Le ménage de mademoiselle Clotilde.
Le lendemain, vers la brune, Marc se promenait seul et à petits pas dans
la partie de la rue Vivienne comprise entre la place de la Bourse et les
boulevards. Son œil se fixait souvent sur une élégante calèche
arrêtée devant une des maisons. Enfin, la porte s’ouvrit, une grande
femme enveloppée dans un burnous de satin s’élança sur le marche-pied de
l’équipage, et celui-ci partit rapidement.
Marc demeura encore quelques minutes à la même place: puis, rasant les
maisons, il frappa à la porte qui venait de se refermer, monta au
premier étage et sonna.
Une femme en robe de soie vint ouvrir.
--Madame Beauclerc? demanda Marc.
La femme de chambre le regarda, et lui répondit sèchement:
--Au bout du corridor.
Et elle s’en alla.
Marc, qui connaissait le logement, se dirigea sans hésitation vers
l’endroit indiqué. En passant devant la première pièce, il aperçut les
préparatifs d’un souper, pressa le pas et arriva à la chambre de madame
Beauclerc, dont la porte était ouverte.
L’aspect de cette chambre avait quelque chose de caractéristique. Elle
était tendue de damas de laine et meublée avec luxe, dans le goût le
plus moderne; mais les habitudes de la locataire avaient singulièrement
nui à cette élégance. Des bouteilles, des verres, des peignes, des
chandeliers étaient dispersés sur tous les meubles, et l’on voyait un
reste de jambon, enveloppé de son papier gras, posé sur le velours qui
garnissait la cheminée. Dans tous les coins traînaient de vieilles
chaussures ou des cafetières de terre brune. La toilette de palissandre
avait été transformée en table de cuisine, et une casserole s’enfonçait
dans l’ouverture destinée à la cuvette; enfin, une grosse chienne noire
avait pris possession, avec toute sa portée, de l’édredon placé sur le
pied du lit.
Mais le plus curieux de cet intérieur était madame Beauclerc elle-même.
Madame Beauclerc, qui, à l’en croire, avait eu autrefois la légèreté
d’une biche, s’était tellement développée avec le temps, qu’on ne
pouvait la comparer désormais qu’au mammouth reconstruit par la science
de nos naturalistes. Lorsqu’elle parcourait sa chambre en soufflant,
tout remuait autour d’elle; sa personne entière ne présentait qu’une
masse accidentée par des espèces de cascades de chairs tremblantes sous
lesquelles on eût en vain cherché une forme.
Elle était vêtue d’une robe de mérinos noir déchirée aux coudes, d’un
foulard déteint qui lui tenait lieu de châle, d’une coiffe de nuit
recouverte d’un mouchoir de coton, et de gros souliers dont elle avait
coupé les quartiers pour en faire des pantoufles.
Au moment où Marc parut à la porte, elle se trouvait assise devant une
petite table sur laquelle étaient posés deux verres, une bouteille et un
jeu de cartes. Elle se détourna en entendant le bruit de ses pas, et le
reconnut:
--Tiens c’est toi, Monsieur Marc, dit-elle, avec un geste de bienvenue,
entre donc, mon petit, entre.
--Je ne vous dérange pas, mère Beauclerc? demanda-t-il.
--Au contraire, mon chéri, je m’ennuyais d’être seule; Clotilde vient de
partir pour le théâtre et elle a emmené le cocher qui faisait ma partie;
tu vas le remplacer.
--Pardon, mère Beauclerc, c’est que je sais à peine tenir les cartes.
--Bah! bah! il suffit de vouloir; tu connais bien la brisque ou le
piquet.
--Je puis jouer un peu le piquet.
--Eh bien! mets-toi là, mon fils, il y a justement le verre du cocher,
tu peux boire après lui, c’est un homme très-sain; il a même été
vacciné.
Marc prit place et la grosse femme se mit à battre les cartes.
--Sais-tu qu’il y a longtemps que tu n’étais venu? dit-elle, en lui
faisant couper.
