La demande est d’autant plus permise, qu’à notre départ de Paris le

thermomètre marquait sept degrés au-dessous de zéro, et qu’il avait dû

baisser encore depuis. La terre était couverte de neige; un vent mêlé de

verglas fouettait la voiture, où le froid se faisait sentir d’autant

plus cruellement que nous n’étions que deux voyageurs. Arraché à ma

somnolence par les cris du postillon, j’abaissai avec précaution une des

glaces rendue opaque par les cristallisations de la neige, et je

hasardai ma tête hors de la portière.

--Où sommes-nous, postillon? demandai-je.

--A Troissereux, Monsieur, répondit-il.

--Combien de lieues encore jusqu’à Boulogne?

Une espèce de grognement, qui partit du fond de la diligence, m’empêcha

d’entendre la réponse. C’était mon compagnon de route, que l’air piquant

du dehors venait de réveiller en sursaut.

--Eh bien! s’écria-t-il tout à coup avec un accent provençal des mieux

timbrés, qui donc ouvre là? Dieu me damne! Monsieur, avez-vous

l’intention de vous chauffer au clair de lune.

Je relevai la vitre en m’excusant; le Provençal frissonna de tout son

corps.

--Quel temps! reprit-il, autant vaudrait une campagne de Russie! et

penser que dans mon pays ils se promènent maintenant en veste de nankin

avec une rose à la boutonnière! Vous croyez avoir ici un soleil, vous

autres, ce n’est pas même une lanterne. Pour connaître la vie, il faut

habiter le Midi; il faut voir ses vignes, sa chasse aux ortolans, ses

fabriques de savon, ses femmes. Ah! quelle contrée des dieux, Monsieur!

Aussi nous avons à Marseille un antiquaire qui a prouvé que le pommier

du paradis terrestre devait être planté entre la Camargue et Tarascon.

Je fis observer que l’on pouvait s’étonner, dans ce cas, qu’il n’y eût

laissé aucune repousse.

--Eh! que voulez-vous? dit plaisamment mon compagnon, Adam n’aura point

su qu’il fallait garder les pépins.

Je ne pus m’empêcher de sourire. La prétention de l’antiquaire

marseillais n’avait rien, du reste, qui dût surprendre. Un ami de

Latour-d’Auvergne, Le Brigand, n’avait-il pas réclamé le même honneur

pour sa province, en concluant, des noms mêmes de nos premiers parents,

que dans le paradis terrestre on parlait bas-breton[1]! Plaisantes

imaginations que nous pouvons railler, mais qui semblent l’expression

naïve de nos plus intimes instincts. Qui de nous, en effet, ne trouve

aux lieux où il est né un charme mystérieux qui les distingue de tous

les autres? En y respirant ces restes de parfums qui ne s’exhalent point

ailleurs, comment ne pas croire que là était autrefois le séjour

particulier de la paix, de l’innocence et de la joie? Chacun, hélas! a

derrière lui un paradis terrestre d’où il a été chassé, comme notre

premier père, par ce triste archange auquel les hommes ont donné le nom

d’expérience.

Ces réflexions, qui traversaient lentement mon cerveau engourdi,

m’avaient fait oublier mon compagnon de route, qui continuait son

dithyrambe provençal. Il y mettait naturellement _ce beau désordre_ que

Boileau signale comme _un effet de l’art_, car l’improvisation

méridionale a de continuels changements de niveau; ce n’est pas un

fleuve, ce sont des cascades. Ajoutez que les idées semblent avoir de

l’accent comme la voix: elles vous rappellent toujours l’histoire du

perruquier de Sterne, qui, pour affirmer qu’une boucle de cheveux ne se

défriserait point, s’écriait _qu’on pouvait la tremper dans le grand

Océan_; sous cette enflure bruyante, il y a quelquefois l’original et le

grandiose, presque toujours la couleur et le mouvement.

J’appris bientôt (sans avoir eu l’embarras de faire une seule question)

que mon compagnon de voyage était un de ces missionnaires du commerce

qui ont réalisé le symbole de Mercure volant, et courent, une trousse

d’échantillons à la main, à la conquête du monde. Pour le moment, le

Provençal se bornait à la conquête de la France septentrionale, où il

s’occupait, selon son expression, d’_écouler des vins et des huiles_. Je

sus, par sa conversation, qu’il avait parcouru, pendant dix ans, les

moindres villages de la Provence, du Languedoc, du Dauphiné et des pays

basques. Mon voyageur était un de ces esprits ouverts et actifs, jamais

à court d’expédients, et qui, sachant le fond de la vie comme Figaro

savait le fond de la langue anglaise, se tirent toujours d’embarras à

force de bonne volonté. Ses incessantes pérégrinations l’avaient parfois

rapproché d’hommes de savoir ou d’expérience, et il en avait retenu

quelque chose; on sentait par instant que le _morceau d’argile avait

habité avec des roses_.

