XIX.

Une Fête dans un grenier.

Cinq jours après la rencontre du Parisien et de Moser, ce dernier ne

s’était point encore présenté chez Marc, qui attendait avec une

inexprimable impatience, la réponse de M. de Vercy. Craignant qu’elle

n’arrivât en son absence, il avait même prétexté une indisposition pour

ne point quitter la maison, en recommandant à M. Brousmiche de lui

apporter sur-le-champ les lettres qui pourraient arriver à son adresse.

Cependant, ce jour-là, une autre préoccupation semblait avoir

momentanément remplacé ses inquiétudes. Sorti plusieurs fois le matin,

il venait de rentrer suivi d’un commissionnaire chargé, et il avait

trouvé à la porte de la loge, Françoise, avec laquelle il échangea un

signe d’intelligence, et qui remonta rapidement sur ses pas. M.

Brousmiche lui-même ne tarda pas à les suivre, portant une vieille

théière bleue à bec ébréché et trois tasses dépareillées avec lesquelles

il gagna les mansardes.

Il était évident que quelque chose d’extraordinaire se passait dans le

grenier du vieux Michel. On y entendait des pas qui se pressaient, des

voix parlant vivement et des rires tantôt éclatants, tantôt étouffés.

L’absence du vieillard pouvait seule expliquer ces bruits inaccoutumés.

Françoise, qui avait été forcée de sortir dès le matin, l’avait en effet

prié de veiller à son logement, où l’on devait se présenter pour

quelques réparations; et, trop heureux de pouvoir rendre à sa voisine ce

léger service, M. Michel avait apporté chez elle ses papiers et s’était

établi devant la grande table de la jeune fleuriste.

Il y était depuis plusieurs heures quand celle-ci rentra rouge,

haletante, et les yeux brillants de gaieté.

--Ah! mon pauvre monsieur Michel, vous aurez cru que je vous avais

oublié? s’écria-t-elle; comme vous avez dû vous ennuyer ici, tout seul!

--La solitude m’est familière, dit le vieillard, qui, à la vue de la

jeune fille, avait déposé sa plume; j’étais d’ailleurs occupé.

--Encore à vos vilains chiffres, fit observer la jeune fille en jetant

les yeux sur les _états_ à colonnes rouges et noires que son vieux

voisin achevait; mon Dieu! comment avez-vous pu vous accoutumer à un

pareil travail, vous qui détestez les calculs?

--Ne savez-vous pas qu’il faut accepter ici-bas, non la tâche que l’on

aime et que l’on sait remplir, mais celle que le hasard vous impose? dit

le vieux voisin, avec une triste douceur; ces chiffres me font vivre:

c’est un impôt que la faim prélève sur mes goûts et sur ma liberté.

Quand je l’ai payé, je puis redevenir moi-même. En consacrant le jour

entier à ce travail machinal et stérile, il me reste le soir pour la

pensée. Je donne dix heures aux besoins de mon estomac et deux heures à

ceux de mon âme. Combien d’autres sont moins heureux!

--C’est vrai, reprit la grisette; mais pour aujourd’hui, monsieur

Michel, en voilà assez. Vous n’avez pas déjeuné, d’ailleurs.

--En effet, il doit être plus tard que d’habitude, si j’en juge par mon

appétit.

--Vous avez appétit! Ah! tant mieux; donnez ces papiers, mon bon

monsieur Michel, et remontons bien vite; j’ai tout préparé chez vous.

Elle avait pris les _états_ et monta rapidement, suivie de M. Michel.

Arrivée au logement de ce dernier, elle frappa en disant:

--C’est nous!

Et elle s’effaça de côté, pour laisser entrer le vieillard.

Celui-ci, étonné, franchit le seuil; mais à peine eut-il fait un pas en

avant, qu’il s’arrêta stupéfait.

Il ne reconnaissait plus son grenier.

Les fentes du toit, qui laissaient autrefois paraître les tuiles,

avaient été garnies de nattes proprement clouées; des rideaux de

mousseline, à franges bariolées, ornaient l’étroite fenêtre, et un poêle

de faïence tout allumé, derrière lequel apparaissait une petite

provision de houille et de bois flotté, occupait un des angles. Enfin,

sur une table dressée au milieu de la mansarde et garnie d’une nappe

bien blanche, étaient servis plusieurs plats recouverts d’assiettes, au

milieu desquels se dressait la cafetière ébréchée de M. Brousmiche. Ce

dernier se tenait lui-même debout à quelques pas, le sourire sur les

lèvres et son bonnet de soie à la main, tandis qu’un peu plus loin,

Marc, appuyé au vieux fauteuil d’ébène, regardait alternativement M.

Michel et Françoise.

