La villa de madame de Luxeuil.
La villa de la comtesse se trouvait située sur l’un des petits versants
qui côtoient la Bièvre. C’était moins une maison de campagne qu’un de
ces pied-à-terre champêtres où la noblesse de nos jours va étudier la
nature, comme celle du dix-huitième siècle allait, dans ses petites
maisons, étudier l’amour. Tout y avait été disposé pour la jouissance
immédiate et passagère. Rien de naturel ni de durable. On n’y voyait
qu’arbres à sèves hâtées et que plantes de serre transportées là pour y
briller quelques jours et mourir. Le parterre fleurissait tous les ans
sur un ordre écrit de la comtesse, et le jardinier déployait sa verdure
quand il voyait tendre les rideaux.
Il en résultait je ne sais quelle abondance artificielle et quelle
fraîcheur exagérée qui donnait au parc de madame de Luxeuil l’apparence
d’une décoration d’opéra. A force d’être entassées, les fleurs cessaient
d’être vraisemblables et faisaient croire à des imitations de gaze
peinte, tandis que leurs senteurs trop multipliées vous rappelaient,
malgré vous, la boutique du parfumeur. Les pelouses veloutées, unies et
tondues aux ciseaux, semblaient autant de tapis d’Aubusson. On eût en
vain cherché dans ces quatre arpents une fleurette des champs, une ronce
déchirant le feuillage, une touffe d’oseille sauvage couronnée de ses
graines roses, une églantine mêlée au chèvrefeuille des bois. A
Bagatelle, l’homme avait eu honte des œuvres de Dieu et les avait
remplacées par les siennes. Là chaque arbre était une conquête de l’art,
chaque fleur portait un nom célèbre; le moindre brin d’herbe venait
d’Amérique ou d’Asie, avec de notables perfectionnements: c’était une
création revue et corrigée qui l’emportait autant sur l’autre qu’une de
nos charmantes pensionnaires corsetées, gantées, coiffées, chaussées,
l’emporte sur la jeune Indienne sortant des eaux du Gange, sans autre
ornement que sa beauté.
Du reste, Bagatelle était précisément l’habitation qu’il fallait à la
comtesse; elle y passait au plus six semaines, employées à recevoir des
visites ou à en rendre; puis elle regagnait Paris, dont elle ne s’était
absentée que pour faire comme tout le monde. L’Eden arrangé autour de la
maison séchait alors sur pied, et tout restait dépouillé jusqu’à la
saison suivante, où le parc était remeublé de verdure et de fleurs.
Outre cette villa, madame de Luxeuil avait eu autrefois une terre en
Bourgogne; mais ses dépenses excessives et le peu d’ordre apporté à
l’administration de ses biens l’avaient obligée de s’en défaire après
la mort du comte. Cette vente n’avait cependant pu rétablir ses affaires
qui se trouvaient alors plus embarrassées que jamais; mais, grâce à la
position qu’elle occupait dans le monde, elle pouvait persister dans ses
habitudes, en empiétant chaque année sur les années suivantes, et en
creusant un abîme qu’elle ne mesurait plus, parce qu’elle avait cessé
d’en voir le fond. Arthur, de son côté, aggravait cette situation par
des désordres ruineux qui devenaient, entre lui et sa mère, le motif
d’incessantes querelles. Prodigue pour sa satisfaction privée, mais
avare pour celle de l’autre, chacun d’eux était toujours armé de
reproches, de menaces, de récriminations, suivis de longues froideurs,
que l’intérêt seul pouvait dissiper ou suspendre.
Cependant, pour le moment, la comtesse et Arthur se supportaient et
paraissaient à peu près d’accord.
Tous deux montrèrent un égal empressement à l’égard d’Honorine. Madame
de Luxeuil avait été pleine de prévenances pendant toute la route;
Arthur, qui arriva à Bagatelle une heure après sa mère, ne témoigna pas
moins d’affection à sa cousine. Il s’excusa de n’avoir pu aller à sa
rencontre, s’informa de la manière dont elle avait supporté le voyage,
et finit par lui présenter M. Marcel de Gausson. Quant au banquier, il
les avait quittés peu après la rencontre de Marc, en prétextant une
affaire indispensable.
De Luxeuil raconta ensuite leur aventure à _la forge des Buttes_, et
Honorine n’eut point de peine à reconnaître dans le paysan qu’ils
venaient de sauver l’homme précédemment rencontré par elle-même. Elle
s’informa avec anxiété de son état, et, malgré les assurances de son
cousin, elle allait demander à le voir, lorsque le docteur Darcy entra
en affirmant que le blessé n’avait besoin que de repos.
