Une fille mère.
C’était en effet le banquier, mais dépouillé de tous les embellissements
fashionables dont nous avons précédemment parlé. Son costume, composé
d’une redingote bleue trop courte et d’un pantalon trop long, convenait,
du reste, si bien à ses traits et à sa tournure, que l’observateur le
plus expérimenté n’eût pu soupçonner un déguisement. C’était, de la tête
aux pieds, tout ce qui peut personnifier un quatrième clerc d’avoué ou
le sixième commis d’une maison de commerce.
Aussi, Marquier s’était-il présenté à Françoise sous ce dernier titre,
et le nom de Charles, qu’il avait adopté, était une précaution destinée
à maintenir plus sûrement son incognito.
Un pareil déguisement eût sans doute mal réussi près d’une fille avide
ou coquette, mais Françoise n’y avait vu qu’une ressemblance de
situation qui, dès le premier abord, l’avait disposée à la confiance.
Pour la fleuriste, étrangère à tout calcul, l’obscurité du commis était
une première cause d’attachement. Son empressement amoureux et ses
sollicitations achevèrent de gagner la jeune fille. Durement élevée par
une tante qui, pour seule marque de tendresse, l’avait nourrie, habituée
à un travail incessant et solitaire, ne connaissant de la vie que ses
obligations pénibles, elle n’avait pu concevoir aucune des espérances
qui rendent les jeunes filles si difficiles ou si ambitieuses dans un
premier attachement. Il avait suffi de lui dire qu’on l’aimait pour
qu’elle se sentît saisie de reconnaissance et de joie. C’était quelque
chose de si nouveau! Elle y avait si peu compté! Elle entrevoyait dans
cet échange d’affection tant de bonheurs charmants!
Marquier profita de cette première ouverture de cœur et se fit aimer,
pour ainsi dire, par surprise. Françoise se donna à lui parce qu’il
s’était présenté le premier, et apporta, dans cet amour, le dévouement
d’une sensibilité qui trouvait pour la première fois à s’épancher. Elle
sut gré à Marquier de tout le bonheur qu’elle crut recevoir de lui, et
dont la source n’était qu’en elle.
La naissance d’un fils vint encore resserrer cette liaison qui durait
déjà depuis deux années. Le banquier continuait à l’entretenir un peu
par habitude et beaucoup par raison, certain qu’il était de ne pouvoir
trouver ailleurs une maîtresse aussi belle, moins exigeante et surtout
plus _désintéressée_.
Après l’avoir aidé à se débarrasser de son paletot, Françoise s’était
empressée de lui avancer le seul fauteuil qu’elle possédât et dans
lequel il se laissa tomber tandis qu’elle se plaçait devant lui, à
genoux sur un tabouret.
--Cette rue des Morts est au bout du monde, dit Marquier en reprenant
haleine avec effort.
--Pourquoi aussi ne pas monter dans notre omnibus, fit observer
Françoise, qui lui essuya le front avec son mouchoir.
--Bah! on me recommande l’exercice, dit le banquier en se secouant;
puis, j’avais ma soirée libre et je voulais te voir.
--Il y a si longtemps que vous n’êtes venu, Charles!
--Que veux-tu, nous sommes écrasés d’ouvrage; tu n’avais rien à me dire,
d’ailleurs, n’est-ce pas?
--Rien! vous croyez cela, reprit la grisette en rapprochant sa figure
brillante de joie; eh bien! c’est ce qui vous trompe, Monsieur: j’ai
reçu des nouvelles de Normandie.
--Ah!... et le petit... est bien? demanda Marquier d’un ton un peu
embarrassé.
--Oui; mais ce n’est pas tout.
--Qu’y a-t-il donc?
--Vous ne devinez pas?
--Non.
--Eh bien... il commence à parler!
A voir l’éclair de bonheur qui brillait dans les yeux de Françoise en
prononçant ces mots, il était évident qu’elle s’attendait à un cri de
surprise joyeuse de la part de Marquier; mais celui-ci conserva toute sa
tranquillité et se contenta de répéter:
--Ah! il commence à parler.
Un nuage passa sur les traits de la jeune femme.
--Cela ne vous rend donc pas content, Charles? demanda-t-elle avec un
léger accent de reproche.
--Au contraire, reprit Marquier; mais tu t’y attendais bien, je suppose:
il était clair que ce garçon ne pouvait rester muet.
