La révélation.
A la menace d’Arthur, la pensée d’Honorine s’était reportée d’un bond
vers Marcel. Bien qu’aucune des paroles de son cousin n’eût témoigné
qu’il soupçonnât celui-ci, les craintes de la jeune fille devancèrent le
danger. Elle comprit qu’en définitive la lutte ne pouvait s’ouvrir que
là où était la rivalité, et que, tôt ou tard, de Luxeuil et de Gausson
se trouveraient en présence.
Son esprit n’osa aller plus loin! la seule idée de cette rencontre lui
donnait le vertige. Elle courut s’enfermer dans sa chambre où la
solitude et le silence excitèrent encore ses inquiétudes. Elle se
reprochait de n’avoir pas retenu Arthur, de n’avoir rien fait pour le
dissuader. Elle se représentait déjà, avec la vivacité d’une imagination
effrayée, toutes les conséquences du débat qui allait s’engager; elle se
maudissait elle-même d’y donner lieu; elle se demandait, avec
d’indicibles angoisses, ce qu’elle devait faire. Enfin, comme il lui
arrivait toujours dans ses agitations extrêmes, elle courut au portrait
de la baronne pour lui demander conseil et protection.
Ainsi que nous l’avons déjà dit, la tendresse de la jeune fille pour sa
mère s’était traduite par une sorte d’adoration superstitieuse envers
l’image qui la lui rappelait. Elle s’était habituée à lui adresser ses
confidences et ses prières, comme autrefois à l’image de Marie qui
ornait sa cellule de pensionnaire. Debout, devant le portrait, le
cœur gonflé, les yeux humides, les mains jointes, elle regardait ces
traits souriants avec une angoisse suppliante.
--Que faire, murmurait-elle, inspirez-moi, ma mère... aidez-moi!...
Comment prévenir une lutte?... Mon Dieu! pourvu qu’il ne soit pas déjà
trop tard... Si mon cousin avait soupçonné... S’il était parti..... Si
Marcel et lui...
Un coup de pistolet l’interrompit.
Elle se détourna en poussant un cri. Au même instant Justine entra.
--Mademoiselle a eu peur, dit-elle en souriant.
--Qu’y a-t-il, que se passe-t-il? demanda Honorine palpitante.
--Rien, Mademoiselle; c’est M. de Luxeuil qui tire dans le jardin.
La jeune fille courut à la fenêtre et aperçut, en effet, une légère
fumée qui s’élevait à travers les arbres dépouillés. Presque au même
instant un second coup se fit entendre. Elle recula en frissonnant.
--Mon Dieu! il n’y a aucun danger, fit observer Justine; Mademoiselle
sait bien que M. Arthur a fait disposer la grande allée pour le tir et
qu’il s’y exerce souvent.
--Il est seul? demanda Honorine.
--Oui, Mademoiselle; j’ai su qu’il allait tirer parce que je l’ai
entendu tout à l’heure demander ses pistolets au valet de chambre, en
disant qu’il voulait se refaire la main.
Honorine pâlit.
--C’est dommage que Mademoiselle ne puisse pas voir d’ici, continua
Justine, qui s’était approchée de la fenêtre, elle prendrait plaisir à
admirer l’adresse de Monsieur. Il atteint le but à chaque coup.
--Vous l’avez donc vu? demanda la jeune fille anxieuse.
--Oh! bien des fois, Mademoiselle. Surtout quand il amenait ses amis,
MM. Rovoy, d’Alpode, Marquier, de Gausson; mais aucun d’eux ne pouvait
lutter avec lui. M. de Rovoy tirait trop bas, M. de Gausson trop haut,
et quanta M. Marquier, il lui arrivait toujours quelque accident... Mais
le bruit de ces coups de pistolet a l’air de faire mal à Mademoiselle...
--Il est vrai, dit Honorine qui tressaillait à chaque explosion et que
les confidences de la femme de chambre achevaient d’épouvanter.
--Je vais prier Monsieur de cesser, reprit celle-ci en faisant un
mouvement pour sortir.
--Non, interrompit la jeune fille, je craindrais qu’il ne trouvât
étrange...
--De faire une chose agréable à Mademoiselle?... Ah! M. Arthur sera trop
heureux. Mademoiselle ne se doute pas combien il lui est dévoué. Je vais
l’avertir tout de suite...
--C’est inutile, il ne tire plus.
La femme de chambre se pencha au balcon.
--C’est vrai, dit-elle, voilà Pierre qui rapporte les armes. Je me
doutais bien, du reste, que Monsieur ne continuerait pas longtemps; car
il avait ordonné d’atteler le tilbury.
--Il va donc sortir?
--Écoutez.
