LES
DERNIERS PAYSANS
=Chez les mêmes Editeurs.=
BIBLIOTHÈQUE CONTEMPORAINE
_Format in-18 Anglais._
1re Série à 2 francs le volume.
vol.
ALEX. DUMAS. Le Vicomte de Bragelonne. 6
-- Mém. d’un Médecin (Balsamo) 5
-- Les Quarante-Cinq 3
-- Le Comte de Monte-Cristo 6
-- Le Capitaine Paul 1
-- Le Chev. d’Harmental 2
-- Les Trois Mousquetaires 2
-- Vingt ans après 3
-- La Reine Margot 2
-- La Dame de Monsoreau 3
-- Jacques Ortis 1
-- Le Chev. de Maison-Rouge 1
-- Georges 1
-- Fernande 1
-- Pauline et Pascal Bruno 1
-- Souvenirs d’Antony 1
-- Sylvandire 1
-- Le Maître d’Armes 1
-- Une Fille du Régent 1
-- La Guerre des Femmes 2
-- Isabel de Bavière 2
-- Amaury 1
-- Cécile 1
-- Les Frères Corses 1
-- Impressions de Voyage:
-- -- Suisse 3
-- -- Le Corricolo 2
-- -- Midi de la France 2
-- Collier de la reine (s. presse) 3
-- Souv. Dramatiq. (s. presse) 3
-- Théâtre nouveau. ( » ) 2
-- Ascanio. ( » ) 2
E. de GIRARDIN. Études politiques (Nouvelle
édition) 1
-- Questions administratives et
financières 1
-- Le Pour et le Contre 1
-- Bon Sens, bonne Foi 1
-- Le Droit au travail au Luxembourg
et à l’Assemblée
Nationale, avec une
Introduction 2
PAUL FÉVAL. Le Fils du diable 4
-- Les Mystères de Londres 3
-- Les Amours de Paris 2
MICHEL MASSON. Les Contes de l’Atelier 2
LOUIS REYBAUD. Jérôme Paturot à la recherche
de la meilleure des
Républiques 4
JULES SANDEAU. Catherine 1
-- Nouvelles 1
-- Un Roman (sous presse) 1
ALPHONSE KARR. Un Roman (sous presse) 2
-- Récits sur la Plage (sous
presse) 2
JULES JANIN. Un Roman nouv. (s. presse) 2
EUGÈNE SUE. Les Sept Péchés capitaux:
-- l’Orgueil 2
-- L’Envie, la Colère 2
-- La Luxure, la Paresse 1
-- La Gourmandise, l’Avarice 1
EM. SOUVESTRE. Un Philosophe sous les toits 1
-- Confessions d’un ouvrier 1
-- Derniers Paysans (s. presse) 2
CHAMPFLEURY. Contes 1
FRÉD. SOULIÉ. Le Veau d’Or (sous presse) 4
F. LAMENNAIS. De la Société première 1
L.-P. d’ORLÉANS, Mon Journal. Evénements
ex-roi des Franç. de 1815 2
L. VITET. Les Etats d’Orléans.--Scènes
historiques 1
BAR.-LARIBIÈRE. Histoire de l’Assemblée Nationale
constituante 2
EUGÈNE SCRIBE. Un Roman (sous presse) 1
EMILE THOMAS. Hist. des Atel. nationaux 1
ERNEST ALBY. Histoire des prisonniers
français en Afrique 2
ALBERT AUBERT. Illusions de jeunesse 1
2e Série à 3 francs le volume.
LAMARTINE. Trois mois au Pouvoir 1
GEORGE SAND. La Petite Fadette 1
PONSARD. Œuvres complètes 1
OCT. FEUILLET. Scènes et Proverb. (s. presse) 1
D’HAUSSONVILLE. Histoire de la politique extérieure
du gouvernement français,
1830-1848 2
HENRY MURGER. Scènes de la Bohême 1
-- Scènes de la Vie de jeunesse 1
-- Le Pays latin (sous presse) 1
CUVILLIER-FLEURY. Portraits politiques et
révolutionnaires 1
HENRI BLAZE. Ecrivains et Poëtes de
l’Allemagne 1
Paris.--Imp. de Mme Ve Dondey-Dupré, rue Saint-Louis, 46, au
Marais.
LES
DERNIERS PAYSANS
PAR
ÉMILE SOUVESTRE
I
[Illustration: colophon]
PARIS
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
RUE VIVIENNE, 2 _bis_.
1851
A MON AMI
=ÉDOUARD CHARTON,=
_Conseiller d’Etat_.
ANGERS. IMP. DE COSNIER ET LACHÈSE
La vie isolée des paysans et leur éducation toute traditionnelle, ont
longtemps conservé dans nos campagnes les croyances, les usages et
jusqu’aux costumes du passé; mais là comme partout, le vent du siècle
commence à souffler; les institutions et les découvertes modernes ont
rompu la barrière qui séparait les champs de la ville. Enlevé par la
conscription à sa charrue, le jeune laboureur est devenu, pour un temps,
marin ou soldat; la vapeur qui attache les ailes de la foudre aux
merveilles de la civilisation, les a lancées jusqu’aux plus lointaines
provinces; les retentissements de la presse arrivent de proche en
proche au haut des montagnes ou au fond des vallées, et la vie
politique, subitement éveillée, court comme une étincelle électrique du
village à la ferme solitaire. Les paysans d’autrefois vont disparaître
pour faire place à une population nouvelle!
L’auteur de ce livre, élevé parmi eux, et longtemps témoin de leurs
mœurs exceptionnelles, a cru qu’il n’était point sans intérêt d’en
recueillir les dernières expressions. Il a choisi dans ses souvenirs les
scènes, les lieux, les personnages qui lui paraissaient refléter plus
vivement les naïves fantaisies du passé. Les six Pastorales dans
lesquelles il a groupé ces derniers aspects de la vie agreste, sont
comme six paysages étudiés au soleil couchant de la poésie populaire; on
y trouvera tout le monde fantastique créé par cette muse des champs et
des forêts, qui, après tout, n’a fait que traduire, dans une mythologie
enfantine, les éternelles aspirations de l’humanité elle-même. Que
demandent, en effet, tous nos rêves?
A sortir des bornes du réel;
A conquérir le bonheur terrestre;
A vivre par delà le cercueil;
A comprendre la merveilleuse création au milieu de laquelle Dieu nous a
placés.
