Explications.
M. Vorel interrogea la comtesse du regard; elle répondit par un signe
qui parut le rassurer; mais le duc s’avança vivement à leur rencontre.
--Pourquoi mademoiselle Honorine Louis ne suit-elle point madame la
comtesse? dit-il avec inquiétude; je veux la voir sur-le-champ!...
La comtesse le regarda de toute sa hauteur.
--Honorine Louis! répéta-t-elle, il n’y a plus ici personne de ce nom,
monsieur le duc; celle à qui vous le donnez s’appelle maintenant madame
Arthur de Luxeuil.
--Que dites-vous? s’écria le vieillard.
--Vos menaces nous ont forcé à faire diligence, continua la comtesse
d’un ton railleur, et pendant que vous attendiez ici votre pupille, elle
s’engageait ailleurs...
--C’est impossible! interrompit le duc frappé de stupeur; vous n’avez
pu... vous n’auriez point osé... c’est impossible... je veux la preuve!
Madame de Luxeuil lui tendit silencieusement l’acte qui constatait le
mariage. Le vieillard y jeta les yeux, puis pâlit et porta les mains à
son front.
--C’est vrai, balbutia-t-il, bien vrai; mais alors la maladie de votre
nièce était un mensonge, cette prétendue ordonnance de Monsieur un
avertissement de vous hâter, l’entretien qui me faisait oublier ici les
heures, un piège convenu d’avance!... Cet homme n’affectait de
s’intéresser à mes croyances qu’afin de me distraire, de me retenir! Il
vous avait promis d’_éveiller ma folie_ pour me faire oublier mon
devoir! Lâche qui a pris la porte de la confiance pour se glisser en
ennemi, qui s’est armé contre un vieillard de ce qui fait son courage et
sa consolation, qui a cherché à lui rendre sa religion moins chère, en y
attachant un remords! Ainsi, ce n’était point assez d’avoir sacrifié à
ma foi mes biens, mon repos, ma liberté, il fallait y sacrifier encore
le bonheur de cette enfant... Ah! cette épreuve est de trop, mon Dieu!
et vous deviez, détourner de moi ce calice.
Il y avait dans l’accent du vieillard une noblesse douloureuse dont
madame de Luxeuil fut, non pas attendrie, mais embarrassée.
--Si les craintes de monsieur le duc n’étaient point une injure,
dit-elle, on pourrait prendre la peine de les dissiper en lui apprenant
que le choix de ma nièce a été libre.
--Et qui me prouvera la vérité de cette affirmation? répliqua M. de
Saint-Alofe amèrement. Ah! maintenant, je ne veux plus croire que
mademoiselle Louis elle-même.
--Que Monsieur le duc l’interroge donc, car la voici, interrompit Vorel,
en montrant, avec une expression étrange, la seconde porte qui venait de
s’ouvrir, et par laquelle entrait Honorine, donnant la main au marquis
de Chanteaux.
A cette apparition inattendue, madame de Luxeuil recula en pâlissant, et
le duc resta stupéfait. Quant au médecin, il raffermit ses lunettes pour
mieux voir. Assuré désormais de la régularité de la vente faite à son
profit, il était revenu à sa vieille haine contre la comtesse, et
contemplait son embarras avec une malveillance joyeuse.
Ni le marquis ni Honorine ne remarquèrent d’abord l’impression produite
par leur entrée: celle-ci, pâle et distraite, semblait se soutenir à
peine, tandis que M. de Chanteaux, penché vers elle, achevait un
compliment commencé dans l’autre salon. Mais lorsque tous deux
s’arrêtèrent enfin, les yeux du marquis tombèrent sur le vieillard qui
était demeuré immobile à la même place. Il tressaillit, s’approcha d’un
pas, comme s’il eût voulu s’assurer qu’il ne se trompait pas, puis fit
un mouvement en arrière en s’écriant:
--Le duc!
Celui-ci ne parut ni le voir, ni l’entendre. Debout devant Honorine, le
regard fixe, les narines gonflées, les lèvres tremblantes, il était en
proie à un de ces attendrissements silencieux qui ne laissent place à
aucune sensation. Cependant il fit un effort, s’avança lentement vers la
jeune fille les bras tendus, saisit une de ses mains, et l’attirant à
lui la regarda de plus près.
