V.

Seize ans après.

Quiconque a essayé la vie de touriste, sait que les voyages n’offrent

jamais une continuité d’aspects ni d’impressions, mais qu’ils se

composent de stations rares, éparses, et souvent séparées l’une de

l’autre par de longs espaces qui ne peuvent intéresser l’esprit ni

attirer le regard. La création semble avoir, comme l’art, des musées où

elle réunit toutes ses merveilles, et hors desquels on ne trouve que la

monotonie ou le vide. Entre la mer aux grèves sauvages et la montagne

aux vallons arcadiens, s’étend la plaine unie, paisible, verdoyante, où

les bois continuent les bois, où les prairies suivent les prairies, et

qu’il faut traverser au galop des chevaux.

Or, le romancier a, comme le touriste, de longs intervalles, qu’il doit

faire franchir rapidement au lecteur. Pour lui n’existent ni la distance

ni le temps. Semblable à l’ange révolté qui enleva le Christ sur la

montagne, il montre à ceux qui l’écoutent, non l’humble campagne qui se

déroule à ses pieds, mais tout ce qu’il a pu réunir de tentateur et de

merveilleux aux quatre aires de vent. Dédaigneux des lenteurs de la

réalité, il parle, et un autre horizon se lève, et l’homme jeune est

devenu un vieillard, et l’enfant, transformé, apparaît couronné de force

et de jeunesse.

Nous profiterons de ce dernier privilége pour franchir d’un bond seize

années, et présenter à nos lecteurs l’orpheline de la Maison-Verte, non

plus chétive et souffrante, mais grande et belle jeune fille devant

laquelle le monde va s’ouvrir.

Les dernières volontés de la baronne avaient été accomplies; confiée à

la supérieure de Tours, Honorine grandit au couvent, sans s’apercevoir

qu’il lui manquait une famille.

Celle-ci, de son côté, l’oublia complétement. En perdant l’espérance de

la tutelle, madame de Luxeuil et M. Vorel avaient semblé renoncer à tout

lien de parenté. La première, devenue veuve, ne s’informa plus de sa

nièce, et le médecin, qui avait réussi à se réconcilier avec la mère

Louis, alla habiter le domaine des Motteux, d’où il parut demeurer

également étranger à tout ce qui concernait l’orpheline.

Mais cette dernière avait trouvé au Sacré-Cœur de quoi la dédommager

de cet abandon. La supérieure l’y avait d’abord reçue avec une tendresse

passionnée qui se communiqua insensiblement aux autres religieuses.

Habituellement consacrées à l’instruction de jeunes filles déjà grandes,

celles-ci donnaient pour la première fois leurs soins à une enfant, et

cette nouveauté réveilla en elles les instincts de la femme, endormis

plutôt qu’étouffés: avec leurs autres élèves, elles n’étaient

qu’institutrices, avec Honorine elles devinrent mères. Grâce à elle,

chaque recluse connut quelque chose de ces inquiétudes, de ces attentes,

de ces saisissements qui sont la vie de famille, et donnent seuls de la

saveur à la joie. Il y eut un intérêt et une émotion dans leur solitude.

Aussi ce fut à qui aurait la meilleure part de cette maternité

spirituelle; toutes ces âmes, pleines d’expansions retenues,

assiégeaient l’âme naissante de l’enfant pour y éveiller une sympathie

et prendre date dans sa tendresse.

Honorine, d’abord souffrante, se ranima insensiblement au milieu de

cette atmosphère de caresses, et, fières de leur œuvre, les

religieuses l’aimèrent davantage en la voyant revivre. Sa santé, sa

joie, sa beauté, tout leur appartenait; elles en faisaient leur bonheur

et leur gloire, en même temps que leur tourment. Toutes leurs existences

tenaient, par le fil invisible du dévouement, à cette existence sauvée.

Tant d’abnégation pouvait amener la mollesse, ou encourager l’égoïsme;

l’heureuse nature d’Honorine la sauva de ce danger. Elle accepta

l’affection de celles qui lui servaient de mère, avec la simplicité d’un

cœur capable de rendre ce qu’on lui donne. Gaie et charmante, elle

devint le bonheur du couvent après avoir été sa sollicitude. A mesure

qu’elle grandissait, celui-ci semblait s’animer de sa jeunesse; on eût

dit un soleil levant dont les rayons, chaque jour plus vifs, réveillent

partout la vie qui sommeille.

Et sa présence n’avait point été seulement pour ces pieuses filles une

cause de joie, mais d’amélioration; car dans cette affection commune

s’étaient fondues toutes ces petites aigreurs des cœurs inoccupés.

