Toutes ces fables prouvent l’activité intellectuelle du peup

LES

DERNIERS PAYSANS

=Chez les mêmes Editeurs.=

BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE

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-- Les Trois Mousquetaires 2

-- Vingt ans après 3

-- La Reine Margot 2

-- La Dame de Monsoreau 3

-- Jacques Ortis 1

-- Le Chev. de Maison-Rouge 1

-- Georges 1

-- Fernande 1

-- Pauline et Pascal Bruno 1

-- Souvenirs d’Antony 1

-- Sylvandire 1

-- Le Maître d’Armes 1

-- Une Fille du Régent 1

-- La Guerre des Femmes 2

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-- Amaury 1

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-- -- Suisse 3

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-- Le Pour et le Contre 1

-- Bon Sens, bonne Foi 1

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et à l’Assemblée

Nationale, avec une

Introduction 2

PAUL FÉVAL. Le Fils du diable 4

-- Les Mystères de Londres 3

-- Les Amours de Paris 2

MICHEL MASSON. Les Contes de l’Atelier 2

LOUIS REYBAUD. Jérôme Paturot à la recherche

de la meilleure des

Républiques 4

JULES SANDEAU. Catherine 1

-- Nouvelles 1

-- Un Roman (sous presse) 1

ALPHONSE KARR. Un Roman (sous presse) 2

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presse) 2

JULES JANIN. Un Roman nouv. (s. presse) 2

EUGÈNE SUE. Les Sept Péchés capitaux:

-- l’Orgueil 2

-- L’Envie, la Colère 2

-- La Luxure, la Paresse 1

-- La Gourmandise, l’Avarice 1

EM. SOUVESTRE. Un Philosophe sous les toits 1

-- Confessions d’un ouvrier 1

-- Derniers Paysans (s. presse) 2

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FRÉD. SOULIÉ. Le Veau d’Or (sous presse) 4

F. LAMENNAIS. De la Société première 1

L.-P. d’ORLÉANS, Mon Journal. Evénements

ex-roi des Franç. de 1815 2

L. VITET. Les Etats d’Orléans.--Scènes

historiques 1

BAR.-LARIBIÈRE. Histoire de l’Assemblée Nationale

constituante 2

EUGÈNE SCRIBE. Un Roman (sous presse) 1

EMILE THOMAS. Hist. des Atel. nationaux 1

ERNEST ALBY. Histoire des prisonniers

français en Afrique 2

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LAMARTINE. Trois mois au Pouvoir 1

GEORGE SAND. La Petite Fadette 1

PONSARD. Œuvres complètes 1

OCT. FEUILLET. Scènes et Proverb. (s. presse) 1

D’HAUSSONVILLE. Histoire de la politique extérieure

du gouvernement français,

1830-1848 2

HENRY MURGER. Scènes de la Bohême 1

-- Scènes de la Vie de jeunesse 1

-- Le Pays latin (sous presse) 1

CUVILLIER-FLEURY. Portraits politiques et

révolutionnaires 1

HENRI BLAZE. Ecrivains et Poëtes de

l’Allemagne 1

Paris.--Imp. de Mme Ve Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au

Marais.

LES

DERNIERS PAYSANS

PAR

ÉMILE SOUVESTRE

I

[Illustration: colophon]

PARIS

MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 _bis_.

1851

A MON AMI

=ÉDOUARD CHARTON,=

_Conseiller d’Etat_.

ANGERS. IMP. DE COSNIER ET LACHÈSE

La vie isolée des paysans et leur éducation toute traditionnelle, ont

longtemps conservé dans nos campagnes les croyances, les usages et

jusqu’aux costumes du passé; mais là comme partout, le vent du siècle

commence à souffler; les institutions et les découvertes modernes ont

rompu la barrière qui séparait les champs de la ville. Enlevé par la

conscription à sa charrue, le jeune laboureur est devenu, pour un temps,

marin ou soldat; la vapeur qui attache les ailes de la foudre aux

merveilles de la civilisation, les a lancées jusqu’aux plus lointaines

provinces; les retentissements de la presse arrivent de proche en

proche au haut des montagnes ou au fond des vallées, et la vie

politique, subitement éveillée, court comme une étincelle électrique du

village à la ferme solitaire. Les paysans d’autrefois vont disparaître

pour faire place à une population nouvelle!

L’auteur de ce livre, élevé parmi eux, et longtemps témoin de leurs

mœurs exceptionnelles, a cru qu’il n’était point sans intérêt d’en

recueillir les dernières expressions. Il a choisi dans ses souvenirs les

scènes, les lieux, les personnages qui lui paraissaient refléter plus

vivement les naïves fantaisies du passé. Les six Pastorales dans

lesquelles il a groupé ces derniers aspects de la vie agreste, sont

comme six paysages étudiés au soleil couchant de la poésie populaire; on

y trouvera tout le monde fantastique créé par cette muse des champs et

des forêts, qui, après tout, n’a fait que traduire, dans une mythologie

enfantine, les éternelles aspirations de l’humanité elle-même. Que

demandent, en effet, tous nos rêves?

A sortir des bornes du réel;

A conquérir le bonheur terrestre;

A vivre par delà le cercueil;

A comprendre la merveilleuse création au milieu de laquelle Dieu nous a

placés.

Or, le premier de ces instincts a créé les sorciers, les fées, les

lutins, tous les êtres surnaturels qui ont renversé les barrières entre

le fait et la pensée;

Le second a fait naître les croyances aux trésors cachés, aux talismans,

aux dons merveilleux;

Le troisième a brisé les portes de la mort et rendu l’immortalité

palpable, en donnant une apparence aux âmes disparues;

Le dernier a établi une solidarité mystérieuse entre nous et la nature;

il a cherché une signification au cri de l’oiseau, au langage, au bruit

du vent; une explication à tous les murmures du ciel, de la terre et des

eaux.

L’imagination populaire a ainsi placé l’homme au centre d’un monde

invisible qui le secourt ou le menace tour à tour. C’est dans ce monde,

dont le paysan seul a conservé la conscience, que nous avons voulu le

montrer. L’admirable peintre auquel on doit _Jeanne_, _la Mare au

Diable_, _la Petite Fadette_, a révélé, dans des tableaux incomparables,

le côté de poésie sentimentale des campagnes; nous essayons quelques

esquisses qui en indiquent le côté fantastique. Au-dessous et bien loin

des pages de Raphaël, il reste encore une modeste place pour la gravure

au trait de l’artiste obscur qui, à défaut de plus haut mérite, a celui

d’avoir vu et senti.

