

thébains.

Cependant notre caravane continuait sa route. Derrière notre belle

saulnière, portant son élégant costume à couleurs éclatantes, venaient

les mules, la tête ornée de branches vertes cueillies sur le chemin,

puis Pierre-Louis, vêtu de toile fine et blanche. Il marchait en

sifflant une mélodie champêtre qu’accompagnaient les tintements des

grelots et les claquements cadencés de son fouet. Tout cet ensemble

avait quelque chose de frais et de galant qui contrastait singulièrement

avec notre entourage; c’était comme un rayon de lumière, de grâce et de

gaieté traversant les ténèbres de l’ennui. Je ne pus m’empêcher de le

dire à Jeanne; elle répondit par un hochement de tête méditatif.

--Oui, reprit-elle à demi-voix, _la Bryère_, ne rit pas à ceux qui la

voient pour la première fois; mais elle ressemble aux femmes vieillies

dans le ménage, qui ont plus de mérite que de beauté. Cette vilaine

campagne, voyez-vous, fait vivre quasiment onze paroisses.

--Vous l’avez habitée long-temps? demandai-je.

--Quatorze années, dit la jeune femme en promenant sur l’aride désert un

regard brillant, et ce ne sont pas les plus mauvais jours de ma vie.

J’avais une coiffe de toile rousse et une jupe de _berlinge_, mais pas

de soucis! On a beau dire, allez, le bon Dieu n’a encore rien inventé de

mieux que la jeunesse.

--Ainsi vous regrettez le passé?

--Je ne regrette rien, monsieur, je me rappelle, voilà tout. Ah! fallait

voir les belles corvées que nous faisions dans _la Bryère_, quand je

venais pour y enlever _la pélette_[13] avec Gratien.

--C’était le fils de votre tuteur?

--Faites excuse; Gratien est un pauvre abandonné de l’hospice de Savenay

que _la parraine_ (la femme du parrain) avait pris en nourriture et qui

est resté depuis au logis. Je l’ai quasiment vu grandir comme un

_frérot_ (jeune frère); il n’y avait pas de plus laid gars dans toute la

paroisse, mais aussi c’était la meilleure créature du bon Dieu. Depuis,

par malheur, quelque mauvais esprit lui a jeté un sort et l’a fait

_foléyer_. Il n’est pour ainsi dire jamais au logis, et depuis mon

mariage je ne l’ai point revu.

Elle me fit ensuite l’histoire de ces premières années passées dans la

_Bryère_. C’était là qu’elle avait grandi, essayé ses forces, là qu’elle

s’était comprise et qu’elle avait entrevu les mille horizons ouverts par

l’espérance. Elle m’expliqua tout cela sans le savoir elle-même, en me

racontant naïvement son passé. Pour me dire ce qu’elle avait senti, elle

me dit ce qu’elle avait fait.

Son parrain, Michel Marou, coupait tous les ans dans la _Bryère_

plusieurs milliers de mottes qu’il embarquait à l’étier de Méans, et

qu’il conduisait lui-même en Loire. Le _futreau_ dérapait chargé de sa

montagne de tourbe; l’unique voile était hissée au mât, et l’on disait

adieu au foyer pour plusieurs mois. Michel, Jeanne et Gratien

composaient tout l’équipage. Tous trois remontaient lentement le fleuve,

dont les vagues rasaient le bord de la barque surchargée et leur

rejaillissaient au visage. A chaque bourg, le _futreau_ était amarré à

un saule, et l’on essayait de vendre ou d’échanger la tourbe, mais sans

quitter le bateau. Son arrière-pont était devenu leur foyer flottant;

l’habitude avait rendu suffisante l’étroite cabane où vivaient ces

bohémiens des eaux.

