XXV.

Le voyageur de l’hôtel des Étrangers.

Françoise l’attendait aux pieds de l’escalier avec un carton de fleurs

qu’elle portait à madame Ouvrard. Tous deux coururent au premier porche,

sous lequel stationnait un cabriolet de remise et y montèrent.

En arrivant à l’hôtel la grisette entra au salon pour remettre ses

bouquets, tandis que Marc montait au numéro 47.

Les hôtels meublés de Paris ont une physionomie spéciale qui mérite

d’être étudiée. Ce ne sont point, comme les auberges de province, des

lieux de repos où l’on arrive et d’où l’on part à toute heure, mais des

gîtes de nuit que l’on quitte le matin, et où l’on ne rentre qu’après

l’heure du spectacle. A voir, pendant le jour, leurs chambres fermées,

leurs escaliers déserts, leurs longs corridors silencieux, on dirait une

de ces _villas_ royales dont les seuls locataires sont le gardien et le

portier.

Le garçon de bureau monta trois étages sans rencontrer personne et

arriva à l’appartement indiqué.

Il se composait de deux pièces dont la première servait d’antichambre.

Marc y trouva, par hasard, un des garçons de l’hôtel qui sortait avec le

plateau du déjeuner et auquel il demanda M. le conseiller de Vercy. Une

voix, partant de la pièce voisine, prévint la réponse en criant

d’entrer. Le garçon montra la porte au visiteur et se retira.

Mais Marc, après avoir fait un pas en avant, s’arrêta tout à coup sur le

seuil qui séparait les deux chambres. Au moment de parler à l’homme qui

allait décider du sort d’Honorine, une angoisse douloureuse l’avait

saisi; il sembla hésiter.

Or, bien que cette hésitation n’eût duré qu’un instant, elle donna le

temps au conseiller, qui se tenait près du foyer, de se retourner et

d’apercevoir le garçon de bureau. Il tressaillit, se leva à demi avec

une exclamation étouffée et regarda autour de lui, comme s’il eût

cherché une issue; mais s’apercevant que Marc venait de se décider à

entrer, il se rejeta dans son fauteuil en relevant brusquement le collet

de velours qui garnissait son ample redingote verte.

Dominé par sa préoccupation inquiète, le garçon de bureau ne remarqua

pas ce singulier mouvement. Il s’avança avec un peu de timidité et

s’arrêta, la tête nue, à quelques pas du conseiller. Ce dernier demeura

enfoui dans son collet et le mouchoir sur la bouche, de manière à ne

laisser voir que ses yeux.

--Monsieur le conseiller m’excusera si je le dérange, dit Marc, en

s’assurant par un regard rapide qu’ils étaient seuls; mais il s’agit

d’une affaire importante... je viens lui parler de sa pupille,

mademoiselle Honorine Louis.

M. de Vercy fit entendre une sorte de grognement et s’agita sur son

fauteuil.

--Monsieur le conseiller doit avoir reçu une lettre signée Marc? reprit

le garçon de bureau.

--Oui... je crois... me rappeler, murmura l’homme à la redingote verte.

--Ce Marc, c’est moi, Monsieur.

Le conseiller lança au visiteur, par-dessus son collet, un regard

flamboyant.

--Après? dit-il brusquement.

--Pardon, reprit le garçon de bureau, un peu étonné des manières du

magistrat, mais j’avais promis à Monsieur des explications... que je

viens lui donner.

--Plus tard, plus tard! balbutia M. de Vercy, qui semblait éprouver un

inexplicable malaise et dont les yeux se tournaient sans cesse vers la

porte.

--Plus tard il ne sera plus temps, dit vivement Marc, le mariage de

mademoiselle Louis doit avoir lieu demain.

--Eh bien! qu’est-ce que ça me fait? répliqua l’homme à la redingote.

Marc ne put retenir un geste de surprise.

--Monsieur le conseiller a-t-il oublié qu’il est tuteur de mademoiselle

Honorine Louis, reprit-il vivement, et, qu’à ce titre, il doit veiller

sur son avenir?