PREMIER RÉCIT.

LE SORCIER DU PETIT-HAULE.

I.

Le charme que prennent les faits et les idées dans les lointaines

perspectives du passé est un phénomène connu de tout le monde, mais qui,

pour quelques hommes, va jusqu’à la fascination. Attirés, non vers un

résultat particulier de la société antique, mais vers l’antiquité

elle-même, ils aiment ce qui a été, comme d’autres ce qui sera. Pour les

uns et pour les autres, en effet, c’est la même aspiration passionnée

vers l’idéal: regretter le passé ou appeler l’avenir, n’est-ce point

toujours protester contre le présent?

Toutefois l’ardeur de ceux pour qui la rouille des âges est un aimant, a

quelque chose de plus patient et de plus tenace. Semblables à ce vieux

garde-chasse qui, en promenant les voyageurs à travers les débris du

château de Woodstock, leur explique les salles détruites, leur vante les

tapisseries absentes et se découvre au nom des illustres maîtres depuis

longtemps réduits en poussière, ils se font les pieux gardiens des

siècles écoulés et mettent toute leur joie à en retrouver les traces. Ne

leur demandez ni ce qui se passe aujourd’hui ni ce qui se prépare pour

demain; mais interrogez-les sur les croyances, les proverbes ou les

contes des ancêtres: chaque pierre moussue dressée aux bords des chemins

sera pour eux l’occasion d’une histoire, chaque vieux refrain chanté

dans les pâtures réveillera un souvenir; archivistes de la tradition

vivante, ils vous feront parcourir le recueil de cette poésie populaire

dont ils ont su recomposer, feuille à feuille, un curieux exemplaire.

Traversant, il y a peu d’années, la Normandie, j’avais pu, grâce à une

heureuse recommandation, lier connaissance avec un de ces hommes

précieux. C’était un ancien soldat de l’Empire, établi comme percepteur

dans une bourgade du Cotentin. Bien qu’il n’eût jamais dépassé le grade

de maréchal-des-logis, la flatterie communale lui avait décerné le grade

de _capitaine_, qu’il avait d’abord accepté par distraction, puis subi

par bonhomie.

--Ils ont trouvé que cela faisait honneur à la paroisse, me disait-il

naïvement.--En réalité, le titre imaginaire avait insensiblement absorbé

le nom propre, et le percepteur avait fini par ne plus s’appeler que

_capitaine_. Du reste, l’homme justifiait le grade, et la fiction

semblait plus vraisemblable que la vérité.

La carrière militaire de notre percepteur avait commencé dans les rangs

de ces héroïques soldats de la République, dont Napoléon sut faire, plus

tard, de si hardis ouvriers en royauté. Il avait joué avec eux toutes

les grandes scènes du drame de l’Empire; mais c’était un homme de la

même famille que notre Corret de La Tour-d’Auvergne et que Paul-Louis

Courier: là où les autres gagnaient un bâton de maréchal, il avait, lui,

grande peine à obtenir une paire de souliers. Aussi vit-il tous ses

anciens camarades devenir grands et célèbres, tandis qu’il continuait a

manger son pain de munition à la fumée de leur gloire. Il avait été

sergent avec Bernadotte et compagnon de chambrée de Murat; mais, ainsi

qu’il le disait souvent, la guerre est un placement à fonds perdus que

chacun grossit de ses efforts, de ses fatigues, de son sang, et dont les

plus heureux touchent seuls le revenu.

Notre maréchal-des-logis se résigna sans peine à n’y rien prétendre; sa

vie avait un autre but. Pour lui, la guerre n’était qu’un pèlerinage à

travers les antiquités de l’Europe. Si l’on s’égorgeait un peu en

chemin, cela pouvait passer pour un simple accident de voyage, comme

l’ondée de pluie ou le coup de soleil; cela n’empêchait pas de voir,

d’entendre, de comparer surtout; car le souvenir de son coin de

Normandie poursuivait le capitaine. Il y rattachait chacune de ses

découvertes par l’opposition ou par la ressemblance: son canton était

pour lui ce qu’est le petit peuple juif dans l’_Histoire universelle_ de

Bossuet, le centre même du monde. Il avait conquis l’Allemagne, l’Italie

et l’Espagne, au seul point de vue du Cotentin. Partout il avait fouillé

les bibliothèques, visité les monuments historiques, recueilli les

traditions. Il en était résulté une érudition très étendue ramenée à un

cercle très restreint, et puisant son originalité dans cette opposition

même. De plus, ballotté entre sa passion rétrospective et son bon sens

contemporain, le capitaine s’efforçait de défendre les crédulités du

passé sans pouvoir les partager; il appelait toute son érudition au

secours de l’ignorance, et insurgeait perpétuellement la fantaisie

contre sa propre raison. De là des contradictions d’autant plus

plaisantes, que, comme tous les gens inconséquents, il prétendait au

monopole de la logique: la logique, à ses yeux, était-ce qu’il voulait

démontrer.

Nous avions parcouru ensemble une partie de la péninsule qui va de

Carentan au cap La Hogue. Après avoir suivi quelque temps les méandres

de la Dive et traversé ses riches herbages encadrés de haies vives, nous

avions gagné Montebourg, nous dirigeant, au nord, vers Quinéville, où

je voulais voir la ruine connue sous le nom de _Grande-Cheminée_.

Lorsque nous atteignîmes la hauteur que couronne le village, mon guide

me montra une petite butte de gazon d’où le regard s’étendait jusqu’à La

Hogue et Falihou. C’était là que le roi Jacques II avait vu, en 1692,

quarante-quatre navires français, commandés par Tourville, combattre un

jour entier quatre-vingt-huit vaisseaux ennemis, et, vaincus enfin, non

par le nombre, mais par l’inconstance du vent, couvrir la plage de leurs

épaves enflammées. Le _capitaine_, animé par ce souvenir glorieux,

commençait déjà l’histoire maritime des Normands, et me prouvait que

l’Amérique avait été découverte, avant Christophe Colomb, par des

matelots du Cotentin, embarqués sur un navire dieppois, lorsqu’un jeune

paysan l’accosta en le saluant.

--Eh! c’est Etienne Ferret! s’écria-t-il, bonjour Ferret, que viens-tu

faire à Quinéville?

--Pardon, excuse, répliqua le jeune gars, c’est pas que j’y vienne, mais

j’y demeure.