--J’ai eu à travailler, fit observer Marc.
--Et ça va-t-il un peu?
--Tout doucement.
--Il me semble pourtant que le gibier ne manque pas?
--Peut-être, mais il faut le prendre.
--C’est juste, tout le monde n’a pas le tour de main, comme on dit; faut
avoir le génie de la chose.
Et se penchant sur la table en baissant la voix:
--Tu n’as pas encore trouvé quelqu’un qui me remplace, je parie.
--C’est vrai, mère Beauclerc, répliqua Marc en arrangeant son jeu.
La grosse femme se rengorgea.
--Non, non, continua-t-elle d’un air capable, tu peux dire que ça été
une perte pour toi, petit, quand j’ai quitté la partie... la mère
Beauclerc avait le _truc_, vois-tu, et c’est quelque chose qui ne se
donne pas. Aussi il y a des moments où je regrette de n’avoir plus rien
à faire.
--Vous êtes pourtant mieux ici que dans votre loge du Marais, objecta
Marc.
--Je ne dis, mon fils, je ne dis pas, reprit la mère Beauclerc, en
remplissant les deux verres; mais il n’y a pas de petit chez soi.
Là-bas, j’étais reine et maîtresse de mon cordon, tandis qu’ici je suis
chez ma fille.
--Il me semble que vous ne manquez de rien.
--Pour ça, je n’ai pas de reproches à lui faire, dit la grosse femme qui
vidait son verre à petits coups; Clotilde me laisse tout à discrétion,
même la cave; mais, plus elle est bonne fille, plus je dois me
tourmenter de son avenir.
--Que craignez-vous donc pour elle, mère Beauclerc?
--Je crains son bon cœur, mon chéri; dans sa position, vois-tu, faut
être raisonnable; c’est un malheur qu’elle connaisse ce M. de Luxeuil.
--Pourquoi cela? je le croyais généreux.
--Oui, oui, mais ça éloigne les autres; une femme de théâtre doit avoir
des principes: il faut qu’elle ne s’attache à personne.
--Alors, dit Marc en la regardant, selon votre idée il vaudrait mieux,
pour mademoiselle Clotilde, se débarrasser de M. de Luxeuil?
--D’autant mieux qu’on le dit ruiné, répliqua la mère Beauclerc; du
reste, j’ai averti Clotilde. Prends garde, mon enfant, que je lui ai
dit; quand une maison menace de tomber, les rats s’en vont; faut pas
montrer moins d’esprit que les bêtes quand on a été éduquée
convenablement.
--Et que vous a-t-elle répondu?
--Ah! bah! toutes sortes de mauvaises raisons: que M. de Luxeuil était
un bon enfant, et qu’elle ne trouverait pas mieux... est-ce que je sais,
moi.
--Mais elle l’aime donc!
--Il ne manquerait plus que ça! Non, non, Dieu merci, elle a trop de bon
sens pour s’attacher. Mais c’est cette petite peste de Clara qui est
cause de tout... Tu sais bien, Clara de l’Ambigu? Eh bien! elle a parié
que ma fille ne saurait pas garder un amant; alors Clotilde y met de
l’amour-propre. Ces jeunesses, c’est si glorieux!
--Et elle est décidée à retenir M. de Luxeuil.
--A tout prix! Tu comprends, maintenant, pourquoi je m’inquiète? Je
connais ma fille, vois-tu, rien ne la fera renoncer à son idée, et quoi
qu’il lui en coûte, elle voudra donner un démenti à sa camarade.
Marc réfléchit un instant: sa première pensée en apprenant le projet de
mariage d’Arthur avait été d’y mettre obstacle par le moyen de Clotilde:
l’hostilité de la grosse femme à cette liaison l’avait d’abord effrayé;
mais ces dernières confidences le rassurèrent.
--Diable! c’est fâcheux que votre fille tienne tant à son Monsieur,
dit-il après une pause... d’autant plus fâcheux qu’elle perd son temps
et ses peines.