Or, le premier de ces instincts a créé les sorciers, les fées, les
lutins, tous les êtres surnaturels qui ont renversé les barrières entre
le fait et la pensée;
Le second a fait naître les croyances aux trésors cachés, aux talismans,
aux dons merveilleux;
Le troisième a brisé les portes de la mort et rendu l’immortalité
palpable, en donnant une apparence aux âmes disparues;
Le dernier a établi une solidarité mystérieuse entre nous et la nature;
il a cherché une signification au cri de l’oiseau, au langage, au bruit
du vent; une explication à tous les murmures du ciel, de la terre et des
eaux.
L’imagination populaire a ainsi placé l’homme au centre d’un monde
invisible qui le secourt ou le menace tour à tour. C’est dans ce monde,
dont le paysan seul a conservé la conscience, que nous avons voulu le
montrer. L’admirable peintre auquel on doit _Jeanne_, _la Mare au
Diable_, _la Petite Fadette_, a révélé, dans des tableaux incomparables,
le côté de poésie sentimentale des campagnes; nous essayons quelques
esquisses qui en indiquent le côté fantastique. Au-dessous et bien loin
des pages de Raphaël, il reste encore une modeste place pour la gravure
au trait de l’artiste obscur qui, à défaut de plus haut mérite, a celui
d’avoir vu et senti.
PREMIER RÉCIT.
LE SORCIER DU PETIT-HAULE.
I.
Le charme que prennent les faits et les idées dans les lointaines
perspectives du passé est un phénomène connu de tout le monde, mais qui,
pour quelques hommes, va jusqu’à la fascination. Attirés, non vers un
résultat particulier de la société antique, mais vers l’antiquité
elle-même, ils aiment ce qui a été, comme d’autres ce qui sera. Pour les
uns et pour les autres, en effet, c’est la même aspiration passionnée
vers l’idéal: regretter le passé ou appeler l’avenir, n’est-ce point
toujours protester contre le présent?
Toutefois l’ardeur de ceux pour qui la rouille des âges est un aimant, a
quelque chose de plus patient et de plus tenace. Semblables à ce vieux
garde-chasse qui, en promenant les voyageurs à travers les débris du
château de Woodstock, leur explique les salles détruites, leur vante les
tapisseries absentes et se découvre au nom des illustres maîtres depuis
longtemps réduits en poussière, ils se font les pieux gardiens des
siècles écoulés et mettent toute leur joie à en retrouver les traces. Ne
leur demandez ni ce qui se passe aujourd’hui ni ce qui se prépare pour
demain; mais interrogez-les sur les croyances, les proverbes ou les
contes des ancêtres: chaque pierre moussue dressée aux bords des chemins
sera pour eux l’occasion d’une histoire, chaque vieux refrain chanté
dans les pâtures réveillera un souvenir; archivistes de la tradition
vivante, ils vous feront parcourir le recueil de cette poésie populaire
dont ils ont su recomposer, feuille à feuille, un curieux exemplaire.
Traversant, il y a peu d’années, la Normandie, j’avais pu, grâce à une
heureuse recommandation, lier connaissance avec un de ces hommes
précieux. C’était un ancien soldat de l’Empire, établi comme percepteur
dans une bourgade du Cotentin. Bien qu’il n’eût jamais dépassé le grade
de maréchal-des-logis, la flatterie communale lui avait décerné le grade
de _capitaine_, qu’il avait d’abord accepté par distraction, puis subi
par bonhomie.
--Ils ont trouvé que cela faisait honneur à la paroisse, me disait-il
naïvement.--En réalité, le titre imaginaire avait insensiblement absorbé
le nom propre, et le percepteur avait fini par ne plus s’appeler que
_capitaine_. Du reste, l’homme justifiait le grade, et la fiction
semblait plus vraisemblable que la vérité.
La carrière militaire de notre percepteur avait commencé dans les rangs
de ces héroïques soldats de la République, dont Napoléon sut faire, plus
tard, de si hardis ouvriers en royauté. Il avait joué avec eux toutes
les grandes scènes du drame de l’Empire; mais c’était un homme de la
même famille que notre Corret de La Tour-d’Auvergne et que Paul-Louis
Courier: là où les autres gagnaient un bâton de maréchal, il avait, lui,
grande peine à obtenir une paire de souliers. Aussi vit-il tous ses
anciens camarades devenir grands et célèbres, tandis qu’il continuait a
manger son pain de munition à la fumée de leur gloire. Il avait été
sergent avec Bernadotte et compagnon de chambrée de Murat; mais, ainsi
qu’il le disait souvent, la guerre est un placement à fonds perdus que
chacun grossit de ses efforts, de ses fatigues, de son sang, et dont les
plus heureux touchent seuls le revenu.
Notre maréchal-des-logis se résigna sans peine à n’y rien prétendre; sa
vie avait un autre but. Pour lui, la guerre n’était qu’un pèlerinage à
travers les antiquités de l’Europe. Si l’on s’égorgeait un peu en
chemin, cela pouvait passer pour un simple accident de voyage, comme
l’ondée de pluie ou le coup de soleil; cela n’empêchait pas de voir,
d’entendre, de comparer surtout; car le souvenir de son coin de
Normandie poursuivait le capitaine. Il y rattachait chacune de ses
découvertes par l’opposition ou par la ressemblance: son canton était
pour lui ce qu’est le petit peuple juif dans l’_Histoire universelle_ de
Bossuet, le centre même du monde. Il avait conquis l’Allemagne, l’Italie
et l’Espagne, au seul point de vue du Cotentin. Partout il avait fouillé
les bibliothèques, visité les monuments historiques, recueilli les
traditions. Il en était résulté une érudition très étendue ramenée à un
cercle très restreint, et puisant son originalité dans cette opposition
même. De plus, ballotté entre sa passion rétrospective et son bon sens
contemporain, le capitaine s’efforçait de défendre les crédulités du
passé sans pouvoir les partager; il appelait toute son érudition au
secours de l’ignorance, et insurgeait perpétuellement la fantaisie
contre sa propre raison. De là des contradictions d’autant plus
plaisantes, que, comme tous les gens inconséquents, il prétendait au
monopole de la logique: la logique, à ses yeux, était-ce qu’il voulait
démontrer.
Nous avions parcouru ensemble une partie de la péninsule qui va de
Carentan au cap La Hogue. Après avoir suivi quelque temps les méandres
de la Dive et traversé ses riches herbages encadrés de haies vives, nous
avions gagné Montebourg, nous dirigeant, au nord, vers Quinéville, où
je voulais voir la ruine connue sous le nom de _Grande-Cheminée_.