--Au fait, je me souviens maintenant, reprit mon conducteur, le curé

m’a parlé de toi; tu es garçon de charrue au _Chêne-Vert_, et il paraît

que tu épouses la petite _pastoure_ de la ferme.

--Oui, ils disent ça dans le pays, répliqua Ferret avec un demi-sourire.

--Je ne t’avais pas revu depuis notre rencontre à Caumont, fit observer

le _capitaine_; pourquoi donc as-tu quitté ton ancien maître?

--C’est pas moi, dit Etienne, c’est bien plutôt lui qui m’a quitté.

--Il est mort?

--Pas tout-à-fait, mais autant vaut. C’était, comme on dit dans notre

paroisse, un pauvre homme de la noblesse à Martin Firou: _Va te coucher,

tu souperas demain._ Quand il avait pris la ferme des _Motteux_, il

n’avait la bourse pleine que de bonne volonté: c’est pas assez pour

graisser la terre et payer les gages. Aussi, un beau jour, les gens de

justice sont arrivés avec du timbré, ils vous ont mis la main sur tout,

et il a fallu passer le _haisset_. J’ai été dans la banqueroute pour

trois écus.

--Tu supposeras que tu les as bus en _maître cidre_; mais que sont

devenus les pauvres gens des _Motteux_?

--Le _capitaine_ devine bien qu’ils n’avaient pas à choisir. Ils

devaient beaucoup dans le pays, sans compter mes trois écus; aussi le

ci-devant fermier et ses fils ont coupé dans le taillis des branches de

_fesse-larron_ en guise de monture, et ils sont tous partis pour

_Milsipipi_.

Ce dernier mot me fit redresser la tête.

--Vous ne comprenez pas? dit le percepteur en riant; dans le patois du

Bessin, _partir pour Milsipipi_, c’est aller chercher fortune au loin.

Encore une réminiscence de nos expéditions maritimes. Ce sont les

Normands qui, après avoir peuplé le Canada, ont établi les premières

colonies à l’embouchure du _père des eaux_. La tradition orale a

conservé le souvenir du fait en estropiant le mot. Il y aurait tout un

travail à entreprendre sur les expressions usuelles; le langage du

peuple contient une partie de ses archives historiques.

--Malheureusement nous ne savons plus y lire, répliquai-je; on a retenu

le son, on a oublié l’origine.

--C’est à nous de la retrouver, en suivant à la piste toutes les traces

que les siècles ont laissées dans la tradition populaire, dit le

_capitaine_; mais les savants méprisent la tradition à cause des erreurs

dont elle est enveloppée: c’est toujours la fable de la jeune guenon

rejetant la noix verte qu’elle n’a point su éplucher:

Les noix ont fort bon goût, mais il faut les ouvrir.

Au lieu d’interroger les réminiscences confiées à la mémoire, qui, si

elles ne rendent pas exactement les faits, en transmettent au moins le

mouvement, on cherche l’histoire dans les procès-verbaux, comme on

chercherait une prairie dans la botte de foin. On trouve la vie trop

complexe, trop mouvante, et, pour plus de commodité, on étudie la mort.

Tous les historiens du duché de Normandie, par exemple, ont voulu

examiner les actes et les chartes qui faisaient connaître les

circonstances de la conquête anglaise; aucun n’a cherché le caractère

intime du conquérant dans ce que le peuple raconte du _vieux Guillemot_.

Le paysan, qui marchait à quelques pas devant nous, se retourna

brusquement à ce mot.

--Voyez-vous comme ils reconnaissent le nom de leur gros duc? continua

le percepteur en souriant; _Guillemot_ est chez nous ce qu’est le roi

René chez nos voisins d’Anjou: l’_omnis homo_ de la chronique populaire.

Et il se mit à chantonner:

Quand est arrivé sur la place,

Le gros roi Guill’mot attendoit,

Tout près d’ s’en aller à la chasse,

Son noir genet qu’on habilloit.

--Tu sais ce que c’est que cette chanson-là, hein, Ferret?

--C’est la complainte de _la Croix pleureuse_....

--Où l’on raconte la fureur de _Guillemot_ contre la duchesse Mathilde,

qui avait eu l’imprudence de lui demander l’établissement d’un impôt sur

les bâtards.

Au g’net par trois nœuds il l’attache

Et ses mains par trois nœuds aussi;

Partout où avec elle il passe,

Les mouch’s vont pour boire après lui.

--Sir’! que Dieu jamais ne vous l’rende!

Un jour grand dépit vous aurez

D’avoir traîné par la grand’ brande

L’joli corps qui tant vous aimoit.

Sir’! c’est pitié qu’à la malheure

Ai rougi l’gazon du chemin

Avec mon pauvre sang qui pleure

D’couler sans vous servir à ren.

--J’ai chanté ça bien des fois dans les friches quand je gardais le

bétail, dit Ferret; mais que le capitaine m’excuse, j’ai mal compris

tout à l’heure. Quand il a nommé le _vieux Guillemot_, j’ai cru qu’il

parlait du sorcier du _Petit-Haule_.

--Parbleu! tu as raison, s’écria-t-il; nous devons être dans son

voisinage.

--Sa maison est sur notre route.

--C’est un drôle que je connais de vieille date, continua le _capitaine_

en se tournant vers moi. Il a autrefois habité près de Formigny, et je

sais sur son compte certaines histoires... Mais ici on a une confiance

aveugle dans sa science; on prétend qu’il réunit en lui tous les

pouvoirs du _grand carrefour_: c’est le nom que l’on donne à la magie

noire.

--Sans compter, dit Ferret, qu’il possède, soit disant, le cordeau

merveilleux avec quoi on fait passer le blé d’un champ dans un autre

champ, et le lait d’une vache à la vache voisine.

--N’a-t-il pas également le mauvais œil qui donne la fièvre?

demandai-je.

--Et les bonnes paroles qui la guérissent, répliqua le paysan. L’an

passé, il a si bien charmé un homme de Trevières qui sentait déjà le

dernier froid dans ses cheveux, qu’il a renvoyé sa maladie à un

buisson, et que le buisson en est mort.

Je ne pus m’empêcher de sourire.

--Oui, oui, cela paraît ridicule, dit le _capitaine_ en hochant la tête,

et cependant, chez tous les peuples et à toutes les époques, on a

reconnu l’existence des sorciers. Les Grecs et les Romains y croyaient.

Tibulle parle d’une magicienne qui, par ses chants, attirait les

moissons d’un autre domaine: _Cantus vicinis fruges traducit ab agris_.

