XVIII.

Dès le lendemain, madame de Luxeuil écrivit à la mère Louis et à M. le

conseiller de Vercy, tuteur d’Honorine, pour demander leur autorisation;

mais sûre que celle-ci ne pouvait être refusée, elle annonça d’avance le

mariage à tous les amis de la famille.

De Gausson en demeura foudroyé; les autres avaient pu, en se méprenant

sur l’intimité établie entre Arthur et sa cousine, présager depuis

longtemps ce mariage; mais lui, il connaissait trop bien Honorine pour

qu’il lui fût possible de le craindre. Depuis une année qu’il étudiait

cette nature délicate et tendre, il avait pu comprendre quel abîme la

séparait de son cousin.

Son dernier entretien lui avait d’ailleurs persuadé que son amour était

compris et accepté. Aussi hésita-t-il à croire, jusqu’au moment où la

nouvelle lui fut confirmée par de Luxeuil.

Ce dernier, dont les soupçons s’étaient portés naturellement sur Marcel,

lors du premier refus d’Honorine, voulut éclaircir ses doutes en lui

parlant longuement de ce mariage; mais de Gausson écouta tout sans

exprimer ni surprise, ni trouble apparent. L’expérience du monde l’avait

accoutumé à ces épreuves, qui font de nos salons un champ de bataille où

le courage est dans l’impassibilité. Comprimant donc la violence de sa

douleur, il ne songea plus qu’à voir Honorine afin de s’expliquer avec

elle.

L’union annoncée était trop inattendue pour qu’il n’y soupçonnât pas

quelque surprise ou quelque piége; mais la difficulté était d’arriver

jusqu’à la jeune fille. Dans nos mœurs, pleines de contraintes et de

fausses apparences, l’usage a établi une séparation presque absolue

entre ceux qui auraient le plus besoin de se voir, de s’étudier, de se

connaître. C’est seulement à la dérobée, et par rencontre, que le jeune

homme et la jeune fille peuvent échanger librement leurs pensées. Hors

ces hasards inespérés, tous deux ne doivent se voir qu’à travers la

famille, espèce de voile placé entre leurs âmes, comme on en place

ailleurs entre leurs yeux.

De Gausson essaya vainement de parvenir jusqu’à Honorine: il la trouva

toujours surveillée, entourée. Madame de Luxeuil avait redoublé de

précautions et la quittait à peine. Vingt fois Marcel fut sur le point

de s’adresser ouvertement à la jeune fille pour demander à l’entretenir

seule un instant, et toujours le joug de l’usage le retint.

Aucune promesse ne lui avait été faite d’ailleurs; il ne pouvait même se

recommander d’un aveu reçu! Son amour et celui d’Honorine, visibles pour

tous deux, n’étaient point sortis de ce premier crépuscule qui donne

tant de charme à la passion naissante; ses droits pouvaient être sentis

mais non formulés. Une lettre eût été impuissante à les traduire; pour

les faire valoir, il fallait toute l’indépendance d’un long épanchement.

Marcel continua à en chercher l’occasion, mais les jours se succédèrent

sans la lui offrir. Le moment du mariage approchait; il comprit enfin

que l’heure d’une explication était passée; dans tous les cas, inutile

peut-être, elle devenait inopportune et impossible après un si long

retard.

La jeune fille, du reste, semblait elle-même la fuir. Tremblante à

l’aspect de Marcel, elle évitait de le regarder, de lui parler. Celui-ci

finit par croire qu’il s’était trompé. Il se dit que tout ce qui avait

eu lieu était un de ces jeux de cœur dont la plupart des jeunes

filles s’amusent quelques jours, essais de romans sans portée et sans

suite, auxquels elles renoncent en même temps qu’aux longues

correspondances et aux amies du couvent.

Cette pensée fut un trait aigu qui s’enfonça au plus profond de son âme;

ne pouvant en supporter la douleur, il résolut d’y échapper par la

fuite. Avant de partir, il voulut seulement voir Honorine une dernière

fois.

Il la trouva en compagnie de sa tante et de madame des Brotteaux;

Arthur, Marquier et de Cillart causaient à l’autre bout du salon.

Au moment où on l’annonça, madame des Brotteaux s’écria avec plus de

vivacité que d’habitude.

--Ah! tant mieux; nous allons prendre M. de Gausson pour juge!

