cherchait à le regarder, il s’enfuyait, et que sa vue pouvait faire
mourir; mais on l’entend balayer, cirer les tables ou tirer l’eau du
puits.
--Faut pas mettre _Guillaumet_ en colère! reprit la fileuse qui n’avait
rien entendu de ce qu’on venait de dire et qui continuait sa pensée;
les lutins ne sont pas chrétiens, vois-tu, _fioule_, et ils n’ont pas
appris à pardonner.
--La grand’mère en aurait-elle fait l’épreuve? demandai-je, curieux de
provoquer les confidences de la vieille femme.
Toinette transmit la question.
--Pas moi, pas moi, répondit-elle; quand _Guillaumet_ était de méchante
humeur, qu’il semait les cendres sur les planchers ou jetait des pailles
dans le lait, je ne disais mot, et il reprenait son bon caractère. Ah!
ah! ah! avec les farfadets c’est comme avec les maris, il faut laisser
passer le nuage; l’ondée finie, ils sont pris de honte, et pour racheter
chaque goutte de pluie, ils vous envoient trois rayons de soleil.
Ces derniers mots me prouvaient que l’âge n’avait point effacé du
souvenir de la grand’mère les traditions du pays, et qu’en
l’interrogeant, je pourrais beaucoup apprendre. Déjà, plusieurs fois,
j’avais fouillé avec fruit dans ces mémoires à demi-éteintes, comme dans
de vieilles éditions lacérées par le temps; mais je ne pouvais lui
adresser de questions que par l’entremise de sa petite-fille, et
celle-ci venait de nous quitter, attirée par les cris du nouveau-né, qui
occupait avec sa mère une chambre dont nous n’étions séparés que par une
petite cour. Je la vis bientôt revenir avec des langes qu’elle suspendit
au foyer. La fileuse lui demanda des nouvelles de l’accouchée.
--La mère va bien, dit Toinette; mais elle donnerait une année de sa vie
pour une heure de dormir, et le petit frère crie comme un aigle.
--Apporte-le, dit la vieille femme, je l’accâlinerai dans mon giron.
--C’est inutile pour l’heure, mère-grand, dit la fillette; _il a pris le
somme_.
Et se tournant vers nous:
--Je ne dis pas que j’ai porté le berceau dans la chambre jaune,
ajouta-t-elle en souriant; grand’mère aurait peur des _fades_ qui
viennent tourmenter les nouveaux-nés.
Ceci me servit naturellement de transition pour prier Toinette
d’interroger la fileuse sur les superstitions populaires du canton. La
jeune fille transmit fidèlement mes questions; mais les réponses de la
vieille impatientée furent courtes. Mon compagnon, qui vit mon
désappointement, haussa les épaules.
--Que Dieu vous bénisse! dit-il ironiquement; vous voulez tirer de
l’huile d’un olivier mort.
--Ah! croyez-vous cela? dit Toinette; eh bien! vous allez voir si la
mère-grand ne se rappelle pas quand elle veut!
Et s’approchant de la fileuse comme elle l’avait déjà fait:
--Pas vrai que le monde n’est plus comme quand vous étiez jeune,
mère-grand? dit-elle d’une voix caressante.
La vieille hocha la tête, et répondit par une exclamation plaintive.
Le Provençal se retourna.
--Sur mon honneur la momie a soupiré! s’écria-t-il.
--Ah! c’était alors la bonne époque, reprit la jeune fille du même ton
insinuant; vos amoureux plantaient des _mais_ garnis de rubans devant
vos portes; on faisait danser des rondes d’épreuve aux nouveaux venus
pour savoir s’ils étaient braves; vous aviez de belles veillées où les
anciens apprenaient le moyen d’échapper aux sorciers et de se faire bien
venir des _bonnes filandières_.
Le rouet de la vieille s’était arrêté; elle écoutait la voix de l’enfant
comme si elle eût entendu la voix même de sa jeunesse. Les rides de son
visage s’agitaient et semblaient sourire, ses paupières
s’entr’ouvraient; l’œil éteint cherchait la lumière. Nous regardions
avec une curiosité étonnée cette espèce de résurrection que venait
d’accomplir la parole de Toinette. La vieille femme porta la main à son
front pour se rappeler, et ses doigts se mirent à jouer avec une mèche
de cheveux blancs que ses coiffes laissaient échapper. Il y avait dans
ce geste rêveur je ne sais quelle réminiscence de jeune fille dont je
fus ému.
