XII.

Une maison de la rue des Morts.

Quiconque a étudié les quartiers populaires de Paris, a nécessairement

remarqué le rapport frappant qui existe entre l’aspect extérieur de

chacun d’eux et la nature de ses habitants. Il y a un proverbe arabe qui

dit que si l’on donnait une enveloppe de colimaçon à la tortue, elle y

trouverait place pour ses quatre pattes. Or, ce qui n’est qu’une

supposition pour l’animal amphibie est la réalité même pour l’homme.

Telle est en effet sa puissance d’appropriation qu’il finit par modifier

tout ce qui l’environne, selon ses habitudes et ses goûts. Aussi y

a-t-il pour qui regarde bien, dans la situation d’un quartier, dans la

physionomie de ses constructions, dans la nature de ses boutiques, dans

le choix des marchandises, mille révélations qui ne peuvent tromper. On

devine les instincts de la population en voyant quels sont ses besoins.

La communauté même de misères ne peut effacer ces marques distinctives:

il y a souvent, entre deux quartiers également pauvres, des contrastes

visibles pour l’œil le moins attentif. Comparez, par exemple, la Cité

à Saint-Martin-des-Champs. Des deux côtés vous trouverez même indigence,

même abandon, et, cependant, quelle différence! les maisons de la Cité à

entrées obscures, à fenêtres toujours fermées, entassées l’une sur

l’autre, semblent n’avoir d’autre but que de dérober leurs habitants à

la clarté du jour; ce sont moins des demeures que des repaires. Là, les

rues étroites ne sont bordées que de rogomistes à demi-cachés, de

tabagies aux vitres dépolies, de gargotiers sans enseignes, de débits

de tabac tenus par des hommes et de cabinets de lecture dont les volets

garnis d’affiches _illustrées_ ne présentent que scènes de meurtre et

images de mort. Aucun bruit de métier annonçant le travail; nul

roulement de charrette prouvant l’activité des transactions

commerciales; point d’enfants sur les seuils! Mais, partout des hommes

inoccupés qui se croisent ou s’accostent, des femmes en haillons

élégants groupés devant les comptoirs des _marchands de consolation_,

et, de temps en temps, un fiacre soigneusement fermé qui rase une des

portes obscures, s’arrête un instant, puis repart, sans que l’on puisse

dire s’il a pris ou laissé quelqu’un.

Mais c’est surtout la nuit que la Cité prend un aspect sinistre. La

plupart des boutiques fermées dès huit heures laissent les rues sans

autre clarté que celle des réverbères, que le vent balance et fait

crier. De loin en loin seulement, quelques lanternes de marchands de vin

ou de tabac brillent sourdement au milieu du brouillard nocturne, tandis

que dans chaque enfoncement obscur se montre, comme un fantôme, quelque

femme parée de haillons, qui vous appelle d’une voix rauque, ou quelque

homme à l’affût, qui semble attendre une proie, le dos appuyé au mur et

les deux mains sous son bourgeron.

A Saint-Martin-des-Champs, rien de tout cela! les rues sont larges, les

maisons inondées de lumière, les seuils couverts d’enfants qui jouent et

s’appellent. Aux fenêtres ouvertes sèche la lessive de chaque ménage,

témoignage d’ordre et d’économie autant que de pauvreté. Sous chaque

haillon blanchi grimpe la capucine veloutée, le volubilis aux teintes

irisées, et le pois de senteur. Des chants se mêlent au bruit des

marteaux; les femmes entourent les laitières, entrent chez le fruitier,

ou reviennent des fontaines. C’est toujours la pauvreté, sans doute,

mais courageuse et sans honte; c’est la pauvreté qui se montre, parce

qu’elle n’a rien à se reprocher, et qu’elle n’a perdu aucun des

instincts humains; la pauvreté aimant le soleil, les fleurs et les

enfants! A la Cité vous trouviez les vices créés ou mal combattus par

une société égoïste; à Saint-Martin-des-Champs ce ne sont que les

besoins qu’elle néglige de satisfaire, et les souffrances qu’elle oublie

de soulager. Là on a un égout que l’on pourrait tarir, ici un champ de

blé que l’on ne veut pas bien cultiver; mais, tels qu’ils sont, l’égout

répand ses influences malfaisantes et communique la mort, tandis que le

champ de blé produit sa moisson!