--Oui... balbutia-t-il enfin; ce sont ses traits... ses cheveux... ses
mouvements!... Oui,... c’est bien la fille de Nancy.
--De Nancy! répéta Honorine qui releva la tête... Vous avez connu ma
mère, monsieur?
--Sa voix aussi... c’est sa voix, dit le vieillard en continuant à se
parler à lui-même.
La jeune fille sentit comme un éclair traverser son esprit. Ce trouble,
au souvenir de la baronne, le titre de duc donné par M. de Chanteaux,
cette espèce d’ivresse avec laquelle le vieillard la contemplait...,
tout la saisit! Elle joignit les mains, regarda le marquis, madame de
Luxeuil, puis, réunissant tout ce qui lui restait de force, elle
balbutia:
--Vous êtes le duc de Saint-Alofe?
--Qui vous a dit mon nom? demanda le vieillard étonné.
Honorine ne répondit pas. Le cri qu’elle essaya de pousser s’arrêta
lui-même étouffé par l’émotion; elle ne put que tendre les bras et se
laisser glisser aux genoux du duc.
Madame de Luxeuil, jusqu’alors enchaînée par la surprise, s’élança vers
elle et voulut s’entremettre, mais la jeune fille, sanglotante, éperdue,
ne put l’entendre. Toujours aux pieds du vieillard, elle continuait à
bégayer des phrases sans suite, au milieu desquelles revenait à chaque
instant le nom de sa mère.
Le duc, brisé par tant d’agitations, s’était laissé tomber sur un
fauteuil et baisait les mains de la jeune fille en s’efforçant de la
calmer.
--Au nom de Dieu! essuyez vos larmes, chère enfant, répétait-il
attendri. D’où vient que ma vue vous trouble à ce point? Ne savez-vous
pas que je veux être votre protecteur, votre ami?
--Oh! oui, balbutia Honorine. Vous ne me quitterez plus... Vous me
conseillerez!... Ah! pourquoi... n’êtes-vous pas venu... plus tôt?
--Avez-vous donc eu besoin d’appui?... demanda le duc. Ce mariage...
Honorine poussa un gémissement et cacha sa tête sur la poitrine du
vieillard.
--On vous l’a imposé, s’écria-t-il; vous avez cédé à la violence?
--Non, répliqua la jeune fille toujours pressée sur son cœur, non; il
le fallait... j’ai consenti... pour ma mère.
--Que dites-vous?
--Ils savaient tout, murmura-t-elle; ils voulaient se servir de la
lettre!...
--Une lettre, et que pouvait-elle contenir qui vous forçât?...
La jeune fille tira de son sein le billet remis par sa tante et le
tendit, sans lever les yeux, à M. de Saint-Alofe. En apercevant son nom
sur l’adresse, celui-ci l’ouvrit précipitamment et le parcourut, mais
arrivé à la signature, il jeta un cri.
--Nancy, répéta-t-il, et ce billet m’est adressé! malheureuse! mais ce
n’est pas ta mère qui l’a écrit, c’est un faux!
Honorine se redressa égarée et madame de Luxeuil jeta au marquis un
regard d’épouvante. Celui-ci hésita un instant, puis la rassurant d’un
geste, il se glissa vers la porte, qui était restée ouverte, et
disparut...
Quant au duc, après avoir de nouveau parcouru le billet il s’était levé
et avait fait un pas vers la comtesse.
Les rides de son front chauve frémissaient d’indignation, et ses yeux
lançaient des éclairs. La tête rejetée en arrière, froissant le billet
dans une de ses mains crispées, et l’autre étendue avec un geste de
commandement et de menace, il était à la fois si majestueux et si
terrible que madame de Luxeuil demeura devant lui comme fascinée.
--C’est vous qui avez écrit cette lettre infâme, dit-il d’un accent bas
et entrecoupé; c’est vous ou plutôt cet homme qui vient de fuir et qui
s’est exercé de longue main à cette habileté de faussaire. Ainsi, rien
ne vous a coûté pour vaincre la résistance de cette enfant... pour vous
enrichir de ses dépouilles!... O mon Dieu, et vous avez permis que le
complot de cette femme réussît! et le monde la compte au nombre de ses
élus! et elle aura pu briser impunément le bonheur de la fille et
l’honneur de la mère?... Non, qu’elle rétracte au moins ses mensonges!