L’Evangile de Nicodème nous apprend que Jésus-Christ se livrait, dans

son enfance, à des opérations magiques en modelant avec de la terre de

potier des _oiseaux qu’il animait_. Innocent VIII dit textuellement dans

un de ses édits pontificaux: «Nous avons appris qu’un grand nombre de

personnes des deux sexes ont l’audace d’entrer en commerce intime avec

le diable, et, par leurs sorcelleries, frappent également les hommes,

les bêtes, les moissons des champs, les raisins des vignobles, les

fruits des arbres et les herbes des pâturages.» A Port-Royal, on avait

les mêmes opinions. Marguerite Périer, nièce de Pascal, raconte, dans

ses mémoires, qu’une sorcière jeta un sort sur son oncle lorsqu’il

était enfant, et faillit le faire périr. Aujourd’hui tout cela nous

paraît ridicule; mais nous avons ri également de la seconde vue des

prophètes, récemment expliquée par le magnétisme, et des alchimistes qui

faisaient de l’or, quand nos savants sont sur le point de faire du

diamant. Les croyances des vieux âges finissent toujours par se

justifier. Les prétendues erreurs du passé ne sont, le plus souvent, que

les ignorances du présent; nos progrès témoignent seulement de nos

oublis; quand nous croyons découvrir une Amérique, il se trouve toujours

que nos ancêtres l’avaient peuplée mille ans auparavant.

Ainsi retombé dans sa thèse favorite, le percepteur continua à entasser

les citations et les arguments pour me prouver que les anciens avaient

tout connu, tout approfondi, et que rire de leur crédulité, c’était,

presque toujours, jouer le rôle de cet aveugle qui raillait les

clairvoyants de croire au soleil. Je connaissais déjà assez bien

l’innocente manie du vieux soldat pour savoir qu’une adhésion

complaisante l’arrêtait court: un peu de contradiction lui était

nécessaire en guise d’éperon. Je me mis donc à le combattre, mais sans

trop de chaleur, comme un homme qui veut bien qu’on le persuade, et je

finis par proposer une visite au sorcier du _Petit-Haule_. Comme sa

cabane était sur notre route, le _capitaine_ accepta sur-le-champ et

pria Ferret de nous conduire.

Ce dernier accueillit la demande avec une répugnance visible. Soit que

les raisonnements de mon compagnon eussent confirmé ses terreurs

superstitieuses, soit qu’il eût quelque motif particulier d’éviter

Guillemot, il ne céda à notre insistance qu’après avoir épuisé tous les

moyens de nous retenir.

Nous tournâmes à gauche par un chemin creux qui nous éloignait de la

mer. Des touffes de houx, au feuillage sombre, bordaient les deux

fossés. A chaque percée, nous apercevions les derniers rayons du soleil

couchant qui semblaient barrer l’horizon comme une muraille rougeâtre;

le reste du ciel était d’un gris d’acier, et l’on commençait à sentir

l’âpreté de la bise. Le chemin, creusé en lit de torrent, semblait

parfois sortir de ses berges pour traverser des plateaux découverts où

l’on apercevait à peine quelques hameaux épars et de faibles traces de

culture. Plus nous avancions, plus le paysage devenait aride et désert.

Nous arrivâmes enfin à un carrefour au milieu duquel gisaient les débris

d’une croix de pierre. Notre guide nous dit qu’elle portait dans le pays

le nom de _Croix des Garoux_. C’était là que les malheureux condamnés à

porter la _haire_, ou peau de loup, qui les oblige à _courir le varou_,

venaient recevoir, chaque nuit, la correction d’une main invisible; car,

en Normandie, les _garoux_ ne sont point comme ailleurs, des sorciers

qui se transfigurent pour porter chez leurs voisins la terreur ou le

ravage, mais des damnés _qui sont restés éveillés dans leur fosse_,

comme les vampires de la Valachie, et qui, après avoir dévoré le

mouchoir arrosé de cire vierge qui couvre le visage des morts, sortent

malgré eux de la tombe et reçoivent du démon la _haire_ magique. Ferret

nous apprit que le seul moyen de les arracher à ce terrible supplice

était d’aller droit à eux lorsque le hasard les mettait sur votre

chemin, et de les frapper au front de trois coups de couteau en mémoire

de la Trinité.

Le capitaine ne manqua pas de me prouver, à cette occasion, que

l’existence des hommes-loups avait été confirmée par le témoignage de

tous les siècles. Après m’avoir cité le mythologique Lycaon, il me

parla de Déménitus qui, au dire de Varron, fut changé en loup pour avoir

mangé la chair d’un sacrifice, et de la famille Autacus, qui n’avait

qu’à passer un certain fleuve pour subir la même transformation. Il

nomma ensuite les juges, les théologiens, les inquisiteurs, qui, pendant

cinq siècles, pendirent ou brûlèrent des lycanthropes, lesquels se

déclarèrent eux-mêmes justement brûlés ou pendus. Cependant, comme je

n’opposais rien à ces preuves, il finit par douter un peu. En ne

cherchant pas à démontrer qu’il avait tort, je le désintéressais en

quelque sorte d’avoir raison.

--Après tout, dit-il, je ne donne pas la chose comme positivement

certaine. Il serait possible qu’il y eût seulement une leçon dans

l’histoire de ces hommes coupables changés en bêtes féroces. Le

_garouage_ peut être le symbole des remords. Il représenterait, dans

certains scélérats, l’incarnation des instincts, l’âme devenue visible.

Les vieilles lois normandes disaient dans leurs imprécations contre les

criminels: _wargus habeatur_ (_qu’il soit regardé comme un loup_). Le

peuple prend aisément l’image pour la réalité; du loup symbolique il

aura fait un loup véritable.

--Ajoutez, repris-je, qu’il regarde les analogies comme des filiations.

A une certaine époque, les campagnes, dépeuplées par les ravages des

aventuriers, se couvrirent de bandes de loups, et les paysans, trouvant

dans leurs nouveaux ennemis la férocité des anciens, pensèrent que ce

devaient être ces aventuriers transformés.

Toutes ces fables prouvent l’activité intellectuelle du peuple. Entouré

d’un monde de mystères, qu’il veut sonder à tout prix, il invente

l’explication qu’il ignore, il ramène à lui la création entière. Là est

l’origine de toutes les mythologies: on y trouverait également celle des

sorciers. Le peuple a attribué à leur puissance secrète les effets dont

il n’apercevait point les causes; il a trouvé du soulagement à se

supposer un ennemi invisible; c’était du moins quelqu’un à accuser et

haïr. Aussi les sorciers ne me semblent-ils point seulement les

auxiliaires de nos aspirations vers l’impossible, ce sont encore plus

les victimes expiatoires de notre orgueil. Sans eux, nous aurions l’air

de ne pas comprendre; ils justifient l’inconnu.

