Une maison de la rue des Morts.
Quiconque a étudié les quartiers populaires de Paris, a nécessairement
remarqué le rapport frappant qui existe entre l’aspect extérieur de
chacun d’eux et la nature de ses habitants. Il y a un proverbe arabe qui
dit que si l’on donnait une enveloppe de colimaçon à la tortue, elle y
trouverait place pour ses quatre pattes. Or, ce qui n’est qu’une
supposition pour l’animal amphibie est la réalité même pour l’homme.
Telle est en effet sa puissance d’appropriation qu’il finit par modifier
tout ce qui l’environne, selon ses habitudes et ses goûts. Aussi y
a-t-il pour qui regarde bien, dans la situation d’un quartier, dans la
physionomie de ses constructions, dans la nature de ses boutiques, dans
le choix des marchandises, mille révélations qui ne peuvent tromper. On
devine les instincts de la population en voyant quels sont ses besoins.
La communauté même de misères ne peut effacer ces marques distinctives:
il y a souvent, entre deux quartiers également pauvres, des contrastes
visibles pour l’œil le moins attentif. Comparez, par exemple, la Cité
à Saint-Martin-des-Champs. Des deux côtés vous trouverez même indigence,
même abandon, et, cependant, quelle différence! les maisons de la Cité à
entrées obscures, à fenêtres toujours fermées, entassées l’une sur
l’autre, semblent n’avoir d’autre but que de dérober leurs habitants à
la clarté du jour; ce sont moins des demeures que des repaires. Là, les
rues étroites ne sont bordées que de rogomistes à demi-cachés, de
tabagies aux vitres dépolies, de gargotiers sans enseignes, de débits
de tabac tenus par des hommes et de cabinets de lecture dont les volets
garnis d’affiches _illustrées_ ne présentent que scènes de meurtre et
images de mort. Aucun bruit de métier annonçant le travail; nul
roulement de charrette prouvant l’activité des transactions
commerciales; point d’enfants sur les seuils! Mais, partout des hommes
inoccupés qui se croisent ou s’accostent, des femmes en haillons
élégants groupés devant les comptoirs des _marchands de consolation_,
et, de temps en temps, un fiacre soigneusement fermé qui rase une des
portes obscures, s’arrête un instant, puis repart, sans que l’on puisse
dire s’il a pris ou laissé quelqu’un.
Mais c’est surtout la nuit que la Cité prend un aspect sinistre. La
plupart des boutiques fermées dès huit heures laissent les rues sans
autre clarté que celle des réverbères, que le vent balance et fait
crier. De loin en loin seulement, quelques lanternes de marchands de vin
ou de tabac brillent sourdement au milieu du brouillard nocturne, tandis
que dans chaque enfoncement obscur se montre, comme un fantôme, quelque
femme parée de haillons, qui vous appelle d’une voix rauque, ou quelque
homme à l’affût, qui semble attendre une proie, le dos appuyé au mur et
les deux mains sous son bourgeron.
A Saint-Martin-des-Champs, rien de tout cela! les rues sont larges, les
maisons inondées de lumière, les seuils couverts d’enfants qui jouent et
s’appellent. Aux fenêtres ouvertes sèche la lessive de chaque ménage,
témoignage d’ordre et d’économie autant que de pauvreté. Sous chaque
haillon blanchi grimpe la capucine veloutée, le volubilis aux teintes
irisées, et le pois de senteur. Des chants se mêlent au bruit des
marteaux; les femmes entourent les laitières, entrent chez le fruitier,
ou reviennent des fontaines. C’est toujours la pauvreté, sans doute,
mais courageuse et sans honte; c’est la pauvreté qui se montre, parce
qu’elle n’a rien à se reprocher, et qu’elle n’a perdu aucun des
instincts humains; la pauvreté aimant le soleil, les fleurs et les
enfants! A la Cité vous trouviez les vices créés ou mal combattus par
une société égoïste; à Saint-Martin-des-Champs ce ne sont que les
besoins qu’elle néglige de satisfaire, et les souffrances qu’elle oublie
de soulager. Là on a un égout que l’on pourrait tarir, ici un champ de
blé que l’on ne veut pas bien cultiver; mais, tels qu’ils sont, l’égout
répand ses influences malfaisantes et communique la mort, tandis que le
champ de blé produit sa moisson!