Lorsque nous atteignîmes la hauteur que couronne le village, mon guide
me montra une petite butte de gazon d’où le regard s’étendait jusqu’à La
Hogue et Falihou. C’était là que le roi Jacques II avait vu, en 1692,
quarante-quatre navires français, commandés par Tourville, combattre un
jour entier quatre-vingt-huit vaisseaux ennemis, et, vaincus enfin, non
par le nombre, mais par l’inconstance du vent, couvrir la plage de leurs
épaves enflammées. Le _capitaine_, animé par ce souvenir glorieux,
commençait déjà l’histoire maritime des Normands, et me prouvait que
l’Amérique avait été découverte, avant Christophe Colomb, par des
matelots du Cotentin, embarqués sur un navire dieppois, lorsqu’un jeune
paysan l’accosta en le saluant.
--Eh! c’est Etienne Ferret! s’écria-t-il, bonjour Ferret, que viens-tu
faire à Quinéville?
--Pardon, excuse, répliqua le jeune gars, c’est pas que j’y vienne, mais
j’y demeure.
--Au fait, je me souviens maintenant, reprit mon conducteur, le curé
m’a parlé de toi; tu es garçon de charrue au _Chêne-Vert_, et il paraît
que tu épouses la petite _pastoure_ de la ferme.
--Oui, ils disent ça dans le pays, répliqua Ferret avec un demi-sourire.
--Je ne t’avais pas revu depuis notre rencontre à Caumont, fit observer
le _capitaine_; pourquoi donc as-tu quitté ton ancien maître?
--C’est pas moi, dit Etienne, c’est bien plutôt lui qui m’a quitté.
--Il est mort?
--Pas tout-à-fait, mais autant vaut. C’était, comme on dit dans notre
paroisse, un pauvre homme de la noblesse à Martin Firou: _Va te coucher,
tu souperas demain._ Quand il avait pris la ferme des _Motteux_, il
n’avait la bourse pleine que de bonne volonté: c’est pas assez pour
graisser la terre et payer les gages. Aussi, un beau jour, les gens de
justice sont arrivés avec du timbré, ils vous ont mis la main sur tout,
et il a fallu passer le _haisset_. J’ai été dans la banqueroute pour
trois écus.
--Tu supposeras que tu les as bus en _maître cidre_; mais que sont
devenus les pauvres gens des _Motteux_?
--Le _capitaine_ devine bien qu’ils n’avaient pas à choisir. Ils
devaient beaucoup dans le pays, sans compter mes trois écus; aussi le
ci-devant fermier et ses fils ont coupé dans le taillis des branches de
_fesse-larron_ en guise de monture, et ils sont tous partis pour
_Milsipipi_.
Ce dernier mot me fit redresser la tête.
--Vous ne comprenez pas? dit le percepteur en riant; dans le patois du
Bessin, _partir pour Milsipipi_, c’est aller chercher fortune au loin.
Encore une réminiscence de nos expéditions maritimes. Ce sont les
Normands qui, après avoir peuplé le Canada, ont établi les premières
colonies à l’embouchure du _père des eaux_. La tradition orale a
conservé le souvenir du fait en estropiant le mot. Il y aurait tout un
travail à entreprendre sur les expressions usuelles; le langage du
peuple contient une partie de ses archives historiques.
--Malheureusement nous ne savons plus y lire, répliquai-je; on a retenu
le son, on a oublié l’origine.
--C’est à nous de la retrouver, en suivant à la piste toutes les traces
que les siècles ont laissées dans la tradition populaire, dit le
_capitaine_; mais les savants méprisent la tradition à cause des erreurs
dont elle est enveloppée: c’est toujours la fable de la jeune guenon
rejetant la noix verte qu’elle n’a point su éplucher:
Les noix ont fort bon goût, mais il faut les ouvrir.
Au lieu d’interroger les réminiscences confiées à la mémoire, qui, si
elles ne rendent pas exactement les faits, en transmettent au moins le
mouvement, on cherche l’histoire dans les procès-verbaux, comme on
chercherait une prairie dans la botte de foin. On trouve la vie trop
complexe, trop mouvante, et, pour plus de commodité, on étudie la mort.
Tous les historiens du duché de Normandie, par exemple, ont voulu
examiner les actes et les chartes qui faisaient connaître les
circonstances de la conquête anglaise; aucun n’a cherché le caractère
intime du conquérant dans ce que le peuple raconte du _vieux Guillemot_.
Le paysan, qui marchait à quelques pas devant nous, se retourna
brusquement à ce mot.
--Voyez-vous comme ils reconnaissent le nom de leur gros duc? continua
le percepteur en souriant; _Guillemot_ est chez nous ce qu’est le roi
René chez nos voisins d’Anjou: l’_omnis homo_ de la chronique populaire.
Et il se mit à chantonner:
Quand est arrivé sur la place,
Le gros roi Guill’mot attendoit,
Tout près d’ s’en aller à la chasse,
Son noir genet qu’on habilloit.
--Tu sais ce que c’est que cette chanson-là, hein, Ferret?
--C’est la complainte de _la Croix pleureuse_....
--Où l’on raconte la fureur de _Guillemot_ contre la duchesse Mathilde,
qui avait eu l’imprudence de lui demander l’établissement d’un impôt sur
les bâtards.
Au g’net par trois nœuds il l’attache
Et ses mains par trois nœuds aussi;
Partout où avec elle il passe,
Les mouch’s vont pour boire après lui.
--Sir’! que Dieu jamais ne vous l’rende!
Un jour grand dépit vous aurez
D’avoir traîné par la grand’ brande
L’joli corps qui tant vous aimoit.
Sir’! c’est pitié qu’à la malheure
Ai rougi l’gazon du chemin
Avec mon pauvre sang qui pleure
D’couler sans vous servir à ren.
--J’ai chanté ça bien des fois dans les friches quand je gardais le
bétail, dit Ferret; mais que le capitaine m’excuse, j’ai mal compris
tout à l’heure. Quand il a nommé le _vieux Guillemot_, j’ai cru qu’il
parlait du sorcier du _Petit-Haule_.
--Parbleu! tu as raison, s’écria-t-il; nous devons être dans son
voisinage.
--Sa maison est sur notre route.
--C’est un drôle que je connais de vieille date, continua le _capitaine_
en se tournant vers moi. Il a autrefois habité près de Formigny, et je
sais sur son compte certaines histoires... Mais ici on a une confiance
aveugle dans sa science; on prétend qu’il réunit en lui tous les
pouvoirs du _grand carrefour_: c’est le nom que l’on donne à la magie
noire.
--Sans compter, dit Ferret, qu’il possède, soit disant, le cordeau
merveilleux avec quoi on fait passer le blé d’un champ dans un autre
champ, et le lait d’une vache à la vache voisine.
--N’a-t-il pas également le mauvais œil qui donne la fièvre?
demandai-je.