--Oui, oui, murmura la fileuse, qui semblait parler tout haut, à la
manière des enfants ou des vieillards; comme le pays était beau alors!
et quelles gens affables! Toujours un sourire quand on passait,
et:--Bonjour la grande Cyrille! bonjours la jolie fille! Ah! ah! ils
savaient vivre dans ce temps-là! Et pourtant Gertrude et moi nous étions
les plus recherchées. Pauvre Gertrude, qui devait finir si tristement!
Mais aussi son frère avait déniché sous le toit la _poule de Dieu_
(l’hirondelle), et elle avait écrasé le _cri-cri_ (grillon) de la
cheminée. Quand on fait du mal aux petites créatures qui vivent sous
notre protection, les bons anges pleurent et quittent le logis.
Ici, la voix de la grand’mère devint plus basse, elle continua quelque
temps, en mots inintelligibles, sa divagation rétrospective; puis nous
l’entendîmes gui parlait du _rêve Saint-Benoît_.
--N’est-ce pas lui, grand’mère, qui fait voir en songe l’homme qu’on
épousera? demanda Toinette.
--Je l’ai vu, moi, reprit la vieille en souriant d’un air de triomphe;
mais j’avais suivi toutes les prescriptions. La chandelle éteinte,
j’avais mis mon pied nu sur le bord du lit en prononçant les quatre vers
d’appel, et je m’étais couchée sans penser à rien autre chose qu’à celui
qui devait dormir sur mon oreiller. Aussi, vers le milieu de la nuit,
j’ai vu clairement, en songe, Jérôme, le postillon d’Achy.
--Et quand faut-il faire l’épreuve, grand’mère? demanda Toinette avec un
intérêt attentif qui trahissait déjà de vagues souhaits.
--La veille de Noël, répliqua la fileuse; mais, pour réussir, il faut
n’avoir contre soi ni fée, ni esprit, sans quoi ils rompent l’appel.
Voilà ce qu’ils oublient tous maintenant, vois-tu, _fioule_; ils ne
savent pas que les esprits sont autour de nous, sous toutes les figures,
pour éprouver notre bon cœur ou notre méchanceté, et les _bonnes
filandières_ surtout ne quittent guère les chrétiens et les récompensent
selon leur mérite. De mon temps elles ont enrichi plus d’une famille;
aussi les pauvres gens les attendaient toujours, et ça rendait leur pain
noir moins dur.
--Hélas! pourquoi donc, grand’mère, ne les voit-on plus? dit Toinette
d’un accent plaintif.
--Les _fades_ ont l’âme fière, répondit la fileuse; elles ne se montrent
qu’à ceux qui les appellent avec confiance de cœur. Et comme on ne
croyait plus en elles, la plupart ont quitté le pays avec leurs maris,
les farfadets.
--Et cependant il nous en reste un, fit observer Toinette.
La vieille étendit la main avec une sorte de solennité.
--Tant que la mère-grand habitera le _Lion-Rouge_, dit-elle, les
esprits viendront la voir; mais, quand ils auront entendu le marteau
clouer son dernier lit, tous partiront avec leur vieille amie.
A ces mots, elle redressa sa quenouille, et le rouet recommença à faire
entendre son ronflement monotone. Je regardai mon compagnon.
--Elle ne dit que trop vrai, repris-je; les vieilles générations
emportent, en disparaissant, toutes les naïves croyances du passé, sans
qu’il nous soit permis d’y substituer les rêves de l’avenir. Je viens de
traverser les campagnes, et partout on m’a montré des grottes
qu’habitaient autrefois les lutins ou les fées, en m’affirmant que
_leurs entrées se rétrécissaient chaque année, et que bientôt elles
seraient closes pour jamais_. N’est-ce point une symbolique-prophétie,
et la tradition populaire elle-même ne semble-t-elle pas annoncer que la
porte des illusions, ouverte jusqu’ici sur le monde, se referme
lentement? Hélas! que vont devenir nos générations d’essai entre cet
antique soleil qui se couche et ce jeune soleil qui n’est pas encore
levé?
--Elles feront comme nous, reprit le Provençal, elles attendront qu’on
ait remis une roue neuve à leur diligence; seulement elles ne feront pas
la sottise d’attendre à jeun, et je propose de les imiter en soupant.
