XI.

Esquisses du grand monde.

La modification survenue dans les manières de madame de Luxeuil et la

conduite d’Arthur contribuèrent encore à ôter à la jeune fille toute

défiance. Son cousin surtout lui témoignait une amitié familière dont la

franchise excluait évidemment toute idée de piége tendu. Il avait pris,

dès le premier instant avec elle, le ton libre d’un compagnon d’enfance,

et Honorine, d’abord étonnée, avait fini par l’accepter comme un

privilége que le monde accordait, sans doute, à la parenté. Madame de

Luxeuil, si scrupuleuse sur tout ce qui concernait l’_usage_, justifiait

cette familiarité en l’autorisant. Elle permettait à Arthur de la suivre

partout et de prendre, en toute occasion, près de sa cousine, le rôle de

cavalier servant. Le jeune homme remplissait ces fonctions avec une

humeur inégale, se montrant parfois empressé, parfois distrait. C’était,

du reste, une de ces natures qui cachent leur vulgarité sous des formes

d’une élégance convenue; manants enveloppés d’aristocratie dont la

distinction est au dehors et la grossièreté dans le cœur. Uniquement

dominé par sa sensualité égoïste, vain sans orgueil, railleur pour tout

ce qui était généreux, n’ayant ni la noble répugnance qui fait fuir le

mal, au moment de le commettre, ni la honte qui fait qu’on le cache

lorsqu’on l’a commis, il personnifiait cette jeunesse riche, titrée,

inutile, dont les facultés se corrompent dans l’inaction; espèce de

cloaque humain qui attire à lui tout ce qu’il y a de faible ou de

misérable, parce qu’en remuant sa fange on y trouve de l’or!

Quant à l’esprit, Arthur en avait, mais du plus facile. Il tirait toute

sa gaieté de la malveillance; toute sa profondeur du mépris des hommes.

Ne croyant qu’aux vices, c’était toujours en eux qu’il cherchait le

moyen et la cause, et ce procédé était chaque jour justifié par

l’expérience du milieu dans lequel il vivait. Cependant cette

intelligence si bien en garde, était facile à surprendre par un côté.

Prévoyante pour le mal, elle était prise au dépourvu par le bien. Elle

ne voyait plus, elle ne comprenait plus: pour elle un cœur

désintéressé était comme un vase privé d’anses; elle ne savait de quel

côté le prendre, elle doutait et restait étourdie.

Malheureusement Honorine n’avait ni l’occasion ni la volonté d’étudier

le caractère de son cousin, et, de tout ce que nous venons de dire, elle

n’aperçut que quelques dehors. La plupart des vices touchent de si près

à des qualités que pour les reconnaître, il faut avoir la volonté de les

voir. Le cynisme d’Arthur, contenu devant sa cousine, put paraître à

celle-ci du sans-façon; son égoïsme trop souvent justifié, ressemblait à

de l’expérience, son ironie perpétuelle frappait tant de sottises et de

méchancetés qu’on pouvait la prendre pour de la justice; Honorine

n’avait d’ailleurs aucun intérêt à regarder de près dans cette âme;

l’occupation de sa vie était d’un autre côté.

Tout se borna donc à une indifférence instinctive pour son cousin.

Celui-ci avait entrepris, peu de temps après l’arrivée de la jeune

fille, de lui apprendre à monter à cheval, et ces leçons étaient

devenues l’occasion de rapprochements plus fréquents. Honorine mettait

une grande ardeur dans ces exercices, qui la retiraient momentanément de

l’inaction imposée aux femmes, et lui permettaient d’essayer son audace:

elle y était d’ailleurs engagée par l’exemple de plusieurs jeunes

femmes, amies de la comtesse, qui venaient à Bagatelle; car madame de

Luxeuil, toujours avide des plaisirs du monde, et voulant continuer à y

participer, au moins comme spectatrice, avait renoncé à la compagnie de

ses contemporaines pour s’entourer de femmes à la mode qui conservaient

à son salon l’éclat, la gaieté et l’entrain que communiquent à tout la

beauté et la jeunesse.