--Et les bonnes paroles qui la guérissent, répliqua le paysan. L’an
passé, il a si bien charmé un homme de Trevières qui sentait déjà le
dernier froid dans ses cheveux, qu’il a renvoyé sa maladie à un
buisson, et que le buisson en est mort.
Je ne pus m’empêcher de sourire.
--Oui, oui, cela paraît ridicule, dit le _capitaine_ en hochant la tête,
et cependant, chez tous les peuples et à toutes les époques, on a
reconnu l’existence des sorciers. Les Grecs et les Romains y croyaient.
Tibulle parle d’une magicienne qui, par ses chants, attirait les
moissons d’un autre domaine: _Cantus vicinis fruges traducit ab agris_.
L’Evangile de Nicodème nous apprend que Jésus-Christ se livrait, dans
son enfance, à des opérations magiques en modelant avec de la terre de
potier des _oiseaux qu’il animait_. Innocent VIII dit textuellement dans
un de ses édits pontificaux: «Nous avons appris qu’un grand nombre de
personnes des deux sexes ont l’audace d’entrer en commerce intime avec
le diable, et, par leurs sorcelleries, frappent également les hommes,
les bêtes, les moissons des champs, les raisins des vignobles, les
fruits des arbres et les herbes des pâturages.» A Port-Royal, on avait
les mêmes opinions. Marguerite Périer, nièce de Pascal, raconte, dans
ses mémoires, qu’une sorcière jeta un sort sur son oncle lorsqu’il
était enfant, et faillit le faire périr. Aujourd’hui tout cela nous
paraît ridicule; mais nous avons ri également de la seconde vue des
prophètes, récemment expliquée par le magnétisme, et des alchimistes qui
faisaient de l’or, quand nos savants sont sur le point de faire du
diamant. Les croyances des vieux âges finissent toujours par se
justifier. Les prétendues erreurs du passé ne sont, le plus souvent, que
les ignorances du présent; nos progrès témoignent seulement de nos
oublis; quand nous croyons découvrir une Amérique, il se trouve toujours
que nos ancêtres l’avaient peuplée mille ans auparavant.
Ainsi retombé dans sa thèse favorite, le percepteur continua à entasser
les citations et les arguments pour me prouver que les anciens avaient
tout connu, tout approfondi, et que rire de leur crédulité, c’était,
presque toujours, jouer le rôle de cet aveugle qui raillait les
clairvoyants de croire au soleil. Je connaissais déjà assez bien
l’innocente manie du vieux soldat pour savoir qu’une adhésion
complaisante l’arrêtait court: un peu de contradiction lui était
nécessaire en guise d’éperon. Je me mis donc à le combattre, mais sans
trop de chaleur, comme un homme qui veut bien qu’on le persuade, et je
finis par proposer une visite au sorcier du _Petit-Haule_. Comme sa
cabane était sur notre route, le _capitaine_ accepta sur-le-champ et
pria Ferret de nous conduire.
Ce dernier accueillit la demande avec une répugnance visible. Soit que
les raisonnements de mon compagnon eussent confirmé ses terreurs
superstitieuses, soit qu’il eût quelque motif particulier d’éviter
Guillemot, il ne céda à notre insistance qu’après avoir épuisé tous les
moyens de nous retenir.
Nous tournâmes à gauche par un chemin creux qui nous éloignait de la
mer. Des touffes de houx, au feuillage sombre, bordaient les deux
fossés. A chaque percée, nous apercevions les derniers rayons du soleil
couchant qui semblaient barrer l’horizon comme une muraille rougeâtre;
le reste du ciel était d’un gris d’acier, et l’on commençait à sentir
l’âpreté de la bise. Le chemin, creusé en lit de torrent, semblait
parfois sortir de ses berges pour traverser des plateaux découverts où
l’on apercevait à peine quelques hameaux épars et de faibles traces de
culture. Plus nous avancions, plus le paysage devenait aride et désert.
Nous arrivâmes enfin à un carrefour au milieu duquel gisaient les débris
d’une croix de pierre. Notre guide nous dit qu’elle portait dans le pays
le nom de _Croix des Garoux_. C’était là que les malheureux condamnés à
porter la _haire_, ou peau de loup, qui les oblige à _courir le varou_,
venaient recevoir, chaque nuit, la correction d’une main invisible; car,
en Normandie, les _garoux_ ne sont point comme ailleurs, des sorciers
qui se transfigurent pour porter chez leurs voisins la terreur ou le
ravage, mais des damnés _qui sont restés éveillés dans leur fosse_,
comme les vampires de la Valachie, et qui, après avoir dévoré le
mouchoir arrosé de cire vierge qui couvre le visage des morts, sortent
malgré eux de la tombe et reçoivent du démon la _haire_ magique. Ferret
nous apprit que le seul moyen de les arracher à ce terrible supplice
était d’aller droit à eux lorsque le hasard les mettait sur votre
chemin, et de les frapper au front de trois coups de couteau en mémoire
de la Trinité.
Le capitaine ne manqua pas de me prouver, à cette occasion, que
l’existence des hommes-loups avait été confirmée par le témoignage de
tous les siècles. Après m’avoir cité le mythologique Lycaon, il me
parla de Déménitus qui, au dire de Varron, fut changé en loup pour avoir
mangé la chair d’un sacrifice, et de la famille Autacus, qui n’avait
qu’à passer un certain fleuve pour subir la même transformation. Il
nomma ensuite les juges, les théologiens, les inquisiteurs, qui, pendant
cinq siècles, pendirent ou brûlèrent des lycanthropes, lesquels se
déclarèrent eux-mêmes justement brûlés ou pendus. Cependant, comme je
n’opposais rien à ces preuves, il finit par douter un peu. En ne
cherchant pas à démontrer qu’il avait tort, je le désintéressais en
quelque sorte d’avoir raison.
--Après tout, dit-il, je ne donne pas la chose comme positivement
certaine. Il serait possible qu’il y eût seulement une leçon dans
l’histoire de ces hommes coupables changés en bêtes féroces. Le
_garouage_ peut être le symbole des remords. Il représenterait, dans
certains scélérats, l’incarnation des instincts, l’âme devenue visible.
Les vieilles lois normandes disaient dans leurs imprécations contre les
criminels: _wargus habeatur_ (_qu’il soit regardé comme un loup_). Le
peuple prend aisément l’image pour la réalité; du loup symbolique il
aura fait un loup véritable.
--Ajoutez, repris-je, qu’il regarde les analogies comme des filiations.
A une certaine époque, les campagnes, dépeuplées par les ravages des
aventuriers, se couvrirent de bandes de loups, et les paysans, trouvant
dans leurs nouveaux ennemis la férocité des anciens, pensèrent que ce
devaient être ces aventuriers transformés.