Jean-Marie déclara que nous n’en aurions point le temps, et commençait à
prouver son assertion par un syllogisme invincible, quand mon compagnon
cria de mettre pour lui un troisième couvert, ce qui dérouta subitement
la logique du postillon et amena une conclusion contraire aux prémisses.
Toinette se hâta de dresser la table devant le foyer, où flambait une de
ces bourrées de _traînes_ ramassées à la lisière des taillis. Elle
déploya une nappe de grosse toile à franges et apporta des assiettes
ornées de figures et de légendes rimées. Celle qui m’échut en partage
reproduisait l’histoire d’_Henriette et Damon_, cette odyssée de
_l’amour parfait_, c’est-à-dire malheureux et fidèle. Le Berquin
populaire qui avait rimé l’amoureuse légende y racontait, avec une
simplicité enfantine, le premier aveu des deux amants et la visite de
Damon au père d’Henriette.
Damon, plein de tendresse,
_Un dimanche matin_,
_Ayant ouï la messe_
_D’un père capucin_,
S’en fut chez le baron,
_D’un air civil et tendre_:
--Je m’appelle Damon,
Que je sois votre gendre.
Le père refuse, en déclarant que sa fille doit entrer au couvent, afin
de laisser tout l’héritage à son frère, et Damon part désespéré. Il est
absent depuis plusieurs mois, lorsque le baron reçoit une lettre qui lui
annonce la mort de son fils. Il court aussitôt en faire part à
Henriette, qu’il veut retirer de son monastère; mais celle-ci a appris
que Damon avait péri _près de Castella_, en Italie, et elle s’écrie à
son tour qu’elle veut prendre le voile:
--Coupez mes blonds cheveux,
_Dont j’ai un soin extrême_;
Arrachez-en les nœuds,
J’ai perdu ce que j’aime!
Elle va prononcer ses vœux, lorsqu’on annonce
Qu’un captif racheté,
Revenant de Turquie,
Jeune et de qualité,
En tous lieux se publie.
Les nonnes veulent le voir, et Henriette reconnaît Damon, qui lui
raconte ses aventures chez les infidèles, et sa délivrance par les
_religieux mathurins_. Le père, qui est enfin touché, consent à unir les
deux amants; mais, au bout de sept mois de bonheur, Damon meurt de mort
subite, et la complainte finit par cette naïve réflexion qui pourrait
servir d’épigraphe à la vie humaine elle-même:
Hélas! comme on regrette
Le court contentement.
Je relisais avec un demi-sourire cette ballade, où la puérilité de la
forme n’avait pu détruire complétement la grâce touchante du fond, et,
songeant à tant de générations dont les voix l’avaient chantée, je me
demandais quelle inspiration de génie pouvait se vanter d’avoir éveillé
autant de rêves et troublé autant de cœurs que ce _romancero_ de village
transmis de la mère à la fille comme un _évangile d’amour_.
Les cris du nouveau-né m’arrachèrent à ma rêverie. Depuis longtemps
déjà, ils se faisaient entendre; mais Toinette, tout en se hâtant,
voulait achever de mettre le couvert avant d’aller à l’enfant.
--Un instant, _cri-cri_, un instant, murmurait-elle; quand on est
destiné à recevoir les gens, faut s’habituer à être servi le dernier.
--En voilà un _huard_ qui n’aime pas qu’on _landore_! fit observer le
postillon en riant; prends-y garde, Tona, car, comme dit le proverbe:
Ce qui s’apprend au ber
Ne s’oublie qu’au ver.
--Soyez tranquille, reprit-elle, les pauvres gens n’ont qu’à vivre pour
prendre des leçons de patience.
Mais l’enfant n’avait point encore eu le temps de faire cet
apprentissage; aussi ses cris devinrent-ils plus perçants. La grand-mère
sembla prêter l’oreille. Soit que la voix frêle et claire du nouveau-né
pénétrât plus facilement la sourde muraille qui l’enveloppait, soit
qu’il y ait dans les femmes qui ont été mères un sens caché, que l’âge
ni l’infirmité ne peuvent émousser, elle se redressa en s’écriant:
--L’enfant appelle!
--J’y vais, grand’mère, dit Toinette en achevant précipitamment les
derniers apprêts.
--L’enfant est seul! répéta la fileuse d’un accent inquiet; sur votre
salut, Tona, prenez garde qu’il ne soit _mal doué_ par votre faute!
