XV.

Le ménage de mademoiselle Clotilde.

Le lendemain, vers la brune, Marc se promenait seul et à petits pas dans

la partie de la rue Vivienne comprise entre la place de la Bourse et les

boulevards. Son œil se fixait souvent sur une élégante calèche

arrêtée devant une des maisons. Enfin, la porte s’ouvrit, une grande

femme enveloppée dans un burnous de satin s’élança sur le marche-pied de

l’équipage, et celui-ci partit rapidement.

Marc demeura encore quelques minutes à la même place: puis, rasant les

maisons, il frappa à la porte qui venait de se refermer, monta au

premier étage et sonna.

Une femme en robe de soie vint ouvrir.

--Madame Beauclerc? demanda Marc.

La femme de chambre le regarda, et lui répondit sèchement:

--Au bout du corridor.

Et elle s’en alla.

Marc, qui connaissait le logement, se dirigea sans hésitation vers

l’endroit indiqué. En passant devant la première pièce, il aperçut les

préparatifs d’un souper, pressa le pas et arriva à la chambre de madame

Beauclerc, dont la porte était ouverte.

L’aspect de cette chambre avait quelque chose de caractéristique. Elle

était tendue de damas de laine et meublée avec luxe, dans le goût le

plus moderne; mais les habitudes de la locataire avaient singulièrement

nui à cette élégance. Des bouteilles, des verres, des peignes, des

chandeliers étaient dispersés sur tous les meubles, et l’on voyait un

reste de jambon, enveloppé de son papier gras, posé sur le velours qui

garnissait la cheminée. Dans tous les coins traînaient de vieilles

chaussures ou des cafetières de terre brune. La toilette de palissandre

avait été transformée en table de cuisine, et une casserole s’enfonçait

dans l’ouverture destinée à la cuvette; enfin, une grosse chienne noire

avait pris possession, avec toute sa portée, de l’édredon placé sur le

pied du lit.

Mais le plus curieux de cet intérieur était madame Beauclerc elle-même.

Madame Beauclerc, qui, à l’en croire, avait eu autrefois la légèreté

d’une biche, s’était tellement développée avec le temps, qu’on ne

pouvait la comparer désormais qu’au mammouth reconstruit par la science

de nos naturalistes. Lorsqu’elle parcourait sa chambre en soufflant,

tout remuait autour d’elle; sa personne entière ne présentait qu’une

masse accidentée par des espèces de cascades de chairs tremblantes sous

lesquelles on eût en vain cherché une forme.

Elle était vêtue d’une robe de mérinos noir déchirée aux coudes, d’un

foulard déteint qui lui tenait lieu de châle, d’une coiffe de nuit

recouverte d’un mouchoir de coton, et de gros souliers dont elle avait

coupé les quartiers pour en faire des pantoufles.

Au moment où Marc parut à la porte, elle se trouvait assise devant une

petite table sur laquelle étaient posés deux verres, une bouteille et un

jeu de cartes. Elle se détourna en entendant le bruit de ses pas, et le

reconnut:

--Tiens c’est toi, Monsieur Marc, dit-elle, avec un geste de bienvenue,

entre donc, mon petit, entre.

--Je ne vous dérange pas, mère Beauclerc? demanda-t-il.

--Au contraire, mon chéri, je m’ennuyais d’être seule; Clotilde vient de

partir pour le théâtre et elle a emmené le cocher qui faisait ma partie;

tu vas le remplacer.

--Pardon, mère Beauclerc, c’est que je sais à peine tenir les cartes.

--Bah! bah! il suffit de vouloir; tu connais bien la brisque ou le

piquet.

--Je puis jouer un peu le piquet.

--Eh bien! mets-toi là, mon fils, il y a justement le verre du cocher,

tu peux boire après lui, c’est un homme très-sain; il a même été

vacciné.

Marc prit place et la grosse femme se mit à battre les cartes.

--Sais-tu qu’il y a longtemps que tu n’étais venu? dit-elle, en lui

faisant couper.