--Eh bien? demanda M. de Vercy.

--Eh bien! cet avenir est perdu si elle épouse son cousin, continua le

garçon de bureau; car le mariage de M. de Luxeuil n’est qu’un moyen de

réparer sa ruine, un arrangement promis à ses créanciers, à sa

maîtresse.

En voyant l’agitation de M. de Vercy, qui s’était levé:

--Je puis le prouver, continua-t-il, en élevant la voix; que M. le

conseiller s’informe, je fournirai tous les moyens de connaître la

vérité. Je lui donnerai les adresses, les noms de ceux qu’il peut

interroger.

--Soit, dit le conseiller, qui venait d’entendre la porte de la première

chambre s’ouvrir; écrivez-les... sur cette table... je prendrai des

renseignements.

Marc, un peu déconcerté du laconisme du tuteur d’Honorine, s’approcha en

hésitant de la table qu’il lui avait désignée et s’assit pour écrire.

Mais, tout en préparant lentement la plume et le papier, il

réfléchissait à ce qu’il devait faire. M. de Vercy avait évidemment un

motif pour éviter toute explication, et, d’après son accueil, Marc

devait douter au moins de son zèle, sinon de sa loyauté. Il se demandait

s’il fallait insister de nouveau ou chercher quelque autre moyen de

salut pour la jeune fille, lorsque ses yeux, en se levant, rencontrèrent

la glace placée vis-à-vis du bureau sur lequel il écrivait. Tout à coup

sa plume s’arrêta, et lui-même demeura immobile de saisissement.

La scène qui se reflétait dans cette glace avait, en effet, quelque

chose de trop étrange pour ne pas fixer l’attention.

Le conseiller lui tournait le dos, mais il échangeait des signes rapides

avec la personne qui venait d’entrer dans l’antichambre et dont on

distinguait de loin la livrée. Il se retournait par instants pour

s’assurer que Marc ne pouvait le voir, puis recommençait des gestes qui

semblaient devoir signifier:

--Prenez garde! ne vous montrez pas... il est là...

Celui auquel les signes s’adressaient ne les comprit point, sans doute,

car il s’approcha à petits pas, et comme en hésitant, jusqu’à l’entrée

de la seconde chambre.

Au moment où sa grande taille s’encadra dans la baie de la porte,

l’homme à la redingote verte, furieux de ne pouvoir se faire

comprendre, lui montra les deux poings fermés et se retourna vers Marc

avec effroi.

Dans ce mouvement son collet se rabattit et laissa voir son visage tout

entier.

Le garçon de bureau lâcha la plume qu’il tenait, en poussant un cri. Il

venait de reconnaître Jacques le Parisien!

Ce qui suivit fut plus prompt que la parole ne peut le dire, aussi

prompt que la pensée.

Au cri du garçon de bureau qui s’était levé d’un bond, l’homme en

livrée, qui n’était autre que Moser, avait enfin deviné le danger et

refermé la porte derrière lui, tandis que Jacques, fouillant dans la

poche de côté de sa polonaise, s’était élancé vers Marc: celui-ci se

sentit frappé sous l’épaule avant d’avoir pu songer à se mettre en

défense. Il recula étourdi; un second coup, puis un troisième

l’abattirent.

Le Parisien se précipita à deux genoux sur sa poitrine et lui enveloppa

la tête dans le tapis pour étouffer ses gémissements.

--Est-y serfi? demanda Moser qui était resté appuyé contre la porte.

--Ferme, ferme vite! bégaya Jacques.

L’Alsacien fit faire un tour à la clef et accourut.

--Il pouge encore! dit-il en se penchant sur le garçon de bureau.

--Le tourniquet, dit Jacques, dont la voix était épaisse et entrecoupée

comme dans l’ivresse.

Le Juif comprit; il releva le couteau que son compagnon avait laissé

tomber, passa le manche dans la cravate de Marc, et fit plusieurs tours.

La faible plainte du blessé s’arrêta aussitôt; un frémissement convulsif

parcourut ses membres, puis tout resta immobile.

