VI.

La Forge des Buttes.

Entre Longjumeau et Arcueil se trouve un plateau inculte que la grande

route traverse pendant assez longtemps, et qui forme, avec tout le pays

environnant, un contraste aussi triste qu’étrange. Vous quittez une

campagne arrosée, féconde, ombreuse, que vous allez retrouver, de

nouveau, un peu au delà, et, entre ces deux oasis, s’étend une sorte de

Sahara où tout manque à la fois. Aussi loin que vos regards peuvent

atteindre, vous n’apercevez qu’une terre desséchée sur laquelle rampent

quelques bruyères jaunâtres et que déchirent des rocs blanchis par la

mousse. Aucun arbre, aucune habitation! Pas même un de ces troupeaux de

moutons maigres et fauves qui broutent les landes de la Bretagne ou de

la Sologne. Tout est abandonné et désert.

C’est seulement après avoir franchi la moitié de cette solitude désolée

que vous rencontrez une masure servant, en même temps, de cabaret et

d’atelier pour un maréchal-ferrant. Elle est connue sous le nom de la

_Forge-aux-Buttes_ et assez mal famée, même parmi les voituriers et les

paysans qui la fréquentent, à cause de sa position.

Trois de ces derniers venaient de s’y arrêter, au déclin du jour, et

causaient à quelques pas de la porte, tandis que le maréchal achevait de

ferrer le cheval de l’un d’eux.

Tous trois parlaient à demi-voix, comme des gens qui ont des précautions

à prendre.

--C’étaient eux, je vous dis, répétait, avec insistance, le plus petit,

à qui sa blouse brodée au collet et son fouet passé en bandoulière

donnaient l’air d’un charretier momentanément sans attelage; ils sont

arrivés tous trois dans la petite auberge de Linas, comme j’allais

partir.

--Et ils t’ont vu? demanda le second paysan, qui tenait sous le bras une

de ces longues canardières d’affût en usage parmi les braconniers.

--Ah! bien oui, reprit le charretier, il faudrait donc pour ça que

_j’aurais_ volé mon surnom de Furet, je me suis couché sur un banc comme

si j’avais mon _plein_, mais à distance convenable pour savoir ce qu’ils

disaient.

--Alors, tu les a entendus?

--Oui; il était question d’une voiture bourgeoise que l’Alsacien avait

vue arrêtée à Longjumeau et à laquelle _il avait préparé un accident_.

--Quel accident?

--Ils n’ont pas donné d’explications; tout ce que je sais, c’est qu’ils

devaient l’attendre au passage.

--Où allait-elle?

--Il m’a semblé, d’après quelques mots du Parisien, que ça devait être

du côté de _Souci_ ou de _Bel-Air_.

--Alors c’est la route de Fontenay qu’ils ont dû prendre?

--Oui.

--Faut y aller.

--C’est mon opinion.

--Allons-y, dit le braconnier, aussi bien je voudrais en finir avec ces

trois gredins. Ils nous empêchent de gagner notre vie en douceur; ils

ont été les _charlots_ (assassins) du grand Baptiste: il faut le

revenger!

--A propos, reprit le troisième paysan, qui semblait exercer une

autorité sur les deux autres, il me semble, Petit-Jean, que tu as parlé

tout à l’heure au maréchal comme à une connaissance.

--Tiens, c’est juste, je vous ai pas dit, reprit l’homme à la

canardière; c’est un ancien confrère; un _cheval de retour_ (forçat

libéré).

--Et il est établi maintenant?

--C’est-à-dire qu’il a essayé; mais l’état ne va pas, et comme voilà un

an qu’il oublie de payer son loyer...

--Le propriétaire de la forge lui a donné congé?

--Ce qui le vexe tant, qu’il me disait tout à l’heure qu’avant de

partir, il voudrait démolir la baraque.

--Eh bien mais, maintenant qu’il va être sans état, est-ce qu’on ne

pourrait rien faire de lui?

--Oh! faudrait pas s’y fier, monsieur Marc, il nous jouerait quelque

tour de gueusard; c’est un ami du Parisien, et avec vous faut des lapins

qui travaillent en conscience.

--Au fait, c’est à Jacques qu’il faut songer, reprit le paysan. Nous

allons partir séparément, mais sans nous perdre de vue, car il est

possible que nous ne nous entendions pas avec ces _messieurs_, et qu’il

y ait du grabuge.

--A leur idée, dit le charretier, en passant les mains par les poches de

sa blouse, sous laquelle se dessinèrent des crosses de pistolets, j’ai

là deux _aboyeurs_ qui ne demandent pas mieux que de faire la

conversation. Vous n’avez qu’à monter à cheval, monsieur Marc.