Or, dans ce quartier de Saint-Martin-des-Champs, dont nous avons essayé

de donner une idée, se trouve une rue peu connue, quoiqu’elle relie à

leur extrémité les faubourgs Saint-Martin et du Temple; c’est la rue des

Morts. Malgré son nom lugubre, la rue des Morts n’a rien de triste, et

ses maisons d’ouvriers peuvent même être citées parmi les moins mal

entretenues et les mieux aérées. Une d’elles surtout se faisait

remarquer à l’époque où se passent les événements rapportés dans notre

récit. Elle ne se composait que de deux étages, et avait pour entrée une

porte cochère dont l’élégance eût fait croire à une habitation

bourgeoise plutôt qu’à une demeure d’ouvriers. Telle n’avait point été

non plus sa destination primitive; mais le maître-maçon qui l’avait

construite ne trouvant pas des locataires _comme il faut_, s’était

décidé à en faire, selon son expression, _un couvent de gueux_. Se

réservant le rez-de-chaussée, à côté duquel s’étendait un assez vaste

chantier, il avait loué le reste, par pièces séparées, à de pauvres

diables qui devaient lui payer leur loyer par semaines, et auxquels il

n’accordait jamais le moindre répit; car maître Laurent, comme beaucoup

d’ouvriers parvenus, se montrait impitoyable pour ceux qui avaient été

moins heureux que lui. Favorisé par une santé de fer et par cette

activité persistante qui réussit plus sûrement qu’une large

intelligence, il était devenu successivement tâcheron, puis maître, puis

entrepreneur, et avait fini par s’enrichir. Aussi, fort de sa réussite,

s’en armait-il sans cesse contre ses anciens compagnons. A toutes les

plaintes, il ne répondait qu’une seule chose:

--Fais comme moi!

C’était le raisonnement de la grenouille échappant à l’épervier en

plongeant dans les eaux et criant au roitelet de l’imiter; mais maître

Laurent n’en était point encore à savoir que dans ce partage des

professions dont notre société laisse le soin au hasard, l’aptitude et

la réussite ne peuvent être un fait volontaire, mais une rare exception.

Quoi qu’il en soit, l’exigence du maître-maçon avait eu pour résultat de

le débarrasser de tous les mauvais payeurs qui avaient été

successivement remplacés par des gens tranquilles et rangés dont le

loyer ne se faisait jamais attendre. Ce corps de locataires d’élite,

comme les appelait maître Laurent qui, en sa qualité de sergent dans la

garde nationale, affectionnait les images militaires, avait pour

_vaguemestre_ et pour _fourrier_ le sieur Brousmiche, dit _la Montagne_,

petit bossu qui remplissait dans la maison les fonctions de portier.

Condamné au ridicule par son infirmité, Brousmiche avait pris la vie du

côté de la résignation: il eût été difficile de trouver un caractère

plus inoffensif et plus conciliant. Comme, d’après son propre dire,

aucune femme n’avait jamais pu le regarder sans rire, il s’était résigné

au célibat, et avait concentré toutes ses affections sur un chat et un

chardonneret, _Lolo_ et _Fanfan_, qui lui tenaient lieu de famille.

Malheureusement, tous ses efforts pour établir une amitié fraternelle

entre ses deux protégés avaient été jusqu’alors inutiles, et il voyait

avec douleur se renouveler sous ses yeux l’histoire d’Abel et de Caïn.

Plusieurs fois déjà, l’Abel emplumé avait failli tomber sous les griffes

du fratricide, et Brousmiche venait de prévenir un nouvel acte de ce

genre, lorsqu’une jeune femme en bonnet et enveloppée d’un tartan, entra

dans la loge, un carton à la main.

Elle trouva le bossu debout devant son chat auquel il adressait les

reproches les plus pathétiques sur son nouvel attentat.

--Comment, s’écria la jeune femme, qui s’était arrêtée à la porte, ce

monstre de _Lolo_ a encore voulu plumer le chardonneret?

--Ne m’en parlez pas, madame Charles, dit le bossu, en portant la main à

sa calotte grecque, par une habitude machinale de politesse; le

malheureux me fera mourir de chagrin.

--Mais il faut le battre, dit la grisette en s’approchant du matou,

comme si elle eût voulu joindre l’exemple au conseil.

Le bossu se plaça devant son chat.

--Faites excuse, madame Charles, dit-il en avançant la main d’un air

doctoral: mais vous savez que les coups n’entrent point dans mes idées

d’éducation.