Parmi ces habituées, deux surtout méritent une mention spéciale;

c’étaient madame la marquise de Biezi et madame des Brotteaux.

La première, parente éloignée de la comtesse, avait épousé un Italien

fort riche, fanatique touriste que l’on trouvait partout excepté chez

lui. Il avait parcouru successivement les cinq parties du monde, non

pour les étudier, ni même pour les voir, mais afin de visiter les

montagnes les moins accessibles; c’était là sa spécialité. En 1816, il

avait gravi le Mont-Blanc; en 1818, il était parvenu au-dessus du

plateau des Cèdres, dans le Liban; en 1821, il avait exploré le Kamberg

au cap de Bonne-Espérance; en 1823, il était parvenu à traverser les

Andes. Mais il lui restait à franchir le _Dawalagiri_, élevé de huit

mille cinq cent vingt-neuf mètres au-dessus de la mer. Sans le

_Dawalagiri_, toutes les autres ascensions étaient vaines; le

_Dawalagiri_ seul pouvait faire de lui le premier grimpeur de montagnes

du monde civilisé; il balança longtemps, retenu par la difficulté d’une

pareille entreprise, et excité par la gloire de l’accomplir! Enfin, la

gloire l’emporta; il partit pour le Thibet, emportant les souhaits de la

marquise et une note pour l’achat de six cachemires.

On n’avait point encore reçu de ses nouvelles depuis son départ, mais

madame Lea de Biezi s’en consolait en se plongeant, avec une ardeur

furieuse, dans le tourbillon du monde. C’était une femme de vingt-quatre

ans, grande, élancée, et de cette beauté souveraine dont l’art se

plairait à parer Aspasie, Cléopâtre ou Diane de Poitiers. Tout son être

révélait la résolution et la vigueur, enveloppées de grâces. Son œil

était fier, sa voix timbrée, sa démarche ferme, son langage net et

hardi. Obéissant à sa seule fantaisie, elle ne reculait ni devant la

barrière du devoir, ni devant celle de l’usage. Aussi, le docteur Darcy

la comparait-il à ces magnifiques cavales du désert que n’arrêtent ni

les sables, ni les rochers, ni les montagnes, et qui, la crinière

flottante et les naseaux ouverts, s’élancent partout où les appelle la

brise rafraîchie par les sources ou embaumée par les pâturages.

Elle avait alors pour cavalier servant le prince Dovrinski, réfugié

polonais, que son brillant courage avait rendu célèbre dans la dernière

insurrection contre la Russie. On le trouvait partout où paraissait Léa,

jaloux et sombre, mais obéissant au moindre geste. Évidemment malheureux

du lien qui le retenait, il était sans force pour le briser. La

marquise, qui le savait, se plaisait à essayer sur lui son pouvoir.

Fantasque et curieuse, elle jouait avec ce lion apprivoisé pour

connaître jusqu’où pouvait aller sa patience; elle l’aiguillonnait de

soupçons, secouait sa chaîne, excitait sa colère; puis, au premier

rugissement, elle faisait signe, et le lion se couchait à ses pieds.

Ce jeu terrible faisait trembler madame Hortense des Brotteaux, amie de

la marquise, mais d’un caractère complétement opposé. Autant celle-ci

avait d’activité et de commandement, autant Hortense montrait de

langueur et de soumission. A voir ses riches formes, son grand œil

noir et son beau visage au teint uni, que sa chevelure brune encadrait

de cheveux épais, on eût pu croire à un caractère fort et volontaire;

mais, en y regardant mieux, on apercevait je ne sais quel nuage de

mollesse qui entourait toute sa personne. Ses cheveux, si abondants,

n’avaient point d’attitude qui leur fût propre; les lignes de ce visage

charmant flottaient incertaines, et le regard de ses grands yeux noirs

était noyé dans une expression de timidité voluptueuse. En réalité,

Hortense appartenait à ces natures soumises, douées d’une sorte

d’aptitude innée pour la servitude, et qui acceptent les jougs comme des

points d’appui.

