Un complot de famille.
En descendant, le lendemain, à l’heure des visites, Honorine trouva au
salon la marquise de Biezi, madame des Brotteaux, Arthur, Marquier et le
docteur.
La conversation, sans suite comme d’habitude, passa de la politique aux
bruits de ville. On parla de grands mariages, des débuts de l’Opéra et
du nouveau prédicateur; mais, au nom de ce dernier, M. Darcy, qui
causait avec la marquise, se retourna.
--Ah! vous avez donc aussi entendu parler de cet homme-là? demanda-t-il.
--On en raconte des merveilles, fit observer madame des Brotteaux.
--C’est, dit-on, le genre de Bossuet, ajouta madame de Luxeuil.
--La _Gazette de France_ le compare à monsieur de Frayssinous, acheva
Marquier.
--Eh bien! ce sont autant de mensonges! reprit le docteur. Votre
prédicateur n’est qu’un mauvais avocat de première instance plaidant
pour la Trinité.
--Vous l’avez donc entendu?
--Je l’ai entendu.
Tout le monde fit un _ah!_ de surprise.
--Est-ce bien possible! dit madame de Biezi en riant; vous êtes allé au
sermon, docteur!
--Grâce à ce misérable Durosoir, reprit M. Darcy avec une indignation
plaisante. Vous connaissez bien Durosoir?...
--Le naturaliste?
--Oui, le meilleur athée de Paris, après moi; eh bien! c’est lui qui m’a
conduit dans ce guêpier.
--Afin de voir si le prédicateur pourrait vous convertir?
--Au contraire, dans l’espoir que nous le verrions partager notre
incrédulité!
--Comment cela?
--Durosoir le prétendait décidé à abjurer le catholicisme. Vous
comprenez que ç’eût été une chose curieuse à voir qu’un prêtre quittant
sa boutique d’eau bénite, et signifiant son terme au pape. Aussi je me
suis laissé entraîner.
--Et le prédicateur a abjuré?
--Il a prêché trois heures sur la nécessité de la foi.
Il s’éleva un éclat de rire général.
--Cela vous paraît plaisant, reprit M. Darcy avec une mauvaise humeur
qui redoubla la gaieté de son auditoire; mais j’étais là, moi, écoutant
forcément ce fileur de saintes phrases qui me promettait le paradis si
je pouvais avoir de la foi gros seulement comme un grain de sénevé.
--Et vous l’avez refusé pour si peu! dit la marquise en riant.
--Parbleu! c’est de l’intolérance, docteur, ajouta Arthur; entre gens
qui vivent de nos faiblesses, on devrait mieux s’entendre. Le
prédicateur vous passe la rhubarbe, _passez-lui le sénevé_.
--Non, reprit madame de Biezi avec une hardiesse incisive, la haine du
docteur est moins aveugle que vous ne le croyez, c’est un instinct de
rivalité; les médecins voudraient tuer l’âme, parce qu’ils sont les
maîtres du corps. En supprimant l’Église, on donnerait le monde à la
Faculté.
--Et j’ose dire que le monde n’aurait qu’à y gagner, reprit M. Darcy
avec une vivacité qui fit sourire Honorine elle-même. Oui, à y gagner,
répéta-t-il plus énergiquement, car nous serions une nécessité
naturelle, au lieu du prêtre qui est une convention arbitraire. En
donnant aux hommes les infirmités, la nature a fondé la légitimité des
médecins.
--C’est cela! interrompit Arthur, ils veulent être rois par la grâce de
Dieu...
--Auquel ils ne croient pas, ajouta madame de Biezi.
--Mais, savez-vous bien que vous êtes un monstre d’impiété, docteur, dit
madame de Luxeuil à demi-fâchée.
--En 93, il nous aurait toutes envoyées à la Conciergerie, ajouta la
marquise.
--Est-ce vrai? s’écria madame des Brotteaux presque effrayée.
--C’est sûr, ma chère; ne voyez-vous pas que le docteur est un bâtard de
Robespierre.
Le sourire de M. Darcy s’effaça subitement à ce nom.
--Ah! ne me parlez pas de ce misérable, madame la marquise,
s’écria-t-il; c’est le seul homme de la Convention que j’abandonne à ses
ennemis. On peut le justifier d’avoir voté la mort du roi, permis le
massacre des prisons, égorgé les Girondins; mais il restera toujours une
accusation dont rien ne pourra l’absoudre: _C’est lui qui nous a rendu
l’Être suprême!!!_
La conclusion était si inattendue, qu’elle n’excita même pas le rire;
tous les auditeurs se regardèrent.
--Parle-t-il sérieusement? demanda madame de Biezi, qui fixa les yeux
sur le docteur avec curiosité.