--Il y a du vrai dans ce que vous dites, reprit le capitaine; bien que

vous fassiez bon marché de la magie en elle-même. Une science constatée

par le témoignage de tant de générations ne peut être jugée légèrement.

Du reste, vous avez raison en regardant les sorciers comme les _parias_

de nos campagnes. Pauvres, vieux et sans famille, ils effraient tout le

monde, parce que personne ne les aime. Le peuple sent instinctivement

que l’homme isolé est hors des voies humaines, qu’il faut qu’il soit un

saint ou un damné; de là l’horreur pour ces _ermites du diable_, comme

je les ai entendu appeler en Provence. Chacun leur fait tout le mal

qu’il peut, leur souhaite tout celui qu’il n’ose leur faire; ils le

savent bien et ne laissent échapper aucune occasion de se venger.

--Non, non, dit Ferret qui, un peu dérouté par notre discussion

psychologique, venait pourtant d’en comprendre la conclusion; il ne fait

pas bon les avoir contre soi, à preuve Ferou, qui, pour s’être permis de

battre le chien de Guillemot, a vu sa plus belle génisse mangée et ses

seigles grêlés.

--Il paraît que l’homme du _Petit-Haule_ a reçu plusieurs _dons_, me fit

observer le _capitaine_. En France, nos paysans, suivant qu’ils sont

cultivateurs ou bergers, se gardent plus spécialement des _meneurs de

loups_ ou des _conducteurs de nuées_. Ils redoutent les premiers, parce

qu’ils font la chasse aux troupeaux, aidés des bêtes fauves qui leur

obéissent; les seconds, parce qu’ils commandent aux trombes d’emporter

les moissons de leurs ennemis dans une région invisible, nommée

_Magonie_, où ils ont leurs greniers d’abondance. Ces derniers sont ce

que les capitulaires de Charlemagne appellent des _tempestaires_. Les

Romains reconnaissaient leur puissance, comme le prouvent les vers de

Tibulle:

Quum lubet hæc tristi depellit nubila cœlo;

Quum libet æstivo convocat orbe nives.

Heureusement l’on a, pour les combattre, l’épine blanche, préservatif

certain contre les malignes influences, depuis que ses branches ont

servi de couronne au Christ.

--Vous oubliez les cloches, repris-je, les cloches qui sont les

_voix baptisées_, comme disent les Vendéens. La paroisse de

Notre-Dame-en-Beauce en avait une, appelée Marie, qui bravait les

conjurations de tous les meneurs de nuées. Un jour, trois des plus

puissants se réunirent pour ravager le canton. Ils appelèrent, des

quatre aires du ciel, la foudre, la pluie, la grêle et les vents, et en

formèrent un nuage de la grosseur d’une montagne, sur lequel ils

montèrent, afin de le mieux conduire. En voyant arriver cette masse

noire, brodée d’éclairs, les plus hardis se cachaient d’épouvante; mais

ils la virent tout-à-coup s’arrêter, et ils entendirent les voix des

sorciers qui lui criaient de marcher.--Je ne puis pas, maîtres! répondit

la nuée.--Pourquoi cela?--Parce que Marie _parle_! La cloche venait, en

effet, d’élever sa voix sonore, qui avait ôté toute leur force aux

conjurations. Après de vains efforts pour franchir l’espace gardé par le

son béni, il fallut que la nuée fît un détour jusqu’à ce qu’elle eût

cessé d’entendre la cloche; mais alors elle était au-dessus d’une lande

aride, et elle put crever sans nuire à personne.

--La Beauce est, en effet, le pays des _tempestaires_, dit le

_capitaine_, et de ce que les hommes du Midi appellent des _armaciés_,

c’est-à-dire sorciers à double vue; je me rappelle qu’autrefois on m’en

montra un, entre Chartres et Alençon, qui répandait la terreur dans plus

de dix paroisses: il pouvait quitter, selon sa fantaisie, son enveloppe

charnelle, voyager par l’espace _en condition d’âme invisible_ et nul

n’échappait à ses maléfices. Il se rendait maître de la volonté d’une

fille rien qu’en touchant un de ses rubans.

Ferret tressaillit à ces derniers mots, et demanda au capitaine avec

embarras, s’il croyait vraiment que les sorciers pussent obtenir de leur

maître un tel _privilége_.

--N’est-ce pas la tradition du Cotentin, comme celle de la Beauce?

demanda le capitaine.

--Peut-être, dit Etienne, qui, fidèle à l’habitude normande, hasardait

rarement une affirmative; mais il doit y avoir des préservatifs?

--Pardieu! tu les connais aussi bien que moi, répliqua le percepteur;

les filles prudentes qui veulent échapper à l’influence du sorcier

n’ont qu’à mettre leurs bas à l’envers.

--Mais quand ce n’est pas le dimanche, objecta Ferret, elles n’ont que

leurs sabots.

--Alors il faut qu’elles jettent bien vite le ruban touché.

Le paysan secoua la tête.

--Une jeune fille tient à ses rubans, murmura-t-il. C’est une grande

croix pour des chrétiens d’avoir des jeteurs de sort dans le pays. Avec

un autre homme, on a des chances, on combat chair contre chair; mais,

avec les sorciers, il n’y a rien à faire; _s’ils n’entrent point par le

haisset, ils entrent par le viquet_.

--Reconnaissez-vous le vieux proverbe normand, me dit le percepteur. Le

_haisset_ et le _viquet_ sont la petite barrière qui tient lieu de porte

et le guichet qui sert de fenêtre; le dernier mot est resté dans le

vocabulaire anglais, _wicket_. Les Normands ont porté leur langue, leur

philosophie et leurs coutumes depuis la Tamise jusqu’au Saint-Laurent;

on est sûr de les trouver, dans l’histoire, en tout endroit où il y a

chance de _conquêter et de gaigner_. Henri IV disait, en parlant d’une

terre stérile, qu’il fallait y semer des Gascons, parce qu’ils

poussaient partout; on pourrait dire, avec autant de justice, des terres

fécondes que, quoi qu’on y sème, il y poussera infailliblement des

Normands.