Le roulement d’une voiture sur le pavé de la cour venait d’ébranler
légèrement les vitrages. Honorine courut à la fenêtre opposée et aperçut
le tilbury, conduit par son cousin, qui franchissait la porte cochère et
disparaissait dans le faubourg.
L’idée qu’il se rendait chez de Gausson la frappa comme un trait.
Surexcitée par la série d’émotions qui venaient de l’assaillir, elle en
était arrivée à ce moment où un dernier choc jette l’âme hors de toute
réserve et rend une plus longue incertitude impossible. Elle se tourna
brusquement vers Justine et s’écria qu’elle voulait parler à madame de
Luxeuil. La femme de chambre sortit et revint au bout de quelques
minutes, avec la comtesse elle-même. Celle-ci fit signe à Justine de se
retirer et se trouva seule avec sa nièce.
En demandant à voir madame de Luxeuil, Honorine avait obéi à un élan
irréfléchi de douleur et d’épouvante. Elle avait voulu conjurer, à tout
prix, le danger qui semblait menacer Marcel; mais à l’aspect de la
comtesse, elle se sentit subitement glacée et demeura à la même place,
sans voix et sans mouvement.
Madame de Luxeuil l’observa un instant, puis s’assit.
Il y avait dans ses manières quelque chose de solennel, de dur et de
résolu. Elle attendit d’abord qu’Honorine prit la parole, mais voyant
qu’elle continuait à garder le silence, elle dit enfin d’un accent bref:
--Quand vous m’avez fait demander, j’allais venir, Mademoiselle, car les
derniers mots de mon fils, en vous quittant, annonçaient un projet qui
m’a effrayée...
--Ah! c’est de ce projet que je voulais vous parler, Madame, interrompit
Honorine précipitamment; il ne faut point qu’il s’accomplisse; vous vous
opposerez...
--Vous ne pouvez ignorer, Mademoiselle, répliqua froidement la comtesse,
que l’autorité d’une femme, et surtout d’une mère, s’arrête toujours aux
questions où les hommes ont placé leur honneur. Mes prières seraient
inutiles et vous seule pouvez tout empêcher.
--Moi, Madame, et par quel moyen?
--En épargnant à Arthur l’outrage qui l’irrite et l’afflige. Je suppose
que vous le pouvez encore, et que vous n’êtes point tellement engagée
ailleurs qu’un autre ait désormais le droit de régler votre conduite.
--Je n’ai donné à personne un pareil droit, répliqua Honorine les yeux
baissés.
--Alors, reprit vivement la comtesse, il s’agit seulement d’une de ces
préférences de jeune fille qui sont notre roman à toutes, au sortir du
couvent. Réfléchissez-y, Honorine, vous avez entre vos mains votre
réputation, votre bonheur, deux existences peut-être!... Les
sacrifierez-vous à une frivole fantaisie?
Madame de Luxeuil prononça ces derniers mots d’un accent plus doux, et,
voyant que la jeune fille se taisait, elle crut devoir rappeler toutes
les raisons qui rendaient son mariage avec Arthur indispensable pour
tous deux.
Elle parla longtemps avec adresse et autorité; Honorine écoutait,
appuyée à la fenêtre ouverte, les bras pendants, la tête baissée et dans
une attitude d’abattement.
Tout à coup, un sifflement cadencé se fit entendre au-dessous du balcon.
La jeune fille redressa la tête: c’était l’appel autrefois employé au
couvent par le vieux jardinier, et dont Marc était convenu pour
avertissement.
Au même instant, une flèche de papier traversa l’air et vint tomber à
ses pieds.
Elle se pencha précipitamment au balcon, un commissionnaire en veste de
velours et la scie sur l’épaule franchissait le seuil de la grande
porte.
La comtesse surprise s’était levée.
--Que signifient ce signal et ce papier? demanda-t-elle, en jetant un
regard dans la cour déserte.
Au lieu de répondre, Honorine voulut relever la flèche; mais sa tante la
prévint.
--Vous savez sans doute ce que renferme cette missive? dit-elle en
regardant sa nièce d’un air soupçonneux.
--Nullement... Madame... répliqua Honorine troublée.
La comtesse déroula la flèche et en retira un billet, artistement caché
dans la spirale de papier.
--Une lettre! s’écria-t-elle.
--Une lettre! répéta la jeune fille.
--Elle explique, sans doute, la cause de vos refus plus clairement que
vous n’avez voulu le faire, ajouta madame de Luxeuil.
--Madame, je proteste que j’ignore ce que peut contenir ce billet.
--Alors vous me permettrez de vous en faire la lecture.
Et dépliant la lettre elle lut tout haut.