--Oui, le Furet ira devant.

--Et moi, je vous suivrai.

--C’est convenu.

Tous trois se rapprochèrent de la forge, et Marc allait détacher sa

monture pour se remettre en route, lorsqu’un nom prononcé par un valet

en livrée qui venait de paraître sur le seuil de la forge, attira tout à

coup son attention.

--C’est la chaise de poste de madame la comtesse de Luxeuil, disait-il,

vous ne perdrez pas votre peine.

--C’est sûr qu’il n’y a rien de brisé? demanda le maréchal.

--Rien, une des petites roues s’est seulement détachée.

--Et vous avez laissé la voiture près d’ici?

--A deux cents pas. Tenez, voici M. le marquis de Chanteaux avec madame

la comtesse et sa nièce, qui se sont décidées à descendre.

Marc regarda dans la direction indiquée par le valet, et laissa échapper

une exclamation subite.

--Qu’est-ce que c’est? demanda le braconnier qui rebouclait une des

gourmettes du cheval.

--C’est elle! balbutia Marc palpitant.

Le braconnier regarda sur la route.

--Tiens! vous connaissez ces dames? dit-il.

Le paysan ne répondit rien, mais il recula, comme s’il eût voulu se

cacher derrière son cheval. Dans ce moment, madame de Luxeuil et le

marquis passèrent pour entrer à la forge. Honorine, qui les suivait à

quelques pas, s’arrêta près de la porte. Marc abandonna aussitôt la

bride qu’il tenait à la main, et fit un brusque mouvement vers elle.

--Eh bien, où allez-vous donc, monsieur Marc? demanda le braconnier.

--Tais-toi! murmura le paysan, je ne pars plus!

--Ah! bah! mais les autres alors!

--Tu iras à leur rencontre.

--Seul?

--Avec le Furet. Prends mon cheval; on se retrouvera à la roche.

--A l’entrée du bois?

--Oui, près de la grande barrière.

--Bon.

Toutes ces phrases s’étaient échangées rapidement et à voix basse. Le

braconnier se mit en selle sans en demander davantage, et partit suivi

du Furet.

Marc se retourna alors vers Honorine.

Celle-ci était debout à la même place, regardant avec un étonnement

curieux la campagne qui se déroulait devant elle.

Les dernières lueurs du soleil à son déclin éclairaient le plateau

légèrement incliné vers le couchant, et faisait ressembler son sol

jaunâtre veiné de bruyères rouges, à une mer de soufre traversée par des

sillons de flammes. Les rocs décharnés qui s’élevaient de loin en loin

prenaient une sorte de mouvement confus sous le jeu de la lumière et de

l’ombre, et un brouillard lumineux ceignait l’horizon entrecoupé de

quelques percées plus pâles. Le galop du cheval monté par le braconnier

s’était déjà perdu au loin, et l’on n’entendait plus que le murmure de

la brise de nuit rasant les rochers et les bruyères.

La jeune fille se mit à contempler cet ensemble sauvage. Les

douloureuses émotions dont elle avait été récemment agitée l’avaient,

pour ainsi dire, initiée à la rêverie. Elle comprenait maintenant quelle

joie pouvait trouver une âme fatiguée de la réalité à se jeter dans ces

sommeils éveillés où nous nous créons, à nous-mêmes, nos songes. Puis,

tant d’événements s’étaient succédé dans ces derniers temps, tant

d’autres se préparaient, que la jeune fille se sentait comme prise de

vertige. Sa vie entière, depuis quelques jours, lui semblait un rêve;

elle avait peine à distinguer le fait de la pensée, la supposition de la

réalité: tout était pour elle incertain, flottant, et elle vivait,

depuis quelques heures, comme ces personnes à demi-éveillées qui n’ont

point retrouvé la conscience d’elles-mêmes.

Cependant, le bruit que fit Marc en s’approchant, l’arracha à sa

contemplation. Ses yeux se portèrent sur lui, indifférents d’abord, puis

plus attentifs; ses traits exprimèrent une surprise mêlée de doute. Elle

fit un pas vers le paysan, ouvrit la bouche pour parler et s’arrêta

troublée.

Celui-ci la salua.

--J’espère que l’accident arrivé à la chaise de poste de madame la

comtesse pourra facilement se réparer, dit-il avec un sourire

bienveillant.

--Je l’espère, répliqua Honorine, dont les yeux ne pouvaient se détacher

du paysan.

--Mademoiselle a dû être bien effrayée...