Le soleil baissait rapidement, et des brumes chassées par le vent du

soir commençaient à envahir l’horizon. On voyait les oiseaux de mer

tourbillonner par troupes au-dessus du promontoire en poussant les cris

brefs et perçants que nos pêcheurs ponentais appellent le _chant de la

pluie_. Nous étions arrivés près d’une hauteur que la route contournait

et au sommet de laquelle Ferret nous montra une maison isolée: c’était

celle de Guillemot. La silhouette sombre de cette maison, dominant la

colline dépouillée, se détachait vigoureusement sur un ciel pâle, et je

commençais à en distinguer les détails, lorsque Etienne qui regardait

depuis quelques instants, étendit une main au-dessus de ses yeux afin de

mieux voir.

--Qu’y a-t-il? demanda le _capitaine_.

--Dieu me sauve! c’est elle! dit Ferret troublé, c’est Françoise!

--La pastoure du _Chêne-Vert_! où cela?

--A la porte de Guillemot; la voilà qui se lève... Je reconnaissais sa

jupe noire et son tablier rouge.... elle court au haut du sentier...

elle fait signe.... Ah! Jésus Dieu! voyez là-bas, là-bas, le sorcier!

Je tournai les yeux vers le point indiqué et je demeurai frappé d’un

singulier spectacle. Au milieu des brumes qui rampaient sur les pentes,

un rayon de soleil couchant formait une sorte de traînée brillante dans

laquelle s’avançait l’homme du _Petit-Haule_. Enveloppé d’un de ces

cabans fauves en usage parmi les marins de la côte, il marchait courbé

en avant, les mains sous les aisselles. A mesure qu’il montait, la brume

se repliait derrière lui et effaçait la voie lumineuse, comme s’il eût

traîné à sa suite les pluvieuses nuées. Il atteignit bientôt la cîme du

coteau où Françoise était accourue à sa rencontre. Tous deux restèrent

alors isolés dans une sorte de nimbe, tandis que le reste de la hauteur

était noyé sous le brouillard. La jeune _pastoure_ parlait avec

véhémence, joignant par instants les mains comme pour une prière, puis

les portant à son front avec une expression de désespoir. Guillemot

écoutait sans faire un mouvement. Deux ou trois fois il nous sembla

cependant, à l’immobilité de la jeune fille, qu’il parlait à son tour;

mais ces paroles étaient sans doute douloureuses, car nous la vîmes

étendre les bras avec l’angoisse suppliante d’une condamnée, puis cacher

sa tête dans son tablier. Le sorcier continua sa route vers la cabane,

où il disparut. Ferret, qui était resté jusqu’alors à la même place, les

regards fixes, les lèvres tremblantes et tout le corps penché en avant

comme prêt à s’élancer, jeta une espèce de cri et prit sa course vers le

_Petit-Haule_.

--Ne le perdons point de vue, me dit vivement le _capitaine_, il y a ici

quelque chose qui va mal.

Nous pressâmes le pas pour le rejoindre, mais il avait déjà tourné le

sentier. Après avoir franchi rapidement la montée, nous courûmes à la

maison de Guillemot. Celui-ci était tranquillement assis près du foyer

éteint, en face de Françoise, dont le visage était marbré par les

larmes, la poitrine haletante et les yeux baissés. Ferret se tenait

entre eux, promenant de l’un à l’autre ses regards incertains et

ardents.

--On ne pleure pas si fort pour une chèvre perdue, s’écriait Etienne au

moment où nous parûmes sur le seuil, et ce n’est pas ici qu’on viendra

la chercher.

--Le jeune gars sait alors où elle est! dit sèchement Guillemot.

--Je sais que la chèvre n’a pu venir du _Chêne-Vert_ au _Petit-Haule_.

--Qu’importe, si c’est au _Petit-Haule_ qu’on donne le moyen de la

retrouver?

--Ainsi c’est pour avoir _la parole qui guide_ que Françoise est venue?

demanda Ferret en regardant fixement la jeune fille.

Celle-ci, dont notre arrivée avait encore augmenté la confusion, ne

répondit point sur-le-champ; mais, faisant enfin un effort:

--Je voulais parler pour cela... et pour autre chose... balbutia-t-elle.

--Pour quelle chose? répéta Etienne, dont le regard semblait rivé sur la

jeune fille.

Elle essaya de répondre, mais sa voix resta étouffée dans les larmes

qu’elle retenait.

Le capitaine s’entremit.

--Prétendrais-tu par hasard forcer une jeune fille à te répéter tout ce

qu’elle peut demander aux _liseurs de sort_! dit-il gaiement à Ferret;

ne sais-tu pas que les sorciers sont comme les prêtres? Pour eux, elles

ouvrent leur cœur à deux vantaux, tandis que les amoureux ont tout au

plus droit d’y regarder par le trou de la serrure.

--Quand on n’a rien à craindre, on n’a rien à cacher, dit le jeune homme

avec une persistance mêlée de dureté; une honnête fille ne doit point

avoir de secrets.

--Ce n’est pas alors comme les honnêtes gars! fit observer Guillemot

ironiquement.

--Que Françoise répète ce qu’elle disait tout-à-l’heure à l’homme du

_Petit-Haule_, reprit Ferret, qui feignit de ne pas entendre.

--Répète donc alors toi-même ce que tu disais, il y a un an, à la fille

du _clos Gallois_, répliqua le sorcier avec intention.

Ferret tressaillit et se retourna vers Guillemot; mais ne pouvant

supporter son regard, il baissa la tête en rougissant. Le souvenir qu’on

venait de lui rappeler avait, sans doute, pour lui une signification

particulière, car il demeura un instant comme partagé entre l’embarras

et la surprise; une expression de colère, puis d’inquiétude, traversa

ses traits; on eût dit que la peur de cette science mystérieuse, dont la

révélation du sorcier semblait une confirmation nouvelle,

contrebalançait chez lui la rancune: celle-ci parut pourtant l’emporter.

--Quand je parle à Françoise, dit-il, ce n’est point à l’homme du

_Petit-Haule_ de répondre.

--Chacun a droit de prendre la parole sous le toit qui lui appartient,

répliqua froidement Guillemot.

--Alors nous causerons ailleurs, reprit vivement Etienne; venez,

Françoise, le toit du ciel n’appartient à personne.