Honorine, qui avait tressailli au nom de Marcel, voulut la retenir; mais

elle continua:

--Non, non, je veux qu’il donne son avis, lui qui vous connaît bien et

qui est de vos amis; venez, monsieur Marcel, venez.

Le jeune homme s’approcha en demandant de quoi il s’agissait.

--C’est une grave question, dit la comtesse en riant, et pour la

décider, nous avons besoin de toutes vos lumières.

--Ne l’influencez pas! reprit Hortense, il faut qu’il donne son opinion

franchement. Il s’agit de la corbeille de noces.

Les lèvres de Marcel se serrèrent, et sa main pressa convulsivement les

bords du chapeau qu’il tenait; mais sa voix resta ferme pour demander

quelle était la difficulté à juger.

--Faites-moi d’abord le plaisir de regarder cette chère petite, dit

madame des Brotteaux, qui se retourna vers Honorine.

Le regard de Marcel suivit la direction indiquée, et rencontra celui de

la jeune fille, qui rougit, s’efforça de sourire, puis baissa les yeux

avec une affreuse palpitation de cœur.

--Vous la voyez, reprit madame des Brotteaux, eh bien! maintenant,

dites-nous quelle est la couleur qui lui sied davantage, le rose ou le

bleu?

--En vérité, Madame, dit de Gausson avec effort, vous présumez trop de

mon observation ou de mon goût; je craindrais que mon avis ne détruisît

la bonne opinion que vous voulez bien en avoir.

--C’est une défaite, répondit Hortense avec insistance, je veux savoir

quelle est la couleur que vous préférez voir à Honorine.

--La couleur que je préfère, répéta lentement de Gausson, en jetant

vers la jeune fille un regard ému.

--Précisément; est-ce le rose?

--Non, Madame.

--Alors c’est le bleu! s’écria-l-elle en se tournant triomphante vers

madame de Luxeuil; vous le voyez, chère comtesse, il est de mon avis.

--Oui, reprit de Gausson, dont les yeux s’étaient pour ainsi dire

oubliés sur Honorine; c’était la couleur que Mademoiselle portait la

première fois que je la vis... chez la prieure...

Bien que ces mots eussent été prononcés sans intention apparente, il y

avait, dans le timbre de la voix, une nuance qui n’échappa point à la

jeune fille. C’était à la fois de la tristesse, de l’amour et du

reproche. Elle sentit son cœur défaillir.

Madame de Luxeuil avait également paru frappée, non de l’accent de

Marcel, mais de ses paroles.

--Vous aviez vu ma nièce avant son arrivée à Paris? demanda-t-elle.

--En passant eu Touraine, Madame, il y a douze ans.

--Douze ans!... Ah! vous étiez des enfants alors, reprit la comtesse

soulagée; je m’étonne seulement qu’Honorine ne m’ait jamais parlé de

cette rencontre.

--C’était une circonstance peu importante dans la vie de Mademoiselle,

fit observer de Gausson, avec une légère nuance d’amertume.

--Mon Dieu! qui se souvient de douze ans? dit madame des Brotteaux, qui

avait repris sa nonchalance; mais M. de Gausson a une mémoire

miraculeuse. Croiriez-vous qu’il reconnaissait tous les villages,

lorsque, pour nous rendre aux bains de mer, nous avons traversé la

Normandie?

--J’y ai été élevé, répondit de Gausson; je l’ai vingt fois parcourue en

tous sens...

--Et vous avez voulu nous la faire également parcourir, interrompit

madame des Brotteaux. Oh! si vous saviez quelles promenades, comtesse!

Figurez-vous des dunes exposées au soleil et au vent, des chemins

horribles... où l’on est obligé d’aller à pied! J’ai cru en mourir.

--M. de Gausson vante pourtant la beauté de son pays, objecta madame de

Luxeuil.

--Laissez donc, je voudrais le voir forcé d’y habiter.

--Votre souhait va s’accomplir, Madame, dit Marcel, car je pars dans

quelques jours pour la Normandie.

--Vous! répétèrent à la fuis la comtesse et madame des Brotteaux.

--Je venais vous faire ma visite d’adieux.

Honorine eut peine à retenir un cri. Le souvenir précédemment réveillé

par de Gausson l’avait déjà ébranlée, mais cette brusque annonce de

départ acheva de briser son courage. L’idée qu’elle ne verrait plus

Marcel et qu’il allait partir malheureux, irrité, imposa silence à tout

le reste. L’exaltation de dévouement qui l’avait jusqu’alors étourdie,

fit place au désespoir, puis à la résolution de se justifier en avouant

tout à de Gausson.