En voyant la surprise de son vieux voisin, la grisette n’avait pu

retenir une exclamation de joie.

--Il ne se doutait de rien! s’écria-t-elle, en battant des mains comme

une enfant; il ne se doutait de rien. Oh! la bonne plaisanterie; mais

vous ne devinez donc pas, monsieur Michel?... Ce sont vos étrennes!

--Mes étrennes! répéta le vieillard en la regardant; quoi! c’est

aujourd’hui...

--Le premier de l’an! Vous ne le saviez pas! Oh! tant mieux. Mais ne

trouvez-vous pas que nous avons bien employé notre temps? Voyez donc, il

ne vous viendra plus de vent par le toit; il y a des nattes partout;

c’est M. Marc qui les a posées; car M. Marc est pour sa part dans tout

ceci; et M. Brousmiche aussi. Mais parlez donc, mon bon monsieur

Michel, vous avez l’air tout drôle! Dites au moins que vous êtes

content.

Le vieillard tendit la main à la jeune fille, puis à Marc, puis à

Brousmiche, et une larme vint se suspendre à ses cils blanchis.

La jeune fille et le petit bossu ne purent voir cette émotion sans la

partager.

--Allons, allons, ce que nous avons fait... ne vaut pas... tant de

remerciements, dit Françoise d’une voix que l’attendrissement faisait

trembler: M. Marc avait des économies... et moi aussi... en faisant

bourse commune nous avons pu acheter les nattes d’abord et ensuite le

poêle... car il n’est pas neuf le poêle, monsieur Michel, c’est une

occasion, nous l’avons eu pour rien... et quant au bois, c’est M.

Brousmiche qui a donné une partie de sa provision...

--J’en avais trop, interrompit vivement le bossu: foi d’homme, c’est un

service que me rend M. Michel. Ça m’empêchera de chauffer la loge comme

je faisais toujours, à la température du Sénégal. Madame Berton, la

femme de ménage du pharmacien, m’a dit qu’il n’y avait rien de plus

malsain pour Lolo et pour Fanfan.

--Ne cherchez donc pas à vous justifier, père Brousmiche, dit Marc, qui

voyait que les explications augmentaient l’émotion du vieillard, nous

avons fait à M. Michel une politesse de voisin, comme on en a le droit

le premier janvier; voilà! Seulement, je le préviens que nous nous

sommes invités à déjeuner avec lui, et s’il le permet, nous ne

laisserons pas les plats refroidir davantage.

--Vous avez raison, mon ami, dit M. Michel avec un sourire au milieu

duquel tremblaient encore des larmes. L’expression manque toujours à la

reconnaissance sincère; pour les dons faits avec le cœur, le meilleur

remerciement est d’en jouir. Aussi, ne craignez pas que j’affecte des

regrets ou de l’humiliation. Vous avez voulu donner quelque aisance à

un pauvre vieillard qui ne peut vous récompenser qu’avec sa joie, eh

bien! soyez satisfaits, mes amis: il est heureux.

M. Michel se mit alors à parcourir son grenier transformé, à tout

regarder en détail, à tout essayer avec l’empressement et les cris d’un

enfant. Il ouvrit et ferma les rideaux, s’assura que la brise ne pouvait

traverser les nattes qui tapissaient le toit, s’arrêta devant le poêle

dont le ronflement annonçait l’activité, vint à la table, où les plats

découverts par Françoise commençaient à répandre leur fumet appétissant;

puis, son examen achevé, il le recommença avec le même plaisir.

La jeune fille riait, sautait et chantait de joie.

--Allons, c’est assez, monsieur Michel, dit-elle cependant au bout de

quelque temps; vous reprendrez votre inventaire plus tard. Vite à table,

car j’ai mille choses à faire après le déjeuner... D’abord il faut que

j’écrive à Charles.

--Comment, ne viendra-t-il pas vous souhaiter une heureuse année?

demanda le vieux voisin en s’asseyant dans le fauteuil que Marc lui

avait avancé.

--Il est venu il y a trois jours, dit la jeune fille, qui prit également

place à table avec le garçon de bureau et Brousmiche; il m’a même

apporté mes étrennes... Une livre de dragées fines! vous en goûterez au

dessert... Mais j’ai fait hier une rencontre qui pourra peut-être bien

le servir.

--Quelle rencontre?

--Ah! c’est à l’_Hôtel des Étrangers_, vous savez, rue Richelieu. Madame

Ouvrard m’avait commandé des fleurs pour les jardinières du salon, et en

les lui apportant, j’ai rencontré, au parloir, un voyageur qui demandait

l’adresse d’un monsieur Dufloc, qui s’occupe de banque à ce qu’il

paraît; mais il n’a pu le trouver dans l’_Almanach du commerce_. Vous

le connaissez peut-être, vous, monsieur Marc?