--J’ai eu à travailler, fit observer Marc.

--Et ça va-t-il un peu?

--Tout doucement.

--Il me semble pourtant que le gibier ne manque pas?

--Peut-être, mais il faut le prendre.

--C’est juste, tout le monde n’a pas le tour de main, comme on dit; faut

avoir le génie de la chose.

Et se penchant sur la table en baissant la voix:

--Tu n’as pas encore trouvé quelqu’un qui me remplace, je parie.

--C’est vrai, mère Beauclerc, répliqua Marc en arrangeant son jeu.

La grosse femme se rengorgea.

--Non, non, continua-t-elle d’un air capable, tu peux dire que ça été

une perte pour toi, petit, quand j’ai quitté la partie... la mère

Beauclerc avait le _truc_, vois-tu, et c’est quelque chose qui ne se

donne pas. Aussi il y a des moments où je regrette de n’avoir plus rien

à faire.

--Vous êtes pourtant mieux ici que dans votre loge du Marais, objecta

Marc.

--Je ne dis, mon fils, je ne dis pas, reprit la mère Beauclerc, en

remplissant les deux verres; mais il n’y a pas de petit chez soi.

Là-bas, j’étais reine et maîtresse de mon cordon, tandis qu’ici je suis

chez ma fille.

--Il me semble que vous ne manquez de rien.

--Pour ça, je n’ai pas de reproches à lui faire, dit la grosse femme qui

vidait son verre à petits coups; Clotilde me laisse tout à discrétion,

même la cave; mais, plus elle est bonne fille, plus je dois me

tourmenter de son avenir.

--Que craignez-vous donc pour elle, mère Beauclerc?

--Je crains son bon cœur, mon chéri; dans sa position, vois-tu, faut

être raisonnable; c’est un malheur qu’elle connaisse ce M. de Luxeuil.

--Pourquoi cela? je le croyais généreux.

--Oui, oui, mais ça éloigne les autres; une femme de théâtre doit avoir

des principes: il faut qu’elle ne s’attache à personne.

--Alors, dit Marc en la regardant, selon votre idée il vaudrait mieux,

pour mademoiselle Clotilde, se débarrasser de M. de Luxeuil?

--D’autant mieux qu’on le dit ruiné, répliqua la mère Beauclerc; du

reste, j’ai averti Clotilde. Prends garde, mon enfant, que je lui ai

dit; quand une maison menace de tomber, les rats s’en vont; faut pas

montrer moins d’esprit que les bêtes quand on a été éduquée

convenablement.

--Et que vous a-t-elle répondu?

--Ah! bah! toutes sortes de mauvaises raisons: que M. de Luxeuil était

un bon enfant, et qu’elle ne trouverait pas mieux... est-ce que je sais,

moi.

--Mais elle l’aime donc!

--Il ne manquerait plus que ça! Non, non, Dieu merci, elle a trop de bon

sens pour s’attacher. Mais c’est cette petite peste de Clara qui est

cause de tout... Tu sais bien, Clara de l’Ambigu? Eh bien! elle a parié

que ma fille ne saurait pas garder un amant; alors Clotilde y met de

l’amour-propre. Ces jeunesses, c’est si glorieux!

--Et elle est décidée à retenir M. de Luxeuil.

--A tout prix! Tu comprends, maintenant, pourquoi je m’inquiète? Je

connais ma fille, vois-tu, rien ne la fera renoncer à son idée, et quoi

qu’il lui en coûte, elle voudra donner un démenti à sa camarade.

Marc réfléchit un instant: sa première pensée en apprenant le projet de

mariage d’Arthur avait été d’y mettre obstacle par le moyen de Clotilde:

l’hostilité de la grosse femme à cette liaison l’avait d’abord effrayé;

mais ces dernières confidences le rassurèrent.

--Diable! c’est fâcheux que votre fille tienne tant à son Monsieur,

dit-il après une pause... d’autant plus fâcheux qu’elle perd son temps

et ses peines.