--C’est fait! dit Jacques en rejetant le tapis dont il lui avait couvert

le visage.

--Ça été engore blus fite que bour le gonseiller! fit observer Moser.

--Oui, reprit le Parisien; mais pour le conseiller on travaillait en

plein air, et il y avait la Loire à côté... tandis qu’ici... qu’est-ce

que nous allons faire maintenant de ce _ballot_?

Avant que l’Alsacien eût en le temps de répondre, un bruit de voix se

fit entendre dans la pièce voisine.

Les deux assassins se redressèrent épouvantés.

--Il y a quelqu’un dans l’antichambre, dit Jacques, dont tous les

muscles du visage se crispèrent.

--Faut bas oufrir! répliqua le Juif, pâle et les yeux grands ouverts.

--Ils savent que nous sommes ici!

--Ah! c’est frai, gomment sortir alors?

--Faudrait pouvoir cacher la chose, reprit le Parisien qui regardait le

cadavre, puis autour de lui.

Tout à coup ses yeux s’arrêtèrent sur une de ces armoires sous tenture,

destinées à suspendre les vêtements. Il la montra du doigt à l’Alsacien.

--Là, murmura-t-il; vite, aide-moi!

Moser l’aida à soulever le corps sans mouvement et à le porter jusqu’à

la garde-robe. Comme ils le déposaient on frappa doucement à la porte.

--Ne réponds pas, et referme les battants, dit le Parisien en courant au

tapis plein de sang qu’il roula dans un coin.

On frappa plus fort.

--Qui est là? demanda-t-il.

--C’est moi, monsieur le conseiller, dit la voix de Françoise; je viens

pour cette adresse du banquier...

--Du panquier! répéta le Juif; faut lui barler.

--Tout à l’heure! cria Jacques, je m’habille.

Et se tournant vers Moser:

--Essuie le sang, ajouta-t-il à voix basse; là, près de la fenêtre.

--Et toi, relèfe le gouteau, dit celui-ci.

--Il n’y a plus rien?

--Je crois.

--Ouvre alors.

--Bas encore, bas encore!... Faut bien regarder bartout... Si la betite

allait foir quéq’ chose...

--Tant pis pour elle, dit Jacques, dont la main serrait convulsivement

le manche du couteau; le garçon qui la conduisait est redescendu... Quoi

qu’il arrive, j’empêcherai bien la fille de nous vendre. Ouvre, je te

dis.

--Foilà!

--Et surtout garde la porte; on ne sait pas ce qui peut arriver.

Tout cela s’était dit rapidement et à voix basse, tandis que le Juif

faisait disparaître les traces du meurtre; il se dirigea enfin vers la

porte qu’il ouvrit.

La grisette entra leste et riante.

--Tiens! où est donc monsieur Marc? demanda-t-elle en apercevant

seulement les deux, compagnons qu’à leurs costumes elle prenait pour le

maître et le valet.

--Quel monsieur Marc? répliqua Jacques d’une voix rauque.

--Eh bien! mais celui qui était tout à l’heure avec monsieur le

conseiller, reprit Françoise en souriant; le garçon de l’hôtel m’a dit

qu’il vous avait laissés ensemble.

--C’est-y pour le gercher que fous êtes fenue? demanda Moser

brusquement.

--Non, dit la jeune fille étonnée; mais je ne comprends pas comment il a

pu sortir.

En parlant ainsi, elle promenait autour d’elle un regard curieux, comme

si elle eût encore espéré apercevoir le garçon de bureau. Jacques fit un

geste d’impatience.

--Tonnerre! vous voyez bien que nous sommes seuls! dit-il d’un ton

brutal; je suis pressé; finissons! Qu’est-ce que vous avez à me dire?

A cette violence inattendue, Françoise, qui n’avait point jusqu’alors

pris garde à son interlocuteur, releva la tête et fut frappée de

l’altération de ses traits.

--Pardonnez-moi, Monsieur, dit-elle d’une voix tremblante; je voulais...

j’étais venue...

