Une Fête dans un grenier.
Cinq jours après la rencontre du Parisien et de Moser, ce dernier ne
s’était point encore présenté chez Marc, qui attendait avec une
inexprimable impatience, la réponse de M. de Vercy. Craignant qu’elle
n’arrivât en son absence, il avait même prétexté une indisposition pour
ne point quitter la maison, en recommandant à M. Brousmiche de lui
apporter sur-le-champ les lettres qui pourraient arriver à son adresse.
Cependant, ce jour-là, une autre préoccupation semblait avoir
momentanément remplacé ses inquiétudes. Sorti plusieurs fois le matin,
il venait de rentrer suivi d’un commissionnaire chargé, et il avait
trouvé à la porte de la loge, Françoise, avec laquelle il échangea un
signe d’intelligence, et qui remonta rapidement sur ses pas. M.
Brousmiche lui-même ne tarda pas à les suivre, portant une vieille
théière bleue à bec ébréché et trois tasses dépareillées avec lesquelles
il gagna les mansardes.
Il était évident que quelque chose d’extraordinaire se passait dans le
grenier du vieux Michel. On y entendait des pas qui se pressaient, des
voix parlant vivement et des rires tantôt éclatants, tantôt étouffés.
L’absence du vieillard pouvait seule expliquer ces bruits inaccoutumés.
Françoise, qui avait été forcée de sortir dès le matin, l’avait en effet
prié de veiller à son logement, où l’on devait se présenter pour
quelques réparations; et, trop heureux de pouvoir rendre à sa voisine ce
léger service, M. Michel avait apporté chez elle ses papiers et s’était
établi devant la grande table de la jeune fleuriste.
Il y était depuis plusieurs heures quand celle-ci rentra rouge,
haletante, et les yeux brillants de gaieté.
--Ah! mon pauvre monsieur Michel, vous aurez cru que je vous avais
oublié? s’écria-t-elle; comme vous avez dû vous ennuyer ici, tout seul!
--La solitude m’est familière, dit le vieillard, qui, à la vue de la
jeune fille, avait déposé sa plume; j’étais d’ailleurs occupé.
--Encore à vos vilains chiffres, fit observer la jeune fille en jetant
les yeux sur les _états_ à colonnes rouges et noires que son vieux
voisin achevait; mon Dieu! comment avez-vous pu vous accoutumer à un
pareil travail, vous qui détestez les calculs?
--Ne savez-vous pas qu’il faut accepter ici-bas, non la tâche que l’on
aime et que l’on sait remplir, mais celle que le hasard vous impose? dit
le vieux voisin, avec une triste douceur; ces chiffres me font vivre:
c’est un impôt que la faim prélève sur mes goûts et sur ma liberté.
Quand je l’ai payé, je puis redevenir moi-même. En consacrant le jour
entier à ce travail machinal et stérile, il me reste le soir pour la
pensée. Je donne dix heures aux besoins de mon estomac et deux heures à
ceux de mon âme. Combien d’autres sont moins heureux!
--C’est vrai, reprit la grisette; mais pour aujourd’hui, monsieur
Michel, en voilà assez. Vous n’avez pas déjeuné, d’ailleurs.
--En effet, il doit être plus tard que d’habitude, si j’en juge par mon
appétit.
--Vous avez appétit! Ah! tant mieux; donnez ces papiers, mon bon
monsieur Michel, et remontons bien vite; j’ai tout préparé chez vous.
Elle avait pris les _états_ et monta rapidement, suivie de M. Michel.
Arrivée au logement de ce dernier, elle frappa en disant:
--C’est nous!
Et elle s’effaça de côté, pour laisser entrer le vieillard.
Celui-ci, étonné, franchit le seuil; mais à peine eut-il fait un pas en
avant, qu’il s’arrêta stupéfait.
Il ne reconnaissait plus son grenier.
Les fentes du toit, qui laissaient autrefois paraître les tuiles,
avaient été garnies de nattes proprement clouées; des rideaux de
mousseline, à franges bariolées, ornaient l’étroite fenêtre, et un poêle
de faïence tout allumé, derrière lequel apparaissait une petite
provision de houille et de bois flotté, occupait un des angles. Enfin,
sur une table dressée au milieu de la mansarde et garnie d’une nappe
bien blanche, étaient servis plusieurs plats recouverts d’assiettes, au
milieu desquels se dressait la cafetière ébréchée de M. Brousmiche. Ce
dernier se tenait lui-même debout à quelques pas, le sourire sur les
lèvres et son bonnet de soie à la main, tandis qu’un peu plus loin,
Marc, appuyé au vieux fauteuil d’ébène, regardait alternativement M.
Michel et Françoise.
