M. Vorel s’inclina.

--Je suis sincèrement touché, pour ma part, des généreuses intentions de

madame la comtesse, dit-il; malheureusement elles pourront rencontrer

quelques obstacles.

--Des obstacles! répéta madame de Luxeuil étonnée, et lesquels,

Monsieur?

--D’après ce que madame la comtesse m’a fait l’honneur de me confier,

reprit le médecin, les dispositions testamentaires de notre pauvre et

chère baronne peuvent être considérées comme non avenues.

--Eh bien?

--Eh bien! madame la comtesse, dans ce cas l’orpheline rentre sous la

loi commune.

--Mais cette loi me permet, je suppose, de remplacer la mère d’Honorine.

--Pour l’affection, sans aucun doute, madame la comtesse; mais pour

l’administration des biens elle appartient au tuteur.

--M. le comte de Luxeuil en prendra le titre, Monsieur.

--Pardon, dit Vorel avec déférence; mais je ferai observer à madame la

comtesse que ce titre ne se prend pas; on le reçoit du conseil de

famille.

--Soit. Pensez-vous qu’il puisse le refuser au comte?

--Je ne présume rien; je rappelle seulement que c’est à ce conseil de

faire un choix.

--Et qui pourrait-il choisir, Monsieur? Honorine n’est-elle point la

nièce de M. de Luxeuil?

--Incontestablement, madame la comtesse, elle est sa nièce... comme elle

est la mienne.

Madame de Luxeuil fit un mouvement et regarda le médecin en face.

--Que voulez-vous dire? demanda-t-elle.

--Je veux dire, répondit M. Vorel tranquillement, que si la famille

l’exige, je suis prêt à prouver quel fut mon attachement pour la mère en

servant de protecteur à la fille.

La comtesse ne put retenir un cri de surprise. La prétention du médecin

était quelque chose de si audacieux, que, dans le premier moment, elle

hésita à la prendre au sérieux. Mais l’air et l’accent de M. Vorel ne

permettaient aucun doute.

--Ainsi, s’écria-t-elle, vous comptez nous disputer la tutelle?

--C’est sans doute se montrer bien hardi, répliqua Vorel avec humilité;

mais je tiens à prouver que mon dévouement ne le cède en rien à celui de

madame la comtesse.

Celle-ci rougit de colère et fit un geste violent.

--Ah! je comprends, dit-elle d’un accent indigné; vos confidences de ce

matin étaient un piége; vous ne désiriez la suppression du testament que

dans l’intérêt de vos propres espérances, et, après vous être servi de

moi pour enlever l’obstacle, vous comptez arriver seul au but.

--Je compte seulement témoigner de mon zèle, fit observer

tranquillement Vorel, en offrant d’épargner à madame la comtesse la

charge de la tutelle.

--Et qu’en voulez-vous faire, enfin, de cette tutelle, Monsieur? demanda

madame de Luxeuil poussée à bout.

--C’est une question que l’on pourrait également adresser à madame la

comtesse, fit observer doucement le docteur.

--Ah! je vous devine, s’écria celle-ci exaspérée; l’administration des

biens de cette enfant vous permettra d’accroître votre fortune.

--Et madame la comtesse, répliqua Vorel, préférerait qu’elle servît à

réparer la sienne?

Madame de Luxeuil se leva l’œil menaçant et les lèvres pâles.

--Prenez garde, dit-elle, la voix tremblante de colère, prenez garde à

ce que vous dites, Monsieur! Je ne suis point de celles qu’on peut

insulter impunément...

--Aussi n’ai-je point songé à insulter madame la comtesse, dit Vorel,

respectueusement railleur; elle parle, et je réponds...

--Brisons là, interrompit madame de Luxeuil d’un ton hautain; de plus

longues explications sont inutiles. Puisque l’on prétend nous disputer

la fille de ma sœur, nous saurons faire valoir nos droits.

--Madame la comtesse en trouvera bientôt l’occasion, ajouta le médecin,

car le conseil de famille doit se réunir dans quelques jours.

--Quel conseil de famille, Monsieur?

--Celui que le juge de paix de Château-Lavallière doit convoquer

d’office pour la constitution de la tutelle.

La comtesse parut stupéfaite.

--Est-ce possible! s’écria-t-elle, c’est ici que vous ferez décider?...

et par un conseil composé de gens que vous connaissez?... dont la

complaisance vous est assurée?... Ah! n’espérez pas, Monsieur, que

j’accepte ces délibérations.

--Madame la comtesse ne peut songer à arrêter le cours de la loi,

objecta Vorel; le conseil sera formé, comme le veut l’article 407, de

six parents ou alliés pris dans le voisinage, et son choix, quel qu’il

puisse être, restera inattaquable.

