XXVIII.

Explications.

M. Vorel interrogea la comtesse du regard; elle répondit par un signe

qui parut le rassurer; mais le duc s’avança vivement à leur rencontre.

--Pourquoi mademoiselle Honorine Louis ne suit-elle point madame la

comtesse? dit-il avec inquiétude; je veux la voir sur-le-champ!...

La comtesse le regarda de toute sa hauteur.

--Honorine Louis! répéta-t-elle, il n’y a plus ici personne de ce nom,

monsieur le duc; celle à qui vous le donnez s’appelle maintenant madame

Arthur de Luxeuil.

--Que dites-vous? s’écria le vieillard.

--Vos menaces nous ont forcé à faire diligence, continua la comtesse

d’un ton railleur, et pendant que vous attendiez ici votre pupille, elle

s’engageait ailleurs...

--C’est impossible! interrompit le duc frappé de stupeur; vous n’avez

pu... vous n’auriez point osé... c’est impossible... je veux la preuve!

Madame de Luxeuil lui tendit silencieusement l’acte qui constatait le

mariage. Le vieillard y jeta les yeux, puis pâlit et porta les mains à

son front.

--C’est vrai, balbutia-t-il, bien vrai; mais alors la maladie de votre

nièce était un mensonge, cette prétendue ordonnance de Monsieur un

avertissement de vous hâter, l’entretien qui me faisait oublier ici les

heures, un piège convenu d’avance!... Cet homme n’affectait de

s’intéresser à mes croyances qu’afin de me distraire, de me retenir! Il

vous avait promis d’_éveiller ma folie_ pour me faire oublier mon

devoir! Lâche qui a pris la porte de la confiance pour se glisser en

ennemi, qui s’est armé contre un vieillard de ce qui fait son courage et

sa consolation, qui a cherché à lui rendre sa religion moins chère, en y

attachant un remords! Ainsi, ce n’était point assez d’avoir sacrifié à

ma foi mes biens, mon repos, ma liberté, il fallait y sacrifier encore

le bonheur de cette enfant... Ah! cette épreuve est de trop, mon Dieu!

et vous deviez, détourner de moi ce calice.

Il y avait dans l’accent du vieillard une noblesse douloureuse dont

madame de Luxeuil fut, non pas attendrie, mais embarrassée.

--Si les craintes de monsieur le duc n’étaient point une injure,

dit-elle, on pourrait prendre la peine de les dissiper en lui apprenant

que le choix de ma nièce a été libre.

--Et qui me prouvera la vérité de cette affirmation? répliqua M. de

Saint-Alofe amèrement. Ah! maintenant, je ne veux plus croire que

mademoiselle Louis elle-même.

--Que Monsieur le duc l’interroge donc, car la voici, interrompit Vorel,

en montrant, avec une expression étrange, la seconde porte qui venait de

s’ouvrir, et par laquelle entrait Honorine, donnant la main au marquis

de Chanteaux.

A cette apparition inattendue, madame de Luxeuil recula en pâlissant, et

le duc resta stupéfait. Quant au médecin, il raffermit ses lunettes pour

mieux voir. Assuré désormais de la régularité de la vente faite à son

profit, il était revenu à sa vieille haine contre la comtesse, et

contemplait son embarras avec une malveillance joyeuse.

Ni le marquis ni Honorine ne remarquèrent d’abord l’impression produite

par leur entrée: celle-ci, pâle et distraite, semblait se soutenir à

peine, tandis que M. de Chanteaux, penché vers elle, achevait un

compliment commencé dans l’autre salon. Mais lorsque tous deux

s’arrêtèrent enfin, les yeux du marquis tombèrent sur le vieillard qui

était demeuré immobile à la même place. Il tressaillit, s’approcha d’un

pas, comme s’il eût voulu s’assurer qu’il ne se trompait pas, puis fit

un mouvement en arrière en s’écriant:

--Le duc!

Celui-ci ne parut ni le voir, ni l’entendre. Debout devant Honorine, le

regard fixe, les narines gonflées, les lèvres tremblantes, il était en

proie à un de ces attendrissements silencieux qui ne laissent place à

aucune sensation. Cependant il fit un effort, s’avança lentement vers la

jeune fille les bras tendus, saisit une de ses mains, et l’attirant à

lui la regarda de plus près.