En voyant la surprise de son vieux voisin, la grisette n’avait pu
retenir une exclamation de joie.
--Il ne se doutait de rien! s’écria-t-elle, en battant des mains comme
une enfant; il ne se doutait de rien. Oh! la bonne plaisanterie; mais
vous ne devinez donc pas, monsieur Michel?... Ce sont vos étrennes!
--Mes étrennes! répéta le vieillard en la regardant; quoi! c’est
aujourd’hui...
--Le premier de l’an! Vous ne le saviez pas! Oh! tant mieux. Mais ne
trouvez-vous pas que nous avons bien employé notre temps? Voyez donc, il
ne vous viendra plus de vent par le toit; il y a des nattes partout;
c’est M. Marc qui les a posées; car M. Marc est pour sa part dans tout
ceci; et M. Brousmiche aussi. Mais parlez donc, mon bon monsieur
Michel, vous avez l’air tout drôle! Dites au moins que vous êtes
content.
Le vieillard tendit la main à la jeune fille, puis à Marc, puis à
Brousmiche, et une larme vint se suspendre à ses cils blanchis.
La jeune fille et le petit bossu ne purent voir cette émotion sans la
partager.
--Allons, allons, ce que nous avons fait... ne vaut pas... tant de
remerciements, dit Françoise d’une voix que l’attendrissement faisait
trembler: M. Marc avait des économies... et moi aussi... en faisant
bourse commune nous avons pu acheter les nattes d’abord et ensuite le
poêle... car il n’est pas neuf le poêle, monsieur Michel, c’est une
occasion, nous l’avons eu pour rien... et quant au bois, c’est M.
Brousmiche qui a donné une partie de sa provision...
--J’en avais trop, interrompit vivement le bossu: foi d’homme, c’est un
service que me rend M. Michel. Ça m’empêchera de chauffer la loge comme
je faisais toujours, à la température du Sénégal. Madame Berton, la
femme de ménage du pharmacien, m’a dit qu’il n’y avait rien de plus
malsain pour Lolo et pour Fanfan.
--Ne cherchez donc pas à vous justifier, père Brousmiche, dit Marc, qui
voyait que les explications augmentaient l’émotion du vieillard, nous
avons fait à M. Michel une politesse de voisin, comme on en a le droit
le premier janvier; voilà! Seulement, je le préviens que nous nous
sommes invités à déjeuner avec lui, et s’il le permet, nous ne
laisserons pas les plats refroidir davantage.
--Vous avez raison, mon ami, dit M. Michel avec un sourire au milieu
duquel tremblaient encore des larmes. L’expression manque toujours à la
reconnaissance sincère; pour les dons faits avec le cœur, le meilleur
remerciement est d’en jouir. Aussi, ne craignez pas que j’affecte des
regrets ou de l’humiliation. Vous avez voulu donner quelque aisance à
un pauvre vieillard qui ne peut vous récompenser qu’avec sa joie, eh
bien! soyez satisfaits, mes amis: il est heureux.
M. Michel se mit alors à parcourir son grenier transformé, à tout
regarder en détail, à tout essayer avec l’empressement et les cris d’un
enfant. Il ouvrit et ferma les rideaux, s’assura que la brise ne pouvait
traverser les nattes qui tapissaient le toit, s’arrêta devant le poêle
dont le ronflement annonçait l’activité, vint à la table, où les plats
découverts par Françoise commençaient à répandre leur fumet appétissant;
puis, son examen achevé, il le recommença avec le même plaisir.
La jeune fille riait, sautait et chantait de joie.
--Allons, c’est assez, monsieur Michel, dit-elle cependant au bout de
quelque temps; vous reprendrez votre inventaire plus tard. Vite à table,
car j’ai mille choses à faire après le déjeuner... D’abord il faut que
j’écrive à Charles.
--Comment, ne viendra-t-il pas vous souhaiter une heureuse année?
demanda le vieux voisin en s’asseyant dans le fauteuil que Marc lui
avait avancé.
--Il est venu il y a trois jours, dit la jeune fille, qui prit également
place à table avec le garçon de bureau et Brousmiche; il m’a même
apporté mes étrennes... Une livre de dragées fines! vous en goûterez au
dessert... Mais j’ai fait hier une rencontre qui pourra peut-être bien
le servir.
--Quelle rencontre?
--Ah! c’est à l’_Hôtel des Étrangers_, vous savez, rue Richelieu. Madame
Ouvrard m’avait commandé des fleurs pour les jardinières du salon, et en
les lui apportant, j’ai rencontré, au parloir, un voyageur qui demandait
l’adresse d’un monsieur Dufloc, qui s’occupe de banque à ce qu’il
paraît; mais il n’a pu le trouver dans l’_Almanach du commerce_. Vous
le connaissez peut-être, vous, monsieur Marc?