La jeune fille, effrayée du ton de la grand’mère, saisit une lumière,
ouvrit la porte et traversa rapidement la petite cour. Je la suivis du
regard au milieu de l’obscurité, et je la vis entrer dans une pièce du
rez-de-chaussée, dont les fenêtres s’éclairèrent; mais, presqu’au même
instant, un grand cri se fit entendre, et elle reparut sur le seuil, les
traits bouleversés, les bras étendus et semblant reculer devant une
vision.
Nous nous levâmes tous trois d’un même mouvement, et nous courûmes à la
porte en demandant ce qu’il y avait.
--Elle est là, dans la chambre jaune! bégaya Toinette.
--L’accouchée? demandai-je.
--Non, non, la _fade_!
Et, comme nous faisions un pas pour y courir, Toinette nous arrêta d’un
geste et fit signe de se taire. Un chant de berceuse venait de s’élever
au milieu de la nuit. Ce n’était pas une mélodie précise, mais plutôt
quelques-unes de ces modulations caressantes que les femmes improvisent
pour leurs divagations maternelles. Il me sembla distinguer des mots
d’une langue étrangère:
Te la bejas bera hillo,
Te la bejas bera nobio[9].
Mon compagnon tressaillit comme s’il eût reconnu ces paroles; mais
Toinette lui saisit le bras:
--Regardez! murmura-t-elle d’une voix étouffée.
Sa main nous désignait la fenêtre éclairée; derrière le vitrage, une
femme venait d’apparaître tenant dans ses bras le nouveau-né qu’elle
berçait en chantant. Ses longs cheveux noirs tombaient sur ses épaules;
elle avait les bras nus, et portait une espèce de basquine brillante de
paillettes et de broderies. D’abord noyée dans la pénombre, la vision
s’approcha bientôt de la croisée, où sa silhouette se détacha nettement
encadrée dans la baie lumineuse. Le Provençal poussa une exclamation:
--Eh! Dieu me damne, c’est elle! s’écria-t-il.
--Qui cela? demandai-je.
--Ma Dugazon Languedocienne de Beaumont.
--Que dites-vous? Sous ce costume?
--Ne vous ai-je pas raconté qu’ils étaient tous partis hier soir sans
avoir le temps de changer d’habits? La petite est encore une princesse
de Sicile.
--Alors toute la troupe est donc ici? m’écriai-je.
--Ce sont les voyageurs arrivés avant nous, fit observer Jean-Marie.
--Et qui étaient tous empaquetés dans des châles et des manteaux, ajouta
Toinette frappée d’un trait de lumière; justement leurs chambres sont là
derrière.
--Pardieu! voilà le mystère, reprit le Provençal en riant, la princesse
aura entendu les cris du marmot, et, en créature compâtissante, sera
venue pour les apaiser. Attendez-moi là, je vais vous amener la _fée_.
Il courut à la chambre jaune, et nous le vîmes reparaître un instant
après avec la jeune femme, qui riait aux éclats de la méprise. Le reste
de la troupe, attiré par le bruit, vint bientôt nous rejoindre. Mon
compagnon, ravi du hasard qui lui ramenait inopinément la jolie
Languedocienne, déclara que nous souperions tous ensemble, et ordonna à
Toinette de mettre l’auberge au pillage. La vue d’un menu des plus
modestes, mais sur lequel ils n’avaient point sans doute compté, mit nos
invités de belle humeur, et l’entretien prit un ton de gaieté bohémienne
tout-à-fait divertissant.
C’était la première fois que je me trouvais en contact avec une de ces
bandes errantes, pauvres hirondelles de l’art qui, moins heureuses que
leurs sœurs du ciel, volent sans cesse après un printemps qui leur
échappe et cherchent vainement un toit pour suspendre leurs nids. En
voyant ces derniers vestiges de mœurs oubliées, je me figurais les
_comédiens de campagne_ avec lesquels Molière avait autrefois parcouru
nos provinces, dressant, comme Thespis, des théâtres improvisés et
ressuscitant un art perdu. Animés par le souper et par la vue d’un punch
auquel le Provençal venait de mettre le feu, nos convives parlèrent de
leurs excursions vagabondes, de leurs courtes prospérités, de leurs
misères renaissantes. La Languedocienne surtout, que les soins galants
de mon compagnon disposait à la confiance, se laissa aller à raconter
une partie de son histoire. C’était un de ces romans mille fois refaits
et toujours à refaire, qu’écrivent tour à tour l’insouciance, la
jeunesse et la pauvreté. Elle nous le confiait avec des bouffées de
folie et d’attendrissement dont les reflets passaient sur son visage
comme passent sur un ciel changeant les rayons de soleil et les nuées.
