--C’est singulier, dit-il, avec une sorte d’hésitation, mais je ne
trouve point à notre chère nièce la joyeuse émotion que donne
habituellement l’approche du mariage; elle paraît triste, tourmentée; on
dirait qu’elle cache un secret toujours prêt de faire explosion.
--Honorine! s’écria madame de Luxeuil, qui cacha son inquiétude sous un
air de gaieté; en vérité, docteur, vous la trouvez triste?... vous
pensez qu’elle cache un secret!... ah! ah! ah! mais vous n’avez donc
jamais vu de jeune fille qui se marie?
--Il se peut que je sois, à cet égard, mauvais observateur, dit Vorel
avec humilité; mais, en tout cas, on pourrait interroger la jeune fille,
et si sa grand’mère voit comme moi... de travers, vous pouvez compter
qu’elle n’y manquera pas.
--Et quand elle le ferait, reprit Arthur avec impatience; le docteur
pense-t-il donc que nous ayons fait violence à ma cousine?
Vorel le regarda à travers ses lunettes bleues.
--Je suis persuadé du contraire, dit-il avec une lenteur et une
immobilité dont l’expression contredisait évidemment sa protestation; le
choix de notre chère nièce n’a pu être déterminé par aucune menace, ni
par aucune captation, il a été complétement libre; mais monsieur de
Luxeuil sait comme moi que la volonté d’une jeune fille est variable.
--Que voulez-vous dire, Monsieur?
--Je veux dire que si la grand’mère Louis se mettait à interroger sa
petite-fille sur son air triste, c’est une supposition... et que
celle-ci exprimât, par hasard, le désir de voir ajourner le mariage...
ou d’y renoncer... je fais encore une supposition... la grand’mère
serait capable de tout rompre.
Arthur fit un mouvement.
--Oh! c’est une femme terrible, ajouta Vorel d’un air paterne, et elle
n’écoute jamais que son inspiration...
--Vous oubliez qu’elle a donné son consentement, fit observer madame de
Luxeuil.
--Sans doute, sans doute, répliqua le médecin avec déférence; mais
madame la comtesse comprend bien que ce consentement deviendrait inutile
si notre chère nièce changeait d’avis... Il est bien entendu que c’est
toujours une supposition...
--Dont monsieur Vorel voudrait faire une réalité! acheva Arthur qui
était à bout de patience.
Le médecin feignit l’étonnement.
--Moi, dit-il: monsieur de Luxeuil ne me rend pas justice; nul ne désire
au contraire plus vivement que moi la conclusion de son mariage...
d’autant qu’il me permettra de terminer une affaire qui m’occupe depuis
longtemps.
La mère et le fils échangèrent un regard; ils venaient de comprendre le
but du voyage de Vorel.
--Monsieur le docteur devait débuter par cet aveu, dit madame de Luxeuil
d’un ton railleur.
--Je tâche de commencer par le commencement, madame la comtesse,
répliqua le docteur avec le sourire équivoque dont il avait l’habitude.
--Et peut-on savoir de quoi il s’agit? demanda Arthur.
--Mon Dieu, rien de plus simple! La baronne possédait en Touraine une
petite forêt enclavée dans un domaine appartenant à mon fils, du chef de
sa mère, et que je voudrais acquérir à des conditions raisonnables.
Jusqu’à présent la minorité d’Honorine a été un obstacle; mais désormais
je puis traiter avec monsieur de Luxeuil.
--Soit, dit Arthur, après le mariage.
--Oh! non, reprit Vorel en souriant, après le mariage il serait trop
tard; une rédaction de contrat troublerait les enchantements de la lune
de miel; puis, je repars sur-le-champ. Je voulais proposer au contraire
à monsieur de Luxeuil de tout régler aujourd’hui.
--Aujourd’hui, répéta Arthur; mais je n’ai encore aucun droit.
--Qu’importe? L’acte peut être post-daté de deux jours; le notaire de
madame la comtesse connaît trop bien les affaires pour se refuser à un
pareil arrangement.
--Cependant, Monsieur...
--Allons, ne me refusez pas, interrompit le médecin avec son sourire
embarrassant, c’est un moyen de m’obliger à faire des souhaits pour que
ce mariage ne rencontre aucun obstacle, et je suis généralement heureux
dans ce que je souhaite.
Arthur parut hésiter.
--J’ai avec moi l’argent, ajouta Vorel, voudriez-vous m’obliger à le
remporter?
L’idée d’un paiement immédiat décida de Luxeuil.
--Eh bien, soit, pardieu! dit-il; puisque vous voulez que je vende
d’avance la peau de l’ours, allons chez le notaire et nous discuterons
le prix.
Lorsqu’ils revinrent tous deux quelques heures après, la vente de la
forêt était conclue, et leurs deux signatures données; quant à celle
d’Honorine, M. Vorel se faisait fort de l’obtenir.