Il avait fait un mouvement vers la porte; la jeune fille parut près de

le suivre, mais un coup d’œil du sorcier la retint. Evidemment sa

volonté luttait entre deux influences contraires: elle demeura en proie

à une indécision qui se traduisit d’abord par une alternative de rougeur

et de pâleur subites, puis par un tremblement nerveux qui l’obligea de

s’asseoir sur la pierre du foyer; mais elle n’y resta qu’un instant. Sa

main alla presque aussitôt chercher la muraille; elle se redressa avec

effort, jeta au sorcier un regard de douleur suprême, courut vers une

petite porte de derrière et se précipita hors de la cabane. Ferret, qui

était d’abord resté immobile d’étonnement, s’élança à sa poursuite.

Tout cela s’était passé si rapidement, que nous n’avions eu le temps de

rien dire, ni de rien prévenir. Je courus à la porte, Etienne et la

jeune fille avaient disparu. J’allais franchir le seuil pour me mettre à

leur poursuite, quand le _capitaine_ m’arrêta.

--Il y a des ravines de ce côté-là, dit-il, et, dans l’obscurité, vous

risqueriez de vous y rompre le cou.

--Mais que signifient cette douleur et cette fuite? m’écriai-je.

Il secoua la tête.

--J’ai peur de m’en douter, reprit-il; avez-vous remarqué cette petite

quand elle est tombée là assise? Il m’a semblé que sa taille était

autrefois plus svelte et plus fine...... Au reste, Guillemot, qui paraît

être dans sa confidence, pourrait nous éclairer à ce sujet.

--Le _capitaine_ a dit lui-même que les sorciers étaient comme les

prêtres, répliqua l’homme du _Petit-Haule_, et les prêtres n’ont pas le

droit de répéter les péchés qu’on leur a confiés.

--Mais ils ont le droit d’avouer les leurs, fit observer mon compagnon

en le regardant fixement; savez-vous, maître _mire_, que moi aussi j’ai

étudié le _Dragon rouge_, et que je peux lire, au besoin, aussi bien

que vous dans le passé!

--Que le _capitaine_ dise ce qu’il a vu, répondit Guillemot d’un air

soupçonneux.

--J’y ai vu l’histoire d’un sorcier de Vauduit, reprit le percepteur,

lequel, au dire des bonnes gens, jetait un sort sur toutes les pastoures

du canton de Formigny, et les avait à sa discrétion; mais d’autres,

moins crédules, l’accusaient de les endormir avec des drogues pour les

surprendre ensuite sans défense. On commença même une instruction contre

lui, et il trouva prudent de quitter le pays. Comme Françoise garde

seule le troupeau sur les friches, il a pu lui arriver ici ce qui est

arrivé là-bas à d’autres: elle n’a d’abord rien dit par honte;

maintenant que tout va être connu, elle vient crier miséricorde à celui

qui a fait le mal. Qu’en pense le sorcier du _Petit-Haule_? N’ai-je pas

bien deviné, et n’est-ce point ainsi qu’il faut expliquer la chèvre

perdue?

J’observais Guillemot pendant que le percepteur parlait; son œil avait

exprimé une attention croissante, mais sans qu’aucun tressaillement

trahît son trouble. A l’explication de la visite de Françoise au

_Petit-Haule_, sa main droite, qui secouait les cendres de sa pipe

éteinte, s’était seulement arrêtée; du reste, il ne changea point de

posture, ne releva point les yeux et se contenta de répondre brièvement:

--Le _capitaine_ est donc plus savant que tous les maîtres du _grand

carrefour_!

--C’est que les maîtres du _grand carrefour_ ne regardent pas assez du

côté de Valognes, où sont les juges et le procureur du roi, reprit mon

compagnon; quand le diable se brouille avec la justice, il est rare

qu’il ait l’avantage. Maître Guillemot sait mieux que personne que ceux

qui sont obligés de passer entre les articles du code trouvent la route

difficile.

--C’est alors comme ceux de Sainte-Mère-Eglise, dit le sorcier d’un ton

brusque, et le _capitaine_ fera bien de ne pas s’attarder afin d’éviter

les ornières.

Il s’était levé à ces mots, et fit un pas vers la porte comme pour nous

reconduire. Bien que le congé fût donné d’une manière un peu brutale,

l’avis était prudent; rien ne nous retenait d’ailleurs au _Petit-Haule_;

nous dîmes rapidement adieu à notre singulier hôte; et, sortant à notre

tour par la porte de derrière, nous suivîmes un sentier étroit qui nous

conduisit en ligne droite au bas de la colline.

L’étrange scène dont je venais d’être témoin avait excité au plus haut

point ma curiosité. Je me faisais donner de nouvelles explications par

mon conducteur, lorsqu’un homme se dressa tout-à-coup dans l’ombre de la

ravine que nous suivions; je reconnus Etienne Ferret. Il nous aperçut à

son tour, et vint nous rejoindre.

--Eh bien! l’as-tu retrouvée? demanda le _capitaine_.

--Non, dit le paysan; j’ai couru jusqu’au bas sans rien voir. Cependant

elle n’a pu fuir si vite! Le coteau n’a pas une _brousse_ pour la

cacher. Faut qu’elle soit partie sur un coup de vent ou rentrée sous

terre. Mais l’homme du _Petit-Haule_ en rendra compte.

Je remarquais qu’en parlant ainsi, Ferret avait la voix haletante et les

yeux hagards; il était très pâle. Le _capitaine_ et moi nous nous

efforçâmes de le calmer; mais il y avait dans son exaltation un mélange

de soupçon, d’épouvante et de colère, qui lui donnait une expression si

bizarre, que nous nous laissâmes aller, malgré nous, à l’observer au

lieu de la combattre. Etienne avait complétement oublié cette réserve

qui fait du paysan normand une sorte de problème perpétuel à résoudre.

Il marchait entre nous en racontant avec une volubilité passionnée

pourquoi il s’était attaché à Françoise en la voyant à la ferme

maltraitée par tout le monde, quelles propositions de mariage il lui

avait faites, et avec queles pleurs de joie elle les avait reçues. Il

nous détaillait ses projets d’établissement dans la métairie qui lui

avait été promise vers Bricbec, et où il devait entrer au retour des

nouvelles feuilles; puis, revenant à la jeune pastoure, il nous disait

comment elle avait commencé à changer il y avait trois mois, comment

elle était devenue toujours plus triste sans qu’il pût en deviner la

cause, jusqu’à ce qu’il l’eût trouvée plusieurs fois sur la route du

_Petit-Haule_, où l’attirait la maligne puissance de Guillemot. Enfin,

s’exaltant encore plus à cette dernière pensée, il se mit à murmurer

des menaces de vengeance qui s’éteignirent tout à coup dans les larmes.