--Bah! reprit la jeune femme en riant: l’éducation d’un chat! vous

respectez trop les bêtes, monsieur Brousmiche.

--En tout cas, je ne suis pas le premier, reprit le bossu, qui se

piquait de lecture, et qui avait, au-dessus de son poêle, une étagère

couverte de volumes dépareillés; les Égyptiens des pyramides adoraient

toutes espèces d’animaux.

--Vrai! interrompit madame Charles.

--Mon Dieu, il ne faut s’étonner de rien, continua Brousmiche d’un air

indulgent; on voit encore des choses aussi drôles. Vous savez bien? par

exemple, les Anglais, c’est un peuple qui peut passer pour civilisé.

--Je crois bien, ce sont eux qui font les meilleures aiguilles.

--Et les couteaux donc! et les fruits!.... Nous leur devons les poires

d’Angleterre.

--Eh bien! quoi, est-ce qu’ils adorent aussi les bêtes?

--Pas précisément; mais je lisais encore l’autre jour dans un journal,

qu’il y avait chez eux une loi qui défendait aux cochers de fouetter

leurs chevaux.

--C’est-il possible! et comment alors les fiacres peuvent-ils marcher?

--Les chevaux y mettent de la délicatesse, voyez-vous, madame Charles,

il suffit de leur parler. Vous ne vous doutez pas combien les animaux

sont susceptibles. C’est comme les femmes... sans comparaison... Mais

pardon, je vous laisse là, moi, sans vous offrir une chaise et sans

prendre même votre carton.

--Oh! de la gaze, ce n’est pas lourd, dit la jeune femme, en posant le

carton sur le poêle, je suis allée chercher l’ouvrage de la semaine.

--Pour vos fausses fleurs? et ça va-t-il toujours bien?

--Mais, pas mal.

--Allons, tant mieux, il est juste que les braves gens prospèrent,

surtout quand ils ont des charges comme vous, madame Charles.

--Vous dites ça à cause de mon fils... pauvre chérubin! c’est vrai qu’il

a une nourrice à quinze francs, mais je veux qu’il ne manque de rien,

monsieur Brousmiche, c’est bien assez de n’avoir pu le nourrir moi-même.

Cher amour! j’aurais voulu lui donner mon sang, voyez-vous.

En parlant ainsi, la grisette avait la voix émue et les yeux humides. Le

portier remua la tête d’un air d’approbation.

--Oui, oui, vous êtes un cœur d’or, madame Charles, dit-il; si tout

le monde vous ressemblait, on ne verrait pas des choses si tristes...

comme, par exemple, des femmes qui ont toujours le martinet à la main.

--A preuve, madame Lecoq, ma voisine? C’est vrai qu’elle est bien

méchante... et ce n’est pas seulement avec ses enfants. Avant-hier

encore elle m’a entreprise, parce qu’elle disait qu’en venant chez moi

on avait sali le palier. Elle m’a reproché de ne pas être mariée avec

Charles.

Brousmiche leva les yeux et les mains au ciel.

--Si on peut faire du chagrin à une véritable brebis du bon Dieu!

murmura-t-il.

--Oh! elle ne m’a pas fait de chagrin, reprit la jeune femme, dont la

voix tremblante démentait les paroles; comme je lui ai dit, si je ne

suis point mariée avec Charles, je ne m’en conduis pas moins comme une

honnête femme...

--Ah! Seigneur! à propos de monsieur Charles, reprit le bossu, je ne

sais pas, en vérité, où est ma tête ce soir; j’ai là une lettre de

lui...

--Une lettre de Charles! s’écria la grisette, ah! donnez, monsieur

Brousmiche, donnez donc!...

Elle prit vivement la lettre et regarda l’adresse.

--Oui, oui, c’est bien de lui, dit-elle palpitante de joie; voyez comme

il a une jolie écriture, oh! pauvre cher...

Elle effleura le papier de ses lèvres, puis regardant le bossu moitié

honteuse, moitié riante:

--Vous devez me trouver folle, monsieur Brousmiche, dit-elle, mais que

voulez-vous, je l’aime tant, et puis... c’est le père de mon petit

Jules!

--Ça se comprend, madame Charles, croyez bien que ça se comprend, dit le

portier, en portant la main à sa poitrine, avec une expression de

sensibilité qui eût été touchante si la disgrâce de tous ses mouvements

ne l’eût rendue grotesque.

