Seize ans après.
Quiconque a essayé la vie de touriste, sait que les voyages n’offrent
jamais une continuité d’aspects ni d’impressions, mais qu’ils se
composent de stations rares, éparses, et souvent séparées l’une de
l’autre par de longs espaces qui ne peuvent intéresser l’esprit ni
attirer le regard. La création semble avoir, comme l’art, des musées où
elle réunit toutes ses merveilles, et hors desquels on ne trouve que la
monotonie ou le vide. Entre la mer aux grèves sauvages et la montagne
aux vallons arcadiens, s’étend la plaine unie, paisible, verdoyante, où
les bois continuent les bois, où les prairies suivent les prairies, et
qu’il faut traverser au galop des chevaux.
Or, le romancier a, comme le touriste, de longs intervalles, qu’il doit
faire franchir rapidement au lecteur. Pour lui n’existent ni la distance
ni le temps. Semblable à l’ange révolté qui enleva le Christ sur la
montagne, il montre à ceux qui l’écoutent, non l’humble campagne qui se
déroule à ses pieds, mais tout ce qu’il a pu réunir de tentateur et de
merveilleux aux quatre aires de vent. Dédaigneux des lenteurs de la
réalité, il parle, et un autre horizon se lève, et l’homme jeune est
devenu un vieillard, et l’enfant, transformé, apparaît couronné de force
et de jeunesse.
Nous profiterons de ce dernier privilége pour franchir d’un bond seize
années, et présenter à nos lecteurs l’orpheline de la Maison-Verte, non
plus chétive et souffrante, mais grande et belle jeune fille devant
laquelle le monde va s’ouvrir.
Les dernières volontés de la baronne avaient été accomplies; confiée à
la supérieure de Tours, Honorine grandit au couvent, sans s’apercevoir
qu’il lui manquait une famille.
Celle-ci, de son côté, l’oublia complétement. En perdant l’espérance de
la tutelle, madame de Luxeuil et M. Vorel avaient semblé renoncer à tout
lien de parenté. La première, devenue veuve, ne s’informa plus de sa
nièce, et le médecin, qui avait réussi à se réconcilier avec la mère
Louis, alla habiter le domaine des Motteux, d’où il parut demeurer
également étranger à tout ce qui concernait l’orpheline.
Mais cette dernière avait trouvé au Sacré-Cœur de quoi la dédommager
de cet abandon. La supérieure l’y avait d’abord reçue avec une tendresse
passionnée qui se communiqua insensiblement aux autres religieuses.
Habituellement consacrées à l’instruction de jeunes filles déjà grandes,
celles-ci donnaient pour la première fois leurs soins à une enfant, et
cette nouveauté réveilla en elles les instincts de la femme, endormis
plutôt qu’étouffés: avec leurs autres élèves, elles n’étaient
qu’institutrices, avec Honorine elles devinrent mères. Grâce à elle,
chaque recluse connut quelque chose de ces inquiétudes, de ces attentes,
de ces saisissements qui sont la vie de famille, et donnent seuls de la
saveur à la joie. Il y eut un intérêt et une émotion dans leur solitude.
Aussi ce fut à qui aurait la meilleure part de cette maternité
spirituelle; toutes ces âmes, pleines d’expansions retenues,
assiégeaient l’âme naissante de l’enfant pour y éveiller une sympathie
et prendre date dans sa tendresse.
Honorine, d’abord souffrante, se ranima insensiblement au milieu de
cette atmosphère de caresses, et, fières de leur œuvre, les
religieuses l’aimèrent davantage en la voyant revivre. Sa santé, sa
joie, sa beauté, tout leur appartenait; elles en faisaient leur bonheur
et leur gloire, en même temps que leur tourment. Toutes leurs existences
tenaient, par le fil invisible du dévouement, à cette existence sauvée.
Tant d’abnégation pouvait amener la mollesse, ou encourager l’égoïsme;
l’heureuse nature d’Honorine la sauva de ce danger. Elle accepta
l’affection de celles qui lui servaient de mère, avec la simplicité d’un
cœur capable de rendre ce qu’on lui donne. Gaie et charmante, elle
devint le bonheur du couvent après avoir été sa sollicitude. A mesure
qu’elle grandissait, celui-ci semblait s’animer de sa jeunesse; on eût
dit un soleil levant dont les rayons, chaque jour plus vifs, réveillent
partout la vie qui sommeille.
Et sa présence n’avait point été seulement pour ces pieuses filles une
cause de joie, mais d’amélioration; car dans cette affection commune
s’étaient fondues toutes ces petites aigreurs des cœurs inoccupés.