--Qui est-ce qui t’a dit ça! s’écria madame Beauclerc.

Marc cligna des yeux.

--Vous savez bien que ça ne se demande pas, maman, fit-il observer à

demi-voix; tout ce que je puis vous dire, c’est que M. de Luxeuil joue

de son reste comme garçon.

--Comment! il se marie?

--Avec sa cousine... dont il est fou!

Madame Beauclerc laissa tomber ses cartes.

--C’est-il bien bien possible! s’écria-t-elle; il se marie!... et

Clotilde ne sait rien!

--Comptez-vous qu’il l’avertisse, par hasard? Ce sera bien assez tôt

quand le moment de rompre sera venu.

--C’est-à-dire qu’il plantera là ma fille! interrompit la grosse femme

avec éclat; ah! le gueux! il me passera auparavant par les mains.

Marc la regarda avec surprise.

--Mais que disiez-vous donc tout à l’heure, mère Beauclerc?

demanda-t-il.

--Tout à l’heure je disais que Clotilde aurait bien fait de le quitter,

s’écria l’ancienne portière au _lieur_ que c’est lui, maintenant, qui la

quitte.

--Eh bien?

--Eh bien! c’est un déshonneur pour nous! Il aura l’air de s’être

dégoûté de ma fille; c’est de quoi la perdre de réputation.

--Je ne vois alors qu’un moyen, reprit Marc; en avertissant mademoiselle

Clotilde, elle réussira peut-être à empêcher ce mariage...

--Oui, dit madame Beauclerc, qui s’appuya des deux mains sur la table

pour se lever; il faut qu’elle fasse tout rompre, et, quand tout sera

rompu, elle chassera le Luxeuil. Comme ça tout sera profit. Ah! il

épouse des cousines sans dire gare! eh bien! on va lui montrer ce qu’on

sait faire. Justement... il soupe ici avec des amis.

--Il me semble qu’ils sont déjà arrivés, fit observer Marc qui depuis un

instant prêtait l’oreille.

Madame Beauclerc s’approcha de la porte.

--J’entends des voix dans le salon, dit-elle, reste à savoir si Clotilde

est revenue.

Elle allait traverser le corridor pour s’en informer, lorsque l’on sonna

à la porte d’entrée. Un domestique ouvrit et la jeune actrice parut avec

Arthur qui lui tenait la taille enveloppée d’un de ses bras.

Elle avait conservé le costume dans lequel elle venait de jouer, et son

burnous de satin blanc, à demi détaché, laissait voir ses belles

épaules nues. Au moment où ils entraient, de Luxeuil se pencha pour les

baiser.

--Finissez donc, polisson! dit Clotilde sans se déranger et de cet

accent traînard adopté, à Paris, par les femmes d’une certaine classe.

De Luxeuil redoubla.

--Eh bien! il me mord, à présent! s’écria l’actrice, avec un mouvement

qui fit sortir de sa robe de velours son épaule presque entière et

trahit subitement la beauté de ses formes; assez de bêtise, voyons.

--Je ne t’ai jamais vue si jolie! dit Arthur qui continuait à tenir sa

taille.

--Laisse-moi, interrompit Clotilde, il y a déjà du monde au salon, il

faut que tu entres.

--Et toi!

--Tout à l’heure.

De Luxeuil lui donna encore un baiser et rejoignit les autres convives.

Quant à Clotilde, elle trouva au fond du corridor la mère Beauclerc qui

l’attendait et qui, sans lui donner le temps de faire aucune question,

l’entraîna dans sa chambre dont elle referma la porte en dedans.

Nous la laissons là occupée à recevoir la confidence de sa mère, pour

suivre Arthur dans la pièce où il venait d’entrer.