Cependant leur navigation était parfois difficile et périlleuse. Quand

la Loire couvrait ses rives, que les forêts de peupliers enfouies sous

le débordement n’apparaissaient plus au loin que comme des champs de

roseaux, que les eaux troubles et bouillonnantes se précipitaient en

vingt courans furieux, roulant les arbres déracinés, les chaumes épars,

les _barges_ submergées, alors souvent la barque du _Bryéron_ luttait en

vain contre la vague, et flottait emportée à la grâce de Dieu. D’autres

fois les glaces de l’hiver emprisonnaient le _futreau_ pendant un mois

entier près du bord; mais, si l’air venait à s’attiédir brusquement, un

long craquement retentissait au haut du fleuve; on voyait un cavalier

passer bride abattue sur la rive en jetant le cri terrible: _la

débâcle_! et les glaçons détachés arrivaient de toutes parts comme des

roches flottantes, broyant tout sur leur passage, avalanches d’autant

plus redoutables qu’elles cachaient ce qu’elles avaient détruit, et

emportaient mystérieusement vers la mer les cadavres et les ruines.

La jeune femme avait vu tous ces désastres et couru tous ces dangers;

mais, l’épreuve subie, tout était oublié. Au premier rayon de soleil

brillant sur le _futreau_ à demi noyé, au premier oiseau gazouillant sur

les branches du bouleau encore couvert de givre, la confiance renaissait

à bord; les vêtements mouillés étaient suspendus aux cordages, la fumée

du foyer remontait vers le ciel; Michel hissait la voile, Gratien

jetait son filet dans le fleuve, et Jeanne reprenait sa quenouille avec

sa chanson accoutumée.

La saulnière avait vécu ainsi quatre années, libre de désirs et de

soucis. Un hasard lui fit rencontrer, à l’étier de Méans, Pierre-Louis,

qui la prit à gré, et, contre l’usage de ceux de Saillé, ne craignit

point d’épouser une femme née hors de sa paroisse. Bien qu’elle ne se

plaignît point du saulnier, je crus comprendre que sa légèreté joviale

avait eu pour résultat de dissiper la dot de la jeune femme et son

propre patrimoine.

Nous en étions là, quand la rencontre de Michel Marou lui-même rompit

l’entretien. Le parrain de Jeanne était dans la _Bryère_ avec sa sœur,

occupé à enlever la _pélette_. La saulnière les reconnut de loin, et mit

sa monture au trot pour les rejoindre. Toutes les mules suivirent à la

file, si bien que j’arrivai au moment où elle embrassait Michel et la

vieille _Bryéronne_.

L’accueil de ceux-ci fut plutôt embarrassé que tendre. Comme tous les

paysans, ils semblaient arrêtés dans leur expansion par une sorte de

honte qui ôtait sa grâce au contentement. Tous deux restaient debout

devant les nouveaux venus, ne sachant que rire et s’étonner de les voir.

Enfin pourtant ils se décidèrent à prendre avec eux le chemin du logis.

Jeanne avait laissé là sa mule et pris à pied, avec la vieille sœur, un

sentier de traverse; moi-même je forçai ma monture à rompre les rangs et

à ralentir le pas, afin de voir plus à loisir l’étrange paysage

qu’éclairait alors le soleil couchant. Michel et le saulnier me

précédaient de quelques pas, engagés dans une conversation dont

plusieurs phrases m’arrivaient par intervalles, mais que j’entendais

sans y prendre garde. Cependant le nom de Gratien éveilla, pour ainsi

dire, mon oreille et attira mon attention.

--Est-il reparti? demandait Pierre-Louis, dont l’inquiétude perçait même

sous l’accent moqueur de sa voix.

--Depuis deux jours, répliqua le _Bryéron_; il va et vient, comme ça,

sans pouvoir dire pourquoi: on croirait un _cobrégeau_ que la brise de

mer amène et remporte.

--Mais la brise de mer, c’est toujours Jeanne?

--Toujours; il est aussi affolé d’elle que quand tu l’as épousée, et, si

on prononce son nom devant lui, eût-il le morceau de pain près des

lèvres, il se sauve comme le _guillemot_ qui a entendu un coup de fusil.

Pierre-Louis éclata de rire.

--En voilà une rage! reprit-il ironiquement; la plus vilaine chouette du

pays, s’enamourer d’une jolie fille comme Jeanne! Si elle se doutait de

la chose, il y aurait de quoi la faire rire jusqu’au jugement dernier.

--Ne crois pas ça, dit Michel plus vivement, et surtout souviens-toi de

ne lui en rien dire; tu m’en as juré ta promesse....