--Oui... balbutia-t-il enfin; ce sont ses traits... ses cheveux... ses

mouvements!... Oui,... c’est bien la fille de Nancy.

--De Nancy! répéta Honorine qui releva la tête... Vous avez connu ma

mère, monsieur?

--Sa voix aussi... c’est sa voix, dit le vieillard en continuant à se

parler à lui-même.

La jeune fille sentit comme un éclair traverser son esprit. Ce trouble,

au souvenir de la baronne, le titre de duc donné par M. de Chanteaux,

cette espèce d’ivresse avec laquelle le vieillard la contemplait...,

tout la saisit! Elle joignit les mains, regarda le marquis, madame de

Luxeuil, puis, réunissant tout ce qui lui restait de force, elle

balbutia:

--Vous êtes le duc de Saint-Alofe?

--Qui vous a dit mon nom? demanda le vieillard étonné.

Honorine ne répondit pas. Le cri qu’elle essaya de pousser s’arrêta

lui-même étouffé par l’émotion; elle ne put que tendre les bras et se

laisser glisser aux genoux du duc.

Madame de Luxeuil, jusqu’alors enchaînée par la surprise, s’élança vers

elle et voulut s’entremettre, mais la jeune fille, sanglotante, éperdue,

ne put l’entendre. Toujours aux pieds du vieillard, elle continuait à

bégayer des phrases sans suite, au milieu desquelles revenait à chaque

instant le nom de sa mère.

Le duc, brisé par tant d’agitations, s’était laissé tomber sur un

fauteuil et baisait les mains de la jeune fille en s’efforçant de la

calmer.

--Au nom de Dieu! essuyez vos larmes, chère enfant, répétait-il

attendri. D’où vient que ma vue vous trouble à ce point? Ne savez-vous

pas que je veux être votre protecteur, votre ami?

--Oh! oui, balbutia Honorine. Vous ne me quitterez plus... Vous me

conseillerez!... Ah! pourquoi... n’êtes-vous pas venu... plus tôt?

--Avez-vous donc eu besoin d’appui?... demanda le duc. Ce mariage...

Honorine poussa un gémissement et cacha sa tête sur la poitrine du

vieillard.

--On vous l’a imposé, s’écria-t-il; vous avez cédé à la violence?

--Non, répliqua la jeune fille toujours pressée sur son cœur, non; il

le fallait... j’ai consenti... pour ma mère.

--Que dites-vous?

--Ils savaient tout, murmura-t-elle; ils voulaient se servir de la

lettre!...

--Une lettre, et que pouvait-elle contenir qui vous forçât?...

La jeune fille tira de son sein le billet remis par sa tante et le

tendit, sans lever les yeux, à M. de Saint-Alofe. En apercevant son nom

sur l’adresse, celui-ci l’ouvrit précipitamment et le parcourut, mais

arrivé à la signature, il jeta un cri.

--Nancy, répéta-t-il, et ce billet m’est adressé! malheureuse! mais ce

n’est pas ta mère qui l’a écrit, c’est un faux!

Honorine se redressa égarée et madame de Luxeuil jeta au marquis un

regard d’épouvante. Celui-ci hésita un instant, puis la rassurant d’un

geste, il se glissa vers la porte, qui était restée ouverte, et

disparut...

Quant au duc, après avoir de nouveau parcouru le billet il s’était levé

et avait fait un pas vers la comtesse.

Les rides de son front chauve frémissaient d’indignation, et ses yeux

lançaient des éclairs. La tête rejetée en arrière, froissant le billet

dans une de ses mains crispées, et l’autre étendue avec un geste de

commandement et de menace, il était à la fois si majestueux et si

terrible que madame de Luxeuil demeura devant lui comme fascinée.

--C’est vous qui avez écrit cette lettre infâme, dit-il d’un accent bas

et entrecoupé; c’est vous ou plutôt cet homme qui vient de fuir et qui

s’est exercé de longue main à cette habileté de faussaire. Ainsi, rien

ne vous a coûté pour vaincre la résistance de cette enfant... pour vous

enrichir de ses dépouilles!... O mon Dieu, et vous avez permis que le

complot de cette femme réussît! et le monde la compte au nombre de ses

élus! et elle aura pu briser impunément le bonheur de la fille et

l’honneur de la mère?... Non, qu’elle rétracte au moins ses mensonges!

