IX.

Le vieux portrait.

Lorsque Honorine rouvrit les yeux le lendemain, le jour brillait dans

tout son éclat, et les oiseaux qui chantaient sur son balcon, semblaient

célébrer sa bienvenue à Bagatelle; ce gai réveil lui rendit tout son

bonheur de la veille.

Justine, qui entra presque au même instant, lui apprit que sa tante et

son cousin s’étaient déjà informés de ses nouvelles. Elle se hâta de

s’habiller pour répondre à leur empressement, et envoya demander à les

voir; mais, après une assez longue absence, la femme de chambre revint

lui dire, avec embarras, que M. Arthur était sorti, et que madame de

Luxeuil n’était point encore levée.

Un peu surprise et désappointée, Honorine se préparait à descendre au

jardin, lorsqu’elle se rappela le blessé ramené la veille par M. de

Gausson, elle s’informa de lui à Justine et apprit qu’il était levé et

aurait déjà quitté Bagatelle, s’il n’eût voulu remercier la comtesse de

son hospitalité.

La rencontre de cet homme à la _Forge-des-Buttes_, avait laissé à la

jeune fille un souvenir assez vif pour qu’elle désirât le revoir avant

son départ. Il pouvait, d’ailleurs, avoir besoin de secours ou de

protection, et elle se sentait trop heureuse pour ne pas être disposée à

protéger et secourir. Elle se fit donc désigner la chambre occupée par

le paysan et s’y rendit.

Cette chambre était située au second étage, dans une partie de la maison

uniquement consacrée aux gens de service; pour y arriver il fallait

traverser une grande pièce délaissée qui servait de garde-meuble. Là se

trouvaient entassés des canapés réformés, des couchettes sans emploi,

d’anciens tapis et des piles de vaisselle écornée. A l’extrémité, dans

l’endroit le plus apparent, avaient été accrochés plusieurs vieux

portraits à encadrements démodés, parmi lesquels se remarquait une toile

plus moderne et plus grande.

Au moment où Honorine entra, le paysan était arrêté devant cette

dernière peinture, et la contemplait avec une attention si profonde,

qu’il n’entendit point la porte s’ouvrir. Il se tenait devant le

tableau, debout, les deux mains jointes et la tête légèrement rejetée en

arrière, dans une attitude qui exprimait à la fois la douleur et le

respect. La jeune fille, surprise, s’avança vers lui; mais, au bruit de

ses pas, Marc détourna la tête et laissa voir son visage couvert de

larmes.

--Que faites-vous là! qu’avez-vous? s’écria Honorine saisie.

Le paysan continuait à la regarder avec une expression indéfinissable et

sans pouvoir répondre; enfin, courant à elle, il la saisit par la main

et la conduisit devant le tableau.

Il représentait une femme peinte en pied, dans le costume de la fin de

l’Empire. Sa robe de velours à courte taille et lamée d’or était retenue

aux épaules par des agrafes de brillants; une ceinture de perles fines

entourait sa taille, et un peigne à galerie de diamants réunissait sur

le sommet de la tête des flots de cheveux noirs.

Honorine reconnut au premier coup d’œil les traits et le costume

d’une miniature qui lui avait été léguée par la supérieure de Tours;

c’était le portrait de la baronne, peinte immédiatement après son

mariage, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la santé.

La jeune fille poussa un cri et recula.

--Ah! vous la reconnaissez? bégaya Marc.

--Ma mère! interrompit Honorine, en étendant involontairement les mains

vers le tableau.

--Oui, reprit le paysan. Oh! c’est elle, c’est bien elle.

--Vous l’avez donc connue? s’écria la jeune fille.

--Non pas si jeune... ni si riante, reprit Marc; car ceci est un

portrait du temps où elle était heureuse! mais c’est comme cela qu’elle

regardait... Tout à l’heure, en sortant, quand mes yeux ont rencontré

les siens, j’ai cru la voir elle-même, et, cependant, je ne m’attendais

pas à trouver ici ce portrait...

Honorine tressaillit.