Chaque religieuse, désormais, avait un intérêt humain, un but visible,

et sa vie ne restait point uniquement renfermée dans les énervantes

aspirations vers l’inconnu.

Elles se partagèrent l’instruction d’Honorine, qui reçut leurs leçons,

pour ainsi dire à son insu, et sans distinguer la récréation de l’étude.

Douée d’un de ces esprits heureux où toute graine semée germe

d’elle-même, elle ne connut ni la fatigue du travail, ni l’angoisse des

réprimandes, et atteignit douze ans presque sans connaître les larmes.

Vers cette époque arriva un événement de peu d’importance, mais qui,

dans la vie paisible et uniforme de l’orpheline, ne pouvait manquer de

laisser un souvenir. La supérieure prit un nouveau jardinier. C’était un

vieillard à cheveux blancs, mais dont l’aspect robuste semblait

démentir l’âge. Dès les premiers jours, il distingua Honorine parmi ses

compagnes, et se prit pour elle d’une affection singulière. Chaque fois

que l’enfant paraissait dans le jardin, il interrompait son travail pour

la suivre d’un regard qui semblait s’attendrir; il reconnaissait sa voix

et jusqu’à sa manière de courir derrière les charmilles; lors même

qu’elle n’était plus là, il continuait à s’occuper d’elle, en soignant

le petit parterre qui lui avait été donné.

Il ne lui parlait, du reste, que rarement et toujours pour répondre à

quelque question; son dévouement était humble et muet comme celui du

chien. Lorsqu’il voulait montrer à l’enfant quelque fleur rare, cultivée

à son intention, ou quelque fruit cueilli pour elle, il faisait entendre

un sifflement cadencé qu’elle connaissait et qui la faisait accourir. On

s’était d’abord un peu étonné, au couvent, de cette préférence

passionnée, mais telle était l’amitié de tout le monde pour l’enfant,

qu’on avait fini par la trouver naturelle. Quant à Honorine, accoutumée

aux soins empressés de ses institutrices, elle accepta ceux d’Étienne

avec reconnaissance, mais sans surprise. Elle ne passait jamais près du

vieillard sans lui adresser un sourire ou un salut amical, et Étienne,

qui tressaillait à sa voix, ne répondait que par un geste, par un coup

d’œil, tout au plus par un mot tremblant qui révélait je ne sais quel

mélange d’angoisse et de joie.

Le jardin du couvent ne formait qu’une petite partie de son enclos.

Celui-ci comprenait, en outre, des vergers, un bois et des prairies, à

l’extrémité desquelles se trouvait un vivier assez profond pour porter

une nacelle. Les religieuses aimaient à s’y embarquer avec quelques

élèves choisies et à faire le tour du petit étang pour couper les joncs

et cueillir les fleurs de nénuphar.

Un jour qu’Étienne se trouvait au bout du verger, où il recevait les

ordres de la prieure, des cris de détresse se firent entendre vers le

vivier. Tous deux accoururent effrayés et aperçurent la barque chavirée.

La religieuse et une pensionnaire flottaient, près de s’engloutir au

milieu des roseaux!

Étienne laissa tomber sa veste, ses sabots, son tablier, et s’élança à

leur secours.

Au bout de quelques instants, toutes deux furent à terre; mais à peine

la religieuse eut-elle repris ses sens qu’elle regarda autour d’elle et

s’écria avec épouvante:

--Honorine?

--Vous l’aviez avec vous? demanda Étienne qui devint pâle.

--Ah! sauvez-la! sauvez-la!...

Il n’en entendit pas davantage, courut vers l’étang, les bras étendus,

il s’élança d’un bond jusqu’à la barque et disparut sous les eaux.

Les religieuses accourues se pressaient sur le bord avec des sanglots.

Trois fois Étienne remonta seul en poussant des cris de désespoir; trois

fois il replongea au plus profond de l’étang, avec une sorte de rage,

enfin il reparut soulevant dans ses bras Honorine, regagna le bord et la

déposa à l’ombre des saules.

Les religieuses éperdues s’empressèrent autour de l’enfant inanimée; et,

après des efforts longtemps infructueux, un cri de joie partit, elle

avait fait un mouvement... elle vivait!

A ce cri, Étienne qui se tenait près d’elle à genoux, le corps penché,

tous les membres tremblants et l’œil égaré, joignit les mains avec un

sourd gémissement de joie, et s’évanouit.

