XVII.

La révélation.

A la menace d’Arthur, la pensée d’Honorine s’était reportée d’un bond

vers Marcel. Bien qu’aucune des paroles de son cousin n’eût témoigné

qu’il soupçonnât celui-ci, les craintes de la jeune fille devancèrent le

danger. Elle comprit qu’en définitive la lutte ne pouvait s’ouvrir que

là où était la rivalité, et que, tôt ou tard, de Luxeuil et de Gausson

se trouveraient en présence.

Son esprit n’osa aller plus loin! la seule idée de cette rencontre lui

donnait le vertige. Elle courut s’enfermer dans sa chambre où la

solitude et le silence excitèrent encore ses inquiétudes. Elle se

reprochait de n’avoir pas retenu Arthur, de n’avoir rien fait pour le

dissuader. Elle se représentait déjà, avec la vivacité d’une imagination

effrayée, toutes les conséquences du débat qui allait s’engager; elle se

maudissait elle-même d’y donner lieu; elle se demandait, avec

d’indicibles angoisses, ce qu’elle devait faire. Enfin, comme il lui

arrivait toujours dans ses agitations extrêmes, elle courut au portrait

de la baronne pour lui demander conseil et protection.

Ainsi que nous l’avons déjà dit, la tendresse de la jeune fille pour sa

mère s’était traduite par une sorte d’adoration superstitieuse envers

l’image qui la lui rappelait. Elle s’était habituée à lui adresser ses

confidences et ses prières, comme autrefois à l’image de Marie qui

ornait sa cellule de pensionnaire. Debout, devant le portrait, le

cœur gonflé, les yeux humides, les mains jointes, elle regardait ces

traits souriants avec une angoisse suppliante.

--Que faire, murmurait-elle, inspirez-moi, ma mère... aidez-moi!...

Comment prévenir une lutte?... Mon Dieu! pourvu qu’il ne soit pas déjà

trop tard... Si mon cousin avait soupçonné... S’il était parti..... Si

Marcel et lui...

Un coup de pistolet l’interrompit.

Elle se détourna en poussant un cri. Au même instant Justine entra.

--Mademoiselle a eu peur, dit-elle en souriant.

--Qu’y a-t-il, que se passe-t-il? demanda Honorine palpitante.

--Rien, Mademoiselle; c’est M. de Luxeuil qui tire dans le jardin.

La jeune fille courut à la fenêtre et aperçut, en effet, une légère

fumée qui s’élevait à travers les arbres dépouillés. Presque au même

instant un second coup se fit entendre. Elle recula en frissonnant.

--Mon Dieu! il n’y a aucun danger, fit observer Justine; Mademoiselle

sait bien que M. Arthur a fait disposer la grande allée pour le tir et

qu’il s’y exerce souvent.

--Il est seul? demanda Honorine.

--Oui, Mademoiselle; j’ai su qu’il allait tirer parce que je l’ai

entendu tout à l’heure demander ses pistolets au valet de chambre, en

disant qu’il voulait se refaire la main.

Honorine pâlit.

--C’est dommage que Mademoiselle ne puisse pas voir d’ici, continua

Justine, qui s’était approchée de la fenêtre, elle prendrait plaisir à

admirer l’adresse de Monsieur. Il atteint le but à chaque coup.

--Vous l’avez donc vu? demanda la jeune fille anxieuse.

--Oh! bien des fois, Mademoiselle. Surtout quand il amenait ses amis,

MM. Rovoy, d’Alpode, Marquier, de Gausson; mais aucun d’eux ne pouvait

lutter avec lui. M. de Rovoy tirait trop bas, M. de Gausson trop haut,

et quanta M. Marquier, il lui arrivait toujours quelque accident... Mais

le bruit de ces coups de pistolet a l’air de faire mal à Mademoiselle...

--Il est vrai, dit Honorine qui tressaillait à chaque explosion et que

les confidences de la femme de chambre achevaient d’épouvanter.

--Je vais prier Monsieur de cesser, reprit celle-ci en faisant un

mouvement pour sortir.

--Non, interrompit la jeune fille, je craindrais qu’il ne trouvât

étrange...

--De faire une chose agréable à Mademoiselle?... Ah! M. Arthur sera trop

heureux. Mademoiselle ne se doute pas combien il lui est dévoué. Je vais

l’avertir tout de suite...

--C’est inutile, il ne tire plus.

La femme de chambre se pencha au balcon.

--C’est vrai, dit-elle, voilà Pierre qui rapporte les armes. Je me

doutais bien, du reste, que Monsieur ne continuerait pas longtemps; car

il avait ordonné d’atteler le tilbury.

--Il va donc sortir?

--Écoutez.