Après m’avoir parlé de son commerce, des troubadours et de la

Cannebière, il fit un de ces soubresauts, qu’il prenait pour des

transitions, et se mit à me raconter ce qui lui était arrivé la veille à

Beaumont. Il y avait rencontré une douzaine de ces comédiens ambulants,

qui exploitent nos bourgades, sans cesse arrêtés par la faim et chassés

par les dettes: derniers bohémiens de la civilisation, qui continuent au

XIXe siècle le _Roman comique_ de Scarron, traitant la vie comme

Scapin traitait son maître, avec force lazzis et coups de bâton. La

troupe foraine avait annoncé _Robert-le-Diable_. Le public était réuni,

les cinq musiciens amateurs attendaient à leurs pupîtres, et la duègne,

préposée au bureau de location, venait de rejoindre ses camarades pour

se transformer en nonne de Sainte-Rosalie, lorsque deux huissiers

étaient arrivés d’Allonnes avec un jugement de saisie et de prise de

corps. Le directeur, subitement averti, avait quitté le trou du

souffleur en s’écriant, comme un héros trop célèbre: _Sauvons la

caisse!_ Il avait vivement attelé le fourgon, et s’était enfui avec

toute la troupe en costume moyen âge, oubliant derrière lui le mémoire

de l’aubergiste, mais emportant la recette. Ce départ précipité avait

empêché mon compagnon de se lier plus intimement avec la jeune Dugazon,

qu’il avait reconnue pour une de ses compatriotes. Le récit du voyageur,

émaillé de loin en loin de quelques-unes de ces exagérations provençales

qui sont à la gasconnade ce que le poème épique est au fabliau, m’avait

d’abord amusé; mais insensiblement la fatigue et le froid reprirent le

dessus, et je cessais d’écouter. Bientôt le méridional, vaincu lui-même,

s’enveloppa la tête dans son manteau, cacha ses pieds sous les coussins

de la banquette, et s’assoupit en grelottant.

L’heure ordinaire du repos était également venue pour moi, et les

habitudes sont des créanciers qu’on ne peut ajourner impunément. Endormi

par la fatigue et réveillé par le froid, je restais flottant entre deux

influences contraires. La diligence avançait lentement avec des

intermittences de haltes et d’efforts qui exaspéraient ma gêne jusqu’à

la souffrance. J’apercevais vaguement, à travers le vitrage glacé, des

buissons chargés de neige, bordant la route comme des fantômes

accroupis, des arbres qui dressaient à chaque carrefour leurs rameaux

noirs, semblables à des bras de gibets, de grandes friches auxquelles la

neige, entrecoupée de bruyères encore vertes, donnait l’aspect d’un

cimetière à l’heure où les morts viennent étendre leurs linceuls sur les

tombes. Le tintement des clochettes de l’attelage, le bourdonnement de

la voiture vide et ébranlée par les cahots, le grincement des essieux

fatigués, formaient je ne sais quelle harmonie pénible et monotone qui

ajoutait à l’effet de ces lugubres images. Tout à coup la voix du

postillon s’éleva dans la nuit. Le chant de cet homme, que je ne voyais

pas et qui semblait venir _d’en haut_, complétait, pour ainsi dire, mon

hallucination. Il psalmodiait d’un accent plaintif et prolongé une de

nos traditions villageoises, espèces de _sagas_ inédites dont chaque

jour emporte un lambeau avec les vieilles mœurs et les vieilles

crédulités. C’était l’histoire d’une fille-fée condamnée à subir,

pendant certaines heures, une métamorphose qui la laissait sans défense

et sans pouvoir. La fable et l’air avaient bercé ma première enfance;

tous deux m’arrivaient à travers mon demi-sommeil sans l’interrompre:

c’était comme un lointain écho du passé, et ma mémoire achevait

d’elle-même les mots et les modulations commencés.

Celles qui vont au bois, c’est la fille et la mère:

L’une s’en va chantant, l’autre se désespère:

--Qu’avez-vous à pleurer, Marguerite, ma chère?