Rien n’eût été plus facile à M. des Brotteaux que de façonner à son gré

cette volonté inconsistante et que de se faire le roi absolu de cette

vie sans direction; mais M. des Brotteaux était membre de la cour des

comptes et n’avait point le loisir de veiller à une éducation pareille.

En épousant Hortense, il avait entendu prendre une femme tout élevée et

dont il n’aurait plus à s’occuper. Le maintien de son influence et les

soins qu’exigeait son avancement politique ne lui laissaient point un

seul instant pour de semblables détails.

Il abandonna donc madame des Brotteaux à ses propres inspirations,

c’est-à-dire à celles du premier venu, et ce premier venu se trouva

précisément l’homme qu’il fallait pour dominer le caractère vacillant

d’Hortense.

M. de Cillart était ancien brigadier garde du corps, et Breton, double

raison pour avoir la volonté ferme et le goût du commandement: aussi,

devint-il bientôt le maître absolu des actions, des pensées et des

sentiments de madame des Brotteaux. Celle-ci obéissait à son impulsion,

avec hésitation quelquefois, mais toujours sans révolte. Les tyrannies

de M. de Cillart avaient même, pour elle, une sorte de charme; c’était

une secousse qui l’arrachait, de loin en loin, à son apathie. Grâce à

lui, elle avait, par instant, le plaisir de pleurer ou de se mettre en

demi-colère; sans M. de Cillart, elle eût à peine pu distinguer si elle

était morte ou vivante.

Parmi beaucoup d’autres fantaisies, l’ancien brigadier des gardes du

corps eut celle de transformer madame des Brotteaux en amazone. Depuis

quelque temps il l’obligeait à monter à cheval et à faire, avec madame

de Biezi, des espèces de courses au clocher, à travers les bois et les

bruyères. Honorine avait été de quelques-unes de ces courses dans

lesquelles elle avait essayé, tour à tour, de rivaliser d’audace avec la

marquise et de rassurer madame des Brotteaux. A son retour à Paris, elle

continua à leur tenir compagnie, lorsque le soleil brillait sur Boulogne

et permettait à la _fashion_ de se donner rendez-vous dans les longues

allées bordées de fagots et de restaurants, que l’on a décorées du nom

de bois.

Elle revenait d’une de ces promenades par une belle journée d’octobre,

et les chevaux, qui avaient repris le pas, marchaient à peu de distance

l’un de l’autre, suivant la chaussée de l’avenue de la Muette. En tête

s’avançait madame de Biezi, le teint animé par l’air encore âpre, malgré

le soleil, le regard brillant, les narines dilatées, magnifiquement

belle et hardie, sur son cheval arabe, qui frémissait d’impatience. A

ses côtés marchait le prince Dovrinski, dont la grande tournure formait

un singulier contraste avec l’expression inquiète et presque craintive

de ses traits.

Un peu en arrière, et parallèlement à la calèche de madame de Luxeuil se

tenaient Honorine et de Gausson, de Cillart et madame des Brotteaux.

Celle-ci, à peine remise du _temps de galop_ auquel le brigadier des

gardes du corps avait forcé son cheval, semblait encore se raffermir en

selle et regarder avec effroi l’espace qu’elle venait de franchir,

tandis que son tyran la raillait brusquement de sa lâcheté.

Arthur, Marquier et le docteur Darcy suivaient à quelque distance.

Enfin, un peu plus loin, venaient plusieurs coureurs à cheval et

l’équipage de la marquise de Biezi.

La conversation était fort variée sur les différents points de la

caravane élégante. Brève et rare à la tête, plus animée autour de la

calèche de madame de Luxeuil, elle devenait bruyante dans le dernier

groupe de cavaliers qui se trouvaient assez loin de celle-ci pour ne

point être entendus.

--Avez-vous vu comme de Cillart conduit cette pauvre madame des

Brotteaux, demandait Arthur au docteur; on dirait un capitaine

instructeur avec sa recrue.

--Pardieu! je suis fâché qu’il n’ait point affaire à la marquise,

répliqua M. Darcy; elle est superbe d’énergie, cette femme. C’est le

plus bel exemple de tempérament bilio-sanguin que j’aie jamais

rencontré.