Un nouvel incident vint traverser cette tentation.

Pendant l’entretien que nous venons de rapporter, Arthur et les

visiteurs réunis à l’autre extrémité du salon, avaient continué, de leur

côté, une conversation qui était devenue de plus en plus animée.

Marquier en semblait le héros, et, à la multiplicité de ses gestes et de

ses affirmations, il était facile de deviner qu’il avait à vaincre

l’incrédulité d’une partie de ses auditeurs.

--Quand je vous répète que je le tiens du caissier! s’écria-t-il enfin;

qu’il a reçu les deux cent mille francs; qu’il les a comptés!

--Qu’y a-t-il donc? demanda madame de Luxeuil, étonnée de la chaleur du

banquier.

--Ah! pardieu il faut raconter la chose à ces dames, s’écria de Cillart

en riant; voyons, Marquier, recommencez pour elles votre roman.

--Je soutiens que c’est une histoire, répliqua celui-ci, et j’offre au

capitaine de parier cent louis.

--N’acceptez pas! interrompit Arthur; s’il veut parier, c’est qu’il est

sûr de gagner.

--Mais de quoi s’agit-il enfin? reprit la comtesse.

--Mon Dieu! d’une folie de philanthrope, reprit Marquier, madame la

comtesse doit avoir entendu parler de l’auteur de _l’Avenir dévoilé_?

Madame de Luxeuil jeta un regard rapide du côté d’Honorine.

--Oui est-ce qui ne connaît pas ce vieux rêveur? reprit de Cillart, en

haussant les épaules; il envoyait autrefois ses livres gratuitement à

tout le monde, moi-même j’en ai reçu.

--Avec l’épigraphe latine invariable: _Omnis omnibus_.

--Oui; on lui en avait fait un sobriquet, et les petits journaux ne

l’appelaient que le duc _omnis omnibus_.

--Adoptons le nom, dit vivement madame de Luxeuil, je n’en veux pas

d’autre.

--Va pour _omnis omnibus_, reprit Marquier en riant; voici ce que je

racontais de lui à ces Messieurs.

A l’époque où le duc était encore riche, il avait pour ami M. de

Lannaut, le père des banquiers actuels, qui était aussi dans les

affaires. Il paraît même que le bonhomme goûtait les idées du duc, et

qu’il rêvait, comme lui, le bonheur du genre humain!... Ils ont toujours

eu quelque chose de détraqué dans cette famille....

--Enfin, demanda madame Luxeuil, qui semblait mal à l’aise et

impatientée du récit de Marquier.

--Enfin, continua celui-ci, à force de s’occuper des affaires de la

société, le père Lannaut laissa les siennes se déranger, de sorte qu’un

beau jour il se trouva avec un passif qui dépassait son actif de près

de cent mille écus! Le bonhomme eut beau se retourner, faire argent de

tout, la faillite était inévitable. Alors, ne sachant plus où trouver du

secours, ruiné, déshonoré, il perdit la tête et prit la fuite. Il avait

déjà rejoint le Havre où il allait s’embarquer, quand il reçut une

lettre de son caissier, qui lui apprenait que tous les billets présentés

avaient été payés.

--Payés! s’écria Honorine, qui, distraite d’abord, avait fini par

écouter malgré elle et par s’intéresser.

--Intégralement! ajouta Marquier, et cela par un inconnu.

Toutes les femmes poussèrent une exclamation.

--Voilà où nous tournons au conte de fée, dit de Cillart.

--Pas du tout, reprit Marquier, car le soi-disant inconnu n’était autre

que le duc _omnis omnibus_, qui, de retour d’un petit voyage, avait

appris, du caissier lui-même, la fuite de Lannaut, et s’était

immédiatement dépouillé de tout ce qu’il avait de fonds disponibles chez

son notaire.

--Mais vous passez le plus merveilleux! s’écria Cillart; c’est que votre

duc avait exigé le secret de la part du caissier, et que ledit Lannaut

est mort sans savoir à qui il devait ces deux cent mille francs.

--Mais il ne les devait pas! s’écria Marquier; je vous ai déjà dit qu’il

n’y avait eu ni acte ni reçu.

--Eh bien! je déclare, moi, reprit le garde-du-corps, que je ne puis

croire à une pareille folie.