Elle avait autrefois habité chez un oncle, près de Céret, et parlait
avec de naïfs ravissements de ses plaisirs de jeune fille: courses dans
la montagne, _contrapas_ dansées sur la place des villages, promenades
de noces conduites par les _joncglas_, au son du galoubet et du
tambourin.
Mon compagnon, qui avait passé plusieurs années dans le Roussillon, lui
donnait la réplique et s’associait à tous ses enthousiasmes. Elle arriva
à parler de la reine des danses méridionales, le _ball_, et il s’écria
qu’il l’avait autrefois dansée en veste et en bonnet catalans; elle en
marqua la mesure sur son verre, et il se leva en indiquant les poses;
enfin, cédant tous deux à cet entraînement qui fait de la danse, dans
les pays du soleil, une irrésistible contagion, ils se saisirent par la
main et commencèrent les passes gracieuses de la _baillas_ des Pyrénées.
Ces passes consistent principalement en voltes, en retraites et en
poursuites cadencées, qu’entrecoupent les fameux pas de _la camada
rodona_ et de _l’espardanyeta_[10]. La danseuse place ensuite sa main
gauche dans la main droite du danseur, la balance trois fois, s’élance,
d’un bond, et va s’asseoir sur l’autre main.
Cette danse hardie était entremêlée de cliquetis de doigts, de
frappements de talons, de cris élancés, qui lui donnaient quelque chose
d’élégant et de rustique tout à la fois; on se sentait emporter malgré
soi par ces mouvements d’une spontanéité agreste; on s’associait
d’instinct à cette joie en action. En contemplant, au-centre de l’aube
lumineuse que répandaient les chandelles et le foyer, ce couple dansant
de vieilles _baillas_, presque oubliées, et, au fond, plongée dans
l’ombre, la grand’mère qui continuait de filer, étrangère à tout ce qui
se passait, il me semblait voir les images de la tradition riante du
Midi et de la tradition mélancolique du Nord s’éteignant toutes deux,
l’une dans la lumière et le bruit, l’autre dans les ténèbres et le
silence.
Le bruit d’un cheval qui arrivait au galop interrompit le _ball_.
C’était le conducteur de la diligence qui arrivait. Il nous avertit que
la voiture était remise sur ses roues, et il fallut songer à repartir.
Cette séparation parut coûter beaucoup à mon compagnon; un instant, il
sembla hésiter; mais il était appelé à Abbeville par des recouvrements à
échéance. Il épuisa, pour se dédommager, tout son vocabulaire de
malédictions marseillaises, aux grands éclats de rire de la
Languedocienne, qui, soit discrétion, soit indifférence, ne fit rien
pour le retenir. Cependant, lorsqu’il la prit à part et qu’il se mit à
lui parler vivement à demi-voix, elle devint tout à coup sérieuse.
Quelques mots, qui arrivèrent jusqu’à moi, me firent supposer que le
Provençal, ne pouvant adopter l’itinéraire de la jeune fille, lui
proposait de suivre le sien; mais elle secoua la tête, et, lui montrant
avec une subite mélancolie le fourgon que ses camarades se préparaient à
atteler, elle lui répondit par les paroles solennelles que prononcent
ses compatriotes lorsqu’ils viennent recevoir, sur le seuil, la jeune
épouse de leur fils:--_Ad pé d’aquet, ma hillo, quet caou biouré et
mouri!_ (c’est à ce foyer, mon enfant, que tu dois vivre et mourir!)
Le Provençal lui serra la main sans insister; et nous rentrâmes à
l’auberge pour prendre nos manteaux. La mère-grand, à qui j’adressai un
adieu transmis par Toinette, nous accompagna jusqu’à la porte de
souhaits d’heureux voyage, dans lesquels se mêlaient naïvement les
superstitions antiques et les superstitions chrétiennes.
--Que Dieu leur fasse rencontrer une croix de bon présage ou une pie qui
vole à droite! dit-elle en ayant l’air de se parler à elle-même; dans ma
jeunesse, un voyageur ne quittait pas le _Lion-Rouge_ sans prendre au
vaisselier une feuille de laurier béni. Aussi le père en avait planté
toute une haie dans le verger; mais nos gens l’ont arrachée pour
agrandir le champ de luzerne, car maintenant on fait tous les jours la
part plus petite au bon Dieu.