Il s’était avancé vers madame de Luxeuil et lui avait saisi la main. La
comtesse effrayée voulut se dégager; mais le vieillard, dressé de toute
sa hauteur, ses cheveux blancs épars et l’œil implacable, la tint
immobile.
--Demandez grâce, Madame, dit-il d’une voix fulminante, demandez grâce à
celle que vous avez calomniée après l’avoir fait mourir!
Et forçant la comtesse à plier sur ses genoux, il la fit tomber à ses
pieds.
Là, suffoquée de honte, de rage et d’épouvante, elle ne put que pousser
un cri.
M. Vorel, jusqu’alors témoin impassible, pensa qu’il devait enfin
s’interposer. Au premier mot qu’il prononça, M. de Saint-Alofe, rappelé
à lui-même, laissa aller la main qu’il tenait.
--Monsieur le duc oublie que la violence envers une femme a toujours été
regardée comme indigne d’un gentilhomme, dit le médecin avec son accent
doucereusement ironique, et en aidant madame de Luxeuil à se relever;
les reproches et les emportements sont d’ailleurs inutiles désormais, et
ne peuvent rien changer à ce qui est accompli.
--Vous vous trompez, reprit M. de Saint-Alofe redevenu plus calme; un
mariage surpris par la fraude peut être rompu, et je jure d’y employer
tous mes efforts.
Honorine qui était restée à la même place atterrée et étrangère à tout
ce qui venait de se passer, releva la tête à ces derniers mots.
--Rompre mon mariage! s’écria-t-elle, en courant au duc, est-ce bien
possible? ah! s’il est vrai, ne m’abandonnez pas! ma mère m’a confiée à
vous, monsieur le duc: c’est à vous de me sauver; emmenez-moi!
--Que dit-elle? interrompit la comtesse.
--Oui, reprit impétueusement Honorine, il est mon protecteur légitime,
c’est lui que je dois suivre; je ne veux pas rester plus longtemps près
de ceux qui m’ont lâchement trompée!...
--Elle a raison, dit M. de Saint-Alofe, jusqu’à ce que les juges aient
prononcé, elle ne peut demeurer ici.
--Emmenez-moi, s’écria la jeune fille; mon cousin va venir; il voudra
s’opposer!... par pitié emmenez-moi!
--Restez! dit une voix qui retentit tout à coup derrière elle.
Honorine se détourna et aperçut M. de Chanteaux qui venait d’entrer avec
un inconnu en écharpe.
Elle recula effrayée.
--Que mademoiselle se rassure, dit poliment l’inconnu: nous cherchons M.
le duc de Saint-Alofe.
--C’est moi, dit le vieillard, qui avait tressailli à la vue de
l’écharpe.
Celui qui la portait s’inclina légèrement.
--Monsieur le duc n’a-t-il point habité la maison du docteur Monard, à
Vanvres? demanda-t-il.
--En effet, répondit M. de Saint-Alofe.
--Et il s’en est échappé il y a cinq années?
--Il est vrai.
L’étranger fit un pas en avant.
--Alors, reprit-il, au nom du roi, Monsieur, je vous arrête!
Le duc courba la tête avec un gémissement; Honorine regarda le
commissaire.
--L’arrêter! s’écria-t-elle, et par quel ordre?
Il lui présenta un papier.
--En vertu d’un jugement du tribunal de la Seine, dit-il froidement,
lequel jugement place M. le duc sous la tutelle du marquis de Chanteaux.
--Que dites-vous?
--Donnant, en outre, audit marquis l’autorisation de faire enfermer son
pupille.
--Se peut-il!... et la cause d’un pareil arrêt, Monsieur?
--La cause! répéta le commissaire, avec un peu d’embarras en tournant
les yeux vers le vieillard.
--Eh bien?...
--Eh bien, Mademoiselle, la cause... c’est que M. le duc de Saint-Alofe
est fou!
Le coup était si terrible, et il avait été précédé de tant d’émotions
affreuses, qu’Honorine eut à peine la force de pousser un cri; elle
regarda le duc, chancela, étendit les mains pour chercher un appui, et
tomba dans les bras de Vorel, qui s’était avancé pour la soutenir.