--Très-sérieusement, Madame, répondit Darcy en prenant une attitude
grave.
--Alors, il est fou, s’écria madame des Brotteaux, qui se recula par un
mouvement instinctif.
--C’est-à-dire que c’est à ne plus le voir! ajouta la comtesse
scandalisée.
--Et moi, reprit la marquise en riant, qui l’ai invité à venir demain
dîner avec l’internonce.
--Quoi! cet Italien que j’ai rencontré hier chez vous? dit le médecin.
--N’est rien de moins qu’un cardinal.
Darcy frappa le bras de la causeuse sur laquelle il était assis.
--Eh bien! n’importe! reprit-il résolûment, j’ai accepté et j’irai.
--Vous?
--Oui. Je suis bien aise de pouvoir dire, une fois dans ma vie, ma façon
de penser devant un des familiers de sa sainteté... dût-il me faire
brûler plus tard.
--Fanfaron! interrompit la comtesse, vous savez bien que l’Église ne
brûle personne.
--C’est vrai, fit observer Darcy, elle se contente de corrompre, en
distribuant des recommandations, des places, de l’argent! Quand on n’a
pu devenir ni ingénieur, ni avocat, ni commis à cheval dans les
droits-réunis, on se fait catholique, et les prêtres se chargent de vous
avoir une dot.
--Eh bien! que trouvez-vous de répréhensible?...
--Moi, rien, madame la marquise; autrefois, pour convertir les
incrédules on les brûlait; aujourd’hui, on les marie! C’est évidemment
un adoucissement.
--Quant au mariage, le docteur a raison, dit madame des Brotteaux; le
curé de Saint-Sulpice, que je connais, a toujours à sa disposition une
douzaine d’héritières.
--Ah! vous me rappelez qu’il est venu me voir hier, reprit la marquise;
savez-vous qui il m’a proposé de marier?
--Qui donc?
--Monsieur de Luxeuil.
--Moi! s’écria Arthur.
--Vous-même! il s’agissait d’une jeune et riche provinciale qui habite
la Vendée, où elle se résigne à être une sainte en attendant mieux. Vous
deviez aller faire sa connaissance, avec une recommandation de
l’archevêché.
--Et qu’avez-vous répondu? demanda madame de Luxeuil.
--Mon Dieu! dit la marquise en laissant son regard glisser sur Honorine,
qui se tenait à quelques pas occupée d’une tapisserie, j’ai répondu que
monsieur Arthur n’aimait point les déplacements, et que, selon toute
apparence, il attendrait le bonheur à domicile.
L’allusion était si claire qu’il y eut un mouvement parmi les auditeurs.
Marquier rit d’un air approbatif, la comtesse parut inquiète et le
docteur tourna les yeux vers Honorine.
Celle-ci ne comprit point d’abord, mais l’espèce d’attention curieuse
dont elle était l’objet l’éclaira enfin; elle rougit, puis devint pâle.
La marquise, qui prenait plaisir à son trouble, se pencha vers elle.
--Eh bien! que faites-vous donc, ma petite, dit-elle avec intention,
vous brouillez vos laines.
Honorine voulut répondre; les paroles s’arrêtèrent sur ses lèvres.
--Allons, soyez tranquille, je ne trahirai point votre secret, reprit
madame de Biezi plus bas.
--Je n’ai point de secret, reprit la jeune fille.
--Alors, pourquoi rougir et trembler?
--Madame.., je vous jure...
--Bien, bien, nous n’avons rien vu, nous ne savons rien! Mais ne vous
défendez pas, ou nous serions obligés de deviner. Quant à monsieur
Arthur, j’espère qu’il me pardonnera... Et vous, messieurs, je vous
recommande le silence. Vous ne m’en voulez pas au moins, comtesse? Je
serais désolée d’avoir commis _une inconvenance_.
Tout en parlant et en riant, elle s’était levée pour prendre congé; le
docteur demanda la permission de la reconduire jusqu’à sa voiture,
tandis que Marquier offrait le bras à madame des Brotteaux; de sorte
qu’Honorine se trouva bientôt seule avec sa tante et son cousin.
Ces deux derniers échangèrent d’abord des regards qui semblaient
s’interroger et se répondre; il y eut comme un moment de délibération,
puis ils parurent se décider. Arthur, qui se trouvait près de la porte,
la referma sans affectation, pendant que madame de Luxeuil allait
s’asseoir sur le divan placé vis-à-vis d’Honorine.
--J’avais toujours prévu ce qui vient d’arriver, dit-elle d’un ton
chagrin, et j’aurais juré que la première indiscrétion viendrait de la
marquise.