--La marquise est le _Martin_ de la galanterie, reprit Arthur; elle

dompte les bêtes fauves.

--Il est certain que ce pauvre prince a l’air d’un tigre apprivoisé

malgré lui.

--Le dépit et la jalousie le rongent.

--Il a tellement changé depuis quelque temps que je lui soupçonne une

affection au foie.

Arthur hocha la tête d’un air profond.

--Eh bien! voilà ce que rapporte l’amour des grandes dames, mon cher

docteur, dit-il; il faut toujours jouer près d’elles le rôle de

Dovrinski ou celui du brigadier. Être tyran ou tyrannisé, et, en tous

cas, complétement pris. Une pareille liaison est une véritable

profession; vous n’avez plus à vous ni temps ni liberté. J’en ai essayé,

et le jour où je suis sorti de ce bagne, j’ai bien juré de n’y plus

rentrer.

--Et c’est alors que vous vous êtes tourné vers le théâtre? demanda M.

Darcy en riant.

--Précisément, docteur. Là, du moins, on n’a besoin ni de soins, ni de

précautions; on fait l’amour hors la loi! De chaque côté on conserve son

indépendance; il n’y a ni réputation à ménager, ni faux scrupules à

combattre, ni convenances à respecter. On peut être sans crainte, de

bonne humeur et de mauvais ton. Aussi, voyez-vous, docteur, je ne

donnerais pas Clotilde pour toutes nos marquises.

--Parce qu’elle vous coûte plus cher! s’écria en riant Aristide

Marquier, qui venait enfin de décider Lucifer à rejoindre nos deux

interlocuteurs.

Arthur lui jeta un regard de côté.

--C’est là seulement ce qui frappe le banquier, dit-il, avec une hauteur

dédaigneuse; pour lui, une femme est comme tout le reste, une question

d’argent, et il va au meilleur marché.

--Du tout, du tout, reprit Marquier sérieusement; vous savez, mon cher,

que j’ai à cet égard des principes!... Je ne comprends pas une liaison

qui entraîne dans des dépenses! La femme la plus séduisante qui

accepterait un cadeau me deviendrait insupportable. C’est peut-être une

délicatesse outrée; mais on ne se refait pas...

--Malheureusement! fit observer de Luxeuil, en enveloppant le gros petit

capitaliste d’un regard ironique.

--Enfin, continua Marquier, avec chaleur, il me faut un choix

désintéressé et je veux être aimé pour moi-même.

--Voilà pourquoi personne ne l’aime! ajouta Arthur en s’adressant au

docteur.

Le banquier balança la tête d’un air discret.

--Vous savez que sur ce sujet, je m’abstiens toujours de répondre,

dit-il sérieusement: vous mettez votre gloire à publier vos amours, moi

je la mets à les cacher. Soyez seulement certain, mon bon, que les

affaires de cœur d’Aristide Marquier ne sont pas en plus mauvais état

que ses affaires de banque.

--A propos de banque, interrompit Arthur, chez qui un souvenir parut se

réveiller tout à coup; connaissez-vous un drôle nommé Clément Raimbaut

et s’intitulant banquier.

--Raimbaut!... certainement; c’est un ancien commissionnaire en

rouenneries, qui s’est associé à un ancien boucher, pour faire l’usure.

Auriez-vous quelque chose à démêler avec lui?

--J’en ai peur. Il m’a avancé autrefois une somme pour laquelle je lui

ai souscrit des billets.

--Ah! diable! et leur échéance est arrivée.

--On les a, je crois, présentés hier: du reste, je dois avoir des notes

sur toute cette affaire, et je serais bien aise de prendre votre avis.

--Comment donc! je suis à vos ordres, mon bon; nous soupons demain

ensemble chez Clotilde; si vous voulez, j’irai vous chercher, et nous

examinerons...

--Demain, non, j’ai promis de me trouver à la course de lord Durfort,

mais si vous pouviez, aujourd’hui, me conduire à l’hôtel...