--Qui est-ce qui t’a dit ça! s’écria madame Beauclerc.
Marc cligna des yeux.
--Vous savez bien que ça ne se demande pas, maman, fit-il observer à
demi-voix; tout ce que je puis vous dire, c’est que M. de Luxeuil joue
de son reste comme garçon.
--Comment! il se marie?
--Avec sa cousine... dont il est fou!
Madame Beauclerc laissa tomber ses cartes.
--C’est-il bien bien possible! s’écria-t-elle; il se marie!... et
Clotilde ne sait rien!
--Comptez-vous qu’il l’avertisse, par hasard? Ce sera bien assez tôt
quand le moment de rompre sera venu.
--C’est-à-dire qu’il plantera là ma fille! interrompit la grosse femme
avec éclat; ah! le gueux! il me passera auparavant par les mains.
Marc la regarda avec surprise.
--Mais que disiez-vous donc tout à l’heure, mère Beauclerc?
demanda-t-il.
--Tout à l’heure je disais que Clotilde aurait bien fait de le quitter,
s’écria l’ancienne portière au _lieur_ que c’est lui, maintenant, qui la
quitte.
--Eh bien?
--Eh bien! c’est un déshonneur pour nous! Il aura l’air de s’être
dégoûté de ma fille; c’est de quoi la perdre de réputation.
--Je ne vois alors qu’un moyen, reprit Marc; en avertissant mademoiselle
Clotilde, elle réussira peut-être à empêcher ce mariage...
--Oui, dit madame Beauclerc, qui s’appuya des deux mains sur la table
pour se lever; il faut qu’elle fasse tout rompre, et, quand tout sera
rompu, elle chassera le Luxeuil. Comme ça tout sera profit. Ah! il
épouse des cousines sans dire gare! eh bien! on va lui montrer ce qu’on
sait faire. Justement... il soupe ici avec des amis.
--Il me semble qu’ils sont déjà arrivés, fit observer Marc qui depuis un
instant prêtait l’oreille.
Madame Beauclerc s’approcha de la porte.
--J’entends des voix dans le salon, dit-elle, reste à savoir si Clotilde
est revenue.
Elle allait traverser le corridor pour s’en informer, lorsque l’on sonna
à la porte d’entrée. Un domestique ouvrit et la jeune actrice parut avec
Arthur qui lui tenait la taille enveloppée d’un de ses bras.
Elle avait conservé le costume dans lequel elle venait de jouer, et son
burnous de satin blanc, à demi détaché, laissait voir ses belles
épaules nues. Au moment où ils entraient, de Luxeuil se pencha pour les
baiser.
--Finissez donc, polisson! dit Clotilde sans se déranger et de cet
accent traînard adopté, à Paris, par les femmes d’une certaine classe.
De Luxeuil redoubla.
--Eh bien! il me mord, à présent! s’écria l’actrice, avec un mouvement
qui fit sortir de sa robe de velours son épaule presque entière et
trahit subitement la beauté de ses formes; assez de bêtise, voyons.
--Je ne t’ai jamais vue si jolie! dit Arthur qui continuait à tenir sa
taille.
--Laisse-moi, interrompit Clotilde, il y a déjà du monde au salon, il
faut que tu entres.
--Et toi!
--Tout à l’heure.
De Luxeuil lui donna encore un baiser et rejoignit les autres convives.
Quant à Clotilde, elle trouva au fond du corridor la mère Beauclerc qui
l’attendait et qui, sans lui donner le temps de faire aucune question,
l’entraîna dans sa chambre dont elle referma la porte en dedans.
Nous la laissons là occupée à recevoir la confidence de sa mère, pour
suivre Arthur dans la pièce où il venait d’entrer.