--Non, répondit le garçon de bureau.
--Ni moi, mais madame Ouvrard qui, en venant un soir, pour me faire une
commande, a vu Charles chez moi, et à qui j’ai été obligée de dire qui
il était, ce qu’il faisait... et que nous étions mariés... Madame
Ouvrard s’est tout rappelé sur l’instant; elle a répondu que _mon mari_
était commis chez un banquier, et qu’il pourrait peut-être donner
l’adresse de M. Dufloc.
--Et l’étranger vous a prié de la lui demander?
--Oh! pas seulement cela! il m’a beaucoup interrogé sur Charles, il a
voulu savoir où il travaillait, ce qu’il gagnait, et il a fini par me
dire qu’il désirait le voir, qu’il pourrait peut-être le charger d’une
affaire qui lui rapporterait beaucoup d’argent. Vous comprenez que j’ai
écrit tout de suite à Charles, mais il ne m’a pas répondu, et c’est
pourquoi je vais lui adresser une seconde lettre...
--Mille excuses, mademoiselle Françoise, interrompit Brousmiche en
dressant la tête; mais il me semble entendre quelqu’un dans
l’escalier... J’ai confié le cordon à madame Breton, et j’ai peur que
par manque d’habitude elle laisse monter du public peu délicat... Vous
m’excuserez si je vérifie par mes yeux...
Tout en parlant le bossu avait gagné la porte qu’il ouvrit.
--Que demande Monsieur? dit-il de l’entrée, en apercevant un homme en
veste sur le palier inférieur.
--Monsieur Marc est donc sorti? dit l’inconnu qui montrait la chambre du
garçon de bureau.
--Faites excuse, reprit le bossu, il a le plaisir d’être ici en société;
et je vais avoir celui de l’avertir...
Mais le visiteur ne lui en donna pas le temps; il franchit l’escalier,
repoussa hardiment la porte entrebâillée et se trouva en face des
convives.
--Il paraît que ça va mieux, dit-il gaiement, en portant la main à sa
casquette.
--Tiens, le Furet! s’écria le garçon de bureau.
--A votre service, monsieur Marc, dit le nouveau venu qui, comme par
habitude, promena autour de lui un regard rapide afin de prendre
connaissance des lieux, je venais pour vous voir et vous la souhaiter
bonne et heureuse.
--Merci, mon garçon, dit Marc en se levant et allant au Furet; je te
retourne le souhait.
--Trop honnête, monsieur Marc, j’étais aussi chargé par le patron de
savoir si vous étiez moins souffrant...
--Tu avais quelque chose à me dire de sa part? demanda le garçon de
bureau plus bas.
--Non, dit le Furet qui échangea avec lui un regard significatif; il n’y
a rien de neuf, si ce n’est qu’on aurait besoin de vous au bureau pour
trouver l’adresse... d’un mauvais payeur.
--J’irai demain.
--Ça suffit, monsieur Marc, je vous souhaite bon appétit alors, ainsi
qu’à la compagnie, bien du plaisir et à l’avantage...
Il allait regagner la porte où M. Brousmiche continuait à se tenir,
lorsque Françoise s’entremit.
--Monsieur ne partira pas sans boire à notre santé, dit-elle en se
levant pour chercher un verre, priez-le donc de rester un instant,
monsieur Marc.
--C’est juste, reprit le garçon de bureau, avance ici, Furet; c’est du
bordeaux... et du bouché!
--Pardon, excuse, dit le Furet, c’est que j’ai déjà déjeuné avec le gros
Georges.
--N’importe, n’importe, insinua M. Brousmiche, qui, à l’invitation de
Françoise avait refermé la porte; le bordeaux est comme le lézard,
c’est un ami de l’homme. Aussi les anciens l’avaient appelé le lait des
vieillards. Approchez, Monsieur, je vous en prie.
Le Furet céda, on s’excusant, prit le verre que Françoise lui offrait et
s’approcha de la table.
M. Michel, qui était resté jusqu’alors étranger à la conversation, se
leva la bouteille à la main pour lui verser à boire; mais à sa vue, le
Furet demeura le bras tendu, les yeux grands ouverts, et comme pétrifié
par la surprise.
--Qu’as-tu donc? demanda Marc.
--Ce que j’ai, répéta l’homme à la veste, dont les regards restaient
attachés sur le vieillard, c’est que... il me semble... oui... je ne me
trompe pas... j’ai déjà vu monsieur.
--Moi, dit M. Michel en souriant, et quand cela?
--Dans le temps que j’étais gardien à Vanvres.