--Je l’ai tenue, foi d’homme! répliqua le saulnier; mais avez-vous peur

qu’une pareille nouvelle tourne la tête de ma femme? Voilà-t-il pas de

quoi la rendre glorieuse?

--Pas glorieuse, mais triste; tu ne connais pas la fille comme moi,

Pierre-Louis. Au reste, en voilà assez; causons de tes affaires....

Ici les deux interlocuteurs parlèrent plus bas et marchèrent plus vite.

Pour continuer à les entendre, il eût fallu presser le pas; mais je

m’intéressais médiocrement à la suite de cet entretien. L’espèce de

secret que je venais de surprendre excitait bien autrement ma curiosité,

et je résolus de me servir de ce que j’avais appris pour découvrir ce

qui me restait à savoir. Je cherchai pour cela des yeux la saulnière.

Elle avait coupé au plus court à travers la _Bryère_, et je la

distinguai gravissant un des monticules qui se dressent çà et là dans la

plaine aride. Je forçai ma monture à prendre le trot, afin de la

rejoindre; malheureusement la chose était moins facile que je ne l’avais

supposé. Je rencontrais à chaque instant des flaques d’eau croupissantes

qu’il fallait contourner, ou des coupes de tourbière interrompant

brusquement le chemin. La nuit descendait d’ailleurs rapidement, et, par

un contraste singulier, semblait plus profonde dans la _Bryère_ qu’à

quelques centaines de pas. Tandis que plusieurs îles se détachaient

devant moi, si vivement éclairées par le soleil couchant qu’on pouvait

y distinguer les moindres détails, l’espèce de vallée que je suivais

était plongée dans une épaisse obscurité. Il me sembla même qu’un nuage

de fumée se mêlait à l’ombre de la nuit; une odeur âcre me prenait à la

gorge, ma respiration devint plus difficile, l’air me semblait brûlant.

Bientôt ma monture elle-même fut en proie à un visible malaise: elle

dansait sur ses jarrets, et reniflait avec angoisse; enfin elle tourna

brusquement, voulut revenir en arrière, mais, retrouvant sans doute le

même obstacle invisible, elle se jeta à droite tout effarée, rebroussa

encore chemin, puis, comme emportée par une douleur furieuse, se mit à

galoper en tous sens et à pousser des hennissements.

J’avais fait de vains efforts pour m’en rendre maître; rétive à la bride

et à l’éperon, elle s’arrêtait par instants, se dressait sur ses pieds

de derrière, puis retombait pour partir plus égarée. Forcément penché

sur la selle, je m’aperçus enfin qu’une cendre blanchâtre recouvrait

partout le sol, et qu’une fumée légère s’en échappait. Les sabots de la

mule enfonçaient à chaque instant dans cette arène livide et en

ressortaient vivement; en faisant jaillir des étincelles. A l’instant

même, un souvenir me traversa la mémoire. On m’avait dit que la

flammèche envolée du brasier d’un pâtre ou de la pipe d’un fumeur

suffisait parfois pour mettre le feu à la tourbière, et que la sourde

intensité de l’incendie déjouait tous les efforts des _Bryérons_;

l’hiver seul pouvait l’éteindre. Je n’en pouvais plus douter, j’étais

pris dans un de ces _brûlis_ latents sans que la nuit me permît de

distinguer ma route pour y échapper.

Sérieusement effrayé, j’allais jeter un cri de détresse, quand je fus

prévenu par les voix de Michel et du saulnier, qui, ramenés près de moi

par les détours du sentier, venaient de m’apercevoir. Tous deux

comprirent à l’instant le danger, car ils coururent à ma rencontre et

s’arrêtèrent à une petite distance en m’appelant. Je fis un effort

désespéré pour contraindre la mule à se diriger de leur côté; mais,

arrivé devant une mare étroite et sombre qui nous séparait, l’animal

refusa de la franchir. Je n’étais qu’à une vingtaine de pas des deux

paysans, qui continuaient à me crier: «Par ici!» et je ne pouvais

décider ma rétive monture à avancer. Je la sentis même bientôt qui se

dérobait sous moi et se préparait à reprendre sa course vers la

tourbière en feu; Pierre-Louis, après l’avoir inutilement appelée par

son nom et encouragée, saisit la perche que le _Bryéron_ tenait à la

main comme un bâton de route, il en enfonça le bout le plus mince dans

la mare, prit son élan en s’appuyant à l’autre extrémité, et tomba sur

la croupe même de la mule. Passant alors ses deux bras sous les miens,

il s’empara de la bride, appuya les talons aux flancs de ma monture avec

des cris familiers et la précipita, pour ainsi dire, dans la ravine.

