M. de Saint-Alofe fit un signe d’assentiment.

--J’ajouterai, reprit le docteur, que la demande adressée par lui à

madame la comtesse me paraît trop juste pour pouvoir être repoussée.

Madame de Luxeuil le regarda avec surprise.

--Quoi! s’écria-t-elle, vous voulez que je consente à un

interrogatoire...

--Que vous ne pouvez craindre, madame la comtesse, interrompit

rapidement Vorel; les inquiétudes de M. le duc, bien que mal fondées,

j’en ai la certitude, sont excusables; je les approuve, et s’il le faut,

j’appuierai sa prière.

Madame de Luxeuil voulut protester.

--Oh! de grâce, ne persistez pas dans votre refus, reprit le docteur

avec un accent marqué qui rendit la comtesse attentive; une plus longue

résistance justifierait des soupçons qu’il faut dissiper. Je demanderai

seulement à M. le duc, comme médecin, de retarder cette entrevue de

quelques instants. L’émotion de cette journée a déjà éprouvé

mademoiselle Honorine; elle vient de s’évanouir et se trouve encore dans

un état nerveux qui rendrait toute agitation nouvelle dangereuse.

Le duc répondit qu’il avait appris, en arrivant à l’hôtel,

l’évanouissement de la jeune fille, et qu’il attendrait tout le temps

nécessaire.

--Dans ce cas, reprit Vorel, en tirant un portefeuille et écrivant

quelques mots au crayon, que madame la comtesse veuille bien exécuter

cette simple prescription; l’entrevue pourra ensuite avoir lieu sans

aucun danger.

Il déchira la feuille sur laquelle il avait écrit et la présenta à

madame de Luxeuil; celle-ci parut d’abord disposée à résister, mais à

peine eut-elle jeté les yeux sur les mots tracés par le médecin, qu’elle

changea de visage.

--Soit, dit-elle, avec un reste d’irritation mal maîtrisée; puisque

c’est le seul moyen d’éviter un débat ridicule, je l’accepte. M. le duc

peut attendre ici.

Elle salua légèrement et sortit.

Le médecin s’approcha alors du vieillard et le regarda fixement.

--Pardonnez-moi d’interrompre un instant les préoccupations qui vous

amènent ici, monsieur le duc, dit-il avec gravité; mais vous m’excuserez

quand vous saurez que depuis vingt ans je souhaite cette rencontre.

--Vous! dit le duc étonné.

--Depuis le jour où votre _Adresse aux propriétaires français_ me tomba

par hasard sous les yeux, reprit Vorel; comme vous, monsieur le duc,

j’avais été frappé des vices de notre société; j’attendais sa réforme

avec une douloureuse impatience; j’espérais que vos recherchés

amèneraient enfin la découverte des lois de l’avenir...

--Et cette espérance n’a point été trompée, interrompit le duc, dont

l’œil s’anima d’un subit enthousiasme; la réforme que vous attendiez

est désormais facile; j’en ai trouvé le plan, les moyens, les détails;

la salle de fête est bâtie, le banquet dressé, la robe blanche préparée;

l’homme n’a plus qu’à se dépouiller, sur le seuil, des haillons du

passé.

--Qui l’arrête alors?

--Hélas! l’ignorance et la crainte. Le malheureux se défie de sa force,

et doute de la bonté de Dieu. Quand on lui montre le but, il reste

immobile en criant comme ce fou qui se croyait de verre:--Si je marche

je suis brisé! et pourtant, le bonheur est là, devant lui. Pour créer le

monde nouveau, il suffit qu’il dise comme le Dieu de la Genèse: que le

monde soit, et le monde sortira du néant!

Vorel secoua la tête.

--Monsieur le duc est-il sur d’avoir prévu tous les obstacles? dit-il

d’un air pensif. Ce n’est point chose facile que de déménager ainsi

l’humanité, et s’il m’était permis de hasarder quelques objections...

--Parlez, Monsieur, dit vivement M. de Saint-Alofe, je n’ai jamais évité

la discussion, ni refusé les éclaircissements; quels que soient vos

doutes, exposez-les sans crainte, je vous écoute.

Un étrange sourire traversa les traits du médecin; il jeta, de côté, un

regard vers la pendule, puis montrant un fauteuil à son interlocuteur,

il commença une série d’objections lentes et embarrassées. A chaque

instant l’expression semblait lui faire défaut; mais le duc venait au

secours de son impuissance: devinant ce qu’il avait voulu dire, ajoutant

ce qu’il avait omis, il semblait recruter lui-même cette armée

d’arguments ennemis pour les combattre et les vaincre. En le ramenant

aux pensées qui avaient été l’intérêt de sa vie entière, M. Vorel était

sûr de lui faire oublier tout le reste. Reporté au milieu de son rêve

sublime, comme au milieu d’un océan sur lequel il ne voyait plus rien de

la terre, le vieillard se mit à décrire avec une éloquence hardie le

nouveau monde qu’il avait deviné; il célébrait d’avance cette Amérique

sociale, encore invisible, mais perçue par son génie, et, enivré de sa

propre parole, la foi s’exaltait en lui, la réalité s’effaçait à ses

yeux, il sentait ses espérances se détacher de son esprit et revêtir

une forme. Ce qu’il avait pensé, il le voyait, il l’entendait! il était

au milieu de cette Jérusalem céleste, sortie tout achevée de son

cerveau: il n’avait plus conscience du temps, de la matière, de

l’espace! Merveilleuse folie, connue de Socrate, quand il entendait, au

dehors de lui-même, son inspiration qui lui parlait comme un démon

familier, de Moïse qui écoutait son génie sur la montagne et croyait

entendre la voix de Dieu, de Swedenborg dont les idées devenaient des

sensations.