--Pour l’adresse de M. Tufloc! interrompit Moser; fotre mari toit fous

l’afoir tonnée?

--Pas encore, reprit Françoise timidement, et je venais justement pour

vous avertir que Charles ne pourrait vous voir avant demain.

--Au diable! interrompit Jacques en frappant du pied, ce serait trop

tard pour faire payer le billet.

--Trop tard! c’est bas bossible, s’écria le Juif, un pillet de garante

mille francs!

--Veux-tu aller le présenter demain, toi, quand nous aurons quitté

l’hôtel, dit le Parisien en jetant un regard significatif vers

l’armoire...

Le Juif fit un geste de désespoir.

--Imbécile! d’avoir attendu les renseignements de cette fille, reprit

Jacques avec une véritable rage.

--Elle tisait que son mari était tans la panque! fit observer Moser.

--Oui, et grâce à elle nous perdrons tout.

--C’est frai... c’est elle qui est gause...

Tous deux lancèrent à Françoise un regard qui la fit trembler. Le

Parisien était appuyé au marbre de la cheminée, pâle et farouche, tandis

que Moser barrait l’entrée. La grisette laissa tomber le carton qu’elle

tenait, et recula de quelques pas en essayant de se justifier d’une voix

entrecoupée; mais tout à coup elle s’interrompit.

Derrière elle, il lui avait semblé qu’un sourd gémissement sortait de la

muraille.

Elle se retourna glacée de surprise et prêta l’oreille.

Les deux associés avaient également entendu la plainte et vu le

mouvement de la jeune fille, ils se lancèrent un regard; Moser se

rapprocha de l’entrée, tandis que le Parisien portait la main à la poche

de sa polonaise.

Il se fit une pause, et il y eut une attente terrible; mais tout resta

silencieux.

Persuadée qu’elle s’était trompée, Françoise balbutia de nouveau

quelques excuses, releva le carton qui lui était échappé, et s’avança

vers la porte. Après avoir interrogé Jacques du regard, l’Alsacien tira

sans affectation le verrou qu’il avait précédemment poussé, et se rangea

pour la laisser passer. La grisette franchit rapidement l’antichambre et

disparut.

--Maintenant _donnons-nous la_ (prenons la fuite), dit précipitamment le

Parisien en boutonnant sa redingote et saisissant près de la cheminée un

rotin plombé.

--Tu as l’archent, au moins? demanda Moser.

--Oui, et le portefeuille?

--Le foici.

--Allons, en route.

--Je fais, je fais, dit le Juif qui se mit à réunir à la hâte quelques

effets.

Mais voyant que Jacques partait sans l’attendre et avait déjà gagné

l’escalier, il se décida à tout abandonner et à le suivre.

Cependant Françoise, redescendue toute troublée, s’était arrêtée à la

loge pour y demander Marc; on ne l’avait point vu sortir. Madame

Ouvrard, qui arriva dans ce moment, remarqua la pâleur de la grisette et

demanda ce qu’elle avait.

--Ce sont vos voyageurs d’en haut... qui m’ont fait peur... répliqua

Françoise haletante.

--Quels voyageurs?

--Ce conseiller, vous savez bien... et son domestique.

--Vous auraient-ils manqué, par hasard?

--Non... oh! non; mais ils se sont mis en colère parce que Charles ne

pouvait venir... et ils avaient un air... puis... il m’a semblé

entendre...

--Quoi donc?

--Rien... rien, dit la grisette en cherchant à sourire; c’est drôle

comme il y a des jours où l’on se saisit pour peu de chose... vrai, j’ai

cru un moment qu’ils voulaient me faire du mal... mais voilà qui est

fini... Seulement, je ne comprends pas comment M. Marc a pu repartir.

--Repartir, dit madame Ouvrard, c’est impossible; le cabriolet est

toujours là.

Françoise regarda à travers le vasistas de la loge.

--C’est pourtant vrai! s’écria-t-elle; comment ça peut-il se faire?...

il n’y avait pourtant personne avec ces messieurs.

