--Je voudrais que vous fussiez ma fille, Françoise, dit-il d’un accent
profond.
--Eh bien! regardez que je la suis, cher monsieur Michel, répondit la
grisette avec une gaieté tendre, et alors laissez-moi tout arranger ici
à ma fantaisie... en attendant que j’aie un hôtel. Je suis sûre que si
le poêle...
Le vieillard lui imposa silence.
--Assez, mon enfant, assez, interrompit-il d’un ton de douce autorité,
les filles doivent obéissance à leur père, et moi je vous ordonne de me
laisser, de peur que monsieur Charles n’arrive sans que vous
l’entendiez.
--Mais vous allez demeurer seul?
Il secoua la tête en souriant.
--Je ne suis jamais seul, chère enfant; car j’ai comme vous, mes rêves
qui me tiennent compagnie.
--Vos rêves, monsieur Michel?
--Oui, je fais aussi des projets pour un vieillard bien abandonné et
bien misérable.
--Quel vieillard?
--Le genre humain, mon enfant. Mais, allons, vous voyez que j’ai fini,
Françoise; emportez tout, et descendez, je vous en prie pour l’amour de
moi.
La grisette ne se fit pas presser plus longtemps. Elle s’assura que tout
était en ordre dans la mansarde, reprit la tasse, la cuiller d’argent,
le plateau, souhaita le bonsoir à son voisin et se retira.
Il y avait déjà deux ans qu’elle s’était fait la ménagère de ce dernier,
par pure bienveillance, et qu’elle l’entourait de tous les soins qu’eut
pu attendre d’elle un vieux parent ou un vieil ami.
M. Michel n’était pourtant ni l’un ni l’autre. Il y avait même sur son
passé une sorte de mystère que la grisette n’avait pu pénétrer. A en
croire certaines habitudes et certains mots qui lui échappaient parfois,
son protégé de la mansarde avait dû connaître des jours meilleurs; mais
quelle avait été, au juste, son ancienne position, comment s’était-elle
transformée, d’où venait sa réserve affectée sur tout ce qui le
concernait? Nul n’avait pu le deviner.
Françoise venait d’ouvrir la porte de son logement et allait y entrer,
lorsqu’elle entendit au bas de l’escalier une voix à laquelle répondait
celle du portier; elle s’arrêta en penchant la tête par-dessus la rampe;
un pas qu’elle reconnut faisait déjà crier les marches, elle rentra avec
une exclamation de joie, déposa ce qu’elle portait, et revint en courant
sur le palier au moment où un petit homme y arrivait.
--Charles! s’écria-t-elle en s’élançant à sa rencontre.
--Me voilà, ma biche, dit le visiteur, en déposant un baiser
retentissant sur la joue que la grisette lui tendait. Tu as reçu ma
lettre, n’est-ce-pas?
--Oh! oui, je vous attendais; mais entrez vite, il fait du vent dans cet
escalier, et vous avez l’air de souffrir du froid.
--C’est le brouillard, dit le petit homme en suivant Françoise dans sa
chambre; il fait un temps à ne pas distinguer un chiffonnier d’un
omnibus. Heureusement que j’avais pris mon paletot en caoutchouc et mon
cache-nez... Prrr... Attends, ma biche; attends que je me dépouille.
Il enleva la cravate de laine qui l’enveloppait jusqu’aux oreilles, se
débarrassa de son surtout, ôta son chapeau, et montra aux yeux de
Françoise la petite figure ronde et joufflue d’Aristide Marquier!