Chaque religieuse, désormais, avait un intérêt humain, un but visible,
et sa vie ne restait point uniquement renfermée dans les énervantes
aspirations vers l’inconnu.
Elles se partagèrent l’instruction d’Honorine, qui reçut leurs leçons,
pour ainsi dire à son insu, et sans distinguer la récréation de l’étude.
Douée d’un de ces esprits heureux où toute graine semée germe
d’elle-même, elle ne connut ni la fatigue du travail, ni l’angoisse des
réprimandes, et atteignit douze ans presque sans connaître les larmes.
Vers cette époque arriva un événement de peu d’importance, mais qui,
dans la vie paisible et uniforme de l’orpheline, ne pouvait manquer de
laisser un souvenir. La supérieure prit un nouveau jardinier. C’était un
vieillard à cheveux blancs, mais dont l’aspect robuste semblait
démentir l’âge. Dès les premiers jours, il distingua Honorine parmi ses
compagnes, et se prit pour elle d’une affection singulière. Chaque fois
que l’enfant paraissait dans le jardin, il interrompait son travail pour
la suivre d’un regard qui semblait s’attendrir; il reconnaissait sa voix
et jusqu’à sa manière de courir derrière les charmilles; lors même
qu’elle n’était plus là, il continuait à s’occuper d’elle, en soignant
le petit parterre qui lui avait été donné.
Il ne lui parlait, du reste, que rarement et toujours pour répondre à
quelque question; son dévouement était humble et muet comme celui du
chien. Lorsqu’il voulait montrer à l’enfant quelque fleur rare, cultivée
à son intention, ou quelque fruit cueilli pour elle, il faisait entendre
un sifflement cadencé qu’elle connaissait et qui la faisait accourir. On
s’était d’abord un peu étonné, au couvent, de cette préférence
passionnée, mais telle était l’amitié de tout le monde pour l’enfant,
qu’on avait fini par la trouver naturelle. Quant à Honorine, accoutumée
aux soins empressés de ses institutrices, elle accepta ceux d’Étienne
avec reconnaissance, mais sans surprise. Elle ne passait jamais près du
vieillard sans lui adresser un sourire ou un salut amical, et Étienne,
qui tressaillait à sa voix, ne répondait que par un geste, par un coup
d’œil, tout au plus par un mot tremblant qui révélait je ne sais quel
mélange d’angoisse et de joie.
Le jardin du couvent ne formait qu’une petite partie de son enclos.
Celui-ci comprenait, en outre, des vergers, un bois et des prairies, à
l’extrémité desquelles se trouvait un vivier assez profond pour porter
une nacelle. Les religieuses aimaient à s’y embarquer avec quelques
élèves choisies et à faire le tour du petit étang pour couper les joncs
et cueillir les fleurs de nénuphar.
Un jour qu’Étienne se trouvait au bout du verger, où il recevait les
ordres de la prieure, des cris de détresse se firent entendre vers le
vivier. Tous deux accoururent effrayés et aperçurent la barque chavirée.
La religieuse et une pensionnaire flottaient, près de s’engloutir au
milieu des roseaux!
Étienne laissa tomber sa veste, ses sabots, son tablier, et s’élança à
leur secours.
Au bout de quelques instants, toutes deux furent à terre; mais à peine
la religieuse eut-elle repris ses sens qu’elle regarda autour d’elle et
s’écria avec épouvante:
--Honorine?
--Vous l’aviez avec vous? demanda Étienne qui devint pâle.
--Ah! sauvez-la! sauvez-la!...
Il n’en entendit pas davantage, courut vers l’étang, les bras étendus,
il s’élança d’un bond jusqu’à la barque et disparut sous les eaux.
Les religieuses accourues se pressaient sur le bord avec des sanglots.
Trois fois Étienne remonta seul en poussant des cris de désespoir; trois
fois il replongea au plus profond de l’étang, avec une sorte de rage,
enfin il reparut soulevant dans ses bras Honorine, regagna le bord et la
déposa à l’ombre des saules.
Les religieuses éperdues s’empressèrent autour de l’enfant inanimée; et,
après des efforts longtemps infructueux, un cri de joie partit, elle
avait fait un mouvement... elle vivait!
A ce cri, Étienne qui se tenait près d’elle à genoux, le corps penché,
tous les membres tremblants et l’œil égaré, joignit les mains avec un
sourd gémissement de joie, et s’évanouit.
