La mère Louis.
Depuis le consentement arraché à Honorine et la résolution prise par
celle-ci de persister dans son sacrifice, tout avait marché au gré
d’Arthur et de sa mère. La veille du mariage était arrivée sans que l’on
eût entendu parler de M. de Vercy, et de Luxeuil se réjouissait d’un
retard qu’il ne pouvait comprendre, mais dont il espérait bien profiter.
Il venait de quitter le notaire chargé du contrat de mariage, après
avoir longtemps discuté avec lui et la comtesse toutes les dispositions
qui pouvaient être introduites dans l’acte, à son avantage, et il allait
sortir lorsqu’un domestique annonça:
_M. le docteur Vorel avec la mère Louis._
La foudre tombant aux pieds de la comtesse et de son fils eût causé, à
tous deux, moins de saisissement. Ils se levèrent d’un même mouvement et
voulurent faire répéter les noms; mais la porte fut tout à coup poussée
avec fracas et laissa voir les deux personnages qu’on venait d’annoncer.
Les années avaient passé sur M. Vorel, sans laisser de traces trop
sensibles; elles ne lui avaient donné ni la maigreur ni l’embonpoint
qu’amène habituellement la vieillesse. C’était toujours le même homme,
sauf un peu moins de souplesse dans les attitudes. La tête seule,
devenue chauve au-dessus des tempes et garnie, au milieu, de cheveux
grisonnants, avait pris je ne sais quel faux air vénérable qui rendait
l’expression du visage plus trompeuse pour la foule et plus redoutable
aux vrais observateurs. Quant à la mère Louis, c’était une grosse femme
tannée par le soleil, forte en couleurs et portant le costume des
paysannes normandes dans toute sa splendeur.
La comtesse et Arthur étaient restés pétrifiés à l’autre extrémité du
salon, lorsque la paysanne les aperçut.
--Ah! ah! ça doit être ça le bourgeois et la bourgeoise, dit-elle, en
quittant le bras de Vorel.
--Vous ne vous trompez pas, ma mère, répliqua celui-ci, qui salua
profondément; c’est madame la comtesse et M. de Luxeuil.
--C’est ça le _marieux_, s’écria la mère Louis en riant; eh bien! y me
va; il est gentil tout plein... Viens embrasser ta grand’mère, mon
garçon.
Arthur se contenta d’incliner légèrement la tête.
--C’est là tout ce que tu me fais _d’agriotes_[G] (caresses), s’écria la
mère Louis scandalisée.
--Pardon, ma mère, fit observer Vorel de sa voix pure et caressante;
mais notre arrivée est si inattendue.
--Inattendue... répéta aigrement la vieille femme; quand ils m’ont
invitée c’était donc pour me faire _chaper_ (promener)? Alors ils n’ont
qu’à le dire. Mais, en tous cas, je veux voir la _fieule_; je suis sa
grand’mère. Après tout, on ne peut pas l’épouser contre mon gré; et,
comme on dit au pays:
Fille fiancée
N’est pas mariée.
A cette espèce de menace, la comtesse fit un mouvement.
--Que madame Louis nous excuse, dit-elle avec un effort visible, mais
comme sa lettre ne disait point qu’elle dût venir...
--Je crois bien, interrompit la grosse femme, je voulais vous _sourguer_
(surprendre); mais si c’est comme ça que vous recevez les gens, on peut
_retrousser pignole_. (s’en aller) avec son _fait_ et sans signer au
contrat.
Ces derniers mots, prononcés avec une irritation criarde, rappelèrent
brusquement à la comtesse et à son fils ce que l’on pouvait attendre de
la mère Louis. Ils se consultèrent de l’œil, échangèrent un signe, et
leur froideur disparut à l’instant même, comme par enchantement.
--Que dites-vous là, s’écria madame de Luxeuil, qui courut à la vieille
femme et la prit par les mains, vous en retourner!... Ah! nous sommes
trop heureux que vous vous soyez décidée à venir... Mais, nous
l’espérions si peu, qu’au premier moment j’ai été tout étourdie... j’ai
cru que je me trompais... Asseyez-vous donc, chère madame Louis... et
vous, docteur...
--Merci, merci, ce n’est pas la peine, dit la mère Louis qui se laissa
conduire de mauvaise grâce jusqu’à la causeuse.
--Vous êtes arrivée aujourd’hui? interrompit madame de Luxeuil en
s’adressant à Vorel.
--A l’instant, madame la comtesse, répondit le médecin..
--Mais madame Louis doit avoir besoin de repos, interrompit vivement
Arthur; il faut faire préparer sa chambre.
Et il tira violemment le cordon de la sonnette.
--C’est inutile! répliqua la paysanne, dont le mécontentement n’était
point apaisé.
--Madame Louis préfèrerait peut-être prendre quelque chose, dit la
comtesse avec empressement; un bouillon, par exemple!
--Non, dit la vieille femme.
--Du café, alors?
--Non, non.
--Une côtelette et du Madère! proposa Arthur.
La figure de la mère Louis se dérida un peu.
--Du Madère! répéta-t-elle, en se tournant vers le docteur; j’ai jamais
bu de ça; est-ce que c’est bon, mon _mière_ (médecin)?
Vorel fit un signe affirmatif.
--Voyons donc la côtelette... et le... comme il a dit, le jeune gars...
Puisqu’on est à Paris, faut faire un peu de _riotte_.
Madame de Luxeuil donna les ordres nécessaires au valet qui venait
d’entrer. Honorine, avertie, arriva bientôt émue et se jeta dans les
bras de sa grand’mère en sanglotant.