--J’ai un grand ire au cœur qui me fait pâle et triste;

Je suis fille sur jour et la nuit blanche biche:

La chasse est après moi par haziers et par friches.

Et de tous les chasseurs le pir’, ma mèr’, ma mie,

C’est mon frère Lyon; vite, allez; qu’on lui die

Qu’il arrête ses chiens jusqu’à demain _ressie_.

--Arrête-les, Lyon, arrête, je t’en prie!

Trois fois les a cornés sans que pas un l’ait _ouïe_;

La quatrième fois, la blanche biche est _prie_.

Mandons le dépouilleur, qu’il dépouille la bête.

Le dépouilleur a dit:--Y a chose méfaite!

Elle a sein d’une fille et blonds cheveux sur tête.

Quand ce fut pour souper:--Que tout le mond’ vienne vite

Et surtout, dit Lyon, faut ma sœur Marguerite;

Quand je la vois venir, ma vue est _réjouite_.

--Vous n’avez qu’à manger, tueur de pauvres filles,

Ma tête est dans le plat et mon cœur aux chevilles,

Le reste de mon corps devant les landiers _grille_.

--Le bras du dépouilleur est rouge jusqu’à l’_aisène_;

Dans le sang que ma mère avait mis dans nos veines,

J’ai laissé boire mes chiens comme à l’eau des fontaines.

Pour un malheur si fier, je ferai _pénitence_,

Serai pendant sept ans sans mettr’ chemise blanche,

Et j’aurai sous l’épin’, pour toit, rien qu’une branche[2].

Cette étrange poésie, en me reportant à mes souvenirs d’enfance, m’en

rendait peu à peu toutes les sensations. A mesure que le malaise et le

sommeil obscurcissaient mes perceptions, le monde fantastique au milieu

duquel mes premières années s’étaient écoulées, et que l’expérience

avait plus tard effacé, reparaissait comme des milliers d’étoiles qui

émergent dans l’espace à mesure que la nuit s’épaissit.

Chaque fois que je rouvrais les yeux, je rencontrais quelque pont jeté

sur un ruisseau, et dont la silhouette me rappelait quelque conte

populaire. Il y a, en effet, dans ces routes lancées sur les eaux, je ne

sais quoi de hardi qui saisit ceux qui ignorent; c’est comme une

victoire sur la création. En reliant l’un à l’autre des bords opposés,

l’homme a l’air de défier le vide et l’espace, ces éternels ennemis de

sa puissance bornée; il accomplit une première conquête qui semble en

faire espérer une autre plus importante, et promettre ce grand pont

dont, au dire de la tradition, l’_arc-en-ciel n’est que l’ombre_! car

les cieux et la terre sont aussi deux rives entre lesquelles coule le

fleuve de nos misères, et que tous les efforts de notre imagination

tendent à réunir. Puis, quels lieux plus favorables aux vertiges que

ces arches dressées au fond des vallées, parmi les saules que la lune

revêt chaque nuit de suaires, et auxquels la brise donne le mouvement!

Comment passer sans émotion sur ces chemins suspendus et sonores sous

lesquels glapissent les remous, tandis que les algues enroulent aux

éperons de pierre leurs replis, semblables à des dragons aquatiques, et

que l’on voit briller, au loin, les larges fleurs du nénuphar, qui

s’ouvrent sur les eaux comme des yeux de fantôme?

La route devenait de plus en plus difficile: bien que ferré à glace,

notre attelage glissait sur le verglas, et le voile blanc qui

enveloppait tout ne permettait point de distinguer la route. Deux ou

trois fois déjà nos roues avaient rencontré les dépôts de cailloux

amoncelés sur les accotements du chemin. La neige qui commençait à

tomber, en aveuglant nos chevaux, rendit notre marche encore plus

incertaine. Le postillon s’arrêta plusieurs fois, cherchant à

reconnaître, dans la nuit, le pont jeté sur le Thérain; mais la neige,

toujours plus épaisse, ne laissait voir ni les poteaux par lesquels il

était annoncé, ni les arbres qui dessinaient le cours de la petite

rivière. Les eaux, enchaînées par la glace, ne pouvaient non plus nous

guider par leur rumeur. Nous avancions lentement et avec une sorte

d’incertitude craintive. Enfin, notre conducteur aperçut à travers la

nuée de neige, la double balustrade du pont. Il cessa de retenir les

rênes, fouetta ses chevaux avec un sifflement d’encouragement, et la

lourde diligence s’élança plus rapide; mais, presqu’au même instant un

choc terrible nous enleva des banquettes; le postillon poussa un cri, et

la voiture, fléchissant à gauche, versa sur le parapet. Une des grandes

roues venait de se briser contre la seconde borne.