Le médecin que l’on avait envoyé chercher survint heureusement. Après

avoir rassuré les religieuses, il les engagea à reconduire au couvent

Honorine, complétement ranimée, tandis qu’il aidait lui-même à

transporter le jardinier dans la maisonnette qu’il occupait au bout des

prairies.

Il en revint bientôt annonçant qu’il avait repris connaissance et ne

courait aucun danger; mais il demanda la supérieure, lui parla à

l’écart, et l’on apprit le soir même, avec étonnement, qu’Étienne appelé

et longtemps entretenu par elle avait quitté le couvent pour n’y plus

revenir.

Honorine se montra sérieusement affligée de ce départ et fit de vaines

tentatives pour en connaître la cause; tout ce qu’elle put apprendre,

c’est qu’en le jugeant nécessaire, la supérieure l’avait vu avec regret,

et conservait pour l’ancien jardinier un profond sentiment de

reconnaissance.

Cette aventure fut la seule qui traversa l’enfance d’Honorine; les

années suivantes s’écoulèrent sans lui laisser d’autre trace de leur

passage que le vague souvenir d’un bonheur toujours renouvelé. Appuyée

sur des mains amies, elle passa, par une pente insensible, des gaietés

du premier âge aux enchantements de la jeunesse.

On croit en général l’éducation de couvent triste, austère et pleine de

pruderie; mais, sur ce point comme sur beaucoup d’autres, on s’abuse.

Nulle part ailleurs, au contraire, la vie n’est plus égayée de ces

petits plaisirs qui sont le pain quotidien de la joie, nulle part vous

n’avez à craindre moins de contrainte, moins de sévérité. Rassurées par

l’isolement, les maîtresses peuvent laisser à leurs élèves une liberté

d’expansion qu’on ne pourrait accorder ailleurs sans danger. Aussi, loin

de pécher par soumission ou timidité, celles-ci tendent-elles presque

toujours à l’excès contraire. Au sortir de ces saintes volières, où ne

leur ont jamais manqué le grain, la sûreté, l’espace ni le soleil, elles

s’élancent dans la vie comme le pigeon voyageur, curieuses de voir,

avides de sentir, mais ne soupçonnant ni la faim ni l’orage, ni les

chasseurs.

Le caractère d’Honorine devait lui donner, plus qu’à aucune autre, cette

périlleuse confiance. Ame ouverte et tendre, elle participait à la vie

de tout ce qui vivait; elle avait besoin d’aimer tout ce qui pouvait

être aimé. Rattachée par la sympathie à chaque œuvre de la création,

elle ne pouvait voir languir la plante, elle ne pouvait entendre

l’animal se plaindre; elle pleurait en regardant pleurer. La

bienveillance des autres lui était indispensable comme l’air. Son

sourire affectueux cherchait le sourire sur toutes les lèvres; un regard

froid la rendait inquiète, un geste mécontent la glaçait. On eût pu la

représenter comme ces saintes que l’art naïf du moyen-âge nous a peintes

les bras tendus et tenant à la main leur cœur enflammé, symbole

d’ardente charité, mais que complète, hélas! toujours la couronne du

martyre!

La première douleur qui atteignit Honorine, fut le départ d’une partie

des religieuses qui l’avaient élevée. Soit que l’on eût besoin ailleurs

de leur zèle, soit qu’obéissant à la règle, on voulût les défendre des

attachements que crée l’habitude, elles reçurent l’ordre de quitter le

couvent de Tours pour se rendre à Paris.

La séparation fut déchirante: le devoir religieux imposait en vain la

résignation à celles qui partaient; l’affliction impétueuse d’Honorine

déconcerta toutes leurs résolutions. Les adieux, vingt fois achevés et

repris, se continuèrent dans les larmes jusqu’au moment où il fallut

s’arracher des bras de l’orpheline. Les religieuses partirent sans

espérance de la revoir, et ne pouvant lui donner de rendez-vous que de

l’autre côté de la tombe! C’était, pour chacune d’elles, comme une fille

qui meurt, et pour Honorine comme une famille qui se disperse.

Cependant, son premier amour, la plus tendre et la plus chérie de ses

mères ne lui avait point été enlevée; la supérieure restait. Mais le

bonheur ressemble aux plus belles fleurs: qu’une première feuille tombe

et bientôt chaque brise en emporte une nouvelle. Peu de temps après, la

prieure tomba dans une langueur que ni les soins ni les remèdes ne

purent dissiper, et à laquelle elle succomba au bout de quelques mois.

Le désespoir d’Honorine inspira un instant des craintes sérieuses.

