La Forge des Buttes.
Entre Longjumeau et Arcueil se trouve un plateau inculte que la grande
route traverse pendant assez longtemps, et qui forme, avec tout le pays
environnant, un contraste aussi triste qu’étrange. Vous quittez une
campagne arrosée, féconde, ombreuse, que vous allez retrouver, de
nouveau, un peu au delà, et, entre ces deux oasis, s’étend une sorte de
Sahara où tout manque à la fois. Aussi loin que vos regards peuvent
atteindre, vous n’apercevez qu’une terre desséchée sur laquelle rampent
quelques bruyères jaunâtres et que déchirent des rocs blanchis par la
mousse. Aucun arbre, aucune habitation! Pas même un de ces troupeaux de
moutons maigres et fauves qui broutent les landes de la Bretagne ou de
la Sologne. Tout est abandonné et désert.
C’est seulement après avoir franchi la moitié de cette solitude désolée
que vous rencontrez une masure servant, en même temps, de cabaret et
d’atelier pour un maréchal-ferrant. Elle est connue sous le nom de la
_Forge-aux-Buttes_ et assez mal famée, même parmi les voituriers et les
paysans qui la fréquentent, à cause de sa position.
Trois de ces derniers venaient de s’y arrêter, au déclin du jour, et
causaient à quelques pas de la porte, tandis que le maréchal achevait de
ferrer le cheval de l’un d’eux.
Tous trois parlaient à demi-voix, comme des gens qui ont des précautions
à prendre.
--C’étaient eux, je vous dis, répétait, avec insistance, le plus petit,
à qui sa blouse brodée au collet et son fouet passé en bandoulière
donnaient l’air d’un charretier momentanément sans attelage; ils sont
arrivés tous trois dans la petite auberge de Linas, comme j’allais
partir.
--Et ils t’ont vu? demanda le second paysan, qui tenait sous le bras une
de ces longues canardières d’affût en usage parmi les braconniers.
--Ah! bien oui, reprit le charretier, il faudrait donc pour ça que
_j’aurais_ volé mon surnom de Furet, je me suis couché sur un banc comme
si j’avais mon _plein_, mais à distance convenable pour savoir ce qu’ils
disaient.
--Alors, tu les a entendus?
--Oui; il était question d’une voiture bourgeoise que l’Alsacien avait
vue arrêtée à Longjumeau et à laquelle _il avait préparé un accident_.
--Quel accident?
--Ils n’ont pas donné d’explications; tout ce que je sais, c’est qu’ils
devaient l’attendre au passage.
--Où allait-elle?
--Il m’a semblé, d’après quelques mots du Parisien, que ça devait être
du côté de _Souci_ ou de _Bel-Air_.
--Alors c’est la route de Fontenay qu’ils ont dû prendre?
--Oui.
--Faut y aller.
--C’est mon opinion.
--Allons-y, dit le braconnier, aussi bien je voudrais en finir avec ces
trois gredins. Ils nous empêchent de gagner notre vie en douceur; ils
ont été les _charlots_ (assassins) du grand Baptiste: il faut le
revenger!
--A propos, reprit le troisième paysan, qui semblait exercer une
autorité sur les deux autres, il me semble, Petit-Jean, que tu as parlé
tout à l’heure au maréchal comme à une connaissance.
--Tiens, c’est juste, je vous ai pas dit, reprit l’homme à la
canardière; c’est un ancien confrère; un _cheval de retour_ (forçat
libéré).
--Et il est établi maintenant?
--C’est-à-dire qu’il a essayé; mais l’état ne va pas, et comme voilà un
an qu’il oublie de payer son loyer...
--Le propriétaire de la forge lui a donné congé?
--Ce qui le vexe tant, qu’il me disait tout à l’heure qu’avant de
partir, il voudrait démolir la baraque.
--Eh bien mais, maintenant qu’il va être sans état, est-ce qu’on ne
pourrait rien faire de lui?
--Oh! faudrait pas s’y fier, monsieur Marc, il nous jouerait quelque
tour de gueusard; c’est un ami du Parisien, et avec vous faut des lapins
qui travaillent en conscience.
--Au fait, c’est à Jacques qu’il faut songer, reprit le paysan. Nous
allons partir séparément, mais sans nous perdre de vue, car il est
possible que nous ne nous entendions pas avec ces _messieurs_, et qu’il
y ait du grabuge.
--A leur idée, dit le charretier, en passant les mains par les poches de
sa blouse, sous laquelle se dessinèrent des crosses de pistolets, j’ai
là deux _aboyeurs_ qui ne demandent pas mieux que de faire la
conversation. Vous n’avez qu’à monter à cheval, monsieur Marc.
