Le vieux portrait.
Lorsque Honorine rouvrit les yeux le lendemain, le jour brillait dans
tout son éclat, et les oiseaux qui chantaient sur son balcon, semblaient
célébrer sa bienvenue à Bagatelle; ce gai réveil lui rendit tout son
bonheur de la veille.
Justine, qui entra presque au même instant, lui apprit que sa tante et
son cousin s’étaient déjà informés de ses nouvelles. Elle se hâta de
s’habiller pour répondre à leur empressement, et envoya demander à les
voir; mais, après une assez longue absence, la femme de chambre revint
lui dire, avec embarras, que M. Arthur était sorti, et que madame de
Luxeuil n’était point encore levée.
Un peu surprise et désappointée, Honorine se préparait à descendre au
jardin, lorsqu’elle se rappela le blessé ramené la veille par M. de
Gausson, elle s’informa de lui à Justine et apprit qu’il était levé et
aurait déjà quitté Bagatelle, s’il n’eût voulu remercier la comtesse de
son hospitalité.
La rencontre de cet homme à la _Forge-des-Buttes_, avait laissé à la
jeune fille un souvenir assez vif pour qu’elle désirât le revoir avant
son départ. Il pouvait, d’ailleurs, avoir besoin de secours ou de
protection, et elle se sentait trop heureuse pour ne pas être disposée à
protéger et secourir. Elle se fit donc désigner la chambre occupée par
le paysan et s’y rendit.
Cette chambre était située au second étage, dans une partie de la maison
uniquement consacrée aux gens de service; pour y arriver il fallait
traverser une grande pièce délaissée qui servait de garde-meuble. Là se
trouvaient entassés des canapés réformés, des couchettes sans emploi,
d’anciens tapis et des piles de vaisselle écornée. A l’extrémité, dans
l’endroit le plus apparent, avaient été accrochés plusieurs vieux
portraits à encadrements démodés, parmi lesquels se remarquait une toile
plus moderne et plus grande.
Au moment où Honorine entra, le paysan était arrêté devant cette
dernière peinture, et la contemplait avec une attention si profonde,
qu’il n’entendit point la porte s’ouvrir. Il se tenait devant le
tableau, debout, les deux mains jointes et la tête légèrement rejetée en
arrière, dans une attitude qui exprimait à la fois la douleur et le
respect. La jeune fille, surprise, s’avança vers lui; mais, au bruit de
ses pas, Marc détourna la tête et laissa voir son visage couvert de
larmes.
--Que faites-vous là! qu’avez-vous? s’écria Honorine saisie.
Le paysan continuait à la regarder avec une expression indéfinissable et
sans pouvoir répondre; enfin, courant à elle, il la saisit par la main
et la conduisit devant le tableau.
Il représentait une femme peinte en pied, dans le costume de la fin de
l’Empire. Sa robe de velours à courte taille et lamée d’or était retenue
aux épaules par des agrafes de brillants; une ceinture de perles fines
entourait sa taille, et un peigne à galerie de diamants réunissait sur
le sommet de la tête des flots de cheveux noirs.
Honorine reconnut au premier coup d’œil les traits et le costume
d’une miniature qui lui avait été léguée par la supérieure de Tours;
c’était le portrait de la baronne, peinte immédiatement après son
mariage, dans tout l’éclat de la jeunesse et de la santé.
La jeune fille poussa un cri et recula.
--Ah! vous la reconnaissez? bégaya Marc.
--Ma mère! interrompit Honorine, en étendant involontairement les mains
vers le tableau.
--Oui, reprit le paysan. Oh! c’est elle, c’est bien elle.
--Vous l’avez donc connue? s’écria la jeune fille.
--Non pas si jeune... ni si riante, reprit Marc; car ceci est un
portrait du temps où elle était heureuse! mais c’est comme cela qu’elle
regardait... Tout à l’heure, en sortant, quand mes yeux ont rencontré
les siens, j’ai cru la voir elle-même, et, cependant, je ne m’attendais
pas à trouver ici ce portrait...