C’était le premier coup qui frappait ce cœur désarmé, et sa douleur

fut horrible; mais si la nouveauté de la blessure la fit plus cuisante,

elle rendit aussi plus certaine la guérison. Honorine n’était point

épuisée par ces longues luttes qui enlèvent à la volonté son ressort et

retiennent l’âme dans l’abattement, faute de vitalité pour revenir à la

santé. Armée de toutes ses forces, elle se releva de ce premier choc.

Un grand changement, survenu dans sa destinée, fit d’ailleurs diversion

à sa douleur et reporta ailleurs ses préoccupations.

Madame de Luxeuil avait été avertie de ce qui venait d’arriver, et cet

événement imprévu réveilla chez elle des projets oubliés. La partie du

testament de la baronne qui confiait l’éducation d’Honorine à la prieure

de Tours se trouvait naturellement annulée par la mort de celle-ci, et

le sort de l’orpheline était désormais remis à la décision du conseiller

de Vercy qui, à défaut du duc de Saint-Alofe, avait accepté la tutelle.

Ce fut donc à lui que la comtesse s’adressa, en lui dépêchant un de ses

amis dévoués, le marquis de Chanteaux.

Bien que fort jeune au moment de la Révolution, M. de Chanteaux avait

quitté la France avec la plus grande partie de la noblesse, et s’était

mêlé à toutes les intrigues royalistes de l’époque. C’était un des

agents les plus actifs de ce comité qui combattait la République au

moyen de proclamations supposées et de faux assignats fabriqués par une

réunion de prêtres émigrés, sous la direction d’un évêque. Le marquis

avait même pris part à cette dernière opération, et y avait acquis une

remarquable adresse pour imiter les empreintes et contrefaire les

écritures. Rentré en France sous le Consulat, il y avait mené une vie

oisive et peu régulière jusqu’à la première rentrée des Bourbons. Les

événements des Cent-Jours l’amenèrent dans la Vendée, où il prit le

commandement de plusieurs bandes d’insurgés qui se signalèrent par la

prise de quelques bourgs et le pillage des diligences; enfin, la seconde

restauration reconnut ses services passés et présents en lui accordant

une place de gentilhomme à la chambre. L’_accident_ de juillet lui

enleva cette position, et depuis, il s’était tenu à l’écart parmi les

boudeurs du faubourg Saint-Germain.

M. de Chanteaux, qui joignait aux grandes manières de la vieille

noblesse les formes surannées de la galanterie impériale, pouvait passer

pour un exemple remarquable de cette génération fossile dont la chambre

haute présente de nos jours la plus curieuse et la plus complète

exhibition.

Heureusement que la mission dont il avait été chargé par la comtesse

offrait peu de difficultés. Il n’eut point de peine à faire comprendre à

M. de Vercy, que la mort de la prieure plaçait Honorine dans une

situation nouvelle, et que, destinée à vivre hors du couvent, le moment

était venu pour elle d’en sortir. Or, nul ne pouvait mieux que madame de

Luxeuil, vu son titre de tante et ses habitudes, faciliter à la jeune

fille son entrée dans le monde; aussi M. de Vercy accepta-t-il avec

reconnaissance la proposition que lui fit faire la comtesse de se

charger de sa pupille, et il fut convenu qu’elle viendrait la prendre à

Tours, où le conseiller devait se rendre lui-même pour la lui remettre

officiellement.

Tout se passa comme on en était convenu. Madame de Luxeuil arriva au

jour indiqué, vit M. de Vercy qu’elle enchanta par ses prévenances, et

alla avec lui au couvent pour chercher sa nièce.

Cette dernière, qui avait été prévenue, se tenait prête. L’absence et la

mort avaient dépeuplé pour elle la maison où elle avait grandi; tout ce

qui avait fait là sa joie n’était plus maintenant que source de regrets.

Celles qui l’avaient élevée et chérie avaient emporté avec elles les

doux échanges d’émotions, les tendres encouragements, les affectueuses

réprimandes; désormais le couvent était vide, la famille avait disparu!

Elle se résigna donc à suivre la comtesse sans trop de peine, chassée

d’un côté par le vide qui s’était fait autour d’elle, attirée de l’autre

par cet attrait du changement et de l’inconnu, illusion des premières

années.

Ce fut seulement au moment de partir, que tout son passé se redressa

sous ses yeux, comme un doux fantôme qui se plaçait devant le monde pour

la retenir dans la solitude; mais elle l’écarta de la main, et après

avoir jeté, en tremblant, un dernier regard éploré à ce toit sous lequel

elle avait épuisé toutes les joies pures du commencement de la vie, elle

monta dans la chaise de poste de sa tante et prit avec elle la route de

Paris.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 22 / 87 题