Les premiers moments furent employés, comme d’habitude, en malédictions

et en reproches: les voyageurs criaient après le conducteur, le

conducteur jurait contre le postillon, et le postillon battait ses

chevaux; mais, la première colère passée, chacun prit son parti. On nous

retira de notre prison roulante, désormais condamnée à l’immobilité.

Examen fait, il se trouva que la roue était assez gravement endommagée

pour exiger la présence d’un charron. Nous étions à environ une lieue de

Saint-Omer-en-Chaussée et de Troissereux, nous ne pouvions attendre sur

la route que l’ouvrier fût venu, et on décida que le conducteur irait

chercher le charron sur l’un des chevaux, tandis que le postillon

gagnerait l’abri le plus voisin, avec les voyageurs et le reste de

l’attelage. Nous vîmes en effet le premier enfourcher le _porteur_ et

disparaître au galop dans la nuit, tandis que le second tournait à

droite, précédé des trois chevaux qui lui restaient, et nous faisait

prendre un chemin de traverse au milieu des friches.

Mon compagnon et moi, nous le suivions en frissonnant sous un vent

glacé. Tout avait autour de nous un aspect funèbre. Nous marchions sans

entendre le bruit de nos pas, enveloppés dans un linceul de neige qui se

déroulait silencieusement à nos pieds. Par instants, nous traversions

des taillis dont les repousses, blanchies par le gîvre, se dressaient

comme de gigantesques ossements et s’entrechoquaient avec un cliquetis

lugubre. Nous arrivâmes à une clairière où le gazon, dépouillé de neige,

formait une sorte de cercle dont le vert jaune se dessinait sur la

blancheur des frimas. Notre guide nous montra ce cercle avec un sourire

qui tenait le milieu entre la bravade et la peur.

--C’est le rond des _fades_, nous dit-il en évitant de le traverser;

ceux des environs assurent qu’elles viennent danser, à la nouvelle lune,

avec les farfadets et le _Goubelino_. Il y en a qui les ont vus de loin;

mais il ne faut pas les déranger, vu que ce sont des mauvaises qui vous

tordent un homme comme une hart de fagot. On dit aussi qu’elles enlèvent

des enfants à la manière de celles de mon pays, où nous avons la _bête

Havette_, qui se cache au creux des fontaines, et la _mère Nique_, armée

d’un bâton pour corriger les marmots.

--Sans parler des fées qui habitent les environs de Dieppe, repris-je.

--Au haut de la grande côte, près du village de Puys, interrompit le

postillon. C’est là que se tient la foire de la _cité de Limes_, où les

_dames blanches_ mettent en vente des herbes magiques, des rayons de

soleil montés en bague et des lueurs de lune roulées comme de la toile

de Laval. Elles vous invitent à acheter avec autant de mignonneries que

les dentellières de Caen, et, si vous approchez, elles vous lancent dans

la mer. J’ai eu un cousin qu’on a trouvé mort ainsi au bas de la

falaise.

Je fis remarquer à mon compagnon de voyage comment les mythologies

norses, païennes et celtiques se trouvaient mêlées dans nos traditions

populaires. Qu’étaient, en effet, toutes ces fées ravissant les

nouveau-nés à leurs mères, et attirant les imprudents dans leurs piéges,

sinon les sœurs des nymphes que Théocrite appelle _déesses redoutables

aux habitants des campagnes_, parce qu’elles enlèvent les enfants près

des sources et qu’elles entraînent les jeunes bergers au fond de leurs

grottes humides? Comment ne pas reconnaître, dans ces rondes de nuit,

auxquelles préside un génie, le danses des Alfes scandinaves conduites

par le _stram-man_ ou homme du fleuve? Enfin, ces dangereuses marchandes

de talismans et de trésors ne rappelaient-elles point les _Barrigènes_

gauloises vendant aux matelots la richesse, la jeunesse, la santé et les

beaux jours?