--Vous avez tort, reprit sérieusement de Gausson; j’ai connu le notaire

entre les mains duquel les fonds furent remis, et je savais, depuis

longtemps, tous les détails de cette affaire.

--Me croirez-vous, maintenant? demanda Marquier en se retournant vers de

Cillart.

Celui-ci plia les épaules.

--Alors, je n’ai qu’un mot à répondre, dit-il, c’est qu’_omnis omnibus_

était un échappé de Charenton.

--Le malheureux! fit observer madame des Brotteaux, perdre deux cent

mille francs!

--Encore s’il eût demandé un reçu, ajouta Marquier.

--Mon Dieu! sa vie est pleine de traits semblables, reprit madame de

Luxeuil avec le désir évident de mettre fin à cette conversation; il

serait plus généreux de ne point les rappeler et d’imiter le charitable

silence de M. de Gausson.

--Je voudrais pouvoir accepter l’approbation de madame la comtesse, dit

celui-ci, en s’inclinant avec gravité; mais je ne l’ai point méritée, et

si je garde le silence, c’est que loin de pouvoir m’associer aux

anathèmes dont le duc est l’objet, je ne pourrais exprimer pour lui que

de l’admiration.

L’étonnement parut général.

--Quoi! s’écria de Cillart, même pour le cadeau des deux cent mille

francs?

--Pour lui surtout, reprit Marcel en s’animant, car ce que M. Marquier

ne vous a point dit, c’est que l’homme sauvé par le duc était un de nos

industriels les plus ingénieux et les plus hardis; que sa ruine arrêtait

vingt tentatives dont la réussite pouvait enrichir le pays; qu’elle

réduisait à la misère plusieurs centaines de familles; que la prévenir

enfin, n’était pas seulement un acte d’ami, mais de bon citoyen. Il

fallait aussi ajouter que le duc ne fit un mystère de sa généreuse

assistance que parce qu’il savait M. Lannaut capable de la refuser et de

préférer, dans son découragement, une ruine immédiate à des obligations

qu’il eût craint de ne pouvoir remplir.

--C’est avec des raisonnements pareils que ce pauvre duc a mangé un

million! dit Marquier en ricanant.

--Et qu’il a fini par l’hôpital, ajouta de Cillart.

--Tandis que les fils Lannaut ont équipage et qu’ils se moquent, comme

tout le monde, d’_omnis omnibus_, acheva Arthur.

--Voyez-vous, mon cher de Gausson, reprit le garde-du-corps, tant que le

monde restera ce qu’il est, le dévouement sera l’orgueil des niais.

--Non, dit Marcel avec une fermeté calme, ce sera la vertu des

courageux! Un jour viendra, je l’espère, où les sociétés plus

intelligentes n’auront pas besoin du sacrifice de quelques-uns pour le

salut du plus grand nombre et où le bonheur de chacun aidera au bonheur

de tous; mais d’ici-là, c’est aux généreux à accepter l’abnégation, à

s’oublier pour les autres, _à nourrir le monde de leur âme et de leur

sang_.

--Et le monde, une fois nourri se moquera d’eux, objecta Marquier.

--Peut-être, continua Marcel; mais pour celui qui s’est imposé une

tâche, qu’importe l’approbation? Le dévouement est un martyre; il se

fortifie de ses souffrances, il s’encourage de son abandon, il tire ses

joies et ses récompenses de lui-même. Tout perd son charme à la longue;

les passions s’attiédissent, les ambitions trompent, les espérances

fatiguent; mais rien ne peut enlever cette douce saveur que laisse le

souvenir du bien accompli. Quiconque se dévoue doit accepter la douleur,

l’injustice, le dédain, car c’est de ces fleurs amères que se compose le

miel qui adoucit les souffrances de la vieillesse!...

De Gausson s’était laissé emporter, sans y prendre garde, à l’expression

de ses pensées les plus intimes; les sourires de Marquier, d’Arthur et

du garde-du-corps le rappelèrent tout à coup au souvenir du lieu et de

l’auditoire; il rougit un peu, s’interrompit brusquement et se leva.

Mais ses paroles avaient frappé Honorine. Prête à regretter le sacrifice

qu’elle faisait à la mémoire de sa mère, elle y avait trouvé une sorte

d’à-propos qui la saisit. Il lui sembla que cet encouragement au

dévouement dans la bouche de Marcel avait quelque chose de plus éloquent

que dans aucune autre; que c’était enfin un avertissement providentiel

auquel il ne lui était point permis de résister!