Je cherchai à détourner la vieille femme de cette pente chagrine, en la
remerciant de ses récits des anciens temps et en exprimant l’espérance
de pouvoir les entendre plus longuement au retour. Elle fit de la main
un geste mélancolique.
--Tous les jours que je vis encore sont des délais accordés par la
Trinité, me dit-elle gravement; l’aubépine qu’on avait plantée le jour
de ma naissance à la porte est morte l’automne dernier; il n’y a plus
ici de fleurs de mon temps; _les gens_ et moi ne nous regardons plus du
même coté! Tout ce que je demande, c’est que l’on ait le temps de tisser
le fil de mes dernières quenouillées pour m’en faire un drap mortuaire.
--Elle a raison, dis-je en sortant au Provençal, sa présence semble un
anachronisme vivant. Au foyer villageois, de même qu’au foyer des
villes, tout est changé; c’est un théâtre dont le temps a fait tomber
les décorations et a fermé toutes les fausses trappes. Le drame
domestique s’y joue désormais, comme les proverbes, entre deux
paravents. La muse de la famille, à laquelle nous devons les contes de
nos veillées, est devenue sourde et aveugle comme la grand’mère, et,
comme elle, on la voit filer son linceul.
Nous avions repris le sentier qui conduisait à la grande route. Le vent
avait cessé de souffler, le froid était devenu moins vif. Les pâles
lueurs d’une aurore d’hiver s’épanouissaient lentement à l’horizon. On
commençait à revoir les ondulations de la campagne, les bouquets
d’arbres et les hameaux épars, dessinant, dans le crépuscule, leurs
formes confuses. Quelques chants de coqs perçaient la brume matinale,
et, de loin en loin, des gémissements d’oiseaux engourdis se faisaient
entendre au creux des fossés presque enfouis sous la neige. Avant de
tourner le chemin qui conduisait à la grande route nous jetâmes un
regard derrière nous, et, à travers la demi-obscurité, nous aperçûmes
les comédiens groupés dans la cour du _Lion-Rouge_; ils achevaient leurs
préparatifs de départ; mon compagnon soupira.
--Ne saviez-vous pas que cela devait finir ainsi? lui dis-je en
souriant; nous avions commencé par les illusions, il fallait finir par
les regrets. Regardez là-bas la grand’mère debout sur le seuil près de
la _princesse de Sicile_. Ce sont là deux poésies que nous laissons
derrière nous; notre nuit s’est écoulée, pour moi au milieu des féeries
du vieil âge, pour vous au milieu de celles de la jeunesse; nous avons
le même sort; après le rêve vient la réalité.
_C’est_ un juste retour des choses d’ici-bas.
Et si vous vous en plaigniez à votre Languedocienne, elle vous
répondrait par la phrase proverbiale de son pays: _Cos coumte
Ramoun_[11]
TROISIÈME RÉCIT.
LES BRYÉRONS ET LES SAULNIERS.
On appelle _Sillon_ une longue colline qui sépare du reste de la
Bretagne tout le territoire compris entre l’embouchure de la Loire et
celle de la Vilaine. La route de Nantes à Vannes suit la crète de ce
rempart naturel. Vous avez alors, à droite, la Bretagne française,
médaille effacée où l’œil le plus attentif chercherait en vain à
distinguer une empreinte, tandis qu’à gauche s’étend jusqu’à la mer une
contrée dont le paysage et la population ne ressemblent à nuls autres.
Avant d’y entrer, vous n’aviez rencontré que des paysans de petite
taille, aux membres noueux, à la figure pâle et d’un calme sombre;
maintenant, vous trouvez des hommes grands, souples, colorés et riants.
Là-bas la vie semblait se concentrer sous une forme solide, mais fruste;
ici elle s’épanouit dans toute sa splendeur: à la race celtique a
succédé la race scandinave.
Ceci est en effet une colonie des hommes du Nord. Débarqués là au Ve
siècle, les Saxons y sont demeurés depuis sans se confondre avec les
tribus voisines. Leurs familles agrandies sont devenues des paroisses
dont presque tous les habitants portent les mêmes noms et ne se
distinguent que par des sobriquets.