--Volontiers. Jusqu’à l’heure de la Bourse je suis libre...--Mais, voyez

donc, voilà de Cillart qui a remis cette pauvre madame des Brotteaux au

galop. Pardieu! je serais curieux de voir la figure de la victime.

--C’est facile; rejoignons-la.

Les deux cavaliers partirent suivis du docteur, et gagnèrent la tête de

la cavalcade, de sorte que de Gausson et Honorine se trouvèrent, à leur

tour, seuls en arrière.

Sans que le jeune homme et la jeune fille y eussent pris garde, la

calèche les avait un peu devancés, et ils marchaient de front, au petit

pas de leurs chevaux, continuant une de ces conversations charmantes qui

sont, à la fois, des rêveries et des épanchements. C’était avec Marcel

seulement qu’Honorine trouvait l’occasion de ces échanges de sentiments

et de pensées qui laissent après eux un souvenir; car lui seul avait la

sérénité tendre qui intéresse l’âme en l’élevant. Aussi, quelque

brillant que fût l’esprit de la plupart des habitués de la comtesse, la

jeune fille leur préférait la gravité de Marcel; les autres ne savaient

que causer, tandis que lui, il parlait!

Cependant, depuis quelque temps, sa parole semblait moins calme et moins

libre. Souvent, au milieu même de ses élans les plus expansifs, un nuage

passait sur son front, et il tombait dans une tristesse silencieuse et

embarrassée. Honorine, inquiète, avait alors recours à tous les moyens

pour l’y arracher. Faisant appel à cette espèce de fraternité proposée

par de Gausson, elle le pressait de questions, elle se montrait tour à

tour mécontente, affligée; elle lui reprochait de manquer de confiance!

Le jeune homme se débattait avec effort contre les témoignages de cette

amitié, mais sa résistance même l’exaltait chaque jour davantage.

Ainsi tous deux se trouvaient, avec des dispositions différentes, sur

cette pente glissante qui conduit à l’amour, et, tandis que de Gausson

résistait, malgré lui et avec peine, Honorine, ignorante du danger,

l’entraînait à sa suite sans s’en apercevoir.

La promenade qu’ils venaient de faire les avait tenus séparés jusqu’au

moment où ils demeurèrent tous deux isolés, derrière la calèche de

madame de Luxeuil. Cependant, la conversation engagée parut d’abord

étrangère à ce qui faisait le sujet ordinaire de leurs querelles. Animée

par la course et heureuse de la présence de Marcel, la jeune fille

admirait naïvement tout ce qui frappait son oreille ou ses yeux.

--Oui, disait-elle avec un joyeux abandon, j’aime le bruit et le

mouvement qui annoncent l’approche de Paris. Ces chariots qui se

pressent, ces passants qui courent, ces ouvriers qui s’appellent, tout

m’intéresse et m’occupe; il me semble qu’ici les hommes vivent plus

qu’ailleurs.

--Je suis comme vous, dit Marcel, mais cette vue, au lien de me réjouir,

m’attriste toujours.

--Pourquoi cela?

--Parce qu’elle me fait faire un retour involontaire sur moi-même. Je ne

puis regarder l’activité de la foule sans penser que chacun de ces

hommes accomplit sa tâche et remue son grain de poussière dans le monde,

tandis que moi je passe oisif et inutile au milieu du travail universel.

Alors je me sens pris d’une sorte de mépris pour l’existence inoccupée

dans laquelle le hasard m’a jeté!

--N’en pouvez-vous donc sortir? toutes les carrières vous sont ouvertes.

--Sauf celles que m’interdit ma naissance! car chacun porte ici-bas son

fardeau originel. Si le peuple reçoit pour héritage la misère et

l’ignorance, la noblesse reçoit la folie et l’orgueil. N’ai-je pas ce

qu’on appelle _un nom à porter_, c’est-à-dire l’obligation de ne suivre

que certaines routes tracées? encore pour les parcourir faudrait-il une

éducation, des habitudes qui ne m’ont point été données. Ceux qui ont

fait de moi un homme ne m’ont appris que l’oisiveté; ils y ont mis leur

sagesse et mon honneur. Inhabile à tout, grâce à leurs soins, je ne puis

jamais prétendre à la joie d’élever pierre à pierre, comme tant

d’autres, mon édifice de fortune.