--Oui, le Furet ira devant.
--Et moi, je vous suivrai.
--C’est convenu.
Tous trois se rapprochèrent de la forge, et Marc allait détacher sa
monture pour se remettre en route, lorsqu’un nom prononcé par un valet
en livrée qui venait de paraître sur le seuil de la forge, attira tout à
coup son attention.
--C’est la chaise de poste de madame la comtesse de Luxeuil, disait-il,
vous ne perdrez pas votre peine.
--C’est sûr qu’il n’y a rien de brisé? demanda le maréchal.
--Rien, une des petites roues s’est seulement détachée.
--Et vous avez laissé la voiture près d’ici?
--A deux cents pas. Tenez, voici M. le marquis de Chanteaux avec madame
la comtesse et sa nièce, qui se sont décidées à descendre.
Marc regarda dans la direction indiquée par le valet, et laissa échapper
une exclamation subite.
--Qu’est-ce que c’est? demanda le braconnier qui rebouclait une des
gourmettes du cheval.
--C’est elle! balbutia Marc palpitant.
Le braconnier regarda sur la route.
--Tiens! vous connaissez ces dames? dit-il.
Le paysan ne répondit rien, mais il recula, comme s’il eût voulu se
cacher derrière son cheval. Dans ce moment, madame de Luxeuil et le
marquis passèrent pour entrer à la forge. Honorine, qui les suivait à
quelques pas, s’arrêta près de la porte. Marc abandonna aussitôt la
bride qu’il tenait à la main, et fit un brusque mouvement vers elle.
--Eh bien, où allez-vous donc, monsieur Marc? demanda le braconnier.
--Tais-toi! murmura le paysan, je ne pars plus!
--Ah! bah! mais les autres alors!
--Tu iras à leur rencontre.
--Seul?
--Avec le Furet. Prends mon cheval; on se retrouvera à la roche.
--A l’entrée du bois?
--Oui, près de la grande barrière.
--Bon.
Toutes ces phrases s’étaient échangées rapidement et à voix basse. Le
braconnier se mit en selle sans en demander davantage, et partit suivi
du Furet.
Marc se retourna alors vers Honorine.
Celle-ci était debout à la même place, regardant avec un étonnement
curieux la campagne qui se déroulait devant elle.
Les dernières lueurs du soleil à son déclin éclairaient le plateau
légèrement incliné vers le couchant, et faisait ressembler son sol
jaunâtre veiné de bruyères rouges, à une mer de soufre traversée par des
sillons de flammes. Les rocs décharnés qui s’élevaient de loin en loin
prenaient une sorte de mouvement confus sous le jeu de la lumière et de
l’ombre, et un brouillard lumineux ceignait l’horizon entrecoupé de
quelques percées plus pâles. Le galop du cheval monté par le braconnier
s’était déjà perdu au loin, et l’on n’entendait plus que le murmure de
la brise de nuit rasant les rochers et les bruyères.
La jeune fille se mit à contempler cet ensemble sauvage. Les
douloureuses émotions dont elle avait été récemment agitée l’avaient,
pour ainsi dire, initiée à la rêverie. Elle comprenait maintenant quelle
joie pouvait trouver une âme fatiguée de la réalité à se jeter dans ces
sommeils éveillés où nous nous créons, à nous-mêmes, nos songes. Puis,
tant d’événements s’étaient succédé dans ces derniers temps, tant
d’autres se préparaient, que la jeune fille se sentait comme prise de
vertige. Sa vie entière, depuis quelques jours, lui semblait un rêve;
elle avait peine à distinguer le fait de la pensée, la supposition de la
réalité: tout était pour elle incertain, flottant, et elle vivait,
depuis quelques heures, comme ces personnes à demi-éveillées qui n’ont
point retrouvé la conscience d’elles-mêmes.
Cependant, le bruit que fit Marc en s’approchant, l’arracha à sa
contemplation. Ses yeux se portèrent sur lui, indifférents d’abord, puis
plus attentifs; ses traits exprimèrent une surprise mêlée de doute. Elle
fit un pas vers le paysan, ouvrit la bouche pour parler et s’arrêta
troublée.
Celui-ci la salua.
--J’espère que l’accident arrivé à la chaise de poste de madame la
comtesse pourra facilement se réparer, dit-il avec un sourire
bienveillant.
--Je l’espère, répliqua Honorine, dont les yeux ne pouvaient se détacher
du paysan.
--Mademoiselle a dû être bien effrayée...