Je fus sincèrement touché de cette douleur naïve, et je m’efforçai de

consoler le jeune paysan; mais le _capitaine_, qui avait pour principe

que les consolateurs sont comme les médecins qui, au lieu de guérir la

maladie, la constatent, m’interrompit pour nous faire remarquer que la

nuit était venue, et qu’il importait de presser le pas. Il adressa en

même temps plusieurs questions à Ferret sur la direction qu’il fallait

prendre, afin de couper au plus court, espérant ainsi le distraire de sa

préoccupation; mais tel était le trouble de ce dernier, qu’il ne put

donner aucune indication satisfaisante.

Cependant les dernières lueurs du soir avaient complétement disparu;

l’absence des étoiles qui ne se montraient pas encore, laissaient le

ciel dans une profonde obscurité. Nous apercevions à peine, de loin en

loin, quelques touffes d’arbres dessinant leurs masses plus sombres dans

la nuit, ou quelques flaques d’eau, formées par le dernier orage, qui

semaient la campagne de taches plus pâles. La route dominait des

terrains à demi-noyés, ou nous entendions le vent frissonner dans les

glaïeuls. Etienne était retombé dans un silence qu’interrompaient, de

loin en loin, des soupirs ou quelques paroles entrecoupées. Nous

côtoyions depuis un instant un de ces marécages connus en Normandie sous

le nom de _Rosières_, quand une petite forme blanchâtre et mouvante se

montra tout à coup à notre droite, et parut traverser vivement la route.

--Avez-vous vu? s’écria Ferret, en s’arrêtant tout court; c’est une

_létiche_.

Je savais que ce nom était donné, par les paysans du Calvados et de la

Manche, à l’hermine de France que ses rares apparitions ont transformée

en animal merveilleux, et dans laquelle l’imagination populaire a voulu

voir une gracieuse métamorphose des enfants morts sans baptême; mais,

avant que j’eusse pu répondre, le _capitaine_ nous montra une vingtaine

de petites formes pareilles qui, après s’être élevées sur le marais,

grandirent subitement en prenant l’apparence d’une flamme bleuâtre et se

mirent à danser sur la cîme des roseaux.

--Tu vois que tes _létiches_ sont des follets, dit-il à Etienne, nous

sommes ici dans leur royaume, et si les follets sont, comme on le

prétend, des prêtres qui ont violé le sixième commandement, il faut

reconnaître que le clergé du pays compte peu de Joseph. Les anciens

voyaient dans un follet isolé l’ombre d’Hélène, toujours de mauvais

présage, et dans deux follets les ombres de Castor et de Pollux, symbole

de prospérité; mais je voudrais savoir ce qu’ils auraient vu dans ce

quadrille d’_ardens_ qui semblent nous inviter à leur bal.

Le marais qui s’étendait à nos pieds était encore enveloppé d’ombre,

mais les premières étoiles qui commençaient à s’épanouir dans le ciel

versaient sur la route une pâle clarté, et l’on pouvait lire sur les

traits d’Etienne, qui s’était arrêté comme nous, l’émotion âpre et

enfiévrée que lui causait ce singulier spectacle. Nous regardions depuis

quelques instants, lorsqu’une flamme, plus brillante et plus élevée,

jaillit au milieu des joncs. Ferret fit involontairement un mouvement en

arrière.

--Pardieu! s’écria le capitaine, voici la reine de la fête; ce doit être

au moins _la Fourolle_.

--N’est-ce point le nom des sorcières-follets? demandai-je.

--Oui, balbutia Ferret; il y en a qui se donnent au démon pour avoir une

place parmi les _ardens_, d’autres se damnent avec les prêtres ou les

_jeteurs de sort_, et alors, pendant sept ans, leur âme est condamnée à

courir ainsi toutes les nuits! Il y a déjà dans le pays _la fourolle

Renée, la fourolle Catherine_... Oh! voyez, voyez, comme celle-ci

marche, comme elle a l’air de nous appeler.

En parlant ainsi, Etienne fasciné avait descendu la berge et suivait la

_fourolle_ le long des roseaux; tout à coup il s’arrêta, nous le vîmes

se baisser et disparaître; nous allions courir à lui quand il se releva

avec un cri: il tenait à la main le tablier rouge de Françoise!

Nous cherchâmes en vain la jeune pastoure aux bords du marécage, sur la

route et dans une saulaie qui s’étendait un peu plus loin, tout était

désert. Le paysan inquiet nous quitta pour retourner à la ferme. Comme

rien ne me retenait à Sainte-Mère-Eglise, je repartis le lendemain sans

avoir connu le résultat de sa recherche; mais le hasard m’ayant fait

rencontrer, deux ans plus tard, le _capitaine_, j’appris de lui que

Françoise avait été retrouvée noyée sous les glaïeuls de l’étang.

Quant à Guillemot, il avait quitté le Cotentin et gagné les bords de la

Sarthe, où il vit peut-être encore, craint comme tous ses pareils, de

crédules paysans, qui le haïssent et le consultent. Quiconque a parcouru

nos campagnes connaît, en effet, l’autorité qu’exercent partout ces

vagabonds solitaires, auxquels la superstition suppose une mission

surnaturelle. Quelle qu’ait été, dans cette première moitié du siècle,

l’énergie de la réaction contre les traditions du passé, la croyance des

sorciers s’est à peine affaiblie. Les rois et les prêtres s’en vont,

mais les sorciers survivent. C’est que la foi en ceux qui peuvent nous

affranchir du possible est encore moins le témoignage de notre ignorance

que de nos rêves. Depuis l’alchimiste du moyen âge, qui promettait la

pierre philosophale, jusqu’au spéculateur Law, retrouvant l’Eden aux

bords du Mississipi, c’est toujours la même facilité à supposer ce qui

flatte, et à prendre ses désirs pour des preuves. Aujourd’hui même, au

foyer du scepticisme, n’avons-nous pas encore nos sorciers qui, plus

puissants que les autres, ne promettent point le bonheur et la richesse

à quelques hommes, mais la réforme de toutes les misères humaines et la

félicité éternelle du genre humain?

DEUXIÈME RÉCIT.

LA FILEUSE.

I.

Notre diligence venait de s’arrêter devant la maison du relais, et le

postillon frappait avec le manche de son fouet à la porte de l’écurie,

où tout semblait dormir.

--Eh bien! c’est comme ça que le Normand nous attend? criait-il; hé!

grand _saint lâche_, comptes-tu nous laisser geler ici?

Les derniers paysans - Tome 1 · 第 1 / 12 段