Les invités, au nombre de huit à dix, étaient _la fleur des pois_ du
café de Paris. Chacun d’eux avait son genre de gloire. On y voyait
d’abord le duc d’Alpoda, dernier rejeton d’un des plus célèbres généraux
de l’Empire, qui excellait dans l’escrime du bâton et dans l’exercice
plus vulgaire, connu sous le nom de _savate_; le marquis de Rovoy,
renommé par son talent à entraîner un cheval et à faire maigrir ses
jockeys; le vicomte de Rossac, qui n’avait point encore pris possession
de son siége à la chambre des pairs, et qui se préparait aux fonctions
législatives par des tours d’escamotage à désespérer les Comte et les
Philippe; le prince de Kishoff, Russe francisé, dont on citait la
collection de pipes; enfin, plusieurs autres moins illustres, mais
livrés à quelques spécialités aussi respectables.
Marquier était le seul qui ne fût recommandé par aucun mérite
particulier.
De Luxeuil trouva cette élite de la jeunesse française occupée à
discuter si la dernière débutante de l’Opéra avait ou non la cheville
bien placée. Chacun invoquait, à l’appui de son opinion, celle de
quelque célébrité de la fashion, et ce n’étaient que noms princiers et
historiques.
L’entrée d’Arthur coupa court au débat. Il avait assisté à la course de
lord Durford, et on l’entoura pour en savoir le résultat; mais les
dissentiments soulevés à propos de la danseuse ne tardèrent pas à se
renouveler au sujet des chevaux appelés à concourir. Le marquis de
Rovoy, qui avait dernièrement perdu un pari contre lord Durford,
prétendit qu’il ne devait ses succès qu’aux jockeys de ses adversaires,
accusation qui fut vivement repoussée par le prince de Kishoff et
soutenue par quelques autres. La discussion commençait même à
s’envenimer et à dégénérer en querelle, lorsque Marquier l’interrompit
par un cri d’admiration; il venait de s’arrêter devant un cabaret en
porcelaine, que supportait un petit guéridon de citronnier posé devant
une fenêtre.
--Voyez, voyez, Messieurs, s’écria-t-il, une nouvelle acquisition de
Clotilde! Du vieux Saxe, et tout ce qu’il y a de plus beau. C’est un
plateau de mille francs.
--Il m’en coûte trois mille, mon bon, fit observer de Luxeuil avec
négligence.
--Ah! c’est donc un de vos cadeaux, Arthur?
--Oui, comme nous dînions ensemble aujourd’hui, j’ai voulu faire une
surprise à notre hôtesse.
--C’est magnifique, reprit Marquier, dont l’admiration avait redoublé
depuis qu’il savait le prix du cabaret; mille écus! cent cinquante
francs de rentes. Savez-vous, mon cher, que vous avez des manières
royales.
--Vous verrez également un surtout en vieille orfèvrerie dont on fait
l’essai ce soir, continua de Luxeuil, qui avait, par-dessus tout, la
vanité de paraître généreux; mais je ne comprends pas ce qui peut nous
empêcher de souper. Clotilde ne devait être qu’un instant... il faut que
j’aille m’informer.
--C’est inutile, interrompit M. de Rovoy, la voici.
On entendait, en effet, la voix éclatante de la jeune actrice, mêlée à
la voix plus sourde de sa mère, toutes deux se rapprochaient et
semblaient animées par la colère.
Tout à coup la porte du salon fut violemment poussée et Clotilde y parut
les cheveux déroulés, le corsage à demi défait, pâle et les yeux
étincelants.
A sa vue, les jeunes gens s’étaient tous retournés, mais elle ne parut
point prendre garde à leur présence et chercha Arthur du regard.
--Ah! le voilà, s’écria-t-elle en le montrant, il faudra bien qu’il
réponde!
Et s’élançant vers de Luxeuil qu’elle saisit par les deux bras.
--Est-ce vrai que tu vas te marier? demanda-t-elle en regardant dans ses
yeux.
Arthur, pris à l’improviste, fit un mouvement en arrière.
--Quelle question me fais-tu là? balbutia-t-il, et à quel propos...
--Est-ce vrai? est-ce vrai? cria Clotilde, qui secouait les mains
qu’elle tenait. Voyons, réponds, si tu as un peu de cœur!