Honorine tressaillit.
--En effet, dit-elle, il ne peut avoir été placé là qu’à l’insu de ma
tante; sans quoi, elle n’eût point souffert... Hier encore, elle me
parlait de ma mère avec tant d’émotion...
Marc releva la tête.
--Ah! elle vous en a parlé, dit-il en souriant amèrement... et... avec
émotion!... Oui, je comprends, c’est un moyen de gagner votre amitié, et
la comtesse en a besoin.
--Que voulez-vous dire?
--Rien, rien; sinon que, du temps de la prieure, madame de Luxeuil n’a
jamais eu l’idée de s’informer si vous étiez morte ou vivante, et que,
pour lui faire penser à vous, il a fallu l’espérance de vous avoir à sa
discrétion.
Honorine fut frappée de cette observation, qui avait déjà traversé son
esprit; mais la surprise de l’entendre exprimer par le paysan l’empêcha
de s’y arrêter. Elle regarda celui-ci avec une défiance inquiète et
s’écria:
--D’où savez-vous tout cela, Monsieur, et quel intérêt avez-vous à me le
faire remarquer?
Marc parut troublé.
--Que vous importe, répliqua-t-il brusquement, si vous pouvez trouver
dans ce que je dis un avertissement utile.
--Pour croire à un avertissement, il faut connaître celui qui le donne,
fit observer Honorine avec une certaine fermeté.
Marc se tut un instant.
--Elle a raison, murmura-t-il, comme s’il se fût parlé à lui-même; et
cependant... il faut qu’elle ne doute pas... qu’elle ait confiance!
Il s’arrêta et parut encore hésiter; la jeune fille, qui le regardait,
attendait anxieuse; enfin, il lui dit lentement:
--Si je vous donne une preuve que j’ai connu votre mère, qu’elle se
fiait à mes paroles... que je vous suis dévoué!... promettez-vous de me
croire?
--Pourvu que la preuve soit certaine, répondit Honorine agitée.
Marc fit encore une pause.
--Lorsque la baronne mourut, il y a seize ans, reprit-il avec émotion,
elle écrivit elle-même ses dernières volontés.
--Je le sais, dit la jeune fille, dont les yeux devinrent humides; la
prieure me les a fait relire bien des fois.
--Alors, vous n’avez point oublié la recommandation qui termine ce
testament?
--Non, il y est dit: «Je laisse à ma fille la moitié d’un anneau que
j’ai longtemps porté.»
--Puis la testatrice ajoute: «Et je la recommande au souvenir de celui
qui possède l’autre moitié.»
--Quoi! vous savez?
--Ce dernier don de votre mère..... vous l’avez toujours?
--Le voici! mais l’autre moitié?
Marc tendit à Honorine un fragment de bague orné d’émeraudes; elle le
rapprocha, en tremblant, de celui qu’elle conservait, et reconnut la
moitié d’anneau léguée par sa mère à un protecteur inconnu!
Il y eut un moment d’indicible saisissement: la jeune fille, éperdue,
regardait Marc qui, les deux bras pressés sur sa poitrine, semblait
faire un effort pour comprimer quelque élan secret.
--Ah! parle, balbutia-t-elle les mains jointes et tendues, qui
êtes-vous? comment avez-vous connu ma mère?...
--Ne me demandez rien, interrompit le paysan, rappelez-vous seulement la
dernière recommandation de la baronne, et ne vous étonnez point trop si
elle a cru un homme comme moi capable de vous servir. Le dévouement du
chien peut être utile au plus riche et au plus puissant.
--Et en quoi ai-je mérité ce dévouement? comment ma mère a-t-elle pu
l’espérer...
--Je n’ai rien à répondre; mais souvenez-vous de votre promesse! vous
avez dit que si j’apportais une preuve certaine de la confiance de la
baronne, vous partageriez cette confiance.
--Ah! je la partage, s’écria la jeune fille, et, quoi que vous disiez,
j’y croirai.
Le paysan fit un geste de joie.