Le médecin que l’on avait envoyé chercher survint heureusement. Après
avoir rassuré les religieuses, il les engagea à reconduire au couvent
Honorine, complétement ranimée, tandis qu’il aidait lui-même à
transporter le jardinier dans la maisonnette qu’il occupait au bout des
prairies.
Il en revint bientôt annonçant qu’il avait repris connaissance et ne
courait aucun danger; mais il demanda la supérieure, lui parla à
l’écart, et l’on apprit le soir même, avec étonnement, qu’Étienne appelé
et longtemps entretenu par elle avait quitté le couvent pour n’y plus
revenir.
Honorine se montra sérieusement affligée de ce départ et fit de vaines
tentatives pour en connaître la cause; tout ce qu’elle put apprendre,
c’est qu’en le jugeant nécessaire, la supérieure l’avait vu avec regret,
et conservait pour l’ancien jardinier un profond sentiment de
reconnaissance.
Cette aventure fut la seule qui traversa l’enfance d’Honorine; les
années suivantes s’écoulèrent sans lui laisser d’autre trace de leur
passage que le vague souvenir d’un bonheur toujours renouvelé. Appuyée
sur des mains amies, elle passa, par une pente insensible, des gaietés
du premier âge aux enchantements de la jeunesse.
On croit en général l’éducation de couvent triste, austère et pleine de
pruderie; mais, sur ce point comme sur beaucoup d’autres, on s’abuse.
Nulle part ailleurs, au contraire, la vie n’est plus égayée de ces
petits plaisirs qui sont le pain quotidien de la joie, nulle part vous
n’avez à craindre moins de contrainte, moins de sévérité. Rassurées par
l’isolement, les maîtresses peuvent laisser à leurs élèves une liberté
d’expansion qu’on ne pourrait accorder ailleurs sans danger. Aussi, loin
de pécher par soumission ou timidité, celles-ci tendent-elles presque
toujours à l’excès contraire. Au sortir de ces saintes volières, où ne
leur ont jamais manqué le grain, la sûreté, l’espace ni le soleil, elles
s’élancent dans la vie comme le pigeon voyageur, curieuses de voir,
avides de sentir, mais ne soupçonnant ni la faim ni l’orage, ni les
chasseurs.
Le caractère d’Honorine devait lui donner, plus qu’à aucune autre, cette
périlleuse confiance. Ame ouverte et tendre, elle participait à la vie
de tout ce qui vivait; elle avait besoin d’aimer tout ce qui pouvait
être aimé. Rattachée par la sympathie à chaque œuvre de la création,
elle ne pouvait voir languir la plante, elle ne pouvait entendre
l’animal se plaindre; elle pleurait en regardant pleurer. La
bienveillance des autres lui était indispensable comme l’air. Son
sourire affectueux cherchait le sourire sur toutes les lèvres; un regard
froid la rendait inquiète, un geste mécontent la glaçait. On eût pu la
représenter comme ces saintes que l’art naïf du moyen-âge nous a peintes
les bras tendus et tenant à la main leur cœur enflammé, symbole
d’ardente charité, mais que complète, hélas! toujours la couronne du
martyre!
La première douleur qui atteignit Honorine, fut le départ d’une partie
des religieuses qui l’avaient élevée. Soit que l’on eût besoin ailleurs
de leur zèle, soit qu’obéissant à la règle, on voulût les défendre des
attachements que crée l’habitude, elles reçurent l’ordre de quitter le
couvent de Tours pour se rendre à Paris.
La séparation fut déchirante: le devoir religieux imposait en vain la
résignation à celles qui partaient; l’affliction impétueuse d’Honorine
déconcerta toutes leurs résolutions. Les adieux, vingt fois achevés et
repris, se continuèrent dans les larmes jusqu’au moment où il fallut
s’arracher des bras de l’orpheline. Les religieuses partirent sans
espérance de la revoir, et ne pouvant lui donner de rendez-vous que de
l’autre côté de la tombe! C’était, pour chacune d’elles, comme une fille
qui meurt, et pour Honorine comme une famille qui se disperse.
Cependant, son premier amour, la plus tendre et la plus chérie de ses
mères ne lui avait point été enlevée; la supérieure restait. Mais le
bonheur ressemble aux plus belles fleurs: qu’une première feuille tombe
et bientôt chaque brise en emporte une nouvelle. Peu de temps après, la
prieure tomba dans une langueur que ni les soins ni les remèdes ne
purent dissiper, et à laquelle elle succomba au bout de quelques mois.
Le désespoir d’Honorine inspira un instant des craintes sérieuses.