--Mais, que signifie?... qui a pu te dire?...
--Quelqu’un qui en sait long! interrompit de loin la mère Beauclerc, qui
n’avait pu franchir la porte du salon dont un seul battant se trouvait
ouvert; oh! on veut nous montrer des couleurs; mais faut pas croire
qu’on mécanisera ma fille comme la première venue.... Force-le à te
répondre, Lolo.
--Et que puis-je répondre, dit vivement Arthur, honteux de la situation
ridicule dans laquelle il se trouvait placé, et dont l’avertissaient les
ricanements de ses amis; vous êtes folle, Clotilde.
--Folle? répéta l’actrice, en laissant aller la main du jeune homme;
c’est-à-dire alors que ça n’est pas?
Arthur fit un geste équivoque.
--Il nie, reprit-elle, en se détournant vers les invités, vous l’avez
vu, n’est-ce pas? Eh bien! il a menti.
De Luxeuil voulut l’interrompre.
--Il a menti, il a menti, répéta-t-elle avec une insistance emportée,
et, la preuve, c’est que je sais toute l’affaire. Il épouse sa cousine;
il l’a dit à ce gros petit qui est là et qui lui a prêté de l’argent!...
Qu’il parle plutôt: n’est-ce pas la vérité?
Cette dernière question était adressée à Marquier qui regarda de
Luxeuil, en bégayant une réponse évasive; mais celui-ci avait pris son
parti.
--Eh bien? quand cela serait? dit-il avec hauteur.
--Alors tu avoues! interrompit Clotilde; vous entendez? le voilà qui
avoue maintenant. Il se marie!... et je n’en savais rien! il ne m’avait
prévenue de rien! il faisait le sournois et l’hypocrite.
--Clotilde!...
--Oui, l’hypocrite! répéta l’actrice exaspérée; si tu avais été franc
avec moi, tu m’aurais dit:--voilà! il faut que je fasse une fin,
séparons-nous. On se serait quitté bons amis: mais non, tu m’as tout
caché, comme on ferait à une femme légitime! tu as voulu me garder
jusqu’au jour des noces pour te faire alors un mérite de me sacrifier!
c’était avantageux... et commode! on gardait la maîtresse en attendant
la femme; il n’y avait que moi qui pouvais y perdre.
--Je ne vois pas bien ce que vous y avez perdu, ma chère, dit de
Luxeuil, en effleurant de l’œil les derniers cadeaux offerts par lui
à Clotilde.
Celle-ci comprit sans doute son regard, car, s’élançant d’un bond vers
l’une des étagères qu’il avait désignées, elle y saisit les objets
précieux qui s’y trouvaient étalés et les brisa à terre.
Les convives poussèrent une exclamation de surprise.
--Que faites-vous? s’écria Marquier, qui voulut l’arrêter.
--Je lui rends ce qu’il m’a donné, dit-elle, en faisant rouler aux pieds
d’Arthur un nécessaire en cristal taillé... Ah! je n’ai rien perdu!...
attendez, attendez!... ce n’est pas tout! il y a encore ces vases de la
console... paff... et ces statuettes... paff! paff! et ce cabaret! ah!
un nouveau cabaret!...
--Arrêtez! cria Marquier, les deux bras en avant, il a coûté trois mille
francs...
--Paff! paff! paff! interrompit Clotilde, en lançant la cafetière, puis
le sucrier, puis le pot à crème, puis le plateau avec toutes les tasses.
De Luxeuil qui avait d’abord voulu s’opposer à cet excès d’emportement
finit par perdre patience.
--C’est une furie, dit-il en cherchant son chapeau pour sortir.
Dans ce moment les cris poussés par la mère Beauclerc devinrent plus
perçants. Toujours debout à la porte, qu’elle essayait en vain de
franchir, elle tendait les bras aux jeunes gens en répétant:
--Retenez-la, elle va tout briser. Seigneur Dieu! il y a de quoi nous
ruiner..... Lolo..... Lolo..... Mais tu veux donc nous mettre à la
mendicité, malheureuse! faut-il qu’elle soit folle de ce vaurien!...