Le roulement d’une voiture sur le pavé de la cour venait d’ébranler

légèrement les vitrages. Honorine courut à la fenêtre opposée et aperçut

le tilbury, conduit par son cousin, qui franchissait la porte cochère et

disparaissait dans le faubourg.

L’idée qu’il se rendait chez de Gausson la frappa comme un trait.

Surexcitée par la série d’émotions qui venaient de l’assaillir, elle en

était arrivée à ce moment où un dernier choc jette l’âme hors de toute

réserve et rend une plus longue incertitude impossible. Elle se tourna

brusquement vers Justine et s’écria qu’elle voulait parler à madame de

Luxeuil. La femme de chambre sortit et revint au bout de quelques

minutes, avec la comtesse elle-même. Celle-ci fit signe à Justine de se

retirer et se trouva seule avec sa nièce.

En demandant à voir madame de Luxeuil, Honorine avait obéi à un élan

irréfléchi de douleur et d’épouvante. Elle avait voulu conjurer, à tout

prix, le danger qui semblait menacer Marcel; mais à l’aspect de la

comtesse, elle se sentit subitement glacée et demeura à la même place,

sans voix et sans mouvement.

Madame de Luxeuil l’observa un instant, puis s’assit.

Il y avait dans ses manières quelque chose de solennel, de dur et de

résolu. Elle attendit d’abord qu’Honorine prit la parole, mais voyant

qu’elle continuait à garder le silence, elle dit enfin d’un accent bref:

--Quand vous m’avez fait demander, j’allais venir, Mademoiselle, car les

derniers mots de mon fils, en vous quittant, annonçaient un projet qui

m’a effrayée...

--Ah! c’est de ce projet que je voulais vous parler, Madame, interrompit

Honorine précipitamment; il ne faut point qu’il s’accomplisse; vous vous

opposerez...

--Vous ne pouvez ignorer, Mademoiselle, répliqua froidement la comtesse,

que l’autorité d’une femme, et surtout d’une mère, s’arrête toujours aux

questions où les hommes ont placé leur honneur. Mes prières seraient

inutiles et vous seule pouvez tout empêcher.

--Moi, Madame, et par quel moyen?

--En épargnant à Arthur l’outrage qui l’irrite et l’afflige. Je suppose

que vous le pouvez encore, et que vous n’êtes point tellement engagée

ailleurs qu’un autre ait désormais le droit de régler votre conduite.

--Je n’ai donné à personne un pareil droit, répliqua Honorine les yeux

baissés.

--Alors, reprit vivement la comtesse, il s’agit seulement d’une de ces

préférences de jeune fille qui sont notre roman à toutes, au sortir du

couvent. Réfléchissez-y, Honorine, vous avez entre vos mains votre

réputation, votre bonheur, deux existences peut-être!... Les

sacrifierez-vous à une frivole fantaisie?

Madame de Luxeuil prononça ces derniers mots d’un accent plus doux, et,

voyant que la jeune fille se taisait, elle crut devoir rappeler toutes

les raisons qui rendaient son mariage avec Arthur indispensable pour

tous deux.

Elle parla longtemps avec adresse et autorité; Honorine écoutait,

appuyée à la fenêtre ouverte, les bras pendants, la tête baissée et dans

une attitude d’abattement.

Tout à coup, un sifflement cadencé se fit entendre au-dessous du balcon.

La jeune fille redressa la tête: c’était l’appel autrefois employé au

couvent par le vieux jardinier, et dont Marc était convenu pour

avertissement.

Au même instant, une flèche de papier traversa l’air et vint tomber à

ses pieds.

Elle se pencha précipitamment au balcon, un commissionnaire en veste de

velours et la scie sur l’épaule franchissait le seuil de la grande

porte.

La comtesse surprise s’était levée.

--Que signifient ce signal et ce papier? demanda-t-elle, en jetant un

regard dans la cour déserte.

Au lieu de répondre, Honorine voulut relever la flèche; mais sa tante la

prévint.

--Vous savez sans doute ce que renferme cette missive? dit-elle en

regardant sa nièce d’un air soupçonneux.

--Nullement... Madame... répliqua Honorine troublée.

La comtesse déroula la flèche et en retira un billet, artistement caché

dans la spirale de papier.

--Une lettre! s’écria-t-elle.

--Une lettre! répéta la jeune fille.

--Elle explique, sans doute, la cause de vos refus plus clairement que

vous n’avez voulu le faire, ajouta madame de Luxeuil.

--Madame, je proteste que j’ignore ce que peut contenir ce billet.

--Alors vous me permettrez de vous en faire la lecture.

Et dépliant la lettre elle lut tout haut.