Les invités, au nombre de huit à dix, étaient _la fleur des pois_ du

café de Paris. Chacun d’eux avait son genre de gloire. On y voyait

d’abord le duc d’Alpoda, dernier rejeton d’un des plus célèbres généraux

de l’Empire, qui excellait dans l’escrime du bâton et dans l’exercice

plus vulgaire, connu sous le nom de _savate_; le marquis de Rovoy,

renommé par son talent à entraîner un cheval et à faire maigrir ses

jockeys; le vicomte de Rossac, qui n’avait point encore pris possession

de son siége à la chambre des pairs, et qui se préparait aux fonctions

législatives par des tours d’escamotage à désespérer les Comte et les

Philippe; le prince de Kishoff, Russe francisé, dont on citait la

collection de pipes; enfin, plusieurs autres moins illustres, mais

livrés à quelques spécialités aussi respectables.

Marquier était le seul qui ne fût recommandé par aucun mérite

particulier.

De Luxeuil trouva cette élite de la jeunesse française occupée à

discuter si la dernière débutante de l’Opéra avait ou non la cheville

bien placée. Chacun invoquait, à l’appui de son opinion, celle de

quelque célébrité de la fashion, et ce n’étaient que noms princiers et

historiques.

L’entrée d’Arthur coupa court au débat. Il avait assisté à la course de

lord Durford, et on l’entoura pour en savoir le résultat; mais les

dissentiments soulevés à propos de la danseuse ne tardèrent pas à se

renouveler au sujet des chevaux appelés à concourir. Le marquis de

Rovoy, qui avait dernièrement perdu un pari contre lord Durford,

prétendit qu’il ne devait ses succès qu’aux jockeys de ses adversaires,

accusation qui fut vivement repoussée par le prince de Kishoff et

soutenue par quelques autres. La discussion commençait même à

s’envenimer et à dégénérer en querelle, lorsque Marquier l’interrompit

par un cri d’admiration; il venait de s’arrêter devant un cabaret en

porcelaine, que supportait un petit guéridon de citronnier posé devant

une fenêtre.

--Voyez, voyez, Messieurs, s’écria-t-il, une nouvelle acquisition de

Clotilde! Du vieux Saxe, et tout ce qu’il y a de plus beau. C’est un

plateau de mille francs.

--Il m’en coûte trois mille, mon bon, fit observer de Luxeuil avec

négligence.

--Ah! c’est donc un de vos cadeaux, Arthur?

--Oui, comme nous dînions ensemble aujourd’hui, j’ai voulu faire une

surprise à notre hôtesse.

--C’est magnifique, reprit Marquier, dont l’admiration avait redoublé

depuis qu’il savait le prix du cabaret; mille écus! cent cinquante

francs de rentes. Savez-vous, mon cher, que vous avez des manières

royales.

--Vous verrez également un surtout en vieille orfèvrerie dont on fait

l’essai ce soir, continua de Luxeuil, qui avait, par-dessus tout, la

vanité de paraître généreux; mais je ne comprends pas ce qui peut nous

empêcher de souper. Clotilde ne devait être qu’un instant... il faut que

j’aille m’informer.

--C’est inutile, interrompit M. de Rovoy, la voici.

On entendait, en effet, la voix éclatante de la jeune actrice, mêlée à

la voix plus sourde de sa mère, toutes deux se rapprochaient et

semblaient animées par la colère.

Tout à coup la porte du salon fut violemment poussée et Clotilde y parut

les cheveux déroulés, le corsage à demi défait, pâle et les yeux

étincelants.

A sa vue, les jeunes gens s’étaient tous retournés, mais elle ne parut

point prendre garde à leur présence et chercha Arthur du regard.

--Ah! le voilà, s’écria-t-elle en le montrant, il faudra bien qu’il

réponde!

Et s’élançant vers de Luxeuil qu’elle saisit par les deux bras.

--Est-ce vrai que tu vas te marier? demanda-t-elle en regardant dans ses

yeux.

Arthur, pris à l’improviste, fit un mouvement en arrière.

--Quelle question me fais-tu là? balbutia-t-il, et à quel propos...

--Est-ce vrai? est-ce vrai? cria Clotilde, qui secouait les mains

qu’elle tenait. Voyons, réponds, si tu as un peu de cœur!