Ces derniers mots frappèrent Arthur comme il allait ouvrir la seconde
porte; il s’arrêta involontairement et retourna la tête vers l’actrice.
Celle-ci ne trouvant plus rien à briser, venait de s’arrêter, mais les
mouvements violents auxquels elle s’était abandonnée avaient fait
glisser sa robe à demi délacée. Debout dans l’angle le plus obscur du
salon, les épaules inondées de ses longs cheveux bruns, la tête haute,
un pied en avant, la poitrine nue et haletante, elle était d’une beauté
si originale et si souveraine, que de Luxeuil en fut comme ébloui. Il
fit un pas vers elle, regarda ces débris qui jonchaient le parquet et
dans lesquels un mot de la mère Beauclerc venait de lui montrer des
témoignages d’amour, reporta les yeux sur la jeune femme dont les formes
hardies se détachaient des draperies rouges de la fenêtre, et, fasciné
pour ainsi dire par cette contemplation, il rejeta son chapeau sur un
fauteuil.
--Après tout, je suis aussi déraisonnable qu’elle de m’emporter,
murmura-t-il, quand d’un mot je puis tout expliquer.
Et se tournant vers les invités:
--Pardon, Messieurs, de cette scène d’intérieur, continua-t-il avec une
gaieté forcée, c’est un divertissement splendide et non prévu, mais dont
la continuation pourrait devenir ruineuse. Veuillez passer au petit
salon, et nous aurons tout à l’heure le plaisir de vous rejoindre.
Les jeunes gens se retirèrent.
De Luxeuil s’approcha alors de Clotilde, dont la première colère était
apaisée et qui venait de se jeter sur un divan.
--Tu es bien heureuse d’être si jolie, dit-il en effleurant d’un baiser
son cou nu. L’actrice se retira de côté et lui ordonna de la laisser,
mais d’un accent plus adouci. La spontanéité de l’exclamation d’Arthur
l’avait évidemment flattée; malheureusement la mère Beauclerc, qui
venait de réussir à entrer en ouvrant les deux battants, voulut
s’entremettre.
--Oui, qu’elle est jolie, reprit-elle aigrement, plus jolie que votre
future épouse et que n’importe quelle autre! On n’a qu’à ramasser toutes
les belles femmes de Paris et qu’à les amener pour voir, Lolo ne les
craint pas.
--Il paraît que ce n’est pas l’avis de Monsieur, fit observer Clotilde
sans regarder de Luxeuil.
--Pardonnez-moi, ma chère, reprit celui-ci, en voulant l’entourer d’un
de ses bras.
--Et c’est pour cela qu’il veut me quitter, continua la jeune femme
ironiquement et en se dégageant.
--Qu’est-ce qui parle de te quitter! reprit Arthur tranquillement.
--_Parbleur!_ pour le deviner, on n’a pas besoin d’avoir inventé la
vapeur, s’écria la mère Beauclerc, puisque Monsieur se marie.
--Et si je me mariais précisément dans son intérêt? dit de Luxeuil.
L’actrice qui avait jusqu’alors détourné la tête, le regarda.
--Dans mon intérêt, reprit-elle; ah! par exemple! il est un peu fort de
café, celui-là; se marier dans l’intérêt de sa maîtresse! il faut que
Monsieur me croie plus bête qu’une danseuse!
--Je crois seulement que tu ne connais rien à mes affaires, reprit
Arthur; tu aimes le luxe, n’est-ce pas, tu tiens à ton équipage, à ton
mobilier... quand tu ne les brises pas?
--Cette bêtise! dit Clotilde en haussant les épaules, certainement que
j’y tiens.
--Eh bien! ma chère, moi je tiens, de mon côté, à ce que tu aies tout à
souhait. Jusqu’à présent, j’y ai réussi; mais aujourd’hui mes ressources
sont épuisées.