Honorine regarda de Gausson avec une sorte d’étonnement inquiet.

--Mon Dieu! seriez-vous ambitieux? demanda-t-elle.

--Ambitieux de bonheur, répondit Marcel, en souriant.

--Et pour être heureux, il vous faut cet édifice de fortune que vous

regrettez?

--Oui.

--Qu’en voulez-vous donc faire?

De Gausson parut hésiter.

--Je voudrais, dit-il, après un moment de silence, je voudrais pouvoir

l’offrir à la femme que j’aurais préférée.

--Ainsi ce serait pour l’enrichir?...

--Non, mais pour avoir le droit de choisir librement, de parler sans

crainte; ce serait pour qu’une affection loyale ne fût pas exposée à

paraître un odieux calcul; pour ne pas être obligé enfin d’échapper à la

honte du soupçon en renonçant au bonheur.

--Et pourquoi y renoncer?

--Parce que je n’y ai point droit. L’homme né pour être le bienfaiteur

et le soutien de la femme ne peut, sans mentir à son devoir, devenir le

soutenu et l’obligé; c’est à lui de se faire place dans la vie, d’en

offrir une part à celle qu’il a choisie et de lui donner en travail, en

dévouement, en courage, ce qu’elle lui rend en charme et en amour.

Et comme il s’aperçut du mouvement qu’avait fait Honorine:

--Mais, pardon! ajouta-t-il en souriant; je me laisse aller à une

véritable confession, et vous devez me trouver bien hardi.

--Hardi? non, dit la jeune fille émue.

--Bien fou, du moins?

--Non, non.

--Quoi donc alors?

--Bien orgueilleux!

Marcel garda un instant le silence.

--Peut-être, dit-il, mais ne soyez pas trop sévère à l’orgueil, car, au

milieu de toutes nos faiblesses et de tous nos abaissements, c’est le

seul vice qui nous soutienne à l’égal de la vertu. L’âme humaine est une

place perpétuellement assiégée, pour le salut il faut accepter tous les

défenseurs, sans s’informer de leurs noms ni de leur origine.

--Ainsi, reprit Honorine, qui semblait suivre sa propre idée plus que

celle du jeune homme, votre fierté ferait taire vos préférences

mêmes?... Parce que d’autres font à la femme un mérite de sa richesse,

vous lui en feriez, vous, un titre d’exclusion; vous refuseriez jusqu’à

son affection?

--Pourquoi m’interroger sur ce que je ferais? reprit vivement de

Gausson; qui peut répondre de mettre toujours d’accord ses sentiments et

ses principes? A quoi bon d’ailleurs supposer une tentation impossible?

Suis-je donc de ceux qui savent réveiller ces irrésistibles

sympathies?...

--Vous ne répondez pas! fit observer Honorine avec une sorte

d’impatience.

--Parce que je ne puis admettre votre supposition.

--Admettez-la, je le veux, et répondez.

--Répondre! dit Marcel qui, depuis quelques instants, luttait, avec un

effort évident, contre son propre entraînement; répondre!... répéta-t-il

en regardant Honorine, dont les yeux continuaient à l’interroger; eh

bien!...

Il s’interrompit de nouveau.

--Eh bien? J’attends! insista Honorine.

--Eh bien! dit Marcel d’une voix plus basse, mais d’un accent profond,

mes résolutions, mes craintes, mon orgueil... j’oublierais tout... pour

la femme... qui vous ressemblerait!

La jeune fille tressaillit de surprise et de saisissement. Dans sa naïve

inquiétude, elle avait voulu arracher à de Gausson une rétractation sans

prévoir que cette rétractation pouvait entraîner un aveu. Une rougeur

subite couvrit ses traits; elle regarda autour d’elle avec trouble; mais

l’intervalle qui la séparait de la calèche ne permettait point de

craindre que Marcel eût été entendu. Elle tourna les yeux vers lui,

voulut murmurer quelques mots, et, semblant céder tout à coup à je ne

sais quelle confusion effrayée, elle releva la bride de son cheval et

rejoignit rapidement la comtesse.