--C’est sa voix, s’écria la jeune fille avec une sorte d’explosion.

Marc parut déconcerté.

--Pardon, reprit-elle en rougissant un peu, mais vos traits, votre

accent me rappellent une personne que j’ai connue... et cependant

Étienne était plus vieux, car il avait des cheveux blancs... Mais,

dites-moi, n’auriez-vous pas eu un frère aîné, jardinier au couvent du

Sacré-Cœur, à Tours?

--Faites excuse, mam’selle, je n’ai jamais eu de frère, répondit Marc.

--Alors la ressemblance m’a trompée, dit Honorine, avec une sorte de

regret.

--Il n’y a pas d’affront, observa le paysan d’un ton de bonhomie, pourvu

que mademoiselle n’ait pas de reproches à faire à cet Étienne...

--Des reproches, répéta la jeune fille, c’est à lui que je dois de

vivre!.... Et il est parti sans que j’aie pu le remercier! Aussi,

lorsque j’ai cru le reconnaître en vous, j’ai été saisie d’un mouvement

de joie!...

--C’est bien de l’honneur pour moi, dit le paysan, en portant la main à

son chapeau; comme ça mam’selle était au Sacré-Cœur de Tours.

--Oui, Monsieur.

--Ah! je connais bien Tours, reprit Marc d’un air ouvert, et le

Sacré-Cœur aussi!... Il y a là une sainte femme pour supérieure.

--Hélas! elle n’est plus! interrompit Honorine, dont les yeux se

remplirent de larmes.

Le paysan fit un brusque mouvement.

--Est-ce bien possible, s’écria-t-il; la mère Thérèse est morte?

--Depuis un mois.

Marc changea de visage.

--Ah! je comprends alors, dit-il comme s’il se parlait à lui-même, c’est

pour ça que vous avez quitté le couvent... que vous allez demeurer avec

la comtesse?

Honorine répondit affirmativement, et il se fit un silence. La jeune

fille venait d’être ramenée à des souvenirs qu’elle pouvait oublier par

intervalles, mais qui, au moindre rappel, lui revenaient aussi cuisants.

Quant à Marc, il était tombé dans une préoccupation subite. Il en

sortit pourtant au bout de quelques minutes.

--De manière que mam’selle va à Paris, dit-il, en reprenant son ton de

liberté bienveillante; ça va être pour elle un fier changement! car je

présuppose que mam’selle demeurera chez madame la comtesse?

--En effet, dit Honorine, un peu étonnée de la familiarité causeuse du

paysan.

--Oh! c’est une grande maison, reprit celui-ci, et où l’on s’amuse à

mort.

--Vous connaissez donc madame de Luxeuil?

--C’est-à-dire que j’en ai entendu parler par un pays, qui avait sa

nièce au service de la comtesse; mais il n’a pas voulu la laisser, parce

qu’il trouvait que c’était pas assez sûr.

--Comment?

--Madame la comtesse reçoit toute sorte de monde, à ce qu’il paraît, et,

à Paris, il y a plus de diables que de saints, sans compter que le fils

de madame de Luxeuil est le roi des bons vivants. Vous ne le connaissez

pas, M. Arthur?

--Non, répliqua la jeune fille, que les confidences du paysan

commençaient à embarrasser, et qui regarda derrière elle, comme si elle

eût voulu rejoindre sa tante.

--Eh bien, vous ferez sa connaissance, continua Marc du même ton, c’est

un mauvais sujet fini, à ce que l’on dit...

Honorine ne voulut point en écouter davantage, elle avait gagné le seuil

de la forge et y entra.

Marc allait la suivre, lorsque la chaise de poste, remise en état, parut

précédée du postillon qui conduisait les chevaux au petit pas. Derrière,

venait le maréchal avec trois nouveaux compagnons, par lesquels il avait

été rejoint sur la route.

Malgré la nuit qui commençait, Marc crut les reconnaître. Il pencha

l’oreille pour écouter les voix qui se faisaient entendre dans l’ombre,

sembla douter encore, et se glissa derrière le mur ruiné qui servait de

clôture à la cour du maréchal.

Presque au même instant les nouveaux venus atteignirent celle-ci, et, à

la clarté de la forge, Marc reconnut le Parisien, Moser et le Bruc.

La présence de ces trois hommes fut pour le paysan un trait de lumière.