--Est-ce vrai! dit vivement l’actrice en le regardant.
--Quand je te le disais! s’écria la mère; j’en étais sûre. On m’avait
averti qu’il allait tomber dans la débine.
--Eh bien! on s’est trompé, ma chère madame Beauclerc, reprit Arthur
d’un ton ironiquement hautain; il n’y a à tomber dans la débine, selon
votre élégante expression, que les gens d’une certaine classe. Nous
autres, nous avons toujours quelque moyen de relever nos affaires.
--Et le mariage en question est un de ces moyens! demanda Clotilde qui
commençait à écouter avec intérêt.
--Précisément, ma belle: le ciel m’a donné une cousine embellie
d’environ cinquante mille livres de rente.
--Cinquante mille livres! interrompit madame Beauclerc émerveillée...
--Avec une fortune au moins égale en perspective. Vous comprenez qu’il
eût fallu être plus maladroit qu’un ministre constitutionnel pour
laisser un autre profiter de l’occasion. J’ai donc pris date, et, dans
peu de temps, j’espère, nous entrerons en possession de notre modeste
million.
--Sapristi! il fallait donc parler, dit la mère avec enthousiasme; si
c’est comme ça, je n’ai rien à dire, et je déclare, jeune homme, que je
vous rends mon estime.
--Bien bonne! répondit Arthur en s’inclinant; mais si j’ai gardé le
silence, c’est qu’il s’agissait seulement d’une négociation d’argent, et
que je n’ai pas l’habitude d’ennuyer Clotilde de mes affaires.
Maintenant j’espère qu’elle comprend ma position et qu’elle ne m’en veut
plus.
--Non, répliqua la grosse femme, elle ne peut pas vous en vouloir
puisqu’elle doit profiter de la dot. Tu comprends bien la chose, Lolo?
En définitive, il avait raison lorsqu’il disait qu’il se mariait dans
ton intérêt.
--Alors, moi, j’en serai pour ma porcelaine, dit l’actrice, à qui le
temps de cette explication avait suffi pour passer de la colère à la
gaieté. En voilà-t-il un sacage; oh! regardez donc, maman, il y aurait
de quoi remplir la hotte d’un chiffonnier.
Madame Beauclerc regarda Arthur.
--Une vraie brebis du bon Dieu, dit-elle en désignant sa fille de
l’œil; ça n’a pas plus de fiel qu’un poulet. Elle mettrait le feu à
Paris pour un oui ou pour un non, et à peine le verrait-elle flamber
qu’elle apporterait de l’eau pour l’éteindre. Je me flatte que vous êtes
bien tombé, _mon gendre_, et que vous devez un fameux cierge à votre
patron.
--Ainsi, c’est fini! dit de Luxeuil, qui avait enveloppé Clotilde dans
ses bras et la couvrait de baisers.
--Eh bien! oui, reprit-elle en répondant assez faiblement à ses
caresses; mais laisse-moi, il faut que je m’habille.
--Tu es si belle ainsi.
--Et les autres qui attendent là-bas! ils doivent mourir de faim.
--C’est vrai, il faut les rejoindre et faire servir.
--Dans un instant je serai prête.
A ces mots elle se pencha, appuya un baiser sur les lèvres d’Arthur,
puis s’échappa, suivie de sa mère.
Celle-ci retrouva chez elle Marc, à qui elle raconta en détail tout ce
qui s’était passé et qui se retira désespéré.
Ce qu’il venait d’apprendre confirmait toutes ses préventions contre
Arthur de Luxeuil, mais lui enlevait la seule chance de prévenir son
mariage avec Honorine. Il ignorait d’ailleurs les sentiments de la jeune
fille à l’égard de son cousin, et les moyens employés par ce dernier
pour faire agréer sa recherche. Après avoir longtemps réfléchi à ce
qu’il devait faire, il se décida à écrire deux lettres qu’il s’occupa de
faire parvenir sur-le-champ.