--C’est sa voix, s’écria la jeune fille avec une sorte d’explosion.
Marc parut déconcerté.
--Pardon, reprit-elle en rougissant un peu, mais vos traits, votre
accent me rappellent une personne que j’ai connue... et cependant
Étienne était plus vieux, car il avait des cheveux blancs... Mais,
dites-moi, n’auriez-vous pas eu un frère aîné, jardinier au couvent du
Sacré-Cœur, à Tours?
--Faites excuse, mam’selle, je n’ai jamais eu de frère, répondit Marc.
--Alors la ressemblance m’a trompée, dit Honorine, avec une sorte de
regret.
--Il n’y a pas d’affront, observa le paysan d’un ton de bonhomie, pourvu
que mademoiselle n’ait pas de reproches à faire à cet Étienne...
--Des reproches, répéta la jeune fille, c’est à lui que je dois de
vivre!.... Et il est parti sans que j’aie pu le remercier! Aussi,
lorsque j’ai cru le reconnaître en vous, j’ai été saisie d’un mouvement
de joie!...
--C’est bien de l’honneur pour moi, dit le paysan, en portant la main à
son chapeau; comme ça mam’selle était au Sacré-Cœur de Tours.
--Oui, Monsieur.
--Ah! je connais bien Tours, reprit Marc d’un air ouvert, et le
Sacré-Cœur aussi!... Il y a là une sainte femme pour supérieure.
--Hélas! elle n’est plus! interrompit Honorine, dont les yeux se
remplirent de larmes.
Le paysan fit un brusque mouvement.
--Est-ce bien possible, s’écria-t-il; la mère Thérèse est morte?
--Depuis un mois.
Marc changea de visage.
--Ah! je comprends alors, dit-il comme s’il se parlait à lui-même, c’est
pour ça que vous avez quitté le couvent... que vous allez demeurer avec
la comtesse?
Honorine répondit affirmativement, et il se fit un silence. La jeune
fille venait d’être ramenée à des souvenirs qu’elle pouvait oublier par
intervalles, mais qui, au moindre rappel, lui revenaient aussi cuisants.
Quant à Marc, il était tombé dans une préoccupation subite. Il en
sortit pourtant au bout de quelques minutes.
--De manière que mam’selle va à Paris, dit-il, en reprenant son ton de
liberté bienveillante; ça va être pour elle un fier changement! car je
présuppose que mam’selle demeurera chez madame la comtesse?
--En effet, dit Honorine, un peu étonnée de la familiarité causeuse du
paysan.
--Oh! c’est une grande maison, reprit celui-ci, et où l’on s’amuse à
mort.
--Vous connaissez donc madame de Luxeuil?
--C’est-à-dire que j’en ai entendu parler par un pays, qui avait sa
nièce au service de la comtesse; mais il n’a pas voulu la laisser, parce
qu’il trouvait que c’était pas assez sûr.
--Comment?
--Madame la comtesse reçoit toute sorte de monde, à ce qu’il paraît, et,
à Paris, il y a plus de diables que de saints, sans compter que le fils
de madame de Luxeuil est le roi des bons vivants. Vous ne le connaissez
pas, M. Arthur?
--Non, répliqua la jeune fille, que les confidences du paysan
commençaient à embarrasser, et qui regarda derrière elle, comme si elle
eût voulu rejoindre sa tante.
--Eh bien, vous ferez sa connaissance, continua Marc du même ton, c’est
un mauvais sujet fini, à ce que l’on dit...
Honorine ne voulut point en écouter davantage, elle avait gagné le seuil
de la forge et y entra.
Marc allait la suivre, lorsque la chaise de poste, remise en état, parut
précédée du postillon qui conduisait les chevaux au petit pas. Derrière,
venait le maréchal avec trois nouveaux compagnons, par lesquels il avait
été rejoint sur la route.
Malgré la nuit qui commençait, Marc crut les reconnaître. Il pencha
l’oreille pour écouter les voix qui se faisaient entendre dans l’ombre,
sembla douter encore, et se glissa derrière le mur ruiné qui servait de
clôture à la cour du maréchal.
Presque au même instant les nouveaux venus atteignirent celle-ci, et, à
la clarté de la forge, Marc reconnut le Parisien, Moser et le Bruc.
La présence de ces trois hommes fut pour le paysan un trait de lumière.