Toutes ces fables prouvent l’activité intellectuelle du peuple. Entouré
d’un monde de mystères, qu’il veut sonder à tout prix, il invente
l’explication qu’il ignore, il ramène à lui la création entière. Là est
l’origine de toutes les mythologies: on y trouverait également celle des
sorciers. Le peuple a attribué à leur puissance secrète les effets dont
il n’apercevait point les causes; il a trouvé du soulagement à se
supposer un ennemi invisible; c’était du moins quelqu’un à accuser et
haïr. Aussi les sorciers ne me semblent-ils point seulement les
auxiliaires de nos aspirations vers l’impossible, ce sont encore plus
les victimes expiatoires de notre orgueil. Sans eux, nous aurions l’air
de ne pas comprendre; ils justifient l’inconnu.
--Il y a du vrai dans ce que vous dites, reprit le capitaine; bien que
vous fassiez bon marché de la magie en elle-même. Une science constatée
par le témoignage de tant de générations ne peut être jugée légèrement.
Du reste, vous avez raison en regardant les sorciers comme les _parias_
de nos campagnes. Pauvres, vieux et sans famille, ils effraient tout le
monde, parce que personne ne les aime. Le peuple sent instinctivement
que l’homme isolé est hors des voies humaines, qu’il faut qu’il soit un
saint ou un damné; de là l’horreur pour ces _ermites du diable_, comme
je les ai entendu appeler en Provence. Chacun leur fait tout le mal
qu’il peut, leur souhaite tout celui qu’il n’ose leur faire; ils le
savent bien et ne laissent échapper aucune occasion de se venger.
--Non, non, dit Ferret qui, un peu dérouté par notre discussion
psychologique, venait pourtant d’en comprendre la conclusion; il ne fait
pas bon les avoir contre soi, à preuve Ferou, qui, pour s’être permis de
battre le chien de Guillemot, a vu sa plus belle génisse mangée et ses
seigles grêlés.
--Il paraît que l’homme du _Petit-Haule_ a reçu plusieurs _dons_, me fit
observer le _capitaine_. En France, nos paysans, suivant qu’ils sont
cultivateurs ou bergers, se gardent plus spécialement des _meneurs de
loups_ ou des _conducteurs de nuées_. Ils redoutent les premiers, parce
qu’ils font la chasse aux troupeaux, aidés des bêtes fauves qui leur
obéissent; les seconds, parce qu’ils commandent aux trombes d’emporter
les moissons de leurs ennemis dans une région invisible, nommée
_Magonie_, où ils ont leurs greniers d’abondance. Ces derniers sont ce
que les capitulaires de Charlemagne appellent des _tempestaires_. Les
Romains reconnaissaient leur puissance, comme le prouvent les vers de
Tibulle:
Quum lubet hæc tristi depellit nubila cœlo;
Quum libet æstivo convocat orbe nives.
Heureusement l’on a, pour les combattre, l’épine blanche, préservatif
certain contre les malignes influences, depuis que ses branches ont
servi de couronne au Christ.
--Vous oubliez les cloches, repris-je, les cloches qui sont les
_voix baptisées_, comme disent les Vendéens. La paroisse de
Notre-Dame-en-Beauce en avait une, appelée Marie, qui bravait les
conjurations de tous les meneurs de nuées. Un jour, trois des plus
puissants se réunirent pour ravager le canton. Ils appelèrent, des
quatre aires du ciel, la foudre, la pluie, la grêle et les vents, et en
formèrent un nuage de la grosseur d’une montagne, sur lequel ils
montèrent, afin de le mieux conduire. En voyant arriver cette masse
noire, brodée d’éclairs, les plus hardis se cachaient d’épouvante; mais
ils la virent tout-à-coup s’arrêter, et ils entendirent les voix des
sorciers qui lui criaient de marcher.--Je ne puis pas, maîtres! répondit
la nuée.--Pourquoi cela?--Parce que Marie _parle_! La cloche venait, en
effet, d’élever sa voix sonore, qui avait ôté toute leur force aux
conjurations. Après de vains efforts pour franchir l’espace gardé par le
son béni, il fallut que la nuée fît un détour jusqu’à ce qu’elle eût
cessé d’entendre la cloche; mais alors elle était au-dessus d’une lande
aride, et elle put crever sans nuire à personne.
--La Beauce est, en effet, le pays des _tempestaires_, dit le
_capitaine_, et de ce que les hommes du Midi appellent des _armaciés_,
c’est-à-dire sorciers à double vue; je me rappelle qu’autrefois on m’en
montra un, entre Chartres et Alençon, qui répandait la terreur dans plus
de dix paroisses: il pouvait quitter, selon sa fantaisie, son enveloppe
charnelle, voyager par l’espace _en condition d’âme invisible_ et nul
n’échappait à ses maléfices. Il se rendait maître de la volonté d’une
fille rien qu’en touchant un de ses rubans.
Ferret tressaillit à ces derniers mots, et demanda au capitaine avec
embarras, s’il croyait vraiment que les sorciers pussent obtenir de leur
maître un tel _privilége_.
--N’est-ce pas la tradition du Cotentin, comme celle de la Beauce?
demanda le capitaine.
--Peut-être, dit Etienne, qui, fidèle à l’habitude normande, hasardait
rarement une affirmative; mais il doit y avoir des préservatifs?
--Pardieu! tu les connais aussi bien que moi, répliqua le percepteur;
les filles prudentes qui veulent échapper à l’influence du sorcier
n’ont qu’à mettre leurs bas à l’envers.
--Mais quand ce n’est pas le dimanche, objecta Ferret, elles n’ont que
leurs sabots.
--Alors il faut qu’elles jettent bien vite le ruban touché.
Le paysan secoua la tête.
--Une jeune fille tient à ses rubans, murmura-t-il. C’est une grande
croix pour des chrétiens d’avoir des jeteurs de sort dans le pays. Avec
un autre homme, on a des chances, on combat chair contre chair; mais,
avec les sorciers, il n’y a rien à faire; _s’ils n’entrent point par le
haisset, ils entrent par le viquet_.
--Reconnaissez-vous le vieux proverbe normand, me dit le percepteur. Le
_haisset_ et le _viquet_ sont la petite barrière qui tient lieu de porte
et le guichet qui sert de fenêtre; le dernier mot est resté dans le
vocabulaire anglais, _wicket_. Les Normands ont porté leur langue, leur
philosophie et leurs coutumes depuis la Tamise jusqu’au Saint-Laurent;
on est sûr de les trouver, dans l’histoire, en tout endroit où il y a
chance de _conquêter et de gaigner_. Henri IV disait, en parlant d’une
terre stérile, qu’il fallait y semer des Gascons, parce qu’ils
poussaient partout; on pourrait dire, avec autant de justice, des terres
fécondes que, quoi qu’on y sème, il y poussera infailliblement des
Normands.