Le Furet s’était évidemment trompé sur la direction qu’ils devaient

prendre, et la voiture à laquelle ils avaient _préparé un accident_

était celle de madame de Luxeuil. Quelque circonstance fortuite les

avait, sans doute, empêchés de mettre à profit cet accident, mais ils

pouvaient retrouver l’occasion manquée, en attendant la chaise de poste

vers l’entrée du pont d’Antony. La nuit serait alors complète, la route

déserte et l’endroit favorable. Le danger auquel la comtesse et sa nièce

venaient d’échapper n’était donc, pour ainsi dire, qu’ajourné. D’un

autre côté, le départ des deux compagnons de Marc rendait son

intervention impuissante, et, après les avertissements du braconnier, il

ne pouvait espérer aucun secours du maréchal-ferrant.

Toutes ces réflexions se présentèrent à lui coup sur coup, et il

cherchait encore ce qu’il devait faire, lorsque le Parisien et Moser

reparurent sur le seuil de la forge.

Tous deux se consultaient à voix basse et montraient la direction

d’Arcueil. Il était clair que Marc avait deviné leurs intentions et

qu’ils voulaient prendre les devants, pendant que les voyageuses, qui

avaient rejoint la chaise de poste avec le marquis, achevaient quelques

arrangements. Le paysan comprit que le moindre retard pouvait tout

perdre et son parti fut pris à l’instant même. Sortant de derrière le

mur qui le cachait, il s’avança d’un pas ferme vers la forge, passa

lentement, sans paraître y prendre garde, devant le groupe qui causait

en dehors du seuil et entra chez le maréchal.

A sa vue, le Parisien et le Juif s’étaient rejetés de côté, avec un

mouvement de surprise, et ils regardèrent autour d’eux.

--C’est lui! murmura le premier.

--C’est pien lui! répéta l’Alsacien.

--Il est seul!

--Tout zeul!

--Et il ne nous a pas reconnus?

--Non.

--Alors, c’est un quine à la loterie, reprit rapidement Jacques; au

diable la chaise de poste! je reste ici.

--Gomment! tu renonces à notre broget?

--Veux-tu laisser échapper ce brigand?

--Non, non, dit Moser, dont l’accent exprimait le combat que se

livraient en lui l’avarice et la haine; mais manquer une affaire, c’est

pien tur.

--On peut en retrouver une autre, fit observer le Parisien, tandis que

nous ne retrouverons jamais une occasion pareille de nous venger. Veille

à la porte pour que j’avertisse le Bruc.

Il alla retrouver celui-ci, qui causait avec le maréchal, leur parla

quelque temps à voix basse; puis tous trois rejoignirent l’Alsacien.

Dans ce moment le fouet du postillon se fit entendre et la chaise de

poste partit au galop.

Marc fit un geste de joie, les voyageurs étaient sauvés.

Mais lui-même se trouvait au pouvoir d’ennemis dont il ne pouvait

attendre aucune pitié. Il promena autour de lui un regard rapide, passa

dans la seconde pièce, courut à la fenêtre et l’ouvrit; mais au moment

où il posait le pied sur le rebord de l’embrasure, les deux volets se

fermèrent brusquement, et il entendit qu’on les barrait au dehors.

Il s’élança vers la porte; elle était gardée!

Marc recula en plongeant les deux mains dans les poches de sa longue

veste, et alla s’appuyer le dos à la muraille.

Il entendit un chuchotement, comme si les assaillants se fussent

consultés, puis il se fit un silence, et le Parisien entra suivi de

Moser.

L’homme au gourdin et le maréchal-ferrant restèrent sur le seuil.

Jacques fut, comme d’habitude, le premier à prendre la parole.

--Ah! tu ne nous attendais pas, mon petit, dit-il avec une haine

évidemment combattue par la crainte, et en s’arrêtant à quelques pas du

paysan.

--Au contraire, répondit Marc tranquillement, car je vous cherchais.

--Tu l’avoues! s’écria Jacques, qui devint bleu de colère. Avez-vous

entendu, vous autres? Il avoue qu’il nous cherchait.

--Faut le refroidir! cria le Bruc de la porte.

Le Parisien et Moser firent un mouvement pour se précipiter sur Marc;

mais il retira aussitôt les mains de ses larges poches et présenta, à

chacun d’eux, le canon d’un pistolet.

L’Alsacien et Jacques regagnèrent précipitamment l’entrée.

--Vous voyez que j’ai de quoi vous servir, reprit-il sans s’émouvoir; ne

faites donc pas les méchants, et restons-en à la conversation.

--Y croit nous faire beur, le prigand! dit Moser, qui se tenait en

dehors de la baie de la porte et complétement effacé derrière la

cloison.

--Pas moi, répondit Marc, mais ces deux joujoux.

--Tire donc si tu as du cœur! cria Jacques.

--J’aime mieux tirer à bout portant.