--Mais, que signifie?... qui a pu te dire?...

--Quelqu’un qui en sait long! interrompit de loin la mère Beauclerc, qui

n’avait pu franchir la porte du salon dont un seul battant se trouvait

ouvert; oh! on veut nous montrer des couleurs; mais faut pas croire

qu’on mécanisera ma fille comme la première venue.... Force-le à te

répondre, Lolo.

--Et que puis-je répondre, dit vivement Arthur, honteux de la situation

ridicule dans laquelle il se trouvait placé, et dont l’avertissaient les

ricanements de ses amis; vous êtes folle, Clotilde.

--Folle? répéta l’actrice, en laissant aller la main du jeune homme;

c’est-à-dire alors que ça n’est pas?

Arthur fit un geste équivoque.

--Il nie, reprit-elle, en se détournant vers les invités, vous l’avez

vu, n’est-ce pas? Eh bien! il a menti.

De Luxeuil voulut l’interrompre.

--Il a menti, il a menti, répéta-t-elle avec une insistance emportée,

et, la preuve, c’est que je sais toute l’affaire. Il épouse sa cousine;

il l’a dit à ce gros petit qui est là et qui lui a prêté de l’argent!...

Qu’il parle plutôt: n’est-ce pas la vérité?

Cette dernière question était adressée à Marquier qui regarda de

Luxeuil, en bégayant une réponse évasive; mais celui-ci avait pris son

parti.

--Eh bien? quand cela serait? dit-il avec hauteur.

--Alors tu avoues! interrompit Clotilde; vous entendez? le voilà qui

avoue maintenant. Il se marie!... et je n’en savais rien! il ne m’avait

prévenue de rien! il faisait le sournois et l’hypocrite.

--Clotilde!...

--Oui, l’hypocrite! répéta l’actrice exaspérée; si tu avais été franc

avec moi, tu m’aurais dit:--voilà! il faut que je fasse une fin,

séparons-nous. On se serait quitté bons amis: mais non, tu m’as tout

caché, comme on ferait à une femme légitime! tu as voulu me garder

jusqu’au jour des noces pour te faire alors un mérite de me sacrifier!

c’était avantageux... et commode! on gardait la maîtresse en attendant

la femme; il n’y avait que moi qui pouvais y perdre.

--Je ne vois pas bien ce que vous y avez perdu, ma chère, dit de

Luxeuil, en effleurant de l’œil les derniers cadeaux offerts par lui

à Clotilde.

Celle-ci comprit sans doute son regard, car, s’élançant d’un bond vers

l’une des étagères qu’il avait désignées, elle y saisit les objets

précieux qui s’y trouvaient étalés et les brisa à terre.

Les convives poussèrent une exclamation de surprise.

--Que faites-vous? s’écria Marquier, qui voulut l’arrêter.

--Je lui rends ce qu’il m’a donné, dit-elle, en faisant rouler aux pieds

d’Arthur un nécessaire en cristal taillé... Ah! je n’ai rien perdu!...

attendez, attendez!... ce n’est pas tout! il y a encore ces vases de la

console... paff... et ces statuettes... paff! paff! et ce cabaret! ah!

un nouveau cabaret!...

--Arrêtez! cria Marquier, les deux bras en avant, il a coûté trois mille

francs...

--Paff! paff! paff! interrompit Clotilde, en lançant la cafetière, puis

le sucrier, puis le pot à crème, puis le plateau avec toutes les tasses.

De Luxeuil qui avait d’abord voulu s’opposer à cet excès d’emportement

finit par perdre patience.

--C’est une furie, dit-il en cherchant son chapeau pour sortir.

Dans ce moment les cris poussés par la mère Beauclerc devinrent plus

perçants. Toujours debout à la porte, qu’elle essayait en vain de

franchir, elle tendait les bras aux jeunes gens en répétant:

--Retenez-la, elle va tout briser. Seigneur Dieu! il y a de quoi nous

ruiner..... Lolo..... Lolo..... Mais tu veux donc nous mettre à la

mendicité, malheureuse! faut-il qu’elle soit folle de ce vaurien!...