Le soleil baissait rapidement, et des brumes chassées par le vent du
soir commençaient à envahir l’horizon. On voyait les oiseaux de mer
tourbillonner par troupes au-dessus du promontoire en poussant les cris
brefs et perçants que nos pêcheurs ponentais appellent le _chant de la
pluie_. Nous étions arrivés près d’une hauteur que la route contournait
et au sommet de laquelle Ferret nous montra une maison isolée: c’était
celle de Guillemot. La silhouette sombre de cette maison, dominant la
colline dépouillée, se détachait vigoureusement sur un ciel pâle, et je
commençais à en distinguer les détails, lorsque Etienne qui regardait
depuis quelques instants, étendit une main au-dessus de ses yeux afin de
mieux voir.
--Qu’y a-t-il? demanda le _capitaine_.
--Dieu me sauve! c’est elle! dit Ferret troublé, c’est Françoise!
--La pastoure du _Chêne-Vert_! où cela?
--A la porte de Guillemot; la voilà qui se lève... Je reconnaissais sa
jupe noire et son tablier rouge.... elle court au haut du sentier...
elle fait signe.... Ah! Jésus Dieu! voyez là-bas, là-bas, le sorcier!
Je tournai les yeux vers le point indiqué et je demeurai frappé d’un
singulier spectacle. Au milieu des brumes qui rampaient sur les pentes,
un rayon de soleil couchant formait une sorte de traînée brillante dans
laquelle s’avançait l’homme du _Petit-Haule_. Enveloppé d’un de ces
cabans fauves en usage parmi les marins de la côte, il marchait courbé
en avant, les mains sous les aisselles. A mesure qu’il montait, la brume
se repliait derrière lui et effaçait la voie lumineuse, comme s’il eût
traîné à sa suite les pluvieuses nuées. Il atteignit bientôt la cîme du
coteau où Françoise était accourue à sa rencontre. Tous deux restèrent
alors isolés dans une sorte de nimbe, tandis que le reste de la hauteur
était noyé sous le brouillard. La jeune _pastoure_ parlait avec
véhémence, joignant par instants les mains comme pour une prière, puis
les portant à son front avec une expression de désespoir. Guillemot
écoutait sans faire un mouvement. Deux ou trois fois il nous sembla
cependant, à l’immobilité de la jeune fille, qu’il parlait à son tour;
mais ces paroles étaient sans doute douloureuses, car nous la vîmes
étendre les bras avec l’angoisse suppliante d’une condamnée, puis cacher
sa tête dans son tablier. Le sorcier continua sa route vers la cabane,
où il disparut. Ferret, qui était resté jusqu’alors à la même place, les
regards fixes, les lèvres tremblantes et tout le corps penché en avant
comme prêt à s’élancer, jeta une espèce de cri et prit sa course vers le
_Petit-Haule_.
--Ne le perdons point de vue, me dit vivement le _capitaine_, il y a ici
quelque chose qui va mal.
Nous pressâmes le pas pour le rejoindre, mais il avait déjà tourné le
sentier. Après avoir franchi rapidement la montée, nous courûmes à la
maison de Guillemot. Celui-ci était tranquillement assis près du foyer
éteint, en face de Françoise, dont le visage était marbré par les
larmes, la poitrine haletante et les yeux baissés. Ferret se tenait
entre eux, promenant de l’un à l’autre ses regards incertains et
ardents.
--On ne pleure pas si fort pour une chèvre perdue, s’écriait Etienne au
moment où nous parûmes sur le seuil, et ce n’est pas ici qu’on viendra
la chercher.
--Le jeune gars sait alors où elle est! dit sèchement Guillemot.
--Je sais que la chèvre n’a pu venir du _Chêne-Vert_ au _Petit-Haule_.
--Qu’importe, si c’est au _Petit-Haule_ qu’on donne le moyen de la
retrouver?
--Ainsi c’est pour avoir _la parole qui guide_ que Françoise est venue?
demanda Ferret en regardant fixement la jeune fille.
Celle-ci, dont notre arrivée avait encore augmenté la confusion, ne
répondit point sur-le-champ; mais, faisant enfin un effort:
--Je voulais parler pour cela... et pour autre chose... balbutia-t-elle.
--Pour quelle chose? répéta Etienne, dont le regard semblait rivé sur la
jeune fille.
Elle essaya de répondre, mais sa voix resta étouffée dans les larmes
qu’elle retenait.
Le capitaine s’entremit.
--Prétendrais-tu par hasard forcer une jeune fille à te répéter tout ce
qu’elle peut demander aux _liseurs de sort_! dit-il gaiement à Ferret;
ne sais-tu pas que les sorciers sont comme les prêtres? Pour eux, elles
ouvrent leur cœur à deux vantaux, tandis que les amoureux ont tout au
plus droit d’y regarder par le trou de la serrure.
--Quand on n’a rien à craindre, on n’a rien à cacher, dit le jeune homme
avec une persistance mêlée de dureté; une honnête fille ne doit point
avoir de secrets.
--Ce n’est pas alors comme les honnêtes gars! fit observer Guillemot
ironiquement.
--Que Françoise répète ce qu’elle disait tout-à-l’heure à l’homme du
_Petit-Haule_, reprit Ferret, qui feignit de ne pas entendre.
--Répète donc alors toi-même ce que tu disais, il y a un an, à la fille
du _clos Gallois_, répliqua le sorcier avec intention.
Ferret tressaillit et se retourna vers Guillemot; mais ne pouvant
supporter son regard, il baissa la tête en rougissant. Le souvenir qu’on
venait de lui rappeler avait, sans doute, pour lui une signification
particulière, car il demeura un instant comme partagé entre l’embarras
et la surprise; une expression de colère, puis d’inquiétude, traversa
ses traits; on eût dit que la peur de cette science mystérieuse, dont la
révélation du sorcier semblait une confirmation nouvelle,
contrebalançait chez lui la rancune: celle-ci parut pourtant l’emporter.
--Quand je parle à Françoise, dit-il, ce n’est point à l’homme du
_Petit-Haule_ de répondre.
--Chacun a droit de prendre la parole sous le toit qui lui appartient,
répliqua froidement Guillemot.
--Alors nous causerons ailleurs, reprit vivement Etienne; venez,
Françoise, le toit du ciel n’appartient à personne.
