XXVI.

La mère Louis.

Depuis le consentement arraché à Honorine et la résolution prise par

celle-ci de persister dans son sacrifice, tout avait marché au gré

d’Arthur et de sa mère. La veille du mariage était arrivée sans que l’on

eût entendu parler de M. de Vercy, et de Luxeuil se réjouissait d’un

retard qu’il ne pouvait comprendre, mais dont il espérait bien profiter.

Il venait de quitter le notaire chargé du contrat de mariage, après

avoir longtemps discuté avec lui et la comtesse toutes les dispositions

qui pouvaient être introduites dans l’acte, à son avantage, et il allait

sortir lorsqu’un domestique annonça:

_M. le docteur Vorel avec la mère Louis._

La foudre tombant aux pieds de la comtesse et de son fils eût causé, à

tous deux, moins de saisissement. Ils se levèrent d’un même mouvement et

voulurent faire répéter les noms; mais la porte fut tout à coup poussée

avec fracas et laissa voir les deux personnages qu’on venait d’annoncer.

Les années avaient passé sur M. Vorel, sans laisser de traces trop

sensibles; elles ne lui avaient donné ni la maigreur ni l’embonpoint

qu’amène habituellement la vieillesse. C’était toujours le même homme,

sauf un peu moins de souplesse dans les attitudes. La tête seule,

devenue chauve au-dessus des tempes et garnie, au milieu, de cheveux

grisonnants, avait pris je ne sais quel faux air vénérable qui rendait

l’expression du visage plus trompeuse pour la foule et plus redoutable

aux vrais observateurs. Quant à la mère Louis, c’était une grosse femme

tannée par le soleil, forte en couleurs et portant le costume des

paysannes normandes dans toute sa splendeur.

La comtesse et Arthur étaient restés pétrifiés à l’autre extrémité du

salon, lorsque la paysanne les aperçut.

--Ah! ah! ça doit être ça le bourgeois et la bourgeoise, dit-elle, en

quittant le bras de Vorel.

--Vous ne vous trompez pas, ma mère, répliqua celui-ci, qui salua

profondément; c’est madame la comtesse et M. de Luxeuil.

--C’est ça le _marieux_, s’écria la mère Louis en riant; eh bien! y me

va; il est gentil tout plein... Viens embrasser ta grand’mère, mon

garçon.

Arthur se contenta d’incliner légèrement la tête.

--C’est là tout ce que tu me fais _d’agriotes_[G] (caresses), s’écria la

mère Louis scandalisée.

--Pardon, ma mère, fit observer Vorel de sa voix pure et caressante;

mais notre arrivée est si inattendue.

--Inattendue... répéta aigrement la vieille femme; quand ils m’ont

invitée c’était donc pour me faire _chaper_ (promener)? Alors ils n’ont

qu’à le dire. Mais, en tous cas, je veux voir la _fieule_; je suis sa

grand’mère. Après tout, on ne peut pas l’épouser contre mon gré; et,

comme on dit au pays:

Fille fiancée

N’est pas mariée.

A cette espèce de menace, la comtesse fit un mouvement.

--Que madame Louis nous excuse, dit-elle avec un effort visible, mais

comme sa lettre ne disait point qu’elle dût venir...

--Je crois bien, interrompit la grosse femme, je voulais vous _sourguer_

(surprendre); mais si c’est comme ça que vous recevez les gens, on peut

_retrousser pignole_. (s’en aller) avec son _fait_ et sans signer au

contrat.

Ces derniers mots, prononcés avec une irritation criarde, rappelèrent

brusquement à la comtesse et à son fils ce que l’on pouvait attendre de

la mère Louis. Ils se consultèrent de l’œil, échangèrent un signe, et

leur froideur disparut à l’instant même, comme par enchantement.

--Que dites-vous là, s’écria madame de Luxeuil, qui courut à la vieille

femme et la prit par les mains, vous en retourner!... Ah! nous sommes

trop heureux que vous vous soyez décidée à venir... Mais, nous

l’espérions si peu, qu’au premier moment j’ai été tout étourdie... j’ai

cru que je me trompais... Asseyez-vous donc, chère madame Louis... et

vous, docteur...

--Merci, merci, ce n’est pas la peine, dit la mère Louis qui se laissa

conduire de mauvaise grâce jusqu’à la causeuse.

--Vous êtes arrivée aujourd’hui? interrompit madame de Luxeuil en

s’adressant à Vorel.

--A l’instant, madame la comtesse, répondit le médecin..

--Mais madame Louis doit avoir besoin de repos, interrompit vivement

Arthur; il faut faire préparer sa chambre.

Et il tira violemment le cordon de la sonnette.

--C’est inutile! répliqua la paysanne, dont le mécontentement n’était

point apaisé.

--Madame Louis préfèrerait peut-être prendre quelque chose, dit la

comtesse avec empressement; un bouillon, par exemple!

--Non, dit la vieille femme.

--Du café, alors?

--Non, non.

--Une côtelette et du Madère! proposa Arthur.

La figure de la mère Louis se dérida un peu.

--Du Madère! répéta-t-elle, en se tournant vers le docteur; j’ai jamais

bu de ça; est-ce que c’est bon, mon _mière_ (médecin)?

Vorel fit un signe affirmatif.

--Voyons donc la côtelette... et le... comme il a dit, le jeune gars...

Puisqu’on est à Paris, faut faire un peu de _riotte_.

Madame de Luxeuil donna les ordres nécessaires au valet qui venait

d’entrer. Honorine, avertie, arriva bientôt émue et se jeta dans les

bras de sa grand’mère en sanglotant.