--Je suis véritablement désolé que ces allusions aient pu embarrasser à
ce point ma cousine, ajouta Arthur avec contrainte.
--Cela prouve que les positions incertaines sont toujours fausses,
reprit fermement la comtesse. Après ce qui vient de se passer, il est
clair que vos soins pour votre cousine ont été remarqués par tout le
monde, et que vous ne pouvez les continuer plus longtemps sans les
justifier.
--Vous savez que c’est mon plus cher désir, dit Arthur en s’approchant
d’Honorine; si j’ai gardé le silence jusqu’à ce moment, c’est que je
voulais être connu de ma cousine et la mériter; mais à défaut de
paroles, mes actions lui ont assez fait connaître ce que je sens. Je
suis sûr qu’elle a compris mon amour; il me reste seulement à savoir si
elle l’a accepté!
En prononçant ces derniers mots, Arthur s’était approché de la jeune
fille, et, posant un genou sur le tabouret placé devant elle, il voulut
prendre une de ses mains. Honorine se recula par un mouvement
involontaire.
--Allons, parlez sans crainte, chère enfant, reprit madame de Luxeuil,
qui s’était penchée vers elle, ne désespérez pas ce pauvre garçon qui
vous aime et que vous aimez.
--Moi! bégaya Honorine stupéfaite.
--Vous, ma belle. Ne l’avez-vous point, depuis six mois, pour cavalier
servant? Vous êtes faits l’un pour l’autre, chère petite; tout le monde
l’a remarqué: rappelez-vous les regards et les sourires qui se sont
tournés vers vous quand madame de Biezi nous a déconcertés par son
allusion. Voyons, si cela vous coûte trop de répondre, donnez-lui au
moins votre main.
En parlant ainsi d’une voix insinuante, madame de Luxeuil poussait
doucement vers Arthur la jeune fille troublée.
Ce qui venait de se passer avait été si rapide, si inattendu,
qu’Honorine s’était trouvée d’abord comme foudroyée: l’aveu de son
cousin amené, et, pour ainsi dire, justifié par les suppositions de
madame de Biezi, l’assurance de sa tante qui semblait ne pouvoir
soupçonner une hésitation, le manque de présence d’esprit qui est la
suite d’un premier saisissement, tout la réduisit au silence; elle avait
entendu les déclarations d’Arthur et de madame de Luxeuil se succéder,
sans trouver le moyen d’y répondre, et chaque retard lui rendait plus
difficile de parler.
Cependant, arrivée à ce moment suprême où l’insistance de la comtesse
allait lui arracher une sorte de consentement tacite, elle fit un effort
désespéré, laissa tomber la tapisserie qu’elle tenait à la main, et se
leva confuse.
--Eh bien! qu’avez-vous donc, enfant, dit madame de Luxeuil, en
cherchant à la retenir.
--Pardon, balbutia Honorine avec honte et prière, je ne savais pas... je
n’ai point voulu... vous faire croire... oh! pardonnez-moi, Madame...
mais vous vous êtes trompée!
La comtesse fit un mouvement, et Arthur se redressa.
--Ma cousine refuse! s’écria-t-il avec une surprise irritée.
--C’est impossible! interrompit vivement madame de Luxeuil: sa
réputation même ne lui permet plus de balancer. Pensez-vous donc, ma
chère, que l’on puisse accepter impunément, pendant près d’une année,
les soins d’un jeune homme, vivre avec lui dans une intimité familière,
donner enfin à tout le monde la persuasion que vous venez d’entendre
exprimer par la marquise? Votre conduite a été un engagement pris devant
le public, et, à moins que mon fils n’ait mérité de déchoir dans votre
estime...
--Oh! je ne dis pas cela, interrompit la jeune fille, qui sentait
redoubler son embarras; mais j’avais cru... que le titre de parent...
justifiait... ces soins... et qu’il suffisait de les payer de mon
amitié!
--Eh! qui vous demande autre chose, ma chère? s’écria la comtesse, vous
voyez bien que vous l’avouez vous-même? Vous avez de l’amitié pour
Arthur.
--Sans doute... Madame.
--Que voulez-vous de plus, alors? Une passion? Songez donc, ma belle,
qu’il ne s’agit pas de roman, il s’agit de mariage.
--Mais... Madame, essaya Honorine.
La comtesse l’attira à ses côtés.
--Écoutez-moi, petite, dit-elle en reprenant le ton riant, j’ai plus
d’expérience que vous, n’est-ce pas? Je sais ce qu’il vous faut,
laissez-vous conduire... en fille soumise... et acceptez le bonheur de
confiance. Allons, c’est entendu, n’est-il pas vrai, demain je
m’occuperai avec Arthur de la corbeille!...