A mesure que cette hallucination grandissait, la parole du vieillard

devenait plus entrecoupée, plus ardente. Enlevé dans les hautes régions,

il ne voyait plus que les sommets de son rêve: il ne racontait plus la

nouvelle création, il ne l’expliquait plus, il la chantait.

«L’homme a vu s’accomplir la promesse de Dieu; il a conquis la royauté

du monde. Désormais, la matière domptée s’est faite son esclave, les

fléaux sont devenus ses agents soumis. Il demande au volcan ses feux, à

la tempête ses ailes, à la foudre sa lumière: la foudre, la tempête, le

volcan obéissent; et lui, roi couronné de son intelligence, il passe,

doucement penseur, au milieu de ces esclaves qui l’ont affranchi du

travail grossier.

»Et ce qu’il a fait au dehors, il l’a fait en lui-même. Dans son sein

coulaient des sources fécondes qui, toujours comprimées, étaient

devenues des torrents; il leur a donné un lit: les passions qui

grondaient, tigres enchaînés, sont devenues des coursiers dociles

attelés au char de l’humanité.

»L’humanité! elle forme désormais une grande famille où le fort est la

confiance du faible, le faible la joie du fort. Les saints ne sont plus

des martyrs; à la couronne d’épines qui déchirait leurs fronts a succédé

la couronne de myosotis et de menthe que surmonte une étoile! Doux

symbole de la divinisation, de l’intelligence, de la pureté et de

l’amour.

»La brume se déchire, le soleil dore la montagne, l’homme joyeux se lève

et chante son hymne de triomphe.

»--Au travail! au travail! non pour un maître qui boira dans l’or mes

sueurs et mes larmes, mais pour mes frères, pour mes sœurs, pour

moi-même! Au travail! au travail! non pour user mon corps et abrutir mon

âme dans une fatigue monotone, mais pour les vivifier par le mouvement

et la variété.

»Et la femme qui passe, en roulant les anneaux de sa chevelure, répond:

»--Au travail! au travail! non pour flétrir la beauté dont Dieu m’a

couronnée, mais pour la mêler à toute œuvre humaine, comme les

étoiles aux nues, comme les fleurs aux blés mûrs; au travail! au

travail! non pour languir dans la solitude et l’indigence ou pour vendre

au plus riche mon amour, mais pour choisir librement mon fiancé parmi

les plus doux et les plus aimants.

»Et l’enfant qui la suit en bondissant, s’écrie à son tour:

»--Au travail! au travail! non dans l’air étouffant de la classe ou de

l’atelier, non sous la menace du maître, non pour le pain noir du

présent ou pour le pain douteux de l’avenir; mais dans l’air pur, sous

l’œil de l’ami, pour l’honneur de l’avenir, et pour le bonheur du

présent! Au travail! au travail! non pour l’œuvre qui nous répugne,

et selon la famille que le hasard nous a donnée, mais là où les voix

intérieures nous appellent!

»Et au milieu de ce chœur d’activités riantes, la voix des pères

répète, plus grave et plus lente:

»--Au travail! au travail! non pour disputer à la faim les jours qui

nous restent, car nos fils ont fait la part des pères et nous pouvons

nous reposer au soleil de leur prospérité; mais nos conseils éclairent,

nos voix encouragent! Au travail! au travail! et puissions-nous nous

éteindre, sans nous en apercevoir, au milieu des mouvements et des

murmures de la vie.»

Ici le vieillard s’arrêta; sa voix était tremblante, des larmes

coulaient sur ses joues animées d’une légère rougeur. Attendri de joie

devant sa vision, il croisa les mains et ferma les yeux comme s’il eût

voulu la retenir.

Il y eut une longue pause. Pendant cette improvisation exaltée, les yeux

de Vorel s’étaient plusieurs fois tournés vers la pendule; il semblait

mesurer, avec anxiété, la marche de l’aiguille sur le cadran émaillé.

Tout à coup l’heure sonna! son tintement strident et mesuré arracha le

duc à son extase. Il tressaillit, passa sa main sur son front, regarda

autour de lui et parut se reconnaître.

--Deux heures! s’écria-t-il en se levant brusquement... Ah! je me suis

oublié... Votre nièce doit être depuis longtemps prête à me recevoir,

Monsieur...

Le médecin interrompit par un geste qui réclamait le silence, et prêta

l’oreille: le roulement de plusieurs voitures venait d’ébranler le pavé.

Une expression de triomphe illumina le visage de Vorel: le duc parut

saisi.

--Voudrait-on emmener mademoiselle Honorine Louis à mon insu et tandis

que je l’attends ici, s’écria-t-il; songez, Monsieur, que je me suis fié

à votre parole, à celle de la comtesse, et que ce serait une odieuse

perfidie!

Au lieu de répondre, le docteur courut à la porte, l’ouvrit, et madame

de Luxeuil parut.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 52 / 87 题