XXVII.

L’idée fixe.

En renonçant au nom de M. Michel, le vieillard avait également quitté le

costume sous lequel nous l’avons jusqu’à présent montré aux lecteurs, le

pantalon à pied se trouvait remplacé par une culotte de casimir blanc,

serrée sur les bas de soie au moyen d’une boucle de vermeil, et la

douillette fourrée, par un habit bleu, à collet étroit, qui laissait

voir un gilet de piqué, couleur paille. Sa cravate de batiste, jaunie

par le temps, était brodée aux coins et retombait sur un jabot de

Malines presque droit; enfin la chaussure découverte et arrondie avait

pour ornement une petite cocarde de ruban noir satiné.

C’était un costume de l’Empire avec toute cette fraîcheur flétrie des

vêtements longtemps conservés sans qu’on en ait fait usage, et il ne

fallait pas moins que la physionomie austère du vieillard pour lui ôter

ce qu’il pouvait avoir de ridicule et de suranné.

A ce nom de Saint-Alofe annoncé par le laquais, madame de Luxeuil

s’était détournée stupéfaite; mais en apercevant le duc dans le même

costume qu’il portait lors de leur dernière rencontre, elle le reconnut

sur-le-champ, malgré les ravages des années, et poussa une exclamation

d’épouvante.

L’arrivée de M. de Saint-Alofe dans un pareil moment avait, en effet,

quelque chose de si redoutable que toute sa présence d’esprit

l’abandonna; elle demeura debout à la même place et comme hallucinée par

un fantôme.

Cependant le duc, s’étant avancé lentement vers elle, s’inclina; par un

mouvement machinal la comtesse rendit le salut, lui montra un fauteuil

et se laissa retomber elle-même sur la causeuse qu’elle occupait un

instant auparavant.

Jusqu’alors aucune parole n’avait été échangée. Vorel, étonné, regardait

alternativement madame de Luxeuil et le duc; enfin celui-ci, qui était

resté debout comme s’il eût attendu la sortie du médecin, se tourna vers

la mère d’Arthur.

--Je crains que ma visite ne paraisse importune, dit-il avec une

froideur polie; je sais qu’elle interrompt une solennité de famille...

--Il est vrai, balbutia madame de Luxeuil en s’efforçant de se remettre;

c’est aujourd’hui que mon fils se marie; le contrat vient d’être

signé...

--Déjà! interrompit le duc; vous avez fait diligence, madame la

comtesse.

--Loin de là, Monsieur, reprit madame de Luxeuil qui, en parlant,

retrouvait peu à peu son sang-froid; nous sommes au contraire en retard,

et depuis longtemps les témoins attendent...

--Ah! vous avez les témoins, répéta le duc en regardant fixement la

comtesse; et... parmi eux, Madame, s’en trouve-t-il un qui puisse être

pour mademoiselle Honorine Louis un défenseur éclairé et sérieux?

--Un défenseur... Qui vous fait supposer qu’elle en ait besoin,

Monsieur?

--Sa position, madame la comtesse, et surtout son âge qui lui donne

droit à l’appui d’un tuteur.

--Aussi avions-nous espéré M. de Vercy, fit observer madame de Luxeuil;

mais, malgré ses promesses, il n’est point arrivé...

--Et il n’arrivera pas, ajouta le vieillard avec gravité; car M. le

conseiller de Vercy est mort assassiné!

La comtesse jeta un cri.

--Assassiné! répéta-t-elle; où cela? grand Dieu!

--M. de Vercy a succombé en chemin, reprit le duc, sous les coups de

deux misérables qui se sont ensuite présentés à Paris, à sa place, dans

l’espoir de se faire payer des sommes qui lui étaient dues. Un homme les

a reconnus, ils l’ont frappé, et c’est en écoutant tout à l’heure son

interrogatoire que j’ai tout appris.

La mère d’Arthur joignit les mains avec une exclamation d’horreur.

--La mort a subitement privé mademoiselle Honorine Louis de son appui,

continua M. de Saint-Alofe; voilà pourquoi je viens ici prendre sa place

et réclamer près d’elle mes droits de premier tuteur.