«Un grand danger vous menace!
»La première fois que je me suis fait connaître a vous, je n’ai pu que
vous dire:--Prenez garde! je ne savais pas encore l’intérêt qu’on
pouvait avoir à vous faire des amitiés; maintenant, je le connais; on
veut vous marier à votre cousin!
»Ce mariage est promis à ses...»
Ici madame de Luxeuil s’arrêta brusquement, elle parcourut rapidement
des yeux le reste de la lettre, poussa deux ou trois exclamations
d’étonnement d’abord, puis de colère et arriva enfin à la signature.
--Marc! s’écria-t-elle. Quel est cet homme! vous le connaissez donc?
--Je le connais, dit Honorine, frappée de ce qu’elle venait d’entendre.
--Et quel droit a-t-il de vous écrire? reprit impétueusement la
comtesse; qu’est-il enfin? répondez sur-le-champ, répondez,
Mademoiselle.
En parlant ainsi, elle s’était avancée vers sa nièce, l’œil
étincelant, et froissant le billet de Marc; mais la jeune fille soutint
son regard avec une hardiesse presque calme. Étrange mystère de l’âme
humaine qu’un seul encouragement retire de ses plus profonds
abattements! ce signal et cette lettre avaient suffi pour la relever.
Elle n’était plus seule au monde; elle se sentait soutenue! Les quelques
lignes qui avaient été lues venaient de lui faire entrevoir dans le
mariage proposé une sorte de complot, et elle avait compris que cette
révélation changerait sa position vis-à-vis de la comtesse et de son
cousin; de suppliante elle pouvait devenir accusatrice! aussi, le
courage lui revint-il subitement avec l’espoir.
--Madame la comtesse me permettra de taire un secret qui n’est pas
seulement le mien, dit-elle d’un ton ferme.
--Ainsi, vous avouez, dit madame de Luxeuil surprise et irritée d’un
changement aussi inattendu: il y a au dehors des gens que vous n’osez
faire connaître et dont les conseils vous dirigent, en nous accusant!
car cette lettre est une dénonciation infâme!
--Madame la comtesse ne m’a point permis d’en juger, fit observer
Honorine.
--Ah! ne feignez point l’ignorance, s’écria la mère d’Arthur, ces
mensonges ne sont point les premiers qui vous aient été écrits contre
nous; avant la demande de mon fils, vous étiez déjà prévenue! Ne
cherchez point à le cacher, Mademoiselle. On vous avait avertie d’être
en garde contre nos projets, on les avait noircis, on vous avait
présenté ce mariage comme une spéculation qui devait nous enrichir.
Pourquoi vous taire? avouez, avouez tout!
Emportée par la colère, la comtesse révélait ainsi à la jeune fille,
sans s’en apercevoir, le contenu de la lettre de Marc; Honorine leva les
yeux avec une certaine surprise.
--Jusqu’à ce moment j’avais ignoré ces accusations, dit-elle, en
regardant madame de Luxeuil, et vous êtes, Madame, la première à
m’éclairer.
--Vous éclairer, répéta la comtesse exaspérée de la fermeté de la jeune
fille et de sa propre maladresse, c’est-à-dire que vous acceptez pour
vraies ces calomnies? votre titre de riche héritière vous paraît un
droit suffisant à tous les orgueils!
--C’est la seconde fois que madame la comtesse parle de cette richesse à
laquelle je n’avais jamais pensé, interrompit vivement Honorine; mais
puisque je l’ai obtenue du hasard, elle reconnaîtra, sans doute, qu’une
telle faveur ne peut rien diminuer à ma liberté, et que je reste
maîtresse d’en jouir seule ou de choisir celui qui doit la partager.
Madame de Luxeuil recula d’un pas.
--Ah! vous le prenez ainsi, dit-elle, la voix tremblante; vous déclarez
enfin votre volonté! A la bonne heure! J’aime mieux la révolte que la
dissimulation, vous demandez la guerre, vous l’aurez!...
--Je ne l’ai point cherchée, Madame, fit observer Honorine avec douceur;
il n’y a eu, dans mes paroles, ni provocation, ni menace; j’ai seulement
réclamé mes droits...
--Tes droits! interrompit la comtesse avec explosion; malheureuse! mais
tu n’en as aucun!
--Comment! s’écria Honorine stupéfaite.
--J’ai gardé le silence aussi longtemps que je l’ai pu, continua madame
de Luxeuil; ma pitié et ma folle affection m’ont retenue; mais tant
d’ingratitude mérite enfin un châtiment. Tu veux nous résister, tu
parles de droits! Eh bien! écoute et ne t’en prends qu’à toi-même de ce
que tu vas savoir, car tu l’auras voulu!... La position dont tu jouis,
la fortune qui te rend fière, le nom que tu portes... tout cela est un
vol!