La grisette parut surprise et affligée. Dans son naïf ravissement de
mère, elle ne pouvait comprendre que chacun des progrès de l’enfant ne
fût point l’occasion d’une fête dans le cœur de son amant.
--Moi qui croyais vous annoncer une si bonne nouvelle, dit-elle
tristement.
--Mais elle est excellente, la nouvelle, reprit Marquier en jouant avec
ses cheveux; seulement, à la manière dont tu me l’as annoncée, j’ai cru
qu’il s’agissait d’une dépêche télégraphique qui allait faire remonter
les fonds.
Françoise fit un mouvement.
--Allons, je plaisante, ne te fâche pas, continua-t-il en l’embrassant,
mais il est certain que tu es folle de cet enfant.
--C’est votre fils, Charles, répondit-elle en s’appuyant sur l’épaule de
Marquier. Ah! si vous saviez, allez, toutes les idées qui me viennent,
quand je pense à lui!
--Voyons tes idées...
--D’abord je ne veux pas que Jules gagne sa vie en travaillant de ses
mains; je veux qu’il reçoive de l’éducation, qu’il devienne capable
d’avoir une place, d’être un Monsieur enfin.
--Pourquoi cela?
--Parce qu’il ne faut pas qu’il soit comme moi... qu’il vous fasse
honte...
--C’est un reproche, Françoise?
--Non, Charles, non; je sais bien que si vous sortiez avec moi, que si
j’allais chez vous, cela pourrait vous faire tort; aussi je ne me plains
pas: ce n’est pas votre faute; mais je voudrais éviter ce chagrin à
Jules.
--Et comment feras-tu, pauvre fille? L’instruction d’un garçon coûte
cher.
--Oh! je le sais, dit la grisette d’un ton capable; j’ai pris des
informations; mais d’abord, notre vieux voisin m’a proposé de donner à
l’enfant les premières leçons.
--Et plus tard?
--Plus tard, je paierai des maîtres.
--Mais où trouveras-tu de l’argent?
--Il est trouvé, s’écria Françoise d’un air triomphant.
Marquier la regarda.
--Oui, trouvé, répéta-t-elle; ah! vous ne vous doutiez pas de cela! Vous
avez cru que je m’occupais seulement de fabriquer mes roses et mes
camélias; mais c’est ce qui vous trompe, Monsieur! moi aussi, j’étudie
les affaires, et j’ai préparé une opération... C’est comme cela que vous
dites, je crois?
--Pardieu! je serais curieux de connaître cette opération, dit le
banquier en riant[.]
--Eh bien! dit Françoise, vous avez peut-être entendu parler de la
_tontine des familles_?
--C’est une banque de prévoyance?
--Où les enfants qui survivent héritent de ceux qui sont morts.
--C’est cela.
--En y déposant cent francs le 1er janvier, pendant dix ans, je puis
assurer à Jules ses frais d’instruction.
--Peut-être; mais ces cent francs, il faut les avoir...
--Je les ai, dit Françoise en courant à sa commode, d’où elle tira une
bourse; voyez, Monsieur, cinq pièces d’or toutes neuves.
--Cinq pièces d’or! c’est ma foi vrai.
--Ça fera le paiement de la première année.
--Mais comment as-tu pu te procurer?...
--Voilà mon secret, j’ai trouvé un moyen! mais je n’ai voulu rien vous
dire avant d’avoir la somme entière, et il a fallu onze mois d’économie.
--Et sur quoi, diable, as-tu pu économiser cinq louis?
--Ah! cela vous étonne, parce que vous autres hommes vous ne pouvez
calculer que pour de grosses sommes; il n’y a que les femmes à savoir
faire des petites épargnes. Aussi, moi, depuis longtemps je pensais à
mettre un peu plus d’ordre dans mes affaires, à retrancher le superflu.
--Le superflu! répéta Marquier en promenant involontairement un regard
sur le modeste logement de la grisette.
--Certainement, reprit Françoise, je me suis dit qu’il y avait des
ouvrières qui gagnaient un tiers moins que moi et qui cependant
réussissaient à vivre: il était donc bien clair que je pouvais
économiser un tiers sur mes dépenses.
--Mais comment?
--Par bien des moyens. D’abord je déjeunais toujours autrefois avec du
café, ce qui est très-malsain, à ce que l’on dit; je l’ai supprimé.