C’était le premier coup qui frappait ce cœur désarmé, et sa douleur
fut horrible; mais si la nouveauté de la blessure la fit plus cuisante,
elle rendit aussi plus certaine la guérison. Honorine n’était point
épuisée par ces longues luttes qui enlèvent à la volonté son ressort et
retiennent l’âme dans l’abattement, faute de vitalité pour revenir à la
santé. Armée de toutes ses forces, elle se releva de ce premier choc.
Un grand changement, survenu dans sa destinée, fit d’ailleurs diversion
à sa douleur et reporta ailleurs ses préoccupations.
Madame de Luxeuil avait été avertie de ce qui venait d’arriver, et cet
événement imprévu réveilla chez elle des projets oubliés. La partie du
testament de la baronne qui confiait l’éducation d’Honorine à la prieure
de Tours se trouvait naturellement annulée par la mort de celle-ci, et
le sort de l’orpheline était désormais remis à la décision du conseiller
de Vercy qui, à défaut du duc de Saint-Alofe, avait accepté la tutelle.
Ce fut donc à lui que la comtesse s’adressa, en lui dépêchant un de ses
amis dévoués, le marquis de Chanteaux.
Bien que fort jeune au moment de la Révolution, M. de Chanteaux avait
quitté la France avec la plus grande partie de la noblesse, et s’était
mêlé à toutes les intrigues royalistes de l’époque. C’était un des
agents les plus actifs de ce comité qui combattait la République au
moyen de proclamations supposées et de faux assignats fabriqués par une
réunion de prêtres émigrés, sous la direction d’un évêque. Le marquis
avait même pris part à cette dernière opération, et y avait acquis une
remarquable adresse pour imiter les empreintes et contrefaire les
écritures. Rentré en France sous le Consulat, il y avait mené une vie
oisive et peu régulière jusqu’à la première rentrée des Bourbons. Les
événements des Cent-Jours l’amenèrent dans la Vendée, où il prit le
commandement de plusieurs bandes d’insurgés qui se signalèrent par la
prise de quelques bourgs et le pillage des diligences; enfin, la seconde
restauration reconnut ses services passés et présents en lui accordant
une place de gentilhomme à la chambre. L’_accident_ de juillet lui
enleva cette position, et depuis, il s’était tenu à l’écart parmi les
boudeurs du faubourg Saint-Germain.
M. de Chanteaux, qui joignait aux grandes manières de la vieille
noblesse les formes surannées de la galanterie impériale, pouvait passer
pour un exemple remarquable de cette génération fossile dont la chambre
haute présente de nos jours la plus curieuse et la plus complète
exhibition.
Heureusement que la mission dont il avait été chargé par la comtesse
offrait peu de difficultés. Il n’eut point de peine à faire comprendre à
M. de Vercy, que la mort de la prieure plaçait Honorine dans une
situation nouvelle, et que, destinée à vivre hors du couvent, le moment
était venu pour elle d’en sortir. Or, nul ne pouvait mieux que madame de
Luxeuil, vu son titre de tante et ses habitudes, faciliter à la jeune
fille son entrée dans le monde; aussi M. de Vercy accepta-t-il avec
reconnaissance la proposition que lui fit faire la comtesse de se
charger de sa pupille, et il fut convenu qu’elle viendrait la prendre à
Tours, où le conseiller devait se rendre lui-même pour la lui remettre
officiellement.
Tout se passa comme on en était convenu. Madame de Luxeuil arriva au
jour indiqué, vit M. de Vercy qu’elle enchanta par ses prévenances, et
alla avec lui au couvent pour chercher sa nièce.
Cette dernière, qui avait été prévenue, se tenait prête. L’absence et la
mort avaient dépeuplé pour elle la maison où elle avait grandi; tout ce
qui avait fait là sa joie n’était plus maintenant que source de regrets.
Celles qui l’avaient élevée et chérie avaient emporté avec elles les
doux échanges d’émotions, les tendres encouragements, les affectueuses
réprimandes; désormais le couvent était vide, la famille avait disparu!
Elle se résigna donc à suivre la comtesse sans trop de peine, chassée
d’un côté par le vide qui s’était fait autour d’elle, attirée de l’autre
par cet attrait du changement et de l’inconnu, illusion des premières
années.
Ce fut seulement au moment de partir, que tout son passé se redressa
sous ses yeux, comme un doux fantôme qui se plaçait devant le monde pour
la retenir dans la solitude; mais elle l’écarta de la main, et après
avoir jeté, en tremblant, un dernier regard éploré à ce toit sous lequel
elle avait épuisé toutes les joies pures du commencement de la vie, elle
monta dans la chaise de poste de sa tante et prit avec elle la route de
Paris.