Il avait fait un mouvement vers la porte; la jeune fille parut près de
le suivre, mais un coup d’œil du sorcier la retint. Evidemment sa
volonté luttait entre deux influences contraires: elle demeura en proie
à une indécision qui se traduisit d’abord par une alternative de rougeur
et de pâleur subites, puis par un tremblement nerveux qui l’obligea de
s’asseoir sur la pierre du foyer; mais elle n’y resta qu’un instant. Sa
main alla presque aussitôt chercher la muraille; elle se redressa avec
effort, jeta au sorcier un regard de douleur suprême, courut vers une
petite porte de derrière et se précipita hors de la cabane. Ferret, qui
était d’abord resté immobile d’étonnement, s’élança à sa poursuite.
Tout cela s’était passé si rapidement, que nous n’avions eu le temps de
rien dire, ni de rien prévenir. Je courus à la porte, Etienne et la
jeune fille avaient disparu. J’allais franchir le seuil pour me mettre à
leur poursuite, quand le _capitaine_ m’arrêta.
--Il y a des ravines de ce côté-là, dit-il, et, dans l’obscurité, vous
risqueriez de vous y rompre le cou.
--Mais que signifient cette douleur et cette fuite? m’écriai-je.
Il secoua la tête.
--J’ai peur de m’en douter, reprit-il; avez-vous remarqué cette petite
quand elle est tombée là assise? Il m’a semblé que sa taille était
autrefois plus svelte et plus fine...... Au reste, Guillemot, qui paraît
être dans sa confidence, pourrait nous éclairer à ce sujet.
--Le _capitaine_ a dit lui-même que les sorciers étaient comme les
prêtres, répliqua l’homme du _Petit-Haule_, et les prêtres n’ont pas le
droit de répéter les péchés qu’on leur a confiés.
--Mais ils ont le droit d’avouer les leurs, fit observer mon compagnon
en le regardant fixement; savez-vous, maître _mire_, que moi aussi j’ai
étudié le _Dragon rouge_, et que je peux lire, au besoin, aussi bien
que vous dans le passé!
--Que le _capitaine_ dise ce qu’il a vu, répondit Guillemot d’un air
soupçonneux.
--J’y ai vu l’histoire d’un sorcier de Vauduit, reprit le percepteur,
lequel, au dire des bonnes gens, jetait un sort sur toutes les pastoures
du canton de Formigny, et les avait à sa discrétion; mais d’autres,
moins crédules, l’accusaient de les endormir avec des drogues pour les
surprendre ensuite sans défense. On commença même une instruction contre
lui, et il trouva prudent de quitter le pays. Comme Françoise garde
seule le troupeau sur les friches, il a pu lui arriver ici ce qui est
arrivé là-bas à d’autres: elle n’a d’abord rien dit par honte;
maintenant que tout va être connu, elle vient crier miséricorde à celui
qui a fait le mal. Qu’en pense le sorcier du _Petit-Haule_? N’ai-je pas
bien deviné, et n’est-ce point ainsi qu’il faut expliquer la chèvre
perdue?
J’observais Guillemot pendant que le percepteur parlait; son œil avait
exprimé une attention croissante, mais sans qu’aucun tressaillement
trahît son trouble. A l’explication de la visite de Françoise au
_Petit-Haule_, sa main droite, qui secouait les cendres de sa pipe
éteinte, s’était seulement arrêtée; du reste, il ne changea point de
posture, ne releva point les yeux et se contenta de répondre brièvement:
--Le _capitaine_ est donc plus savant que tous les maîtres du _grand
carrefour_!
--C’est que les maîtres du _grand carrefour_ ne regardent pas assez du
côté de Valognes, où sont les juges et le procureur du roi, reprit mon
compagnon; quand le diable se brouille avec la justice, il est rare
qu’il ait l’avantage. Maître Guillemot sait mieux que personne que ceux
qui sont obligés de passer entre les articles du code trouvent la route
difficile.
--C’est alors comme ceux de Sainte-Mère-Eglise, dit le sorcier d’un ton
brusque, et le _capitaine_ fera bien de ne pas s’attarder afin d’éviter
les ornières.
Il s’était levé à ces mots, et fit un pas vers la porte comme pour nous
reconduire. Bien que le congé fût donné d’une manière un peu brutale,
l’avis était prudent; rien ne nous retenait d’ailleurs au _Petit-Haule_;
nous dîmes rapidement adieu à notre singulier hôte; et, sortant à notre
tour par la porte de derrière, nous suivîmes un sentier étroit qui nous
conduisit en ligne droite au bas de la colline.
L’étrange scène dont je venais d’être témoin avait excité au plus haut
point ma curiosité. Je me faisais donner de nouvelles explications par
mon conducteur, lorsqu’un homme se dressa tout-à-coup dans l’ombre de la
ravine que nous suivions; je reconnus Etienne Ferret. Il nous aperçut à
son tour, et vint nous rejoindre.
--Eh bien! l’as-tu retrouvée? demanda le _capitaine_.
--Non, dit le paysan; j’ai couru jusqu’au bas sans rien voir. Cependant
elle n’a pu fuir si vite! Le coteau n’a pas une _brousse_ pour la
cacher. Faut qu’elle soit partie sur un coup de vent ou rentrée sous
terre. Mais l’homme du _Petit-Haule_ en rendra compte.
Je remarquais qu’en parlant ainsi, Ferret avait la voix haletante et les
yeux hagards; il était très pâle. Le _capitaine_ et moi nous nous
efforçâmes de le calmer; mais il y avait dans son exaltation un mélange
de soupçon, d’épouvante et de colère, qui lui donnait une expression si
bizarre, que nous nous laissâmes aller, malgré nous, à l’observer au
lieu de la combattre. Etienne avait complétement oublié cette réserve
qui fait du paysan normand une sorte de problème perpétuel à résoudre.
Il marchait entre nous en racontant avec une volubilité passionnée
pourquoi il s’était attaché à Françoise en la voyant à la ferme
maltraitée par tout le monde, quelles propositions de mariage il lui
avait faites, et avec queles pleurs de joie elle les avait reçues. Il
nous détaillait ses projets d’établissement dans la métairie qui lui
avait été promise vers Bricbec, et où il devait entrer au retour des
nouvelles feuilles; puis, revenant à la jeune pastoure, il nous disait
comment elle avait commencé à changer il y avait trois mois, comment
elle était devenue toujours plus triste sans qu’il pût en deviner la
cause, jusqu’à ce qu’il l’eût trouvée plusieurs fois sur la route du
_Petit-Haule_, où l’attirait la maligne puissance de Guillemot. Enfin,
s’exaltant encore plus à cette dernière pensée, il se mit à murmurer
des menaces de vengeance qui s’éteignirent tout à coup dans les larmes.