Madame de Luxeuil parut plus saisie que surprise. Dès l’apparition du

duc elle avait pressenti qu’il arrivait pour s’entremettre et faire

obstacle au mariage d’Arthur: mais uniquement préoccupée d’une crainte

que le lecteur connaîtra bientôt, elle n’avait point songé au titre

qu’il venait d’invoquer, aussi se trouva-t-elle, pour ainsi dire, prise

au dépourvu. Cependant, elle s’efforça d’échapper à son embarras par

l’audace.

--Monsieur le duc n’espère point, sans doute, nous faire prendre au

sérieux ses prétentions, dit-elle avec hauteur; dans quelques instants,

mademoiselle Honorine Louis portera un nom qui lui rendra inutile toute

protection étrangère.

--Mais elle ne le porte point encore, madame la comtesse, objecta M. de

Saint-Alofe, et d’ici là, vous ne pouvez repousser la demande que je

viens vous faire.

--Et quelle est-elle, Monsieur?

--Obligé, par mon devoir, de veiller sur la pupille que M. de Vercy ne

peut plus protéger, je désire l’entretenir ici une fois, une seule, mais

sans témoins, sans interruptions et librement.

Les traits de la comtesse s’assombrirent.

--Et dans quel but cet entretien? reprit-elle.

--Un autre refuserait peut-être de le dire, répliqua le vieillard, mais

je crois devoir la vérité à madame la comtesse. Je veux voir la jeune

fille dont l’avenir va s’engager, pour savoir si cet engagement est

spontané, réfléchi; si elle connaît bien celui qu’elle épouse; si ce

mariage, enfin, est une libre préférence ou une condition qu’elle subit.

--Et vous avez pensé que nous pourrions permettre cet injurieux examen?

s’écria madame de Luxeuil.

--J’ai pensé que madame la comtesse comprendrait la nécessité de s’y

soumettre, dit M. de Saint-Alofe toujours calme.

--Jamais! Monsieur, jamais! interrompit la mère d’Arthur. Toutes les

conditions exigées par la loi ont été remplies; nul ne peut s’opposer

désormais à ce mariage, et monsieur le duc moins que tout autre, car le

titre de tuteur qu’il invoque, son absence le lui a fait perdre: ni mon

fils ni moi ne reconnaissons son autorité, et nous n’avons rien à

démêler avec lui.

--Vous pouvez, en effet, contester mes droits, dit le vieillard

tranquillement, les annuler peut-être; je ne me suis fait à cet égard

aucune illusion; mais, avant que les juges aient décidé entre nous, tout

projet de mariage devra demeurer suspendu, et c’est là, pour le moment,

ma seule prétention.

--Et si nous passons outre, Monsieur? demanda madame de Luxeuil avec une

ironie emportée.

--Alors, répéta le duc d’un ton ferme, je vous suivrai devant l’officier

de l’état civil, et, là, publiquement, toutes portes ouvertes et le

testament de la baronne à la main, je déclarerai m’opposer à la

célébration du mariage; j’interrogerai tout haut mademoiselle Honorine

Louis, je lui dirai les vrais motifs de la recherche de son cousin; je

l’avertirai du sort qui l’attend, et si elle doute, je lui offrirai des

preuves.

--Des preuves!

--Les voici! des lettres écrites par votre fils à la maîtresse que son

mariage doit enrichir! Vous voyez que rien ne me manque, et que je suis

assez fort pour n’avoir pas besoin de vous surprendre.

Le vieillard parlait avec une fermeté nette et sûre d’elle-même qui

épouvanta la comtesse. Rien ne pouvait l’empêcher de faire ce qu’il

venait d’annoncer, et, s’il le faisait, tout était évidemment perdu.

Aussi, madame de Luxeuil demeura-t-elle un instant étourdie; puis,

passant, comme toutes les femmes, du saisissement au dépit, elle chercha

à masquer ses craintes sous des paroles de menace.

Mais Vorel l’interrompit. Il s’était borné, jusqu’alors, au rôle

d’auditeur silencieux, regardant alternativement les deux

interlocuteurs; lorsqu’il comprit enfin, au trouble irrité de la mère

d’Arthur, que le danger devenait sérieux, il prit à son tour la parole.

--Pardon, dit-il vivement, mais comme oncle de mademoiselle Honorine

Louis, je crois avoir droit de prendre part à ce débat. La résolution

que vient d’annoncer M. le duc ne pourrait s’accomplir sans un scandale

également fâcheux pour tout le monde, et nous devons l’éviter à tout

prix.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 51 / 87 题