Cette sensation fut si complète et si vive que son projet de tout

confier au jeune homme fut à l’instant abandonné, et qu’elle revint,

avec une sorte d’enthousiasme passionné à l’idée du sacrifice

silencieux.

Aussi, lorsque de Gausson s’approcha d’elle, afin de prendre congé,

réunit-elle tout ce qui lui restait de forces pour le recevoir d’un air

tranquille.

Marcel prit sa main, la porta à ses lèvres et prononça le mot d’adieu

avec une expression de désespoir étouffé! Elle sentit un frisson glacé

parcourir ses veines; mais ses lèvres répétèrent adieu avec une sorte de

froideur machinale.

Ce fut seulement lorsque le jeune homme s’éloigna que ses forces

l’abandonnèrent. Elle porta les deux mains à son cœur qui se brisait,

se laissa retomber sur son fauteuil, sans pensée et sans mouvement.

Ce trouble, qui n’avait échappé ni à la comtesse ni à son fils, confirma

leurs soupçons. Aussi, bien que le départ de M. Marcel de Gausson

semblât devoir les rassurer, résolurent-ils de redoubler de

surveillance.

La lettre jetée par la fenêtre d’Honorine, et interceptée par la

comtesse, était toujours restée pour eux un inexplicable mystère. Quel

était ce protecteur caché qui, sous le nom de Marc, veillait sur la

jeune fille. Cette dernière eût pu le leur dire, mais madame de Luxeuil

craignait, avec raison, qu’une nouvelle explication n’amenât de nouveaux

débats, et, par suite, quelque changement dans les résolutions

d’Honorine.

L’autorisation demandée à la grand’mère Louis était arrivée, il ne

restait plus à recevoir que celle du tuteur, M. de Vercy, dont le

silence commençait à étonner de Luxeuil et sa mère; mais ils apprirent

enfin la cause de ce retard.

Partageant la répugnance de tous les provinciaux à se servir de la

poste, le conseiller avait confié sa lettre à un substitut de la cour

d’Angers qui se rendait à Paris et qui avait voulu l’apporter lui-même.

Cette réponse renfermait une autorisation régulière pour la publication

du mariage avec un modèle de contrat; elle annonçait, en outre,

l’arrivée de M. de Vercy, appelé à Paris pour une affaire personnelle.

Cette nouvelle inquiéta Arthur et madame de Luxeuil. Ils interrogèrent

adroitement le substitut sur les intentions que pouvait avoir exprimées

M. de Vercy, et sur l’affaire qui l’obligeait à quitter Angers, mais

celui-ci ne put leur donner aucun éclaircissement. Il leur parla

seulement d’une seconde lettre confiée par le conseiller, et qu’il

chercha dans son portefeuille. Elle était adressée:

_A Monsieur Marc,_

_Garçon de Bureau._

_Rue des Morts, nº 16._

A ce nom de Marc, la mère et le fils échangèrent un coup d’œil.

--J’espère au moins que vous ne porterez pas cette lettre à domicile?

fit observer madame de Luxeuil.

--Pardonnez-moi, madame la comtesse, dit le substitut: M. de Vercy m’a

bien prié de la remettre en mains propres.

La comtesse se récria.

--Mais il n’y a point songé, dit-elle, c’est hors ville.

--J’ai été, en effet, un peu effrayé en cherchant hier la rue des Morts

sur un plan de Paris, avoua le substitut.

--Sans compter que vous pourrez y aller dix fois avant de rencontrer cet

homme.

--Ne suffirait-il pas de jeter la lettre à la poste? demanda Arthur.

Le substitut objecta la crainte d’une erreur d’adresse ou d’un

changement de domicile.

--Eh bien! donnez-la moi, reprit madame de Luxeuil, je la ferai porter.

--Mille grâces, madame la comtesse; mais je n’oserais abuser à ce

point...

--Donnez, vous dis-je, j’enverrai mon chasseur, et il retournera

plusieurs fois au besoin. Que Monsieur vienne dîner avec nous

après-demain, je pourrai lui apprendre le résultat de ses recherches.

Le substitut se confondit en remerciements, et se retira enfin ravi de

l’amabilité de la comtesse.