Je fus sincèrement touché de cette douleur naïve, et je m’efforçai de
consoler le jeune paysan; mais le _capitaine_, qui avait pour principe
que les consolateurs sont comme les médecins qui, au lieu de guérir la
maladie, la constatent, m’interrompit pour nous faire remarquer que la
nuit était venue, et qu’il importait de presser le pas. Il adressa en
même temps plusieurs questions à Ferret sur la direction qu’il fallait
prendre, afin de couper au plus court, espérant ainsi le distraire de sa
préoccupation; mais tel était le trouble de ce dernier, qu’il ne put
donner aucune indication satisfaisante.
Cependant les dernières lueurs du soir avaient complétement disparu;
l’absence des étoiles qui ne se montraient pas encore, laissaient le
ciel dans une profonde obscurité. Nous apercevions à peine, de loin en
loin, quelques touffes d’arbres dessinant leurs masses plus sombres dans
la nuit, ou quelques flaques d’eau, formées par le dernier orage, qui
semaient la campagne de taches plus pâles. La route dominait des
terrains à demi-noyés, ou nous entendions le vent frissonner dans les
glaïeuls. Etienne était retombé dans un silence qu’interrompaient, de
loin en loin, des soupirs ou quelques paroles entrecoupées. Nous
côtoyions depuis un instant un de ces marécages connus en Normandie sous
le nom de _Rosières_, quand une petite forme blanchâtre et mouvante se
montra tout à coup à notre droite, et parut traverser vivement la route.
--Avez-vous vu? s’écria Ferret, en s’arrêtant tout court; c’est une
_létiche_.
Je savais que ce nom était donné, par les paysans du Calvados et de la
Manche, à l’hermine de France que ses rares apparitions ont transformée
en animal merveilleux, et dans laquelle l’imagination populaire a voulu
voir une gracieuse métamorphose des enfants morts sans baptême; mais,
avant que j’eusse pu répondre, le _capitaine_ nous montra une vingtaine
de petites formes pareilles qui, après s’être élevées sur le marais,
grandirent subitement en prenant l’apparence d’une flamme bleuâtre et se
mirent à danser sur la cîme des roseaux.
--Tu vois que tes _létiches_ sont des follets, dit-il à Etienne, nous
sommes ici dans leur royaume, et si les follets sont, comme on le
prétend, des prêtres qui ont violé le sixième commandement, il faut
reconnaître que le clergé du pays compte peu de Joseph. Les anciens
voyaient dans un follet isolé l’ombre d’Hélène, toujours de mauvais
présage, et dans deux follets les ombres de Castor et de Pollux, symbole
de prospérité; mais je voudrais savoir ce qu’ils auraient vu dans ce
quadrille d’_ardens_ qui semblent nous inviter à leur bal.
Le marais qui s’étendait à nos pieds était encore enveloppé d’ombre,
mais les premières étoiles qui commençaient à s’épanouir dans le ciel
versaient sur la route une pâle clarté, et l’on pouvait lire sur les
traits d’Etienne, qui s’était arrêté comme nous, l’émotion âpre et
enfiévrée que lui causait ce singulier spectacle. Nous regardions depuis
quelques instants, lorsqu’une flamme, plus brillante et plus élevée,
jaillit au milieu des joncs. Ferret fit involontairement un mouvement en
arrière.
--Pardieu! s’écria le capitaine, voici la reine de la fête; ce doit être
au moins _la Fourolle_.
--N’est-ce point le nom des sorcières-follets? demandai-je.
--Oui, balbutia Ferret; il y en a qui se donnent au démon pour avoir une
place parmi les _ardens_, d’autres se damnent avec les prêtres ou les
_jeteurs de sort_, et alors, pendant sept ans, leur âme est condamnée à
courir ainsi toutes les nuits! Il y a déjà dans le pays _la fourolle
Renée, la fourolle Catherine_... Oh! voyez, voyez, comme celle-ci
marche, comme elle a l’air de nous appeler.
En parlant ainsi, Etienne fasciné avait descendu la berge et suivait la
_fourolle_ le long des roseaux; tout à coup il s’arrêta, nous le vîmes
se baisser et disparaître; nous allions courir à lui quand il se releva
avec un cri: il tenait à la main le tablier rouge de Françoise!
Nous cherchâmes en vain la jeune pastoure aux bords du marécage, sur la
route et dans une saulaie qui s’étendait un peu plus loin, tout était
désert. Le paysan inquiet nous quitta pour retourner à la ferme. Comme
rien ne me retenait à Sainte-Mère-Eglise, je repartis le lendemain sans
avoir connu le résultat de sa recherche; mais le hasard m’ayant fait
rencontrer, deux ans plus tard, le _capitaine_, j’appris de lui que
Françoise avait été retrouvée noyée sous les glaïeuls de l’étang.
Quant à Guillemot, il avait quitté le Cotentin et gagné les bords de la
Sarthe, où il vit peut-être encore, craint comme tous ses pareils, de
crédules paysans, qui le haïssent et le consultent. Quiconque a parcouru
nos campagnes connaît, en effet, l’autorité qu’exercent partout ces
vagabonds solitaires, auxquels la superstition suppose une mission
surnaturelle. Quelle qu’ait été, dans cette première moitié du siècle,
l’énergie de la réaction contre les traditions du passé, la croyance des
sorciers s’est à peine affaiblie. Les rois et les prêtres s’en vont,
mais les sorciers survivent. C’est que la foi en ceux qui peuvent nous
affranchir du possible est encore moins le témoignage de notre ignorance
que de nos rêves. Depuis l’alchimiste du moyen âge, qui promettait la
pierre philosophale, jusqu’au spéculateur Law, retrouvant l’Eden aux
bords du Mississipi, c’est toujours la même facilité à supposer ce qui
flatte, et à prendre ses désirs pour des preuves. Aujourd’hui même, au
foyer du scepticisme, n’avons-nous pas encore nos sorciers qui, plus
puissants que les autres, ne promettent point le bonheur et la richesse
à quelques hommes, mais la réforme de toutes les misères humaines et la
félicité éternelle du genre humain?
DEUXIÈME RÉCIT.
LA FILEUSE.
I.
Notre diligence venait de s’arrêter devant la maison du relais, et le
postillon frappait avec le manche de son fouet à la porte de l’écurie,
où tout semblait dormir.
--Eh bien! c’est comme ça que le Normand nous attend? criait-il; hé!
grand _saint lâche_, comptes-tu nous laisser geler ici?