«Un grand danger vous menace!

»La première fois que je me suis fait connaître a vous, je n’ai pu que

vous dire:--Prenez garde! je ne savais pas encore l’intérêt qu’on

pouvait avoir à vous faire des amitiés; maintenant, je le connais; on

veut vous marier à votre cousin!

»Ce mariage est promis à ses...»

Ici madame de Luxeuil s’arrêta brusquement, elle parcourut rapidement

des yeux le reste de la lettre, poussa deux ou trois exclamations

d’étonnement d’abord, puis de colère et arriva enfin à la signature.

--Marc! s’écria-t-elle. Quel est cet homme! vous le connaissez donc?

--Je le connais, dit Honorine, frappée de ce qu’elle venait d’entendre.

--Et quel droit a-t-il de vous écrire? reprit impétueusement la

comtesse; qu’est-il enfin? répondez sur-le-champ, répondez,

Mademoiselle.

En parlant ainsi, elle s’était avancée vers sa nièce, l’œil

étincelant, et froissant le billet de Marc; mais la jeune fille soutint

son regard avec une hardiesse presque calme. Étrange mystère de l’âme

humaine qu’un seul encouragement retire de ses plus profonds

abattements! ce signal et cette lettre avaient suffi pour la relever.

Elle n’était plus seule au monde; elle se sentait soutenue! Les quelques

lignes qui avaient été lues venaient de lui faire entrevoir dans le

mariage proposé une sorte de complot, et elle avait compris que cette

révélation changerait sa position vis-à-vis de la comtesse et de son

cousin; de suppliante elle pouvait devenir accusatrice! aussi, le

courage lui revint-il subitement avec l’espoir.

--Madame la comtesse me permettra de taire un secret qui n’est pas

seulement le mien, dit-elle d’un ton ferme.

--Ainsi, vous avouez, dit madame de Luxeuil surprise et irritée d’un

changement aussi inattendu: il y a au dehors des gens que vous n’osez

faire connaître et dont les conseils vous dirigent, en nous accusant!

car cette lettre est une dénonciation infâme!

--Madame la comtesse ne m’a point permis d’en juger, fit observer

Honorine.

--Ah! ne feignez point l’ignorance, s’écria la mère d’Arthur, ces

mensonges ne sont point les premiers qui vous aient été écrits contre

nous; avant la demande de mon fils, vous étiez déjà prévenue! Ne

cherchez point à le cacher, Mademoiselle. On vous avait avertie d’être

en garde contre nos projets, on les avait noircis, on vous avait

présenté ce mariage comme une spéculation qui devait nous enrichir.

Pourquoi vous taire? avouez, avouez tout!

Emportée par la colère, la comtesse révélait ainsi à la jeune fille,

sans s’en apercevoir, le contenu de la lettre de Marc; Honorine leva les

yeux avec une certaine surprise.

--Jusqu’à ce moment j’avais ignoré ces accusations, dit-elle, en

regardant madame de Luxeuil, et vous êtes, Madame, la première à

m’éclairer.

--Vous éclairer, répéta la comtesse exaspérée de la fermeté de la jeune

fille et de sa propre maladresse, c’est-à-dire que vous acceptez pour

vraies ces calomnies? votre titre de riche héritière vous paraît un

droit suffisant à tous les orgueils!

--C’est la seconde fois que madame la comtesse parle de cette richesse à

laquelle je n’avais jamais pensé, interrompit vivement Honorine; mais

puisque je l’ai obtenue du hasard, elle reconnaîtra, sans doute, qu’une

telle faveur ne peut rien diminuer à ma liberté, et que je reste

maîtresse d’en jouir seule ou de choisir celui qui doit la partager.

Madame de Luxeuil recula d’un pas.

--Ah! vous le prenez ainsi, dit-elle, la voix tremblante; vous déclarez

enfin votre volonté! A la bonne heure! J’aime mieux la révolte que la

dissimulation, vous demandez la guerre, vous l’aurez!...

--Je ne l’ai point cherchée, Madame, fit observer Honorine avec douceur;

il n’y a eu, dans mes paroles, ni provocation, ni menace; j’ai seulement

réclamé mes droits...

--Tes droits! interrompit la comtesse avec explosion; malheureuse! mais

tu n’en as aucun!

--Comment! s’écria Honorine stupéfaite.

--J’ai gardé le silence aussi longtemps que je l’ai pu, continua madame

de Luxeuil; ma pitié et ma folle affection m’ont retenue; mais tant

d’ingratitude mérite enfin un châtiment. Tu veux nous résister, tu

parles de droits! Eh bien! écoute et ne t’en prends qu’à toi-même de ce

que tu vas savoir, car tu l’auras voulu!... La position dont tu jouis,

la fortune qui te rend fière, le nom que tu portes... tout cela est un

vol!