--Ainsi, tu resteras là?

--Jusqu’à ce que vous me laissiez la route libre.

Le Parisien parut embarrassé: il se tourna vers ses compagnons, et tous

quatre se consultèrent assez longtemps à voix basse; enfin, la porte fut

repoussée, fermée à double tour, et Marc se trouva prisonnier.

Il prêta l’oreille, cherchant à deviner ce qui se préparait contre lui;

mais il n’entendait qu’un murmure confus, à travers lequel retentissait

de loin en loin quelques mots isolés prononcés plus haut. Il distingua

ceux de _loyer_... _chassé_... _gueux de bourgeois_... _Vengeance pour

deux_. Puis les voix se turent, comme si tout le monde était tombé

d’accord; le soufflet de la forge commença à se faire entendre, et une

lueur brilla à travers la porte mal jointe.

Marc, inquiet, appuya l’œil contre une des fentes.

Le Parisien et ses compagnons étaient occupés à briser les bancs et les

tables, dont ils jetaient les débris dans la forge. Le maréchal-ferrant

regardait tranquillement cette destruction de son mobilier et activait

lui-même le feu.

Tout ne tarda pas à s’embraser. Alors chacun saisit un des fragments

enflammés, qui furent dispersés le long des charpentes, contre la

cloison et jusque sous le toit de chaume. L’incendie se déclara en même

temps sur dix points séparés.

Marc qui comprit leur intention, se précipita contre la porte et la

secoua avec violence; mais la serrure résista à tous ses efforts.

--Ah! le monsieur du cabinet particulier se réveille, dit le Parisien,

en éclatant de rire; entendez-vous comme il sonne le garçon?

--Ouvrez, ouvrez, s’écria Marc, qui continuait à agiter inutilement la

porte.

--Voilà! bourgeois! reprit Jacques avec la même ironie féroce; vous

allez être servi... un plat à l’étuvée avec sauce à la vapeur... Eh! toi

le Bruc, mets donc quelques tisons contre la cloison pour que le

bourgeois se chauffe de plus près.

--Cartez-fous, interrompit Moser, qui avait gagné le seuil, foilà que ça

vlampe partout.

--Vivat! cria le maréchal-ferrant, en faisant voltiger son bonnet, le

vieux grippe-sous d’Etrechy en sera pour sa cassine! ça lui apprendra à

chasser ses locataires.

--Filons, reprit le Parisien, et veillons surtout à ce que notre gibier

ne sorte pas du gîte.

--Nous resterons nous chauffer les mains en dehors.

--C’est ça; au revoir, Rageur.

--Cuis dans ton jus, mon fieux, et que ça te brofite.

Marc ne répondit rien; car depuis un instant, il essayait de forcer le

volet de la fenêtre donnant sur le courtil, mais toutes ses tentatives

furent, inutiles.

Il revenait vers l’entrée pour parlementer de nouveau, lorsqu’il

entendit la porte de la forge se refermer bruyamment, et les voix des

quatre compagnons se perdre au dehors.

La flamme commençait à pétiller autour de lui; une fumée épaisse

l’entourait, un air brûlant l’empêchait de respirer. Muré dans

l’incendie, il était condamné à y périr!

Cette conviction le jeta dans un désespoir furieux. Il se mit à

parcourir la pièce, où il était enfermé, avec des cris de rage et en

cherchant à tâtons une issue. Les flammes ne tardèrent pas à lui en

ouvrir une. La cloison qui le séparait de la forge s’abattit à ses

pieds. Il voulut en franchir les débris; mais, de l’autre côté, tout

était en feu! Il fut obligé de reculer jusqu’à la fenêtre.

L’incendie, activé par le vent, achevait de tout envahir. Les

charpentes, embrasées les premières, croulaient avec le chaume, qui

s’éparpillait en pluie de feu; les murs mêmes, calcinés par la flamme,

fléchissaient en mugissant, et semaient, dans le brasier, leurs pierres

noircies.

Cependant Marc, haletant et aveuglé, continuait à courir au milieu de

ces débris fumants en appelant du secours et en cherchant une issue.

Enfin, il croit distinguer, au milieu de la fumée, un endroit où les

poutres abattues ont entraîné une partie du mur; il y court, il franchit

les ruines fumantes, il atteint le sommet de la brèche! Déjà l’air frais

du dehors le frappe au visage; encore un effort et il est sauvé!...

Mais, tout à coup, la pierre qui le soutenait se détache; ses mains

glissent sur le mur brûlant, il pousse un cri et retombe enseveli sous

les décombres!

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 23 / 87 题