--Alors tout est bien, dit-il, et Dieu, j’espère, nous aidera! Soyez
prudente avec votre tante et avec votre cousin; défiez-vous des
témoignages d’affection..... Je veillerai sur eux et sur vous!
--Ainsi je vous reverrai, dit vivement Honorine.
--Toutes les fois que vous aurez besoin de moi. Tâchez seulement de vous
rappeler le signal d’Étienne, au couvent.
--Ah! je ne l’ai point oublié.
--Eh bien! quand vous l’entendrez, je serai là. Voici quelqu’un, adieu!
Il prit la main de la jeune fille, la porta à son cœur, et à ses
lèvres, puis, faisant un effort, il s’échappa précipitamment.
Honorine n’avait point encore eu le temps de se remettre, lorsque la
femme de chambre vint la prévenir que la comtesse l’attendait.
Elle s’efforça de reprendre une apparence calme, et alla rejoindre cette
dernière qui se trouvait au jardin avec M. le marquis de Chanteaux, le
docteur Darcy et Marcel de Gausson.
La comtesse quitta vivement la compagnie en apercevant sa nièce, et
s’avança vers elle les deux mains tendues.
--Eh! venez donc, chère petite, s’écria-t-elle de cette voix chantante
et mignarde, adoptée par les femmes du monde lorsqu’elles veulent se
montrer caressantes; nous étions tout tristes de ne pas vous voir. Je
craignais que vous ne fussiez souffrante...
--Et madame la comtesse avait droit de s’inquiéter, ajouta le duc, d’un
ton de galanterie surannée, car l’aurore montre habituellement plus
matin son frais visage!...
--Celui de mademoiselle est fatigué, fit observer le docteur, dont
l’œil était habitué à étudier la moindre altération des traits.
--Ah! mon Dieu! c’est sans doute le voyage! reprit madame de Luxeuil;
j’ai eu tort de vous faire appeler, chère belle; vous avez besoin de
repos; nous allons rentrer, si vous le désirez...
Honorine assura sa tante qu’elle se trouvait bien, et la supplia de ne
rien déranger pour elle; mais celle-ci insista en l’interrogeant
minutieusement sur la manière dont elle avait passé la nuit, et sur ce
qui pouvait lui être agréable ou salutaire.
Dans la disposition d’esprit où se trouvait la jeune fille, cette
exagération de sollicitude lui causa une impatience qui l’engagea à y
couper court, en demandant la permission de cueillir un bouquet.
--La permission! répéta la comtesse qui se récria; mais ne savez-vous
pas que tout ce qui est ici vous appartient? Fauchez le parterre, ma
charmante, si cela peut vous distraire.
--Oui, reprit le duc, avec le même sourire madrigalesque, mademoiselle
nous restera et cela nous tiendra lieu de toutes les fleurs!...
Honorine courut aux massifs les plus voisins, afin de ne pas en entendre
davantage. La comtesse se tourna vers de Gausson, qui avait jusqu’alors
tout écouté en silence.
--Vous qui êtes connaisseur, montrez donc ce que nous avons de plus beau
à cette chère enfant, dit-elle.
Marcel s’inclina et rejoignit Honorine.
--Savez-vous que votre nièce est adorable! dit avec chaleur M. Darcy,
qui s’était arrêté pour regarder la jeune fille s’éloigner.
--J’espère en faire une femme agréable, répondit madame de Luxeuil, dont
l’accent admiratif et caressant avait tout à coup fait place à un ton
indifférent.
--Agréable! répéta le docteur; mais regardez-la donc; elle est belle...
comme le péché!...
--Vous trouvez?
--Et avec cela un esprit cultivé! Je l’ai entretenue hier soir près
d’une heure, et elle m’a ravi.
--Laissez donc, docteur, vous êtes en extase devant toutes les petites
filles.
--Du tout, madame la comtesse, du tout; je soutiens que votre nièce est
un de ces êtres privilégiés, également favorisés par la nature et par
une excellente éducation.
--Mon Dieu! elle a reçu l’éducation de tous les couvents.