A peine l’animal eut-il senti la fraîcheur de l’eau qu’il s’arrêta avec

une sorte de soupir de soulagement. Son cou était blanc de sueur, et

tout son corps tremblait. Pierre-Louis se pencha vers lui.

--Là, là, _Belotte_, dit-il en la flattant de la main et de la voix; ce

n’est rien, ma fille, un bain de pieds va te guérir.

Je me retournai vers le saulnier avec un véritable élan de

reconnaissance.

--Ma foi! vous êtes arrivé à temps, m’écriai-je en lui serrant la main,

et vous venez de me rendre un service que je n’oublierai pas.

--N’oubliez pas surtout que, quand on ne sait pas conduire sa bête, il

faut qu’elle vous conduise, dit le saulnier brusquement; c’était bien la

peine de quitter le train de mules pour venir se jeter dans le _brûlis_!

Voilà _Belotte_ qui arrivera boiteuse au pays et qui me vaudra quelque

affront.

Je le rassurai en déclarant que je prenais sur moi toute la

responsabilité de l’accident.

--N’importe! dit Pierre-Louis, qui ne pouvait garder longtemps son

humeur; Monsieur devrait savoir qu’on ne se promène pas dans la _Bryère_

comme sur les places de Nantes. Dans ce pays-ci, voyez-vous, il faut

avoir un œil au maître doigt de chaque pied, vu qu’il y a sur le chemin

plus de mauvais pas que de couëttes de plumes; mais tout de même, nous

voilà dehors pour le quart-d’heure, et maintenant _ça ira_!

J’avais déjà remarqué en chemin que c’était le mot favori du saulnier.

Fallait-il remplacer une sangle brisée, se mettre à l’abri de la pluie

ou du soleil, se détourner d’une route devenue impraticable,

Pierre-Louis trouvait une corde, un sac ou un sentier de traverse, et

répétait son mot philosophique: _Ça ira!_ Cette fois, du reste, il

l’avait justement appliqué, car la mule venait de sortir de la mare sans

trop de peine. Je mis pied à terre, et abandonnant la bride au saulnier,

je me retournai vers la tourbière en feu.

A la petite distance où nous nous trouvions, rien n’annonçait l’incendie

qu’une fumée tamisée et pâle, rendue plus visible par l’obscurité.

Michel me dit que ces accidents étaient heureusement assez rares, et que

les pluies fréquentes apportées par les vents du sud-ouest arrêtaient

presque toujours le fléau à sa naissance. Cependant on avait souvenir

d’un embrâsement terrible, qui s’était insensiblement étendu à plusieurs

centaines d’arpents, et avait menacé d’envahir la plaine tout entière.

Il avait fallu sonner les cloches dans les onze paroisses riveraines;

tous ceux qui pouvaient manier la bêche ou la pioche étaient venus, et

l’on avait cerné l’incendie par une fosse d’une lieue de circuit. La

mare que je venais de traverser en avait fait partie. Tout en me donnant

ces détails, le _Bryéron_ tâchait de retirer la perche que Pierre-Louis

avait laissée enfoncée dans le lit tourbeux de la ravine; mais elle

résistait à ses efforts, je dus lui prêter la main.

--Monsieur voit que la _Bryère_ aime ce qu’elle tient, me dit Michel en

souriant; qui laisserait là ma _ningle_ seulement quelques jours la

verrait disparaître jusqu’au bout. Rien n’est ici comme ailleurs. Il se

passe quelque chose sous notre terre, savez-vous! On a beau manger la

tourbe avec la bêche, elle reste toujours au même niveau, et la _Bryère_

monte à mesure.

Je demandai si l’on donnait dans le pays quelque explication de ce

phénomène.

Les derniers paysans - Tome 1 · 第 4 / 12 段