--En effet, dit-elle, il ne peut avoir été placé là qu’à l’insu de ma

tante; sans quoi, elle n’eût point souffert... Hier encore, elle me

parlait de ma mère avec tant d’émotion...

Marc releva la tête.

--Ah! elle vous en a parlé, dit-il en souriant amèrement... et... avec

émotion!... Oui, je comprends, c’est un moyen de gagner votre amitié, et

la comtesse en a besoin.

--Que voulez-vous dire?

--Rien, rien; sinon que, du temps de la prieure, madame de Luxeuil n’a

jamais eu l’idée de s’informer si vous étiez morte ou vivante, et que,

pour lui faire penser à vous, il a fallu l’espérance de vous avoir à sa

discrétion.

Honorine fut frappée de cette observation, qui avait déjà traversé son

esprit; mais la surprise de l’entendre exprimer par le paysan l’empêcha

de s’y arrêter. Elle regarda celui-ci avec une défiance inquiète et

s’écria:

--D’où savez-vous tout cela, Monsieur, et quel intérêt avez-vous à me le

faire remarquer?

Marc parut troublé.

--Que vous importe, répliqua-t-il brusquement, si vous pouvez trouver

dans ce que je dis un avertissement utile.

--Pour croire à un avertissement, il faut connaître celui qui le donne,

fit observer Honorine avec une certaine fermeté.

Marc se tut un instant.

--Elle a raison, murmura-t-il, comme s’il se fût parlé à lui-même; et

cependant... il faut qu’elle ne doute pas... qu’elle ait confiance!

Il s’arrêta et parut encore hésiter; la jeune fille, qui le regardait,

attendait anxieuse; enfin, il lui dit lentement:

--Si je vous donne une preuve que j’ai connu votre mère, qu’elle se

fiait à mes paroles... que je vous suis dévoué!... promettez-vous de me

croire?

--Pourvu que la preuve soit certaine, répondit Honorine agitée.

Marc fit encore une pause.

--Lorsque la baronne mourut, il y a seize ans, reprit-il avec émotion,

elle écrivit elle-même ses dernières volontés.

--Je le sais, dit la jeune fille, dont les yeux devinrent humides; la

prieure me les a fait relire bien des fois.

--Alors, vous n’avez point oublié la recommandation qui termine ce

testament?

--Non, il y est dit: «Je laisse à ma fille la moitié d’un anneau que

j’ai longtemps porté.»

--Puis la testatrice ajoute: «Et je la recommande au souvenir de celui

qui possède l’autre moitié.»

--Quoi! vous savez?

--Ce dernier don de votre mère..... vous l’avez toujours?

--Le voici! mais l’autre moitié?

Marc tendit à Honorine un fragment de bague orné d’émeraudes; elle le

rapprocha, en tremblant, de celui qu’elle conservait, et reconnut la

moitié d’anneau léguée par sa mère à un protecteur inconnu!

Il y eut un moment d’indicible saisissement: la jeune fille, éperdue,

regardait Marc qui, les deux bras pressés sur sa poitrine, semblait

faire un effort pour comprimer quelque élan secret.

--Ah! parle, balbutia-t-elle les mains jointes et tendues, qui

êtes-vous? comment avez-vous connu ma mère?...

--Ne me demandez rien, interrompit le paysan, rappelez-vous seulement la

dernière recommandation de la baronne, et ne vous étonnez point trop si

elle a cru un homme comme moi capable de vous servir. Le dévouement du

chien peut être utile au plus riche et au plus puissant.

--Et en quoi ai-je mérité ce dévouement? comment ma mère a-t-elle pu

l’espérer...

--Je n’ai rien à répondre; mais souvenez-vous de votre promesse! vous

avez dit que si j’apportais une preuve certaine de la confiance de la

baronne, vous partageriez cette confiance.

--Ah! je la partage, s’écria la jeune fille, et, quoi que vous disiez,

j’y croirai.

Le paysan fit un geste de joie.