La jeune fille se trouvait, en effet, dans une situation d’esprit qui ne
lui permettait guère de rien débattre ni de rien refuser. Arrivée au
moment d’accomplir le sacrifice, son courage avait fait place à une
sorte de stupeur résignée. Elle se laissa parer sans émotion, sans
regret, sans effroi; elle avait cessé de sentir et de penser. La mère
Louis avait beau lui répéter qu’elle allait avoir un _fel gars_ (brave
garçon) pour mari, et qu’une épouseuse devait avoir la mine plus
_acoquetée_ (fraîche), Honorine répondait affirmativement à tout, mais
sans avoir compris ce qu’on lui disait, ni ce qu’elle répliquait
elle-même. Enfin, l’heure venue, elle descendit au salon où attendaient
le notaire et les témoins. C’étaient le marquis de Chanteaux, le prince
Dovrinski, Marquier et de Cillart. Le contrat de mariage fut lu sans
donner lieu à aucune observation; mais au moment de signer, la mère
Louis prit la parole.
--Un instant, s’écria-t-elle: maintenant que le grand noir a fini, c’est
à mon tour. Vous avez mis là tout ce que les épouseurs se donnaient l’un
à l’autre... en fortune s’entend... eh bien! ajoutez un article pour la
mère Louis.
Le notaire s’inclina et prit une plume.
--Mettez, reprit la paysanne en se rengorgeant, que le jour où la petite
aura son premier, la grand’mère promet d’envoyer pour le trousseau deux
cents écus!...
Ces mots avaient été prononcés d’un air de majesté si triomphante que le
notaire crut avoir mal compris.
--Pardon, madame, reprit-il; vous avez dit?...
--Deux cents écus! répéta la mère Louis, en appuyant sur chaque syllabe.
Le notaire promena autour de lui un regard embarrassé.
--Écrivez, écrivez, Monsieur, dit Arthur, qui cachait son
désappointement sous une gaieté forcée; les petits présents
entretiennent l’amitié. Madame Louis m’a, en outre, promis ma provision
de _mascapié_ (confiture de pomme).
--Et je ne m’en dédis pas, mon gars, continua la paysanne, qui n’avait
point saisi la raillerie; je vous l’enverrai toutes fois et quantes il y
aura du cidre, comme on doit en avoir cette année, car vous connaissez
la règle:
Année venteuse
Année pommeuse.
Seulement faut pas parler du mascapié dans l’acte; parce que je veux
envoyer ça d’amitié!...
L’addition demandée par la mère Louis une fois faite, les signatures
furent données, et l’on vint avertir que les voitures étaient attelées.
M. le marquis de Chanteaux s’avança vers Honorine le sourire sur les
lèvres; mais, à ce moment suprême, la vie, pour ainsi dire suspendue
chez la jeune fille, se réveilla brusquement: elle eut tout à coup
conscience de ce qui venait d’avoir lieu, de ce qui se préparait, et
elle se sentit glacée d’épouvante.
Le marquis resta quelques instants devant elle, le bras tendu, et répéta
l’annonce qui venait d’être faite; mais Honorine, pâle, les yeux fixes,
les deux mains crispées sur les bras du fauteuil, demeura immobile. Une
crise terrible s’opérait en elle. Près d’accomplir le sacrifice accepté,
une de ces répugnances, qui sont comme l’instinct de conservation de
l’âme, venait d’anéantir subitement son courage. En vain la volonté
luttait, en vain elle se répétait il le faut! il le faut! une force
invincible la retenait enchaînée.
M. de Chanteaux, déconcerté de son silence et de son immobilité, se
tourna vers madame de Luxeuil, qui s’approcha vivement et voulut lui
prendre la main; elle était raide et glacée! La comtesse essaya de
l’encourager par quelques paroles affectueuses; la jeune fille
n’entendait plus: l’espèce de combat que se livraient en elle deux
puissances contraires, était au-dessus de ses forces; après quelques
instants d’une apparente insensibilité, ses lèvres pâlirent, sa tête
flottante se renversa et elle s’évanouit.
Il y eut un moment d’effroi parmi les assistants; mais M. Vorel les
rassura. Il fit transporter la jeune fille dans une pièce voisine et
revint bientôt avec madame de Luxeuil, en annonçant qu’elle avait repris
ses sens et qu’un repos de quelques instants suffirait pour la remettre.
Arthur s’excusa près des témoins de ce retard imprévu et, pour rendre
l’attente plus facile, leur proposa d’entrer chez lui, où ils pourraient
parcourir les journaux, tandis que la mère Louis, à qui l’accident de sa
petite fille _avait tourné le cœur_, passait à l’office _pour prendre
quelque chose_.
Restés seuls, la comtesse et le docteur allaient retourner près
d’Honorine, quand la porte du salon s’ouvrit tout à coup à deux
battants: le domestique entra et annonça à haute voix: MONSIEUR LE DUC
DE SAINT-ALOFE.