Le Furet s’était évidemment trompé sur la direction qu’ils devaient
prendre, et la voiture à laquelle ils avaient _préparé un accident_
était celle de madame de Luxeuil. Quelque circonstance fortuite les
avait, sans doute, empêchés de mettre à profit cet accident, mais ils
pouvaient retrouver l’occasion manquée, en attendant la chaise de poste
vers l’entrée du pont d’Antony. La nuit serait alors complète, la route
déserte et l’endroit favorable. Le danger auquel la comtesse et sa nièce
venaient d’échapper n’était donc, pour ainsi dire, qu’ajourné. D’un
autre côté, le départ des deux compagnons de Marc rendait son
intervention impuissante, et, après les avertissements du braconnier, il
ne pouvait espérer aucun secours du maréchal-ferrant.
Toutes ces réflexions se présentèrent à lui coup sur coup, et il
cherchait encore ce qu’il devait faire, lorsque le Parisien et Moser
reparurent sur le seuil de la forge.
Tous deux se consultaient à voix basse et montraient la direction
d’Arcueil. Il était clair que Marc avait deviné leurs intentions et
qu’ils voulaient prendre les devants, pendant que les voyageuses, qui
avaient rejoint la chaise de poste avec le marquis, achevaient quelques
arrangements. Le paysan comprit que le moindre retard pouvait tout
perdre et son parti fut pris à l’instant même. Sortant de derrière le
mur qui le cachait, il s’avança d’un pas ferme vers la forge, passa
lentement, sans paraître y prendre garde, devant le groupe qui causait
en dehors du seuil et entra chez le maréchal.
A sa vue, le Parisien et le Juif s’étaient rejetés de côté, avec un
mouvement de surprise, et ils regardèrent autour d’eux.
--C’est lui! murmura le premier.
--C’est pien lui! répéta l’Alsacien.
--Il est seul!
--Tout zeul!
--Et il ne nous a pas reconnus?
--Non.
--Alors, c’est un quine à la loterie, reprit rapidement Jacques; au
diable la chaise de poste! je reste ici.
--Gomment! tu renonces à notre broget?
--Veux-tu laisser échapper ce brigand?
--Non, non, dit Moser, dont l’accent exprimait le combat que se
livraient en lui l’avarice et la haine; mais manquer une affaire, c’est
pien tur.
--On peut en retrouver une autre, fit observer le Parisien, tandis que
nous ne retrouverons jamais une occasion pareille de nous venger. Veille
à la porte pour que j’avertisse le Bruc.
Il alla retrouver celui-ci, qui causait avec le maréchal, leur parla
quelque temps à voix basse; puis tous trois rejoignirent l’Alsacien.
Dans ce moment le fouet du postillon se fit entendre et la chaise de
poste partit au galop.
Marc fit un geste de joie, les voyageurs étaient sauvés.
Mais lui-même se trouvait au pouvoir d’ennemis dont il ne pouvait
attendre aucune pitié. Il promena autour de lui un regard rapide, passa
dans la seconde pièce, courut à la fenêtre et l’ouvrit; mais au moment
où il posait le pied sur le rebord de l’embrasure, les deux volets se
fermèrent brusquement, et il entendit qu’on les barrait au dehors.
Il s’élança vers la porte; elle était gardée!
Marc recula en plongeant les deux mains dans les poches de sa longue
veste, et alla s’appuyer le dos à la muraille.
Il entendit un chuchotement, comme si les assaillants se fussent
consultés, puis il se fit un silence, et le Parisien entra suivi de
Moser.
L’homme au gourdin et le maréchal-ferrant restèrent sur le seuil.
Jacques fut, comme d’habitude, le premier à prendre la parole.
--Ah! tu ne nous attendais pas, mon petit, dit-il avec une haine
évidemment combattue par la crainte, et en s’arrêtant à quelques pas du
paysan.
--Au contraire, répondit Marc tranquillement, car je vous cherchais.
--Tu l’avoues! s’écria Jacques, qui devint bleu de colère. Avez-vous
entendu, vous autres? Il avoue qu’il nous cherchait.
--Faut le refroidir! cria le Bruc de la porte.
Le Parisien et Moser firent un mouvement pour se précipiter sur Marc;
mais il retira aussitôt les mains de ses larges poches et présenta, à
chacun d’eux, le canon d’un pistolet.
L’Alsacien et Jacques regagnèrent précipitamment l’entrée.
--Vous voyez que j’ai de quoi vous servir, reprit-il sans s’émouvoir; ne
faites donc pas les méchants, et restons-en à la conversation.
--Y croit nous faire beur, le prigand! dit Moser, qui se tenait en
dehors de la baie de la porte et complétement effacé derrière la
cloison.
--Pas moi, répondit Marc, mais ces deux joujoux.
--Tire donc si tu as du cœur! cria Jacques.