--Vous pouvez ajouter, me dit le Provençal, que dans nos contrées, cette

triple origine est encore plus visible. Chez nous les _Blanquettes_

changent de forme à volonté et apaisent ou excitent les tempêtes, ainsi

que le faisaient les prêtresses celtiques; elles dansent au clair de

lune comme les vierges de l’Edda, en faisant croître à chaque pas une

touffe de fenouil, présidant au sort de chaque homme à la manière des

parques antiques. Toutes les maisons reçoivent leur visite dans la nuit

qui précède le nouvel an. Avant de se coucher, chaque ménagère dresse

une table dans une pièce écartée, elle la couvre de sa nappe la plus

fine et la plus blanche, elle y dépose un pain de trois livres, un

couteau à manche blanc, un peu de vin, un verre et une bougie bénie

qu’elle allume avec une branche de lavande empruntée au brandon de la

St-Jean, puis elle ferme la porte et se retire, comme on dit, _à pas de

renard_. Le dernier coup de minuit sonné, les _Blanquettes_ arrivent

brillantes et légères comme des rayons de soleil; chacune d’elles porte

deux enfants; l’un, qu’elle tient sur le bras droit, est couronné de

roses et chante comme l’orgue: c’est le bonheur; l’autre, assis sur le

bras gauche, est couronné de joubarbe arrachée des toits avant la

floraison[3] et pleure des larmes plus grosses que des perles: c’est le

malheur, selon que les _Blanquettes_ sont contentes ou chagrines des

préparatifs faits pour les recevoir, elles déposent un instant sur la

table l’un ou l’autre enfant, et décident ainsi du sort de la maison

pendant toute l’année; le lendemain la famille vient vérifier _le

couvert des blanquettes_. Si tout est en ordre, on en conclut qu’elles

sont parties satisfaites; le plus vieux prend le pain, le rompt, et,

après l’avoir trempé dans le vin, le distribue aux assistants pour

_partager entre eux le bonheur_! c’est alors seulement que l’on se

souhaite bon an et joyeux paradis.

Tout en causant, nous avions continué à marcher; nous ne tardâmes pas à

apercevoir une maison précédée d’une cour, et qui donnait sur une route

qu’il fallut traverser. Je reconnus, au premier coup-d’œil, une de ces

hôtelleries campagnardes où s’arrêtent les maquignons et les rouliers.

Le postillon qui, depuis le moment où nous l’avions aperçue, faisait

claquer son fouet pour annoncer notre arrivée, parut surpris de ne voir

personne sortir à sa rencontre. La porte d’entrée était ouverte à deux

battants, la cour déserte. Une grande carriole, trop haute pour

s’abriter sous le hangar, avait été appuyée le long du mur de clôture.

Notre guide regarda autour de lui.

--Eh bien! pas de maîtres et pas de chiens? dit-il, on entre donc ici

comme au champ de foire?

Je fis observer que tout le monde était sans doute endormi.

--Non, non, reprit-il, _les gens_ ne se couchent qu’à la mi-nuit; faut

que Guiraud soit absent avec son gendre. La belle-fille est accouchée

d’avant-hier, et la mère grand est sourde comme un pavé; mais que fait

donc la petite Toinette?

--Voici quelqu’un, dit mon compagnon.

Une lumière venait, en effet, de paraître sur le seuil de l’auberge, et

nous la vîmes s’avancer en sautillant au milieu de l’obscurité. Une voix

se fit entendre avant que l’on pût distinguer la personne.

--Est-ce vous, _nos gens_! cria-t-elle de loin.

--Allons donc, _moisson d’Arbanie_[4], dit le postillon, j’ai cru qu’il

n’y avait personne dans votre _logane_[5].

--Tiens, Jean-Marie! reprit la voix; il m’avait semblé que c’étaient

ceux de la maison qui sont allés à Beauvais. Comment donc que vous êtes

par ici avec vos chevaux?

--_Per jou[6]!_ tu n’as qu’à le demander au petit pont qui a voulu

manger un morceau de ma roue, répliqua Jean-Marie; un peu plus nous

allions choir un beau _mitan_ du Thérain.

--Ah! Jésus! ainsi vous avez versé?

--Et ça te fait rire, pas vrai, _grecque_[7] que tu es, vu que ça

t’amène des voyageurs.

--Ah bien! comme si on en manquait au Lion-Rouge, dit Toinette d’un ton

de fierté un peu dédaigneuse; il y en a déjà dix dans les deux chambres;

leur carriole est là près du hangar.

En relevant la lanterne de corne qu’elle avait posée sur la neige, elle

nous montra le chemin.