Or, dans ce quartier de Saint-Martin-des-Champs, dont nous avons essayé
de donner une idée, se trouve une rue peu connue, quoiqu’elle relie à
leur extrémité les faubourgs Saint-Martin et du Temple; c’est la rue des
Morts. Malgré son nom lugubre, la rue des Morts n’a rien de triste, et
ses maisons d’ouvriers peuvent même être citées parmi les moins mal
entretenues et les mieux aérées. Une d’elles surtout se faisait
remarquer à l’époque où se passent les événements rapportés dans notre
récit. Elle ne se composait que de deux étages, et avait pour entrée une
porte cochère dont l’élégance eût fait croire à une habitation
bourgeoise plutôt qu’à une demeure d’ouvriers. Telle n’avait point été
non plus sa destination primitive; mais le maître-maçon qui l’avait
construite ne trouvant pas des locataires _comme il faut_, s’était
décidé à en faire, selon son expression, _un couvent de gueux_. Se
réservant le rez-de-chaussée, à côté duquel s’étendait un assez vaste
chantier, il avait loué le reste, par pièces séparées, à de pauvres
diables qui devaient lui payer leur loyer par semaines, et auxquels il
n’accordait jamais le moindre répit; car maître Laurent, comme beaucoup
d’ouvriers parvenus, se montrait impitoyable pour ceux qui avaient été
moins heureux que lui. Favorisé par une santé de fer et par cette
activité persistante qui réussit plus sûrement qu’une large
intelligence, il était devenu successivement tâcheron, puis maître, puis
entrepreneur, et avait fini par s’enrichir. Aussi, fort de sa réussite,
s’en armait-il sans cesse contre ses anciens compagnons. A toutes les
plaintes, il ne répondait qu’une seule chose:
--Fais comme moi!
C’était le raisonnement de la grenouille échappant à l’épervier en
plongeant dans les eaux et criant au roitelet de l’imiter; mais maître
Laurent n’en était point encore à savoir que dans ce partage des
professions dont notre société laisse le soin au hasard, l’aptitude et
la réussite ne peuvent être un fait volontaire, mais une rare exception.
Quoi qu’il en soit, l’exigence du maître-maçon avait eu pour résultat de
le débarrasser de tous les mauvais payeurs qui avaient été
successivement remplacés par des gens tranquilles et rangés dont le
loyer ne se faisait jamais attendre. Ce corps de locataires d’élite,
comme les appelait maître Laurent qui, en sa qualité de sergent dans la
garde nationale, affectionnait les images militaires, avait pour
_vaguemestre_ et pour _fourrier_ le sieur Brousmiche, dit _la Montagne_,
petit bossu qui remplissait dans la maison les fonctions de portier.
Condamné au ridicule par son infirmité, Brousmiche avait pris la vie du
côté de la résignation: il eût été difficile de trouver un caractère
plus inoffensif et plus conciliant. Comme, d’après son propre dire,
aucune femme n’avait jamais pu le regarder sans rire, il s’était résigné
au célibat, et avait concentré toutes ses affections sur un chat et un
chardonneret, _Lolo_ et _Fanfan_, qui lui tenaient lieu de famille.
Malheureusement, tous ses efforts pour établir une amitié fraternelle
entre ses deux protégés avaient été jusqu’alors inutiles, et il voyait
avec douleur se renouveler sous ses yeux l’histoire d’Abel et de Caïn.
Plusieurs fois déjà, l’Abel emplumé avait failli tomber sous les griffes
du fratricide, et Brousmiche venait de prévenir un nouvel acte de ce
genre, lorsqu’une jeune femme en bonnet et enveloppée d’un tartan, entra
dans la loge, un carton à la main.
Elle trouva le bossu debout devant son chat auquel il adressait les
reproches les plus pathétiques sur son nouvel attentat.
--Comment, s’écria la jeune femme, qui s’était arrêtée à la porte, ce
monstre de _Lolo_ a encore voulu plumer le chardonneret?
--Ne m’en parlez pas, madame Charles, dit le bossu, en portant la main à
sa calotte grecque, par une habitude machinale de politesse; le
malheureux me fera mourir de chagrin.
--Mais il faut le battre, dit la grisette en s’approchant du matou,
comme si elle eût voulu joindre l’exemple au conseil.
Le bossu se plaça devant son chat.
--Faites excuse, madame Charles, dit-il en avançant la main d’un air
doctoral: mais vous savez que les coups n’entrent point dans mes idées
d’éducation.