--J’aime mieux tirer à bout portant.
--Ainsi, tu resteras là?
--Jusqu’à ce que vous me laissiez la route libre.
Le Parisien parut embarrassé: il se tourna vers ses compagnons, et tous
quatre se consultèrent assez longtemps à voix basse; enfin, la porte fut
repoussée, fermée à double tour, et Marc se trouva prisonnier.
Il prêta l’oreille, cherchant à deviner ce qui se préparait contre lui;
mais il n’entendait qu’un murmure confus, à travers lequel retentissait
de loin en loin quelques mots isolés prononcés plus haut. Il distingua
ceux de _loyer_... _chassé_... _gueux de bourgeois_... _Vengeance pour
deux_. Puis les voix se turent, comme si tout le monde était tombé
d’accord; le soufflet de la forge commença à se faire entendre, et une
lueur brilla à travers la porte mal jointe.
Marc, inquiet, appuya l’œil contre une des fentes.
Le Parisien et ses compagnons étaient occupés à briser les bancs et les
tables, dont ils jetaient les débris dans la forge. Le maréchal-ferrant
regardait tranquillement cette destruction de son mobilier et activait
lui-même le feu.
Tout ne tarda pas à s’embraser. Alors chacun saisit un des fragments
enflammés, qui furent dispersés le long des charpentes, contre la
cloison et jusque sous le toit de chaume. L’incendie se déclara en même
temps sur dix points séparés.
Marc qui comprit leur intention, se précipita contre la porte et la
secoua avec violence; mais la serrure résista à tous ses efforts.
--Ah! le monsieur du cabinet particulier se réveille, dit le Parisien,
en éclatant de rire; entendez-vous comme il sonne le garçon?
--Ouvrez, ouvrez, s’écria Marc, qui continuait à agiter inutilement la
porte.
--Voilà! bourgeois! reprit Jacques avec la même ironie féroce; vous
allez être servi... un plat à l’étuvée avec sauce à la vapeur... Eh! toi
le Bruc, mets donc quelques tisons contre la cloison pour que le
bourgeois se chauffe de plus près.
--Cartez-fous, interrompit Moser, qui avait gagné le seuil, foilà que ça
vlampe partout.
--Vivat! cria le maréchal-ferrant, en faisant voltiger son bonnet, le
vieux grippe-sous d’Etrechy en sera pour sa cassine! ça lui apprendra à
chasser ses locataires.
--Filons, reprit le Parisien, et veillons surtout à ce que notre gibier
ne sorte pas du gîte.
--Nous resterons nous chauffer les mains en dehors.
--C’est ça; au revoir, Rageur.
--Cuis dans ton jus, mon fieux, et que ça te brofite.
Marc ne répondit rien; car depuis un instant, il essayait de forcer le
volet de la fenêtre donnant sur le courtil, mais toutes ses tentatives
furent, inutiles.
Il revenait vers l’entrée pour parlementer de nouveau, lorsqu’il
entendit la porte de la forge se refermer bruyamment, et les voix des
quatre compagnons se perdre au dehors.
La flamme commençait à pétiller autour de lui; une fumée épaisse
l’entourait, un air brûlant l’empêchait de respirer. Muré dans
l’incendie, il était condamné à y périr!
Cette conviction le jeta dans un désespoir furieux. Il se mit à
parcourir la pièce, où il était enfermé, avec des cris de rage et en
cherchant à tâtons une issue. Les flammes ne tardèrent pas à lui en
ouvrir une. La cloison qui le séparait de la forge s’abattit à ses
pieds. Il voulut en franchir les débris; mais, de l’autre côté, tout
était en feu! Il fut obligé de reculer jusqu’à la fenêtre.
L’incendie, activé par le vent, achevait de tout envahir. Les
charpentes, embrasées les premières, croulaient avec le chaume, qui
s’éparpillait en pluie de feu; les murs mêmes, calcinés par la flamme,
fléchissaient en mugissant, et semaient, dans le brasier, leurs pierres
noircies.
Cependant Marc, haletant et aveuglé, continuait à courir au milieu de
ces débris fumants en appelant du secours et en cherchant une issue.
Enfin, il croit distinguer, au milieu de la fumée, un endroit où les
poutres abattues ont entraîné une partie du mur; il y court, il franchit
les ruines fumantes, il atteint le sommet de la brèche! Déjà l’air frais
du dehors le frappe au visage; encore un effort et il est sauvé!...
Mais, tout à coup, la pierre qui le soutenait se détache; ses mains
glissent sur le mur brûlant, il pousse un cri et retombe enseveli sous
les décombres!