Ensuite j’ai trouvé qu’il suffisait de s’habiller chaudement pour se
passer de feu presque tout l’hiver; enfin j’ai calculé que si je me
levais plus tôt chaque matin, j’aurais le temps de savonner et de
repasser ce que je donnais autrefois à la blanchisseuse. Tout cela a
l’air de peu de chose, n’est-ce pas? Eh bien! savez-vous ce que j’ai
économisé par ce moyen, Monsieur? au moins six sous par jour! oui, six
sous, ce qui me fait plus de cent francs par an et me permet de payer la
rente à _la tontine des familles_.
--Embrasse-moi, Françoise, s’écria Marquier, évidemment plus émerveillé
de l’habileté de la grisette à se créer des ressources qu’attendri de
son dévouement; tu es une brave fille... qui mérite qu’on t’encourage:
aussi je veux t’aider... j’irai moi-même à _la tontine des familles_
pour savoir si le placement est sûr.
--Ah! merci, Charles.
--Et de plus, ajouta le banquier, chez qui, à défaut de la voix du sang,
parlait une honte secrète, de plus, je ferai aussi quelque chose pour
Jules... je donnerai cent francs comme toi!
--Oh! non, interrompit vivement Françoise, je ne veux pas; vous êtes
obligé à des dépenses, vous. Un homme ne peut pas se réduire comme une
femme; il faut qu’il suive les usages, qu’il fasse ce que font ses amis;
vous ne pouvez rien économiser, Charles.
--Qu’en sais-tu?
--Vous m’avez souvent répété vous-même que vous aviez peine à vous
suffire!... puis, mon ami, ajouta-t-elle avec une expression de
tendresse naïve, ça serait m’ôter ma joie! vrai! j’ai besoin de penser
que c’est moi qui élève Jules sans qu’il ait rien à te demander... que
de l’aimer... c’est peut-être de l’orgueil; mais il faut me le
pardonner, car cet orgueil-là donne du courage et rend heureuse.
Laissez-moi élever l’enfant, et, quand il sera grand, quand il pourra
vous faire honneur, alors vous le prendrez pour l’aider... ne me refusez
pas ça, Charles!
--Est-ce que je puis rien te refuser, dit le banquier en l’attirant sur
ses genoux; tu sais bien que je ferai tout ce que tu voudras.
Françoise lui passa un bras autour du cou et le remercia par un baiser.
Dans ce moment, trois coups secs et à intervalles inégaux furent frappés
à la porte de la chambre. Marquier tressaillit et Françoise se leva;
elle avait reconnu la manière de frapper.
--C’est M. Marc qui vient allumer son bougeoir, dit-elle.
Le banquier se rappela subitement la rencontre de la Forge-des-Buttes.
Il avait, alors, bien cru reconnaître, dans le paysan sauvé par ses deux
compagnons, le garçon de bureau qui logeait sur le même palier que
Françoise, et de là était venue sa persistance à lui cacher ses traits;
persuadé qu’il avait réussi, il voulut vérifier ses soupçons et dit à
Françoise de le faire entrer.
Marc portait le pantalon et l’habit bleu barbeau, exclusivement
réservés, par l’usage, aux fonctions qu’il remplissait. A la vue de
Marquier, son visage s’éclaircit. Il possédait depuis longtemps le
secret du déguisement du banquier, et l’avait parfaitement reconnu à la
Forge-des-Buttes: c’était précisément lui qu’il cherchait. Aussi
salua-t-il avec le sourire le plus aimable et en s’excusant de son
indiscrétion.
--Pardieu! voilà bien longtemps, voisin, que je n’avais eu le plaisir de
vous voir, fit observer Marquier qui désirait lier conversation.
--Bien longtemps, en effet, répondit Marc en s’inclinant; il me semble
que je n’ai pas eu l’honneur de saluer Monsieur depuis le mois passé;
Monsieur n’a pas été indisposé?
--Non, dit le banquier d’un air de négligence et en observant le garçon
de bureau du coin de l’œil; mais je me suis absenté de Paris pendant
quelques jours.
--Ah! Monsieur a voyagé?
--Dans la banlieue seulement, du côté de Maillecourt... Vous devez
connaître ce pays-là?
--Faites excuse, Monsieur: je ne suis jamais allé plus loin que
Chantenay pour voir ma famille.
--Vous avez des parents de ce côté?
--Un cousin, ou plutôt un autre moi-même, car on nous a toujours pris
pour des jumeaux, et si ce n’était l’habit, tout le monde nous
confondrait.
Marquier le regarda. Le ton de Marc était tellement naturel qu’il se
demanda s’il n’avait pas été réellement abusé par la ressemblance.