--Ah! mon Dieu! dans quoi que vous avez marché, m’ame Charles?

interrompit la portière; vos pas marquent partout.

Françoise baissa les yeux et aperçut, en effet, la trace de son

brodequin imprimée sur le tapis de jonc.

--C’est une empreinte rouge et humide, reprit madame Ouvrard étonnée...

on dirait du sang.

Françoise poussa un cri.

--Du sang... en haut... bégaya-t-elle; ah! mon Dieu!... et ce bruit que

j’ai entendu.

--Quel bruit? demanda l’hôtesse.

--C’était comme un gémissement!...

Les trois femmes se regardèrent.

--Allons, elle est folle! reprit madame Ouvrard, la peur lui aura fait

tinter les oreilles.

--Non, non, insista Françoise, je suis sûre... et puis je me rappelle

maintenant... ils n’ont point ouvert tout de suite... et quand je suis

entrée à la fin, ils avaient un air!... Oh! ce ne sont pas des voyageurs

comme les autres, madame Ouvrard.

--Mon Dieu! reprit l’hôtesse, que le trouble de la jeune ouvrière

commençait à gagner, sans qu’elle voulût l’avouer, s’il ne faut que cela

pour vous rassurer, je puis envoyer Olivier au numéro 47 où ils

logent...

--Les voilà qui sortent! interrompit vivement la portière.

Françoise et madame Ouvrard avancèrent la tête. Moser et Jacques

franchissaient rapidement la porte cochère.

--Ils ont l’air de s’enfuir, dit celle-ci frappée de leur précipitation.

--Et ils n’ont point remis la clef, fit observer la portière.

Madame Ouvrard sonna vivement; deux garçons accoururent.

--La double clef du numéro 47? demanda-t-elle.

Un des garçons alla la prendre et tous montèrent ensemble à

l’appartement indiqué.

Ils ouvrirent la première porte et traversèrent la pièce qui servait

d’antichambre sans rien remarquer; mais arrivés à la seconde, madame

Ouvrard fut frappée du désordre dans lequel Jacques et Moser l’avaient

laissée. Elle approcha du bureau et aperçut sur le carreau quelques

traces de sang mal essuyé; ce sang formait une traînée encore humide

jusqu’à l’armoire dont la clef avait été emportée; mais un garçon

souleva, avec effort un battant qui s’ouvrit et laissa voir le corps

sanglant de Marc.

* * * * *

Après le premier moment d’épouvante, le commissaire et le médecin furent

appelés. Le premier dressa procès-verbal tandis que le second

s’efforçait de ranimer le garçon de bureau qui donnait encore quelques

signes de vie. Françoise, à qui la possibilité d’être utile avait rendu

tout son courage, l’aida avec autant d’intelligence que de zèle, et,

grâce à leurs soins, le blessé finit par reprendre ses sens.

Ses regards, après avoir flotté un instant, s’arrêtèrent sur la

fleuriste et il lui tendit la main.

--Voyez, voyez, il me reconnaît, s’écria-t-elle avec ravissement; pas

vrai, monsieur Marc, que vous me reconnaissez?

Celui-ci fit, de la tête, un signe affirmatif.

--Si le blessé a recouvré ses facultés, dit le commissaire en

s’approchant, nous allons procéder à l’interrogatoire...

--Je m’y oppose! interrompit le médecin; dans l’état où il se trouve, la

plus légère fatigue peut être funeste.

--Je ferai observer à monsieur le docteur que le moindre retard peut

être irréparable, répliqua vivement le premier interlocuteur; si la

victime a peu d’instants à vivre on aura perdu l’occasion d’obtenir

d’elle de précieuses lumières.

--Pour le moment, reprit le médecin, il s’agit avant tout de secourir un

être qui souffre.

--Il s’agit avant tout de punir des coupables, Monsieur, ajouta le

commissaire.

--Je déclare que vous ne l’interrogerez pas! s’écria le docteur.

--Je déclare contradictoirement que je l’interrogerai! répliqua le

commissaire.