Ces derniers mots frappèrent Arthur comme il allait ouvrir la seconde

porte; il s’arrêta involontairement et retourna la tête vers l’actrice.

Celle-ci ne trouvant plus rien à briser, venait de s’arrêter, mais les

mouvements violents auxquels elle s’était abandonnée avaient fait

glisser sa robe à demi délacée. Debout dans l’angle le plus obscur du

salon, les épaules inondées de ses longs cheveux bruns, la tête haute,

un pied en avant, la poitrine nue et haletante, elle était d’une beauté

si originale et si souveraine, que de Luxeuil en fut comme ébloui. Il

fit un pas vers elle, regarda ces débris qui jonchaient le parquet et

dans lesquels un mot de la mère Beauclerc venait de lui montrer des

témoignages d’amour, reporta les yeux sur la jeune femme dont les formes

hardies se détachaient des draperies rouges de la fenêtre, et, fasciné

pour ainsi dire par cette contemplation, il rejeta son chapeau sur un

fauteuil.

--Après tout, je suis aussi déraisonnable qu’elle de m’emporter,

murmura-t-il, quand d’un mot je puis tout expliquer.

Et se tournant vers les invités:

--Pardon, Messieurs, de cette scène d’intérieur, continua-t-il avec une

gaieté forcée, c’est un divertissement splendide et non prévu, mais dont

la continuation pourrait devenir ruineuse. Veuillez passer au petit

salon, et nous aurons tout à l’heure le plaisir de vous rejoindre.

Les jeunes gens se retirèrent.

De Luxeuil s’approcha alors de Clotilde, dont la première colère était

apaisée et qui venait de se jeter sur un divan.

--Tu es bien heureuse d’être si jolie, dit-il en effleurant d’un baiser

son cou nu. L’actrice se retira de côté et lui ordonna de la laisser,

mais d’un accent plus adouci. La spontanéité de l’exclamation d’Arthur

l’avait évidemment flattée; malheureusement la mère Beauclerc, qui

venait de réussir à entrer en ouvrant les deux battants, voulut

s’entremettre.

--Oui, qu’elle est jolie, reprit-elle aigrement, plus jolie que votre

future épouse et que n’importe quelle autre! On n’a qu’à ramasser toutes

les belles femmes de Paris et qu’à les amener pour voir, Lolo ne les

craint pas.

--Il paraît que ce n’est pas l’avis de Monsieur, fit observer Clotilde

sans regarder de Luxeuil.

--Pardonnez-moi, ma chère, reprit celui-ci, en voulant l’entourer d’un

de ses bras.

--Et c’est pour cela qu’il veut me quitter, continua la jeune femme

ironiquement et en se dégageant.

--Qu’est-ce qui parle de te quitter! reprit Arthur tranquillement.

--_Parbleur!_ pour le deviner, on n’a pas besoin d’avoir inventé la

vapeur, s’écria la mère Beauclerc, puisque Monsieur se marie.

--Et si je me mariais précisément dans son intérêt? dit de Luxeuil.

L’actrice qui avait jusqu’alors détourné la tête, le regarda.

--Dans mon intérêt, reprit-elle; ah! par exemple! il est un peu fort de

café, celui-là; se marier dans l’intérêt de sa maîtresse! il faut que

Monsieur me croie plus bête qu’une danseuse!

--Je crois seulement que tu ne connais rien à mes affaires, reprit

Arthur; tu aimes le luxe, n’est-ce pas, tu tiens à ton équipage, à ton

mobilier... quand tu ne les brises pas?

--Cette bêtise! dit Clotilde en haussant les épaules, certainement que

j’y tiens.

--Eh bien! ma chère, moi je tiens, de mon côté, à ce que tu aies tout à

souhait. Jusqu’à présent, j’y ai réussi; mais aujourd’hui mes ressources

sont épuisées.