A peine fut-il parti, qu’Arthur courut fermer la porte, tandis que sa

mère ouvrait la lettre de M. de Vercy.

C’était une réponse à celle qui avait été écrite par Marc, au sortir de

chez madame Beauclerc, et dans laquelle il dénonçait les véritables

motifs d’Arthur, en recherchant la main de sa cousine. Le conseiller,

sans rien croire ni rien contester, déclarait qu’il serait à Paris vers

la fin du mois pour un placement de fonds et des remboursements, et

qu’il demanderait alors des éclaircissements plus détaillés.

La mère et le fils comprirent en même temps que, s’ils ne prévenaient

les révélations de Marc, tout était perdu. A quelque prix que ce fût,

ils devaient donc le gagner, l’effrayer ou le tromper. Mais pour savoir

lequel de ces moyens tenter, il fallait avant tout connaître l’homme

auquel on avait affaire.

Comme ils cherchaient les moyens d’y parvenir sans se compromettre, on

annonça à de Luxeuil que M. Hartmann, le maquignon, demandait à lui

parler.

Ce fut un trait de lumière! Il ordonna de le faire monter à son

appartement, demanda la lettre à sa mère, et lui déclara qu’ils auraient

tous les renseignements dès le lendemain.

Il trouva l’Allemand qui l’attendait dans son cabinet, debout et le

chapeau à la main. Malgré sa grosse cravate de laine rouge, remontant

jusqu’au-dessus des oreilles, sa barbe épaisse qui lui cachait les deux

tiers du visage, et la capote de castorine blanchâtre sous laquelle sa

maigreur se trouvait déguisée, nos lecteurs eussent facilement reconnu,

dans le prétendu Hartmann, le juif alsacien dont nous avons donné au

commencement de notre récit, le signalement détaillé. C’était bien lui,

en effet, mais dans une meilleure position que nous ne l’avons vu

d’abord.

Le hasard s’était plu à le favoriser: rencontré par un compatriote qui

cherchait précisément un _second_ pour son industrie, il était d’abord

entré à son service, et, quelques mois après, la mort de son patron lui

avait permis de continuer les affaires pour son propre compte. Quant à

la nature de ces affaires, elle était singulièrement obscure. Bien qu’il

s’instituât maquignon, M. Hartmann ne vendait point de chevaux, mais il

connaissait tous les cochers de grande maison, tous les jockeys, tous

les valets d’écurie. Nul ne savait mieux que lui procurer le placement

d’une bête tarée, créer une généalogie à un coureur vulgaire, assurer le

gain d’un pari en corrompant les jockeys, ou en énervant, par quelque

drogue, le cheval redouté. Ses relations étendues lui permettaient de

joindre à cette spécialité quelques industries accessoires qui ne

laissaient pas que d’avoir aussi leurs profits. Il pouvait, au besoin,

faire parvenir une lettre jusqu’au fond de l’hôtel le mieux fermé,

donner des renseignements sur les habitudes des maîtres, procurer un

logement de passade, loué sous son nom dans quelque maison à double

issue où l’on pouvait venir sans éveiller les soupçons, grâce à une

affiche de dentiste ou de couturière. Il se chargeait enfin des emprunts

sur gage ou de la fabrication des lettres anonymes destinées à servir

les haines et les rivalités.

Cette université avait fait de Moser l’agent préféré de ce que la

fashion avait de plus méprisable. C’était lui qui mettait en contact

toutes les mauvaises passions, associait les vices et mariait les

lâchetés.

Arthur l’avait employé plus d’une fois et avec profit; aussi ne

balança-t-il pas à s’adresser à lui pour prendre des renseignements sur

Marc.

Le juif comprit sur-le-champ de quoi il s’agissait; il demanda la lettre

adressée au garçon de bureau, afin qu’elle lui servît d’introduction, et

partit en promettant de faire diligence.

Mais au moment où il atteignait l’extrémité du faubourg Saint-Honoré, et

où il allait tourner vers la Madeleine, il se trouva en face d’un homme

en costume militaire qui à sa vue s’arrêta tout court: c’était Jacques

le Parisien.

Tous deux s’étaient séparés peu après l’aventure de la _forge des

Buttes_, et ils ne s’étaient point revus depuis.

Jacques entraîna l’Alsacien chez un marchand de vin du faubourg et monta

avec lui à l’entresol, dans un cabinet séparé, afin de pouvoir causer

plus librement.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 38 / 87 题