La jeune femme avait ouvert la lettre et s’était mise à la lire:

Brousmiche, avec un tact de délicatesse que l’on n’eût attendu ni de son

éducation ni de sa classe, détourna la tête pour la laisser plus libre

et affecta de rattacher les épis de millet dont la cage de son

chardonneret était garnie. Mais la grisette s’écria tout à coup:

--Ah! que bonheur! il viendra aujourd’hui!

--Qui cela? demanda le bossu, monsieur Charles?

--Oui, mon bon monsieur Brousmiche, continua Françoise en se hâtant de

replier sa lettre et de reprendre son carton; vite, vite, il faut que je

remonte... ma chambre doit être tout en désordre.

--Et puis, dit Brousmiche, d’un ton de moquerie amicale, il faut faire

sa toilette?

--Certainement, s’écria la grisette, pour qui donc est-ce qu’on se

ferait belle, si ce n’était pas pour l’homme qu’on aime? D’ailleurs, ça

fait plaisir à Charles de me voir bien mise, ça me relève à ses yeux, et

pour ça, voyez-vous, monsieur Brousmiche, je consentirais à ne manger

qu’une fois tous les deux jours. Mais vous me faites jaser et je perds

mon temps! Adieu monsieur Brousmiche, adieu mon petit _Fanfan_; quant à

vous, monsieur _Lolo_, je ne vous dis rien. Au revoir, à demain.

Elle avait allumé son bougeoir à la lampe du bossu et monta lestement

l’escalier pour ne s’arrêter qu’au troisième étage.

Comme elle allait ouvrir la porte, elle parut frappée d’un souvenir.

--Ah! mon Dieu! murmura-t-elle à demi-voix, j’allais oublier ce pauvre

M. Michel; pourvu que Charles n’arrive pas tout de suite!

Elle entra vivement, déposa son carton, ouvrit une armoire sous tenture

qui renfermait toute sa batterie de cuisine, en tira un réchaud qu’elle

alluma et sur lequel elle posa un poëlon de terre brune rempli de lait.

Pendant que celui-ci chauffait, elle se débarrassa de son tartan, ôta

son bonnet et commença sa toilette.

Madame Charles, que l’on appelait aussi mademoiselle Françoise, de son

nom personnel, était une belle fille d’environ vingt-trois ans, dont

toute l’apparence annonçait la santé, la force et la bonté. Bien que sa

taille fût souple et fine, ses traits délicats et son teint d’une

blancheur veloutée, il y avait, dans l’ensemble de sa personne, je ne

sais quoi de calme, de simple et de gauchement gracieux qui lui donnait

une sorte de beauté paysanne. Rien qu’à la regarder, on la sentait

incapable de la plus innocente coquetterie. Ne voyant en toute chose que

ce qui était droit devant ses yeux, elle se présentait avec les défauts

et avec les dons que Dieu lui avait donnés, sans y rien ajouter et sans

en rien cacher. Avec elle on ne pouvait ni espérer le plaisir de la

découverte, ni craindre les désappointements de l’examen; du premier

coup d’œil on avait tout vu.

Cette droiture native lui donnait un charme pour ainsi dire reposant. On

éprouvait à la regarder la même sensation douce et sereine que donne

l’aspect d’un lac dont les eaux paisibles reflètent les bois, les fleurs

et le ciel.

Après s’être coiffée à la hâte, Françoise passa une robe de mousseline à

fleurs roses et mit une guimpe blanche, dont l’élégance champêtre et

endimanchée s’harmonisait merveilleusement avec sa physionomie naïve.

Elle suspendit à son cou une petite croix d’or retenue par un velours

étroit, ajouta à ses boucles d’oreille deux pendoloques en nacre de

perles et agrafa à ses poignets des bracelets de corail.

Ainsi parée de ce qu’elle avait de plus riche, elle tourna en tout sens

pour se voir tout entière dans son petit miroir d’un pied carré, passa

plusieurs fois la main sur ses cheveux, et, satisfaite enfin, se hâta

de tout mettre en ordre autour d’elle.

Courant ensuite à son réchaud, elle versa le lait bouillant dans une

tasse de porcelaine blanche qu’elle posa sur une assiette, y joignit un

petit pain, la seule cuiller d’argent qu’elle possédât, et quitta sa

chambre pour monter aux mansardes.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 30 / 87 题