Le reste de la soirée se passa à faire connaissance. La comtesse et
Honorine éprouvaient cette espèce de surexcitation que donne le voyage
et qui dispose à la causerie. La jeune fille surtout sentait comme un
besoin d’expansion qui l’emportait malgré elle. L’espèce d’enivrement
que causent les premiers changements de lieux, la nouveauté de ce qui
l’entourait, la tendresse de l’accueil qu’elle recevait, tout lui avait
ouvert le cœur. Après deux heures passées dans cette nouvelle famille
qu’elle adoptait déjà avec tout l’élan d’une âme veuve d’affections,
elle se laissa conduire par sa tante dans l’appartement qui lui était
destiné.
--Voici votre domaine, chère belle, dit madame de Luxeuil, en lui
montrant trois pièces et un cabinet de toilette du meilleur goût; si
vous trouvez cela trop petit, on pourra ajouter la bibliothèque.
Honorine se récria en déclarant qu’elle trouvait l’appartement beaucoup
trop grand et trop beau.
--D’abord sachez que rien n’est trop beau, ni trop grand pour vous,
chère enfant, reprit la comtesse, puis vous vous apercevrez bientôt que
je ne vous donne rien qui ne soit indispensable. Une chambre à coucher,
un boudoir, un petit salon de musique, on ne saurait se passer de moins.
Justine, qui couche là, derrière, sera à votre disposition et n’obéira
désormais qu’à vous. Quant à vos habitudes, vous les règlerez à votre
fantaisie; l’équipage sera toujours à votre disposition; tous les gens
de la maison ont ordre de vous obéir comme à moi-même; je veux enfin que
vous soyez complétement libre et maîtresse.
Honorine, attendrie de tant de bontés, ne put répondre que par quelques
mots balbutiés, en portant à ses lèvres la main de la comtesse: celle-ci
la baisa au front.
--Ne me remerciez pas, reprit-elle amicalement, et surtout, usez
largement du droit que je vous donne; mon seul désir est de vous voir
heureuse et de pouvoir remplacer, en partie, votre mère!...
Elle s’arrêta comme si ce souvenir l’eût émue, détourna la tête et parut
dérober à sa nièce une larme, puis faisant un effort:
--Allons, continua-t-elle, voilà que ces idées me reviennent encore...
Malgré moi, tout m’y ramène!... je l’ai tant aimée, cette chère
sœur... Vous verrez chez moi mille objets qui lui ont servi et que je
conserve comme des reliques saintes!... Mais j’ai tort de vous dire cela
maintenant, je vous afflige! pardonnez-moi, Honorine, et soyez plus
raisonnable que je ne le suis.
Elle essuya les larmes qui coulaient sur les joues de la jeune fille,
lui recommanda de bien dormir et la laissa avec Justine.
Tout en aidant sa nouvelle maîtresse à se déshabiller, celle-ci
s’efforça de la distraire de son émotion par des prévenances adroites,
des éloges contenus, et Honorine, que son séjour au couvent avait mal
préparée à la défiance, se laissa aller insensiblement à lui exprimer sa
reconnaissance pour l’accueil reçu à Bagatelle. Justine confirma ses
dispositions favorables par une apologie passionnée de la comtesse et de
M. Arthur. Celui-ci n’était pas seulement le plus brillant cavalier du
faubourg Saint-Germain, nul cœur n’était plus franc, plus dévoué,
plus ouvert. Tout cela était dit avec une volubilité qui eût pu faire
croire à une leçon apprise; mais inexpérimentée et prévenue, l’orpheline
n’y trouva que la preuve d’un dévouement excessif peut-être, mais qui
n’en honorait pas moins les maîtres capables de l’inspirer.
Quand la femme de chambre eut épuisé toutes les formes de louanges, elle
finit cependant par s’arrêter et se laissa congédier.
Honorine, restée seule, ne songea point à se coucher. Le trouble
qu’excitait en elle un changement de position si complet, avait éloigné
le sommeil; elle sentait le besoin de regarder de plus près sa nouvelle
vie, de mieux comprendre le rôle qui lui était assigné; d’étudier enfin,
à l’entrée, ce monde inconnu qui venait de s’ouvrir devant ses pas.
Elle alla s’accouder à la fenêtre, qui était demeurée ouverte, et tomba
dans une sérieuse méditation.
La nuit était calme et étoilée; une lumineuse vapeur, glissant sur les
arbres, formait de loin en loin, sous leurs ombrages, de vagues
clairières. Le vent qui frissonnait dans les feuilles imitait le bruit
d’une source, et les mille fleurs du parterre envoyaient au balcon leurs
arômes enivrants.
Insensiblement arrachée à ses réflexions par ces parfums, ces murmures
et ces lueurs, Honorine regarda à ses pieds et ne tarda pas à éprouver
l’influence fascinante de ce qui l’entourait. Une sorte de langueur
heureuse coula dans ses veines, et le bien-être de ses sens vint
s’ajouter au bien-être de son âme.