La lumière qu’elle tenait à la hauteur de son épaule l’enveloppait d’un

rayonnement qui me la fit remarquer. C’était une fillette à la poitrine

étroite et aux mouvements saccadés, dont le visage avait l’expression de

hardiesse naïve qui marque, pour ainsi dire, la transition entre

l’enfant et la jeune fille. Elle nous fit entrer dans une grande pièce

éclairée par une de ces chandelles rugueuses et fluettes que l’auteur

des _Contes d’Espagne_ appelle poétiquement de _maigres suifs_. Une

vieille femme filait assise dans l’étroite auréole de lumière. Dès

l’entrée son aspect me frappa. L’âge avait fait disparaître de son

visage toute la mobilité de la vie. Le regard était fixe, les lèvres

fermées, le front sillonné de plis rigides et encadré d’une toile rousse

qui semblait jaunie par les siècles. On eût dit quelque momie égyptienne

à demi-sortie de ses bandelettes funèbres. Le corps raidi, elle tournait

d’une main le rouet, tandis que l’autre tirait le lin de la quenouille.

Ce double mouvement toujours pareil avait quelque chose de plus

saisissant que l’immobilité même; il semblait voir la mort forcée de se

mouvoir pour imiter la vie.

La fileuse ne parut point s’apercevoir de notre arrivée, et nous

effleurâmes son rouet sans qu’elle y prît garde. Toinette nous avertit

qu’elle avait cessé d’entendre et de voir. Pour lui rendre le passage

suprême moins difficile, Dieu la faisait mourir à plusieurs fois; il

l’habituait au sépulcre en l’enveloppant d’une nuit et d’un silence

éternels.

Je contemplais avec curiosité les restes de cette enveloppe charnelle,

maison démeublée dont la céleste habitante allait partir; je cherchais

quelque trace de ce qui avait été jeune, vivant et beau, sur cette tombe

d’un passé qui n’avait même point laissé d’épitaphe. Tout à coup les

lèvres qui semblaient scellées s’ouvrirent; une voix confuse et inégale

appela notre conductrice.

--Tona!

Tona courut à la vieille femme, appuya la bouche contre sa joue et

répondit:

--Me voici, mère-grand.

--Les _autres_ ne viennent-ils pas d’entrer? demanda la fileuse.

--Non, grand’mère, ce sont des voyageurs.

--J’ai senti leur air passer sur moi; dis-leur que Dieu les protége,

Tona!

--Ils sont là et ils vous écoutent, mère-grand.

--Ah! tu as raison; il n’y a que moi qui ai les oreilles fermées!

murmura la fileuse en soupirant.

Je regardai Toinette avec surprise.

--Mais elle entend! m’écriai-je.

--Quand je lui parle, répondit l’enfant; aucune autre voix ne peut lui

arriver, c’est un don que Dieu m’a fait comme à sa filleule!

Je souris de cette croyance naïve. Le _don_, ainsi que l’appelait

Toinette, avait en effet, une origine immortelle, car il lui venait de

sa pieuse tendresse. Cette tendresse seule avait pu lui apprendre à

approcher ses lèvres de la joue de l’aïeule, en ralentissant les

modulations de la voix, afin que le souffle pût, en quelque sorte, y

écrire les paroles prononcées[8]; le miracle lui venait du cœur.

Dans ce moment, le postillon rentra. Il venait de conduire ses chevaux à

l’écurie et se plaignit de n’y avoir trouvé personne.

--Rougeot n’y est-il pas? demanda Toinette étonnée.

--Ah! bien oui, répliqua Jean-Marie, le _galapian_ est encore de

ripaille! En voilà un chrétien qui ne mourra pas de mal labeur! les

jours de grande fatigue, il a neuf doigts qui se reposent.

--Et pourtant sa besogne est faite, dit la jeune fille.

--Si c’est possible! reprit le postillon émerveillé; il a donc toujours

à son service le farfadet?

--Ce n’est point pour Rougeot que vient le farfadet, dit Toinette avec

une sorte de vivacité; demandez plutôt à la mère-grand.

Et s’approchant de la fileuse:

--Pas vrai, grand’mère, que dans la famille il y a toujours eu le lutin?

--_Guillaumet_, répéta la vieille femme, sur les traits de laquelle

passa comme un souffle de vie; oui, oui, c’est un vieux serviteur: il

faut avoir soin de lui, Tona.

--Soyez tranquille, mère-grand, toutes les nuits je laisse la petite

porte ouverte et la clé au garde-manger.

--Vous l’avez aperçu? demanda mon compagnon.

Les derniers paysans - Tome 1 · 第 2 / 12 段