Il s’était avancé vers madame de Luxeuil et lui avait saisi la main. La

comtesse effrayée voulut se dégager; mais le vieillard, dressé de toute

sa hauteur, ses cheveux blancs épars et l’œil implacable, la tint

immobile.

--Demandez grâce, Madame, dit-il d’une voix fulminante, demandez grâce à

celle que vous avez calomniée après l’avoir fait mourir!

Et forçant la comtesse à plier sur ses genoux, il la fit tomber à ses

pieds.

Là, suffoquée de honte, de rage et d’épouvante, elle ne put que pousser

un cri.

M. Vorel, jusqu’alors témoin impassible, pensa qu’il devait enfin

s’interposer. Au premier mot qu’il prononça, M. de Saint-Alofe, rappelé

à lui-même, laissa aller la main qu’il tenait.

--Monsieur le duc oublie que la violence envers une femme a toujours été

regardée comme indigne d’un gentilhomme, dit le médecin avec son accent

doucereusement ironique, et en aidant madame de Luxeuil à se relever;

les reproches et les emportements sont d’ailleurs inutiles désormais, et

ne peuvent rien changer à ce qui est accompli.

--Vous vous trompez, reprit M. de Saint-Alofe redevenu plus calme; un

mariage surpris par la fraude peut être rompu, et je jure d’y employer

tous mes efforts.

Honorine qui était restée à la même place atterrée et étrangère à tout

ce qui venait de se passer, releva la tête à ces derniers mots.

--Rompre mon mariage! s’écria-t-elle, en courant au duc, est-ce bien

possible? ah! s’il est vrai, ne m’abandonnez pas! ma mère m’a confiée à

vous, monsieur le duc: c’est à vous de me sauver; emmenez-moi!

--Que dit-elle? interrompit la comtesse.

--Oui, reprit impétueusement Honorine, il est mon protecteur légitime,

c’est lui que je dois suivre; je ne veux pas rester plus longtemps près

de ceux qui m’ont lâchement trompée!...

--Elle a raison, dit M. de Saint-Alofe, jusqu’à ce que les juges aient

prononcé, elle ne peut demeurer ici.

--Emmenez-moi, s’écria la jeune fille; mon cousin va venir; il voudra

s’opposer!... par pitié emmenez-moi!

--Restez! dit une voix qui retentit tout à coup derrière elle.

Honorine se détourna et aperçut M. de Chanteaux qui venait d’entrer avec

un inconnu en écharpe.

Elle recula effrayée.

--Que mademoiselle se rassure, dit poliment l’inconnu: nous cherchons M.

le duc de Saint-Alofe.

--C’est moi, dit le vieillard, qui avait tressailli à la vue de

l’écharpe.

Celui qui la portait s’inclina légèrement.

--Monsieur le duc n’a-t-il point habité la maison du docteur Monard, à

Vanvres? demanda-t-il.

--En effet, répondit M. de Saint-Alofe.

--Et il s’en est échappé il y a cinq années?

--Il est vrai.

L’étranger fit un pas en avant.

--Alors, reprit-il, au nom du roi, Monsieur, je vous arrête!

Le duc courba la tête avec un gémissement; Honorine regarda le

commissaire.

--L’arrêter! s’écria-t-elle, et par quel ordre?

Il lui présenta un papier.

--En vertu d’un jugement du tribunal de la Seine, dit-il froidement,

lequel jugement place M. le duc sous la tutelle du marquis de Chanteaux.

--Que dites-vous?

--Donnant, en outre, audit marquis l’autorisation de faire enfermer son

pupille.

--Se peut-il!... et la cause d’un pareil arrêt, Monsieur?

--La cause! répéta le commissaire, avec un peu d’embarras en tournant

les yeux vers le vieillard.

--Eh bien?...

--Eh bien, Mademoiselle, la cause... c’est que M. le duc de Saint-Alofe

est fou!

Le coup était si terrible, et il avait été précédé de tant d’émotions

affreuses, qu’Honorine eut à peine la force de pousser un cri; elle

regarda le duc, chancela, étendit les mains pour chercher un appui, et

tomba dans les bras de Vorel, qui s’était avancé pour la soutenir.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 53 / 87 题