--Bah! reprit la jeune femme en riant: l’éducation d’un chat! vous
respectez trop les bêtes, monsieur Brousmiche.
--En tout cas, je ne suis pas le premier, reprit le bossu, qui se
piquait de lecture, et qui avait, au-dessus de son poêle, une étagère
couverte de volumes dépareillés; les Égyptiens des pyramides adoraient
toutes espèces d’animaux.
--Vrai! interrompit madame Charles.
--Mon Dieu, il ne faut s’étonner de rien, continua Brousmiche d’un air
indulgent; on voit encore des choses aussi drôles. Vous savez bien? par
exemple, les Anglais, c’est un peuple qui peut passer pour civilisé.
--Je crois bien, ce sont eux qui font les meilleures aiguilles.
--Et les couteaux donc! et les fruits!.... Nous leur devons les poires
d’Angleterre.
--Eh bien! quoi, est-ce qu’ils adorent aussi les bêtes?
--Pas précisément; mais je lisais encore l’autre jour dans un journal,
qu’il y avait chez eux une loi qui défendait aux cochers de fouetter
leurs chevaux.
--C’est-il possible! et comment alors les fiacres peuvent-ils marcher?
--Les chevaux y mettent de la délicatesse, voyez-vous, madame Charles,
il suffit de leur parler. Vous ne vous doutez pas combien les animaux
sont susceptibles. C’est comme les femmes... sans comparaison... Mais
pardon, je vous laisse là, moi, sans vous offrir une chaise et sans
prendre même votre carton.
--Oh! de la gaze, ce n’est pas lourd, dit la jeune femme, en posant le
carton sur le poêle, je suis allée chercher l’ouvrage de la semaine.
--Pour vos fausses fleurs? et ça va-t-il toujours bien?
--Mais, pas mal.
--Allons, tant mieux, il est juste que les braves gens prospèrent,
surtout quand ils ont des charges comme vous, madame Charles.
--Vous dites ça à cause de mon fils... pauvre chérubin! c’est vrai qu’il
a une nourrice à quinze francs, mais je veux qu’il ne manque de rien,
monsieur Brousmiche, c’est bien assez de n’avoir pu le nourrir moi-même.
Cher amour! j’aurais voulu lui donner mon sang, voyez-vous.
En parlant ainsi, la grisette avait la voix émue et les yeux humides. Le
portier remua la tête d’un air d’approbation.
--Oui, oui, vous êtes un cœur d’or, madame Charles, dit-il; si tout
le monde vous ressemblait, on ne verrait pas des choses si tristes...
comme, par exemple, des femmes qui ont toujours le martinet à la main.
--A preuve, madame Lecoq, ma voisine? C’est vrai qu’elle est bien
méchante... et ce n’est pas seulement avec ses enfants. Avant-hier
encore elle m’a entreprise, parce qu’elle disait qu’en venant chez moi
on avait sali le palier. Elle m’a reproché de ne pas être mariée avec
Charles.
Brousmiche leva les yeux et les mains au ciel.
--Si on peut faire du chagrin à une véritable brebis du bon Dieu!
murmura-t-il.
--Oh! elle ne m’a pas fait de chagrin, reprit la jeune femme, dont la
voix tremblante démentait les paroles; comme je lui ai dit, si je ne
suis point mariée avec Charles, je ne m’en conduis pas moins comme une
honnête femme...
--Ah! Seigneur! à propos de monsieur Charles, reprit le bossu, je ne
sais pas, en vérité, où est ma tête ce soir; j’ai là une lettre de
lui...
--Une lettre de Charles! s’écria la grisette, ah! donnez, monsieur
Brousmiche, donnez donc!...
Elle prit vivement la lettre et regarda l’adresse.
--Oui, oui, c’est bien de lui, dit-elle palpitante de joie; voyez comme
il a une jolie écriture, oh! pauvre cher...
Elle effleura le papier de ses lèvres, puis regardant le bossu moitié
honteuse, moitié riante:
--Vous devez me trouver folle, monsieur Brousmiche, dit-elle, mais que
voulez-vous, je l’aime tant, et puis... c’est le père de mon petit
Jules!
--Ça se comprend, madame Charles, croyez bien que ça se comprend, dit le
portier, en portant la main à sa poitrine, avec une expression de
sensibilité qui eût été touchante si la disgrâce de tous ses mouvements
ne l’eût rendue grotesque.