--Non, répondit le garçon de bureau.

--Ni moi, mais madame Ouvrard qui, en venant un soir, pour me faire une

commande, a vu Charles chez moi, et à qui j’ai été obligée de dire qui

il était, ce qu’il faisait... et que nous étions mariés... Madame

Ouvrard s’est tout rappelé sur l’instant; elle a répondu que _mon mari_

était commis chez un banquier, et qu’il pourrait peut-être donner

l’adresse de M. Dufloc.

--Et l’étranger vous a prié de la lui demander?

--Oh! pas seulement cela! il m’a beaucoup interrogé sur Charles, il a

voulu savoir où il travaillait, ce qu’il gagnait, et il a fini par me

dire qu’il désirait le voir, qu’il pourrait peut-être le charger d’une

affaire qui lui rapporterait beaucoup d’argent. Vous comprenez que j’ai

écrit tout de suite à Charles, mais il ne m’a pas répondu, et c’est

pourquoi je vais lui adresser une seconde lettre...

--Mille excuses, mademoiselle Françoise, interrompit Brousmiche en

dressant la tête; mais il me semble entendre quelqu’un dans

l’escalier... J’ai confié le cordon à madame Breton, et j’ai peur que

par manque d’habitude elle laisse monter du public peu délicat... Vous

m’excuserez si je vérifie par mes yeux...

Tout en parlant le bossu avait gagné la porte qu’il ouvrit.

--Que demande Monsieur? dit-il de l’entrée, en apercevant un homme en

veste sur le palier inférieur.

--Monsieur Marc est donc sorti? dit l’inconnu qui montrait la chambre du

garçon de bureau.

--Faites excuse, reprit le bossu, il a le plaisir d’être ici en société;

et je vais avoir celui de l’avertir...

Mais le visiteur ne lui en donna pas le temps; il franchit l’escalier,

repoussa hardiment la porte entrebâillée et se trouva en face des

convives.

--Il paraît que ça va mieux, dit-il gaiement, en portant la main à sa

casquette.

--Tiens, le Furet! s’écria le garçon de bureau.

--A votre service, monsieur Marc, dit le nouveau venu qui, comme par

habitude, promena autour de lui un regard rapide afin de prendre

connaissance des lieux, je venais pour vous voir et vous la souhaiter

bonne et heureuse.

--Merci, mon garçon, dit Marc en se levant et allant au Furet; je te

retourne le souhait.

--Trop honnête, monsieur Marc, j’étais aussi chargé par le patron de

savoir si vous étiez moins souffrant...

--Tu avais quelque chose à me dire de sa part? demanda le garçon de

bureau plus bas.

--Non, dit le Furet qui échangea avec lui un regard significatif; il n’y

a rien de neuf, si ce n’est qu’on aurait besoin de vous au bureau pour

trouver l’adresse... d’un mauvais payeur.

--J’irai demain.

--Ça suffit, monsieur Marc, je vous souhaite bon appétit alors, ainsi

qu’à la compagnie, bien du plaisir et à l’avantage...

Il allait regagner la porte où M. Brousmiche continuait à se tenir,

lorsque Françoise s’entremit.

--Monsieur ne partira pas sans boire à notre santé, dit-elle en se

levant pour chercher un verre, priez-le donc de rester un instant,

monsieur Marc.

--C’est juste, reprit le garçon de bureau, avance ici, Furet; c’est du

bordeaux... et du bouché!

--Pardon, excuse, dit le Furet, c’est que j’ai déjà déjeuné avec le gros

Georges.

--N’importe, n’importe, insinua M. Brousmiche, qui, à l’invitation de

Françoise avait refermé la porte; le bordeaux est comme le lézard,

c’est un ami de l’homme. Aussi les anciens l’avaient appelé le lait des

vieillards. Approchez, Monsieur, je vous en prie.

Le Furet céda, on s’excusant, prit le verre que Françoise lui offrait et

s’approcha de la table.

M. Michel, qui était resté jusqu’alors étranger à la conversation, se

leva la bouteille à la main pour lui verser à boire; mais à sa vue, le

Furet demeura le bras tendu, les yeux grands ouverts, et comme pétrifié

par la surprise.

--Qu’as-tu donc? demanda Marc.

--Ce que j’ai, répéta l’homme à la veste, dont les regards restaient

attachés sur le vieillard, c’est que... il me semble... oui... je ne me

trompe pas... j’ai déjà vu monsieur.

--Moi, dit M. Michel en souriant, et quand cela?

--Dans le temps que j’étais gardien à Vanvres.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 39 / 87 题