--Madame, s’écria Honorine, qui sentait sa confusion et sa douleur
tourner aux larmes. Oh! j’aurais voulu que mon silence pût être compris
sans offenser personne... de grâce, ne me pressez point davantage...,
et surtout, pardonnez-moi, car... je ne puis...
Ce dernier mot avait été murmuré presque à l’oreille de la comtesse, sur
l’épaule de laquelle Honorine venait de cacher son visage, mais la mère
d’Arthur se redressa brusquement. Tous ses traits avaient pris une
expression de désappointement.
--Vous ne pouvez! s’écria-t-elle, et quel est l’obstacle? Qui vous
retient? Pourquoi ce changement injurieux? voyons, Mademoiselle, donnez
au moins une raison. Vous ne répondez pas, vous n’en avez donc aucune et
à une résolution arrêtée, nécessaire, vous ne pouvez opposer qu’un
caprice! N’espérez pas m’y faire céder, je n’aurai point la
responsabilité de vos actes sans en avoir la direction, et ce mariage
aura lieu parce qu’il le faut... et que je le veux!
Honorine releva la tête vivement. Jusqu’alors elle s’était sentie
enveloppée dans les caresses et les prières de madame de Luxeuil;
énervée, pour ainsi dire, par son insidieuse tendresse, elle n’avait
point trouvé la force de la repousser et de rendre un coup pour une
caresse; mais la menace brisa subitement ces liens de timidité. Elle
tressaillit sous l’aiguillon; ses larmes s’arrêtèrent, et elle osa
soutenir le regard de sa tante.
--Je sais ce que je dois de respect aux volontés de madame la comtesse,
dit-elle avec fermeté; mais elle ne peut désirer que je m’engage sans
prudence, et mon choix volontaire met à couvert sa responsabilité:
quelles que soient les conséquences de ce choix, je les subirai sans
plainte.
--Et moi, je ne les permettrai pas, s’écria madame de Luxeuil, à qui
cette résistance avait enlevé tout sang-froid et toute présence
d’esprit. Ah! mon indulgence vous a enhardie, vous espérez que je
souffrirai patiemment votre révolte et votre ingratitude?
--Madame!
--Vous vous trompez, Mademoiselle, je saurai vous forcer à obéir ou à
m’avouer la véritable cause de ce refus...
--Ne la demandez pas à ma cousine, interrompit Arthur, qui avait écouté
jusqu’alors ce débat avec un mélange d’impatience et de dépit; un pareil
aveu lui coûterait trop sans doute!
--Vous avez donc compris le motif? demanda la comtesse.
--J’ai compris, continua Arthur dont le regard restait appuyé sur la
jeune fille, que j’avais à combattre, dans l’esprit de ma cousine,
quelque comparaison défavorable...
--Quoi! s’écria madame de Luxeuil, elle en aimerait un autre?
Honorine voulut faire un geste de protestation, mais elle ne l’acheva
pas. L’image de Marcel venait de traverser sa pensée, et elle sentit
tout à coup pourquoi le projet de madame de Luxeuil l’avait, si
douloureusement saisie. Les paroles de son cousin l’éclairaient sur ce
qu’elle ne s’était point encore avoué à elle-même.
Cette espèce de révélation la troubla. Elle ne put soutenir le regard
d’Arthur, rougit et baissa la tête sans répondre.
--Vous voyez que j’ai deviné juste! reprit celui-ci, avec un emportement
amer et en se tournant vers la comtesse: si l’on me repousse, c’est
parce qu’un autre est mieux accueilli; c’est pour lui que nous avons dû
subir un refus aussi inattendu qu’injurieux! Mais qu’on ne pense pas que
je m’y résigne. Non; on a laissé grandir mes espérances, on les a
encouragées par tout ce qui peut donner confiance, on les a rendues
publiques, et maintenant on voudrait les tromper au profit d’un autre!
Je n’accepterai point cette humiliation. Si on peut me désespérer, on
ne pourra du moins me faire ni méprisable, ni ridicule; je jure sur
l’honneur que celui que l’on me préfère aura à me rendre compte de mes
projets détruits, et que la place restera entière à un seul.
A ces mots, Arthur ouvrit brusquement la porte du salon et disparut.
Soit qu’elle voulût l’apaiser ou se concerter avec lui, madame de
Luxeuil allait courir sur ses pas, lorsqu’on annonça M. le marquis de
Chanteaux. Elle laissa échapper d’abord un geste de contrariété, puis,
se ravisant, elle ordonna de le faire entrer dans son boudoir, et sortit
pour le rejoindre.