--Eh bien! qu’est-ce qu’elle a donc! s’écria la paysanne, en

l’embrassant; ça la fait pleurer de me voir!... Allons, allons, veux-tu

bien essuyer tes yeux, petiote; ne geins pas comme ça; je suis tout

plein contente; sois contente _itou_ (aussi).

Et elle l’embrassa de nouveau.

Mais dans la disposition où se trouvait Honorine, la brusque arrivée de

sa grand’mère était comme un choc inattendu qui avait tout remué au fond

de ce cœur bourrelé; ses larmes, loin de s’arrêter sous les caresses

de la paysanne, semblèrent redoubler.

--Est-elle _picheline_ (pleureuse) au moins, dit la mère Louis, en se

laissant gagner, sans savoir pourquoi, à l’attendrissement de sa

petite-fille; voyons, en voilà assez, ma _nerchibotte_ (petite); est-ce

qu’on n’est pas contente donc de se marier?

Honorine qui était à genoux sur un tabouret, aux pieds de la vieille

femme, lui baisa les mains.

--Ça n’est pas une réponse, continua la mère Louis intéressée malgré

elle; allons, Honorine, il ne faut pas tant de beurre pour faire un

quarteron; réponds oui ou non.

--Voici les côtelettes et le Madère, interrompit Arthur, qui vit le

domestique paraître avec un plateau.

Cette diversion inattendue changea le cours des idées de la mère Louis;

elle tourna les yeux vers le déjeuner que l’on venait de poser sur un

petit guéridon de laque, et cette expression de gourmandise comprimée,

particulière aux paysans, illumina tous ses traits.

--Ah! c’est déjà prêt, dit-elle; eh bien! à la bonne heure! il n’y a pas

moyen de _muler_ (bouder) quand on voit un pareil festin.

Et comme Honorine se penchait sur son épaule, elle continua en la

forçant à se relever:

--Allons, il y a temps pour tout; ma _fieule_, voilà assez d’_oremus_;

tu vas manger une bouchée avec moi.

Honorine s’excusa.

--A ton idée, reprit la vieille, qui ne voulait point perdre en

explications un temps qu’elle pouvait mieux employer; ton oncle, lui,

acceptera. Pas vrai, mon _mière_, que vous profiterez de la bonne

occasion? c’est son droit, voyez-vous; car, comme dit le proverbe:

«S’il pleut sur le curé, il dégoutte sur le vicaire.»

La manie des proverbes normands était une des infirmités de la vieille

paysanne.

M. Vorel s’inclina en signe d’assentiment, et se mit à table avec sa

belle-mère.

Celle-ci trouva tout excellent, surtout le Madère qu’Arthur lui versa,

et auquel elle revint avec une persistance qui finit par alarmer madame

de Luxeuil. La gaieté de l’ancienne meunière devenait à chaque instant

plus bruyante et plus communicative; elle s’écria enfin, en frappant sur

les genoux de la comtesse:

--Pardi! vous êtes une bonne chrétienne, mam’ Luxeuil, et qui avez pas

de _grecquerie_ (avarice); j’aime ça, moi; aussi, je vous le revaudrai.

Vous verrez ce que je ferai pour la _petiote_ et pour le gars; quéque

chose qui les aidera! car tout le monde a besoin d’aide: on aide bien au

bon Dieu à faire le bon blé.

La comtesse et Arthur voulurent la remercier, mais elle les interrompit

en disant qu’il fallait attendre au lendemain, après la noce, que pour

le quart d’heure c’était assez _jacasser_ et qu’elle voulait se reposer.

Madame de Luxeuil proposa de la conduire à l’appartement qu’elle devait

occuper.

--Non pas vous, dit la grosse femme que le vin de Madère avait rendue

égrillarde, mais votre jeune gars: je veux qu’il soit mon _valantin_

(galant); sans te faire tort, pourtant, _fieule_, ajouta-t-elle en se

tournant du côté d’Honorine; je ne le garderai pas longtemps: «ce qui

vient de flot s’en va de marée.»

Et se retournant vers le docteur:

--Eh bien! mon _mière_, est-ce que vous ne voulez pas vous mettre aussi

un peu en _galatine_ (vous coucher)? Vous devez avoir besoin de dormir,

car vous êtes tout _évêque d’Avranche_ (tout absorbé).

M. Vorel déclara qu’il préférait jouir de la compagnie de madame de

Luxeuil, et la mère Louis sortit avec Arthur.

Mais celui-ci ne tarda point à revenir, en annonçant que la vieille

paysanne avait trouvé une _payse_ parmi les servantes de l’hôtel et

qu’il les avait laissées ensemble parlant patois. La comtesse ne put

retenir un geste de contrariété; le médecin sourit.

Bien qu’il eût jusqu’alors gardé le silence, rien ne lui avait échappé.

Il avait seul décidé la mère Louis à faire le voyage de Paris, et ce

voyage n’était point pour lui sans motifs; mais il voulait, avant tout,

bien connaître le terrain et savoir par quel côté on pouvait s’avancer.

Dès le premier coup d’œil, il crut comprendre que le mariage projeté

souriait peu à la jeune fille. Quelques questions adroites achevèrent de

le convaincre et il laissa voir qu’il l’avait deviné.

La comtesse et Arthur, qui connaissaient l’habileté du docteur, furent

sérieusement effrayés. La première se hâta de saisir un prétexte pour

faire sortir Honorine.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 49 / 87 题