--Alors tout est bien, dit-il, et Dieu, j’espère, nous aidera! Soyez

prudente avec votre tante et avec votre cousin; défiez-vous des

témoignages d’affection..... Je veillerai sur eux et sur vous!

--Ainsi je vous reverrai, dit vivement Honorine.

--Toutes les fois que vous aurez besoin de moi. Tâchez seulement de vous

rappeler le signal d’Étienne, au couvent.

--Ah! je ne l’ai point oublié.

--Eh bien! quand vous l’entendrez, je serai là. Voici quelqu’un, adieu!

Il prit la main de la jeune fille, la porta à son cœur, et à ses

lèvres, puis, faisant un effort, il s’échappa précipitamment.

Honorine n’avait point encore eu le temps de se remettre, lorsque la

femme de chambre vint la prévenir que la comtesse l’attendait.

Elle s’efforça de reprendre une apparence calme, et alla rejoindre cette

dernière qui se trouvait au jardin avec M. le marquis de Chanteaux, le

docteur Darcy et Marcel de Gausson.

La comtesse quitta vivement la compagnie en apercevant sa nièce, et

s’avança vers elle les deux mains tendues.

--Eh! venez donc, chère petite, s’écria-t-elle de cette voix chantante

et mignarde, adoptée par les femmes du monde lorsqu’elles veulent se

montrer caressantes; nous étions tout tristes de ne pas vous voir. Je

craignais que vous ne fussiez souffrante...

--Et madame la comtesse avait droit de s’inquiéter, ajouta le duc, d’un

ton de galanterie surannée, car l’aurore montre habituellement plus

matin son frais visage!...

--Celui de mademoiselle est fatigué, fit observer le docteur, dont

l’œil était habitué à étudier la moindre altération des traits.

--Ah! mon Dieu! c’est sans doute le voyage! reprit madame de Luxeuil;

j’ai eu tort de vous faire appeler, chère belle; vous avez besoin de

repos; nous allons rentrer, si vous le désirez...

Honorine assura sa tante qu’elle se trouvait bien, et la supplia de ne

rien déranger pour elle; mais celle-ci insista en l’interrogeant

minutieusement sur la manière dont elle avait passé la nuit, et sur ce

qui pouvait lui être agréable ou salutaire.

Dans la disposition d’esprit où se trouvait la jeune fille, cette

exagération de sollicitude lui causa une impatience qui l’engagea à y

couper court, en demandant la permission de cueillir un bouquet.

--La permission! répéta la comtesse qui se récria; mais ne savez-vous

pas que tout ce qui est ici vous appartient? Fauchez le parterre, ma

charmante, si cela peut vous distraire.

--Oui, reprit le duc, avec le même sourire madrigalesque, mademoiselle

nous restera et cela nous tiendra lieu de toutes les fleurs!...

Honorine courut aux massifs les plus voisins, afin de ne pas en entendre

davantage. La comtesse se tourna vers de Gausson, qui avait jusqu’alors

tout écouté en silence.

--Vous qui êtes connaisseur, montrez donc ce que nous avons de plus beau

à cette chère enfant, dit-elle.

Marcel s’inclina et rejoignit Honorine.

--Savez-vous que votre nièce est adorable! dit avec chaleur M. Darcy,

qui s’était arrêté pour regarder la jeune fille s’éloigner.

--J’espère en faire une femme agréable, répondit madame de Luxeuil, dont

l’accent admiratif et caressant avait tout à coup fait place à un ton

indifférent.

--Agréable! répéta le docteur; mais regardez-la donc; elle est belle...

comme le péché!...

--Vous trouvez?

--Et avec cela un esprit cultivé! Je l’ai entretenue hier soir près

d’une heure, et elle m’a ravi.

--Laissez donc, docteur, vous êtes en extase devant toutes les petites

filles.

--Du tout, madame la comtesse, du tout; je soutiens que votre nièce est

un de ces êtres privilégiés, également favorisés par la nature et par

une excellente éducation.

--Mon Dieu! elle a reçu l’éducation de tous les couvents.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 26 / 87 题