Le bonheur dont elle avait joui jusqu’alors était revêtu d’une
uniformité qui le rendait pour ainsi dire insensible; on le respirait
comme l’air, sans s’en apercevoir. Celui qu’elle éprouvait maintenant
contenait, au contraire, je ne sais quelle saveur de nouveauté qui lui
donnait quelque chose d’enivrant. Jamais, auparavant, sa joie n’avait eu
cette vivacité turbulente et imprévue. Elle était alternativement prise
d’élans d’allégresse qu’elle eût voulu exprimer par des chants ou des
cris, et d’attendrissements qui remplissaient ses yeux de larmes. Elle
remerciait Dieu tout bas de lui avoir réservé pour son abandon de
nouveaux protecteurs; elle bénissait dans son cœur la famille qui la
recevait si tendrement, et inventait mille moyens impossibles de lui
prouver sa reconnaissance.
Dans sa première préoccupation, elle avait à peine pris garde à
l’appartement qui lui était destiné; mais, une fois sortie de sa
rêverie, elle regarda autour d’elle avec curiosité.
La chambre où elle se trouvait alors, différait tellement de sa riante
mais modeste cellule du Sacré-Cœur qu’elle en fut éblouie. Le lit de
palissandre incrusté, était recouvert d’une courte-pointe en vieille
guipure de Flandres doublée de satin d’un bleu tendre. Les rideaux, de
même étoffe et de même couleur, se réunissaient dans un anneau d’ivoire
ouvré, et retombaient à larges plis jusqu’au parquet caché par une natte
indienne. Le reste du meuble, en palissandre et en drap de soie, n’avait
pour ornement qu’une passementerie plus pâle, mais d’un travail
charmant.
Après avoir admiré d’un coup d’œil cet ensemble à la fois simple et
splendide, Honorine passa dans la pièce voisine, disposée pour salon de
travail. Un magnifique piano de Petzold occupait un des côtés; il était
encadré par deux bibliothèques de citronnier garnies de livres ou de
partitions. De l’autre côté avaient été dressés un chevalet de cèdre et
une table à peindre de laque rouge. Enfin, près de la fenêtre, une
chiffonnière entr’ouverte laissait voir, dans ses compartiments, une
collection de soies et de laines variées. Une causeuse et quelques
siéges de bambous complétaient l’ameublement.
Mais ce fut surtout en entrant dans le boudoir que la jeune fille
demeura frappée d’admiration. Là, toutes les recherches du luxe et tous
les caprices de la coquetterie avaient été épuisés. Les murs étaient
garnis d’une étoffe de soie à fond rose retenue par des griffes dorées
et interrompue, de loin en loin, par d’immenses glaces qui prenaient
toute la hauteur de la pièce. Celle-ci était meublée de divans à
franges, de dressoirs en ébène sculpté, et de guéridons de vieux Sèvres.
A chaque coin s’élevaient des jardinières de marbre garnies de
camellias, encore nouveaux à cette époque, et, un peu plus loin, des
consoles de bronze ciselé étaient surchargées de tous ces riens précieux
que l’art du monde entier fournit à la curiosité oisive de nos
privilégiés. Un store chinois, à moitié soulevé, laissait pénétrer dans
la pièce une molle lueur qui glissait à travers ces soies, cet or, ces
bronzes, ces fleurs, et leur donnait une fantastique splendeur.
Honorine resta un instant sur le seuil comme éblouie; puis,
s’enhardissant peu à peu, elle entra dans le boudoir et se mit à le
parcourir lentement en examinant chaque détail. A la surprise succéda
bientôt l’admiration, à l’admiration la joie. Tout cela était à elle et
pour elle!... Outre le plaisir de la possession, elle trouvait là une
nouvelle preuve de la sollicitude de la comtesse. C’était pour lui
plaire que celle-ci avait réuni dans son appartement toutes les
merveilles du luxe, et l’excès même de ce luxe prouvait l’excès de la
bienveillance. Aussi, ce qui frappait les yeux de la jeune fille
avait-il moins de prix par sa beauté que par l’intention qui avait
présidé à cet arrangement. C’était là ce qui devait lui rendre cette
opulence expressive et précieuse.
Elle le comprit vivement et profondément. Chaque admiration nouvelle se
traduisait immédiatement, dans son cœur, par une sorte de
contre-coup, en élan de reconnaissance pour madame de Luxeuil. Enfin,
après avoir parcouru ce que cette dernière avait appelé _son domaine_,
après avoir éprouvé tous les enchantements d’enfant, et tous les
orgueils de jeune fille que pouvait faire naître un pareil examen, elle
se décida à se coucher et s’endormit ivre de sa joyeuse confiance.