--Mon Dieu! vous allez le tuer avec vos discussions, interrompit

Françoise; à quoi sert de dire qu’il faut ou qu’il ne faut pas

l’interroger, est-ce que vous ne voyez pas que le pauvre cher homme veut

parler sans pouvoir; ses lèvres remuent et on n’entend rien.

Le commissaire et le docteur constatèrent la justesse de la remarque, en

se penchant sur le blessé.

--Dans ce cas, dit le premier, je vais clore mon procès-verbal par la

déclaration que ledit Marc, interpellé, s’est trouvé hors d’état de

répondre. A-t-on fait demander un brancard?

--Il vient d’arriver, répliquèrent plusieurs voix.

Le commissaire réunit ses papiers.

--Alors c’est à M. le docteur d’indiquer les précautions à prendre pour

le transport du blessé, dit-il enfermant son portefeuille de maroquin.

--Mon Dieu! qu’on le porte le plus doucement possible, répliqua le

médecin, qui, du moment qu’on cessait de lui disputer le patient,

n’avait plus de raison pour y tenir.

Il mit ses gants, le commissaire prit son chapeau, et tous deux

sortirent sans se saluer.

Le lendemain, toute la presse parisienne racontait l’événement arrivé à

l’_Hôtel des Étrangers_.

On lisait d’abord dans les journaux ministériels:

«Un meurtre dont les circonstances ne sont point encore connues, vient

d’être commis dans un des hôtels de la rue Richelieu. Aussitôt que le

commissaire du quartier, M. Levasseur, en a été averti, il s’est

transporté sur les lieux et a procédé à l’information du crime avec son

zèle et son intelligence accoutumés. Les améliorations apportées dans

les services de sûreté publique par la présente administration, ne

permettent point de douter que l’on n’arrive à la découverte des

coupables.»

Puis, dans les journaux de l’opposition:

«Encore une nouvelle preuve de l’incurie du Pouvoir pour tout ce qui

intéresse la fortune ou la vie des citoyens.. Un homme vient d’être

assassiné et dépouillé en plein jour, dans un des hôtels de la rue

Richelieu; M. le docteur Arnout, qui demeure vis-à-vis, au numéro 24, a

été heureusement averti sur-le-champ, et grâce à son habileté le blessé

a pu être rappelé à la vie.»

Cependant Françoise, restée seule près du garçon de bureau, avait aidé à

le placer sur le brancard, et l’avait suivi jusqu’à l’hôpital. Arrivée

là, elle voulut prendre congé de lui en promettant de revenir le

lendemain.

Mais cette promesse sembla réveiller chez Marc toute une série de

souvenirs; il fit un effort pour relever la tête, et ne put lui faire

quitter le traversin qui la soutenait. Une expression de désespoir

crispa ses traits.

--Ne craignez rien, répéta Françoise, persuadée qu’il ne l’avait pas

comprise; je reviendrai demain, vous dis-je... et de bonne heure!

Le blessé étendit les mains avec angoisse et voulut parler, mais les

paroles n’arrivèrent à l’oreille de Françoise que connue un murmure

inintelligible. Elle se pencha sur le brancard.

--Allons, tranquillisez-vous, cher monsieur Marc, dit-elle d’un accent

attendri; tout ira bien... Vous voudriez me dire quelque chose, n’est-ce

pas... est-ce pour me demander d’avertir à votre bureau?... ou de

veiller à votre chambre... Non, mon Dieu! quoi donc alors?...

L’expression du blessé était déchirante à voir; ses lèvres s’agitaient

pour parler, ses paupières tremblaient et tout son visage était

contracté par un effort suprême! enfin, la continuité de cet effort

brisa le sceau glacé qui fermait ses lèvres; un faible son arriva

jusqu’à la jeune ouvrière, qui se pencha davantage et sentit mourir à

son oreille le nom du duc de Saint-Alofe!

C’était lui que le blessé voulait voir; elle courut à la rue des Morts

pour le lui ramener.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 48 / 87 题