On était arrivé au rond-point des Champs-Élysées, où celle-ci prenait

congé de ses compagnes de promenade. La marquise et madame des

Brotteaux se dirigèrent vers le faubourg Saint-Germain, et MM. Darcy et

de Gausson continuèrent le quartier du Louvre. Quant à madame de

Luxeuil, elle tourna par l’avenue de Marigny pour gagner le faubourg

Saint-Honoré avec sa nièce, Arthur et Marquier.

L’habitation de la comtesse, comprise dans le massif d’édifices qui

sépare la rue Duras de la rue d’Anjou, avait une double façade comme la

plupart des hôtels bâtis sous Louis XV. L’une donnait sur un parterre,

récemment disposé en jardin anglais, l’autre sur une cour d’entrée,

fermée à droite et à gauche par les bâtiments de service.

Ce fut dans cette cour que la comtesse descendit de calèche, tandis

qu’Arthur aidait Honorine à mettre pied à terre. Celle-ci s’élança dans

l’escalier, sur les pas de sa tante, et de Luxeuil revenait vers

Marquier, lorsqu’un homme en lunettes et vêtu de noir, qui semblait

attendre à la porte de la loge, s’avança à sa rencontre.

--C’est bien à monsieur Arthur de Luxeuil que j’ai l’honneur de

m’adresser? demanda-t-il le chapeau à la main, et d’un air

respectueusement riant.

--Que me voulez-vous? dit Arthur sans s’arrêter.

--Pardon, reprit l’homme noir, en fouillant dans une de ses poches, si

monsieur pouvait m’accorder un instant...

--Vite, je suis pressé.

--Il s’agit d’une affaire...

--Après?

--......D’une affaire de billets... souscrit à monsieur Raimbaut.

--Raimbaut! s’écria Arthur, en s’arrêtant court, vous venez alors pour

ce paiement?...

--De douze mille sept cent quarante-trois francs, continua l’homme aux

lunettes, qui avait tiré de son portefeuille plusieurs papiers; on a

déjà eu l’honneur de se présenter hier, mais comme monsieur était

absent, j’ai reçu l’ordre de passer ce matin...

--C’est-à-dire que vous êtes huissier, et que vous venez pour le protêt!

--Dans le cas où monsieur ne jugerait pas à propos de faire honneur à sa

signature...

De Luxeuil mesura l’huissier d’un regard presque menaçant.

--Attendez, lui dit-il brusquement.

Et s’avançant vers Marquier, qui venait de remettre Lucifer à un

domestique, il passa un bras sous le sien, et le conduisit à l’écart,

près d’un appenti servant de bûcher.

Leur conversation se prolongea assez longtemps à voix basse. Aux

premiers mots prononcés par Arthur, le banquier avait paru se récrier et

se défendre; mais une nouvelle confidence sembla l’apaiser subitement;

il y eut entre lui et de Luxeuil un échange d’explications rapides, à la

suite desquelles Marquier, convaincu, ordonna à l’huissier de le suivre,

pour recevoir le paiement de ses billets, tandis qu’Arthur rentrait à

l’hôtel.

A peine tous deux eurent-il disparu, qu’un homme en pantalon de velours

olive, les bras nus et la scie à la main, se montra à la porte du

bûcher: c’était Marc, le paysan de la Forge des-Trois-Buttes, et le

dépositaire du fragment d’anneau remis par la baronne! il avait vu tout

ce qui venait de se passer, et, parmi les paroles échangées entre de

Luxeuil et le banquier, il avait distingué le nom d’Honorine!

Il s’arrêta d’abord près du seuil, paraissant hésiter sur ce qu’il

devait faire, réfléchit quelques instants, puis, comme frappé d’un trait

de lumière, il déposa précipitamment la scie qu’il tenait, reprit sa

casquette de cuir, sa veste de commissionnaire, traversa la cour de

l’hôtel, et se dirigea rapidement vers la rue des Morts.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 29 / 87 题