--Grand Dieu! que voulez-vous dire!
--Tu n’es pas la fille du général Louis!
Honorine recula jusqu’au portrait de la baronne.
--Non, continua madame de Luxeuil avec un acharnement haineux; et si le
général eût vécu, tu croupirais maintenant au fond d’un hospice de
mendiants, car il savait la vérité!
--La vérité! répéta Honorine éperdue; et de qui donc suis-je la fille,
Madame?
--De l’amant de ta mère.
--Ah! vous mentez! cria l’orpheline, en se redressant pâle et les yeux
indignés.
Un éclair traversa les traits de la comtesse: elle retira brusquement un
papier caché dans son corsage et fit un pas vers sa nièce.
--Voilez ce portrait, dit-elle les dents serrées; voilez-le, qu’il ne
puisse nous voir, ni nous entendre, et, puisqu’il vous faut des preuves,
lisez!...
Elle avait tendu le papier à la jeune fille qui le prit en frissonnant,
et l’ouvrit.
--Connaissez-vous cette écriture? demanda madame de Luxeuil.
--C’est celle de ma mère, répliqua Honorine saisie.
--Lisez.
La jeune fille reporta les yeux sur le billet qui ne contenait que
quelques mots et lut machinalement ce qui suit:
«Mon ami,
»Le général a tout découvert; il sait qu’Honorine n’est point
sa fille! Venez, si vous voulez nous sauver toutes deux!»
Ces trois lignes étaient adressées _à M. le duc de Saint-Alofe_.
Honorine les lut une seconde fois sans pouvoir en croire ses yeux, puis
regarda la comtesse d’un air égaré. La force de la surprise et de
l’émotion lui avait ôté la parole.
--Ainsi ce n’est pas moi qui ai menti, reprit madame de Luxeuil en
désignant la lettre par un geste d’ironie poignante; non, ce n’est pas
moi, mais celle qui a usurpé un nom qu’elle n’a point le droit de
porter, une fortune qui est à nous!... Car comprends-tu enfin,
malheureuse abandonnée, que tout ce qui fait ton orgueil est un prêt dû
à ma pitié; que toi qui parles de liberté de choix, tu serais repoussée
de tous si je le voulais; que pour te rejeter dans la honte et la
misère, je n’aurais qu’à dire un mot?
--Ah! vous ne le direz pas! s’écria Honorine, arrachée à sa torpeur par
cette menace.
--Je le dirai puisqu’on m’y a forcée, continua madame de Luxeuil; ce
mariage, je l’ai sollicité avec prière: je vous ai avertie qu’il y
allait du bonheur de mon fils, de son repos, de sa vie peut-être; vous
n’avez rien écouté, eh bien! moi aussi, je serai implacable. Puisque
vous avez parlé de droits, je ferai valoir les miens, et j’irai
redemander l’héritage qu’on nous a dérobé, cette lettre à la main...
--Non! cria Honorine, en courant éperdue à la comtesse, dont elle
s’efforça de saisir les mains; oh! non, vous ne vous vengerez pas si
cruellement, Madame... Pour moi, je ne demande rien; mais pour ma mère,
Madame, grâce pour la mémoire de ma mère.
--Et pourquoi montrerais-je plus de dévouement à cette mémoire que sa
fille n’en montre elle-même, fit observer madame de Luxeuil; n’est-ce
point sa fille qui m’a forcée à cette révélation honteuse? Pour
l’éviter, j’avais formé un projet qui confondait ses intérêts avec ceux
de mon fils; je voulais justifier par l’alliance une position usurpée,
faire que celle qui n’a point droit de se dire ma nièce devînt
légitimement ma fille... Elle a repoussé ma demande... Elle a douté de
mes intentions... elle m’a insultée!
La comtesse s’interrompit: soit qu’elle eût jugé nécessaire de feindre
la sensibilité, soit que la longueur de ce débat eût ébranlé ses nerfs
et qu’elle cédât à une émotion physique involontaire, sa voix, d’abord
entrecoupée, s’éteignit, et quelques larmes mouillèrent ses paupières.
Cet attendrissement inattendu brisa ce qui restait de force à Honorine.
Atteinte par cette contagion des larmes dont il est si difficile de se
défendre, et succombant à tant d’épreuves successives, elle se laissa
glisser aux pieds de madame de Luxeuil, pencha le front sur ses deux
mains qu’elle avait saisies, et lui dit en sanglotant:
--Que l’honneur de ma mère soit sauvé, Madame, et puis... faites de moi
ce que vous voudrez!