--Eh bien! qu’est-ce qu’elle a donc! s’écria la paysanne, en
l’embrassant; ça la fait pleurer de me voir!... Allons, allons, veux-tu
bien essuyer tes yeux, petiote; ne geins pas comme ça; je suis tout
plein contente; sois contente _itou_ (aussi).
Et elle l’embrassa de nouveau.
Mais dans la disposition où se trouvait Honorine, la brusque arrivée de
sa grand’mère était comme un choc inattendu qui avait tout remué au fond
de ce cœur bourrelé; ses larmes, loin de s’arrêter sous les caresses
de la paysanne, semblèrent redoubler.
--Est-elle _picheline_ (pleureuse) au moins, dit la mère Louis, en se
laissant gagner, sans savoir pourquoi, à l’attendrissement de sa
petite-fille; voyons, en voilà assez, ma _nerchibotte_ (petite); est-ce
qu’on n’est pas contente donc de se marier?
Honorine qui était à genoux sur un tabouret, aux pieds de la vieille
femme, lui baisa les mains.
--Ça n’est pas une réponse, continua la mère Louis intéressée malgré
elle; allons, Honorine, il ne faut pas tant de beurre pour faire un
quarteron; réponds oui ou non.
--Voici les côtelettes et le Madère, interrompit Arthur, qui vit le
domestique paraître avec un plateau.
Cette diversion inattendue changea le cours des idées de la mère Louis;
elle tourna les yeux vers le déjeuner que l’on venait de poser sur un
petit guéridon de laque, et cette expression de gourmandise comprimée,
particulière aux paysans, illumina tous ses traits.
--Ah! c’est déjà prêt, dit-elle; eh bien! à la bonne heure! il n’y a pas
moyen de _muler_ (bouder) quand on voit un pareil festin.
Et comme Honorine se penchait sur son épaule, elle continua en la
forçant à se relever:
--Allons, il y a temps pour tout; ma _fieule_, voilà assez d’_oremus_;
tu vas manger une bouchée avec moi.
Honorine s’excusa.
--A ton idée, reprit la vieille, qui ne voulait point perdre en
explications un temps qu’elle pouvait mieux employer; ton oncle, lui,
acceptera. Pas vrai, mon _mière_, que vous profiterez de la bonne
occasion? c’est son droit, voyez-vous; car, comme dit le proverbe:
«S’il pleut sur le curé, il dégoutte sur le vicaire.»
La manie des proverbes normands était une des infirmités de la vieille
paysanne.
M. Vorel s’inclina en signe d’assentiment, et se mit à table avec sa
belle-mère.
Celle-ci trouva tout excellent, surtout le Madère qu’Arthur lui versa,
et auquel elle revint avec une persistance qui finit par alarmer madame
de Luxeuil. La gaieté de l’ancienne meunière devenait à chaque instant
plus bruyante et plus communicative; elle s’écria enfin, en frappant sur
les genoux de la comtesse:
--Pardi! vous êtes une bonne chrétienne, mam’ Luxeuil, et qui avez pas
de _grecquerie_ (avarice); j’aime ça, moi; aussi, je vous le revaudrai.
Vous verrez ce que je ferai pour la _petiote_ et pour le gars; quéque
chose qui les aidera! car tout le monde a besoin d’aide: on aide bien au
bon Dieu à faire le bon blé.
La comtesse et Arthur voulurent la remercier, mais elle les interrompit
en disant qu’il fallait attendre au lendemain, après la noce, que pour
le quart d’heure c’était assez _jacasser_ et qu’elle voulait se reposer.
Madame de Luxeuil proposa de la conduire à l’appartement qu’elle devait
occuper.
--Non pas vous, dit la grosse femme que le vin de Madère avait rendue
égrillarde, mais votre jeune gars: je veux qu’il soit mon _valantin_
(galant); sans te faire tort, pourtant, _fieule_, ajouta-t-elle en se
tournant du côté d’Honorine; je ne le garderai pas longtemps: «ce qui
vient de flot s’en va de marée.»
Et se retournant vers le docteur:
--Eh bien! mon _mière_, est-ce que vous ne voulez pas vous mettre aussi
un peu en _galatine_ (vous coucher)? Vous devez avoir besoin de dormir,
car vous êtes tout _évêque d’Avranche_ (tout absorbé).
M. Vorel déclara qu’il préférait jouir de la compagnie de madame de
Luxeuil, et la mère Louis sortit avec Arthur.
Mais celui-ci ne tarda point à revenir, en annonçant que la vieille
paysanne avait trouvé une _payse_ parmi les servantes de l’hôtel et
qu’il les avait laissées ensemble parlant patois. La comtesse ne put
retenir un geste de contrariété; le médecin sourit.
Bien qu’il eût jusqu’alors gardé le silence, rien ne lui avait échappé.
Il avait seul décidé la mère Louis à faire le voyage de Paris, et ce
voyage n’était point pour lui sans motifs; mais il voulait, avant tout,
bien connaître le terrain et savoir par quel côté on pouvait s’avancer.
Dès le premier coup d’œil, il crut comprendre que le mariage projeté
souriait peu à la jeune fille. Quelques questions adroites achevèrent de
le convaincre et il laissa voir qu’il l’avait deviné.
La comtesse et Arthur, qui connaissaient l’habileté du docteur, furent
sérieusement effrayés. La première se hâta de saisir un prétexte pour
faire sortir Honorine.