--Est-ce vrai! dit vivement l’actrice en le regardant.

--Quand je te le disais! s’écria la mère; j’en étais sûre. On m’avait

averti qu’il allait tomber dans la débine.

--Eh bien! on s’est trompé, ma chère madame Beauclerc, reprit Arthur

d’un ton ironiquement hautain; il n’y a à tomber dans la débine, selon

votre élégante expression, que les gens d’une certaine classe. Nous

autres, nous avons toujours quelque moyen de relever nos affaires.

--Et le mariage en question est un de ces moyens! demanda Clotilde qui

commençait à écouter avec intérêt.

--Précisément, ma belle: le ciel m’a donné une cousine embellie

d’environ cinquante mille livres de rente.

--Cinquante mille livres! interrompit madame Beauclerc émerveillée...

--Avec une fortune au moins égale en perspective. Vous comprenez qu’il

eût fallu être plus maladroit qu’un ministre constitutionnel pour

laisser un autre profiter de l’occasion. J’ai donc pris date, et, dans

peu de temps, j’espère, nous entrerons en possession de notre modeste

million.

--Sapristi! il fallait donc parler, dit la mère avec enthousiasme; si

c’est comme ça, je n’ai rien à dire, et je déclare, jeune homme, que je

vous rends mon estime.

--Bien bonne! répondit Arthur en s’inclinant; mais si j’ai gardé le

silence, c’est qu’il s’agissait seulement d’une négociation d’argent, et

que je n’ai pas l’habitude d’ennuyer Clotilde de mes affaires.

Maintenant j’espère qu’elle comprend ma position et qu’elle ne m’en veut

plus.

--Non, répliqua la grosse femme, elle ne peut pas vous en vouloir

puisqu’elle doit profiter de la dot. Tu comprends bien la chose, Lolo?

En définitive, il avait raison lorsqu’il disait qu’il se mariait dans

ton intérêt.

--Alors, moi, j’en serai pour ma porcelaine, dit l’actrice, à qui le

temps de cette explication avait suffi pour passer de la colère à la

gaieté. En voilà-t-il un sacage; oh! regardez donc, maman, il y aurait

de quoi remplir la hotte d’un chiffonnier.

Madame Beauclerc regarda Arthur.

--Une vraie brebis du bon Dieu, dit-elle en désignant sa fille de

l’œil; ça n’a pas plus de fiel qu’un poulet. Elle mettrait le feu à

Paris pour un oui ou pour un non, et à peine le verrait-elle flamber

qu’elle apporterait de l’eau pour l’éteindre. Je me flatte que vous êtes

bien tombé, _mon gendre_, et que vous devez un fameux cierge à votre

patron.

--Ainsi, c’est fini! dit de Luxeuil, qui avait enveloppé Clotilde dans

ses bras et la couvrait de baisers.

--Eh bien! oui, reprit-elle en répondant assez faiblement à ses

caresses; mais laisse-moi, il faut que je m’habille.

--Tu es si belle ainsi.

--Et les autres qui attendent là-bas! ils doivent mourir de faim.

--C’est vrai, il faut les rejoindre et faire servir.

--Dans un instant je serai prête.

A ces mots elle se pencha, appuya un baiser sur les lèvres d’Arthur,

puis s’échappa, suivie de sa mère.

Celle-ci retrouva chez elle Marc, à qui elle raconta en détail tout ce

qui s’était passé et qui se retira désespéré.

Ce qu’il venait d’apprendre confirmait toutes ses préventions contre

Arthur de Luxeuil, mais lui enlevait la seule chance de prévenir son

mariage avec Honorine. Il ignorait d’ailleurs les sentiments de la jeune

fille à l’égard de son cousin, et les moyens employés par ce dernier

pour faire agréer sa recherche. Après avoir longtemps réfléchi à ce

qu’il devait faire, il se décida à écrire deux lettres qu’il s’occupa de

faire parvenir sur-le-champ.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 35 / 87 题