--Grand Dieu! que voulez-vous dire!

--Tu n’es pas la fille du général Louis!

Honorine recula jusqu’au portrait de la baronne.

--Non, continua madame de Luxeuil avec un acharnement haineux; et si le

général eût vécu, tu croupirais maintenant au fond d’un hospice de

mendiants, car il savait la vérité!

--La vérité! répéta Honorine éperdue; et de qui donc suis-je la fille,

Madame?

--De l’amant de ta mère.

--Ah! vous mentez! cria l’orpheline, en se redressant pâle et les yeux

indignés.

Un éclair traversa les traits de la comtesse: elle retira brusquement un

papier caché dans son corsage et fit un pas vers sa nièce.

--Voilez ce portrait, dit-elle les dents serrées; voilez-le, qu’il ne

puisse nous voir, ni nous entendre, et, puisqu’il vous faut des preuves,

lisez!...

Elle avait tendu le papier à la jeune fille qui le prit en frissonnant,

et l’ouvrit.

--Connaissez-vous cette écriture? demanda madame de Luxeuil.

--C’est celle de ma mère, répliqua Honorine saisie.

--Lisez.

La jeune fille reporta les yeux sur le billet qui ne contenait que

quelques mots et lut machinalement ce qui suit:

«Mon ami,

»Le général a tout découvert; il sait qu’Honorine n’est point

sa fille! Venez, si vous voulez nous sauver toutes deux!»

Ces trois lignes étaient adressées _à M. le duc de Saint-Alofe_.

Honorine les lut une seconde fois sans pouvoir en croire ses yeux, puis

regarda la comtesse d’un air égaré. La force de la surprise et de

l’émotion lui avait ôté la parole.

--Ainsi ce n’est pas moi qui ai menti, reprit madame de Luxeuil en

désignant la lettre par un geste d’ironie poignante; non, ce n’est pas

moi, mais celle qui a usurpé un nom qu’elle n’a point le droit de

porter, une fortune qui est à nous!... Car comprends-tu enfin,

malheureuse abandonnée, que tout ce qui fait ton orgueil est un prêt dû

à ma pitié; que toi qui parles de liberté de choix, tu serais repoussée

de tous si je le voulais; que pour te rejeter dans la honte et la

misère, je n’aurais qu’à dire un mot?

--Ah! vous ne le direz pas! s’écria Honorine, arrachée à sa torpeur par

cette menace.

--Je le dirai puisqu’on m’y a forcée, continua madame de Luxeuil; ce

mariage, je l’ai sollicité avec prière: je vous ai avertie qu’il y

allait du bonheur de mon fils, de son repos, de sa vie peut-être; vous

n’avez rien écouté, eh bien! moi aussi, je serai implacable. Puisque

vous avez parlé de droits, je ferai valoir les miens, et j’irai

redemander l’héritage qu’on nous a dérobé, cette lettre à la main...

--Non! cria Honorine, en courant éperdue à la comtesse, dont elle

s’efforça de saisir les mains; oh! non, vous ne vous vengerez pas si

cruellement, Madame... Pour moi, je ne demande rien; mais pour ma mère,

Madame, grâce pour la mémoire de ma mère.

--Et pourquoi montrerais-je plus de dévouement à cette mémoire que sa

fille n’en montre elle-même, fit observer madame de Luxeuil; n’est-ce

point sa fille qui m’a forcée à cette révélation honteuse? Pour

l’éviter, j’avais formé un projet qui confondait ses intérêts avec ceux

de mon fils; je voulais justifier par l’alliance une position usurpée,

faire que celle qui n’a point droit de se dire ma nièce devînt

légitimement ma fille... Elle a repoussé ma demande... Elle a douté de

mes intentions... elle m’a insultée!

La comtesse s’interrompit: soit qu’elle eût jugé nécessaire de feindre

la sensibilité, soit que la longueur de ce débat eût ébranlé ses nerfs

et qu’elle cédât à une émotion physique involontaire, sa voix, d’abord

entrecoupée, s’éteignit, et quelques larmes mouillèrent ses paupières.

Cet attendrissement inattendu brisa ce qui restait de force à Honorine.

Atteinte par cette contagion des larmes dont il est si difficile de se

défendre, et succombant à tant d’épreuves successives, elle se laissa

glisser aux pieds de madame de Luxeuil, pencha le front sur ses deux

mains qu’elle avait saisies, et lui dit en sanglotant:

--Que l’honneur de ma mère soit sauvé, Madame, et puis... faites de moi

ce que vous voudrez!

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 37 / 87 题