La jeune femme avait ouvert la lettre et s’était mise à la lire:
Brousmiche, avec un tact de délicatesse que l’on n’eût attendu ni de son
éducation ni de sa classe, détourna la tête pour la laisser plus libre
et affecta de rattacher les épis de millet dont la cage de son
chardonneret était garnie. Mais la grisette s’écria tout à coup:
--Ah! que bonheur! il viendra aujourd’hui!
--Qui cela? demanda le bossu, monsieur Charles?
--Oui, mon bon monsieur Brousmiche, continua Françoise en se hâtant de
replier sa lettre et de reprendre son carton; vite, vite, il faut que je
remonte... ma chambre doit être tout en désordre.
--Et puis, dit Brousmiche, d’un ton de moquerie amicale, il faut faire
sa toilette?
--Certainement, s’écria la grisette, pour qui donc est-ce qu’on se
ferait belle, si ce n’était pas pour l’homme qu’on aime? D’ailleurs, ça
fait plaisir à Charles de me voir bien mise, ça me relève à ses yeux, et
pour ça, voyez-vous, monsieur Brousmiche, je consentirais à ne manger
qu’une fois tous les deux jours. Mais vous me faites jaser et je perds
mon temps! Adieu monsieur Brousmiche, adieu mon petit _Fanfan_; quant à
vous, monsieur _Lolo_, je ne vous dis rien. Au revoir, à demain.
Elle avait allumé son bougeoir à la lampe du bossu et monta lestement
l’escalier pour ne s’arrêter qu’au troisième étage.
Comme elle allait ouvrir la porte, elle parut frappée d’un souvenir.
--Ah! mon Dieu! murmura-t-elle à demi-voix, j’allais oublier ce pauvre
M. Michel; pourvu que Charles n’arrive pas tout de suite!
Elle entra vivement, déposa son carton, ouvrit une armoire sous tenture
qui renfermait toute sa batterie de cuisine, en tira un réchaud qu’elle
alluma et sur lequel elle posa un poëlon de terre brune rempli de lait.
Pendant que celui-ci chauffait, elle se débarrassa de son tartan, ôta
son bonnet et commença sa toilette.
Madame Charles, que l’on appelait aussi mademoiselle Françoise, de son
nom personnel, était une belle fille d’environ vingt-trois ans, dont
toute l’apparence annonçait la santé, la force et la bonté. Bien que sa
taille fût souple et fine, ses traits délicats et son teint d’une
blancheur veloutée, il y avait, dans l’ensemble de sa personne, je ne
sais quoi de calme, de simple et de gauchement gracieux qui lui donnait
une sorte de beauté paysanne. Rien qu’à la regarder, on la sentait
incapable de la plus innocente coquetterie. Ne voyant en toute chose que
ce qui était droit devant ses yeux, elle se présentait avec les défauts
et avec les dons que Dieu lui avait donnés, sans y rien ajouter et sans
en rien cacher. Avec elle on ne pouvait ni espérer le plaisir de la
découverte, ni craindre les désappointements de l’examen; du premier
coup d’œil on avait tout vu.
Cette droiture native lui donnait un charme pour ainsi dire reposant. On
éprouvait à la regarder la même sensation douce et sereine que donne
l’aspect d’un lac dont les eaux paisibles reflètent les bois, les fleurs
et le ciel.
Après s’être coiffée à la hâte, Françoise passa une robe de mousseline à
fleurs roses et mit une guimpe blanche, dont l’élégance champêtre et
endimanchée s’harmonisait merveilleusement avec sa physionomie naïve.
Elle suspendit à son cou une petite croix d’or retenue par un velours
étroit, ajouta à ses boucles d’oreille deux pendoloques en nacre de
perles et agrafa à ses poignets des bracelets de corail.
Ainsi parée de ce qu’elle avait de plus riche, elle tourna en tout sens
pour se voir tout entière dans son petit miroir d’un pied carré, passa
plusieurs fois la main sur ses cheveux, et, satisfaite enfin, se hâta
de tout mettre en ordre autour d’elle.
Courant ensuite à son réchaud, elle versa le lait bouillant dans une
tasse de porcelaine blanche qu’elle posa sur une assiette, y joignit un
petit pain, la seule cuiller d’argent qu’elle possédât, et quitta sa
chambre pour monter aux mansardes.