--Et vous avez vu votre cousin depuis peu? demanda-t-il.
--Il y a déjà du temps, répliqua Marc, mais j’ai rencontré l’autre jour
sa femme qui m’a appris qu’il avait manqué être brûlé par des vauriens.
--A la Forge-des-Buttes.
--Juste. Comment Monsieur sait-il?...
--Mon Dieu! dit Marquier embarrassé, l’affaire a été racontée dans tous
les journaux. Ne l’avait-on pas enfermé dans la forge.
--Oui; et il a été délivré par des voyageurs qui passaient... des fils
de famille, à ce qu’il paraît! Seulement, la femme de mon cousin n’a pas
pu me dire les noms.
--On les a donnés dans le journal, fit observer le banquier. Il me
semble... autant que je puis me rappeler... qu’on citait un monsieur de
Gausson et un monsieur... Marquier...
Il avait prononcé ce nom en guettant de l’œil l’effet qu’il allait
produire sur le garçon de bureau; mais celui-ci se contenta de le
répéter.
--Marquier? dit-il; est-ce que ce serait un parent du banquier?
--C’est le banquier lui-même.
--Ah! bon! bon!
--Vous le connaissez, sans doute?
--Pas lui, mais son garçon de caisse, Jérôme... un grand, maigre, qui
prend toujours du tabac dans la tabatière des autres. Ah! M. Marquier
était un de ceux qui ont sauvé le cousin? Eh bien! c’est une raison pour
que je m’intéresse à sa position...
--Quelle position? demanda le banquier surpris.
--Mon Dieu! ça n’est peut-être pas vrai, reprit le garçon de bureau avec
bonhomie, car vous savez comment dans le commerce on se décrie les uns
les autres. Il suffit souvent d’un mot pour qu’une maison perde son
crédit.
--Est-ce que vous auriez entendu quelque chose qui pût nuire à celui de
la maison Marquier? s’écria le banquier, à qui l’intérêt de sa
réputation financière fit oublier tout le reste; je veux le savoir,
monsieur Marc; cela a pour moi la plus grande importance...
--La maison où vous travaillez a donc des fonds chez M. Marquier?
--Précisément; ne me cachez rien, je vous en prie. Vous avez donc
entendu dire qu’il était embarrassé?
--Pas précisément, répliqua Marc; mais on craint qu’il ne se
compromette. On prétend qu’il s’est mis à fréquenter les jeunes gens à
la mode; qu’il leur prête sans garantie. On cite même le fils d’une
comtesse. Je ne me rappelle pas bien le nom...
--De Luxeuil, peut-être?
--Oui, je crois... de Luxeuil... c’est cela!... Eh bien! on assure que
M. Marquier lui a prêté plus de cent mille francs, que le fils de la
comtesse ne pourra jamais lui rendre, parce que sa mère est ruinée.
--Et ils s’imaginent peut-être qu’on ne le sait pas! s’écria le banquier
en se levant avec feu. Je parie que c’est ce polisson de Lannaut qui a
répandu de pareils bruits. Mais il n’a qu’à se bien tenir! Et, quant à
ceux qui les répètent, monsieur Marc, vous pourrez leur répondre une
chose de ma part, c’est que la maison Marquier a en portefeuille de quoi
faire face trois fois à tous ses engagements.
--Diable! fit observer le garçon de bureau, il y a bien peu de gens qui
pourraient en dire autant.
--Et je vous permets d’ajouter encore, pour l’édification de ces
messieurs, que si Arthur de Luxeuil est insolvable, sa cousine ne l’est
pas.
--Sa cousine est donc une vieille dont il doit hériter?
--Non, voisin; mais c’est une jeune... qu’il doit épouser!
Marc recula.
--Vous êtes sûr? s’écria-t-il.
--Comme je suis sûr de vous parler, monsieur Marc, reprit le banquier;
tout est convenu, et le mariage aura lieu dans trois mois. Voilà ce que
Lannaut et consorts auraient dû deviner, et ce que je vous engage à leur
dire pour les rassurer sur la maison Marquier.
En prononçant ces mots d’un ton d’importance railleuse et pourtant
encore courroucé, le banquier se rassit majestueusement; Françoise, qui
pendant toute la conversation avait achevé de ranger la chambre, se
rapprocha.
Quant au garçon de bureau, atterré un instant, il se remit aussitôt,
saisit vivement le rat de cave qu’il avait posé sur la table, prit congé
de Marquier et de Françoise, et sortit.