--Je prouverai le contraire, dit la comtesse impétueusement, car je

l’attaquerai sans relâche et par tous les moyens. Vous avez voulu la

guerre, vous l’aurez! Rappelez-vous, Monsieur, qu’à partir d’aujourd’hui

je suis votre ennemie!

--Je me le rappellerai, dit le médecin avec une douceur souriante.

Et saluant humblement madame de Luxeuil, il se retira.

Mais cette modération affectée augmenta l’irritation de la comtesse, en

même temps que ses inquiétudes. Quelle que fût son inexpérience en

affaires, elle avait compris que M. Vorel était appuyé par le Code, et

un homme de loi, qu’elle fit demander, confirma toutes ses craintes. Au

juge de paix seul appartenait la composition du conseil de famille, et

la décision de ce dernier devait être souveraine.

Ce fut donc de ce côté que la comtesse dut diriger toutes ses

tentatives. Son titre, ses relations, son crédit, lui donnaient une

autorité dont elle s’efforça de tirer parti. Elle visita successivement

tous les membres du conseil, employant la flatterie et les promesses

pour gagner des voix au comte de Luxeuil.

Mais M. Vorel la suivait partout, et n’épargnait aucun effort pour les

lui enlever. A l’influence que son adversaire tenait de la naissance, il

opposait celle que lui donnait sa profession. Car, à notre époque,

l’autorité du médecin est devenue aussi étendue que redoutable.

Confident obligé de secrets honteux, ridicules ou terribles, conseiller

des actes les plus intimes de la vie domestique, tenant presque toujours

dans ses mains l’honneur des familles, il s’est constitué le véritable

prêtre de cette société matérialisée qui ne s’est affranchie de l’âme

que pour devenir esclave du corps. La plupart des juges futurs de Vorel

étaient ses clients, et il les tenait tous par les liens du souvenir, de

la prudence ou de la peur. Il profita habilement de cette position pour

combattre madame de Luxeuil et s’assurer l’appui dont il avait besoin.

Cependant, lorsque le jour de la réunion arriva, il lui restait encore

quelques doutes sur le résultat de la délibération qui allait avoir

lieu.

Les membres du conseil de famille étaient tous rassemblés dans le grand

salon de la _Maison Verte_. Près de l’une des fenêtres se tenait le

médecin dont les regards inquiets parcouraient la réunion, comme s’il

eût voulu deviner les dispositions secrètes de chacun; un peu plus loin

était assise la nourrice avec l’orpheline sur ses genoux; enfin, à ses

côtés se tenait madame de Luxeuil en grand deuil, et affichant pour

l’enfant les soins les plus tendres.

Le juge de paix avait ouvert la délibération et donné successivement la

parole à la comtesse et à M. Vorel qui avaient fait valoir leurs droits.

On venait enfin de passer au vote, et le résultat de la délibération

allait être connu, lorsque la porte s’ouvrit avec violence, et laissa

voir un homme en blouse, debout sur le seuil: c’était le Rageur.

Il promena d’abord un regard rapide sur l’assemblée, puis s’avançant

hardiment, il s’écria:

--Qui de vous est le juge?

--Que lui voulez-vous? demanda ce dernier en se levant.

Le Rageur se découvrit.

--Que ce qui vient d’être fait soit détruit, dit-il; car j’apporte un

acte qui annule tout.

Et tirant de son sein un papier qu’il posa sur la table placée devant le

conseil:

--Lisez, ajouta-t-il; ceci est le testament de la baronne Louis, écrit

de sa main et signé par elle!

Les cris poussés par la comtesse et par M. Vorel furent si spontanés,

qu’ils se confondirent en un seul cri. Tous deux se levèrent en même

temps, coururent au juge et se penchèrent sur le papier qu’il venait

d’ouvrir.

C’était bien l’écriture de la morte!

Ils se regardèrent avec une stupéfaction muette.

Les membres du conseil avaient également quitté leurs places et

entouraient le juge qu’ils questionnaient tous à la fois; celui-ci les

interrompit d’un geste; tous firent silence et il lut ce qui suit:

«J’écris à la hâte, déjà glacée par la mort; mais avec ma raison entière

et tout mon souvenir.

»Ceci est ma volonté suprême; j’en recommande l’exécution à tous ceux

qui m’ont aimée, à la loi et à Dieu.

»Je donne pour tuteur à Honorine, ma fille, le duc Charles-Henri de

Saint-Alofe, et, à son défaut, M. le conseiller de Vercy. Je recommande

à tous deux la conservation de ce qui lui appartient et la défense de

ses droits.

»Quant à son éducation, je désire qu’elle soit confiée à la mère

Thérèse, prieure de Tours.

»Je laisse enfin à ma fille la moitié d’un anneau que j’ai longtemps

porté, et je la recommande au souvenir de celui qui possède l’autre

moitié.

»Fait au château La Vallière, ce 30 septembre 1818.

»Baronne LOUIS,

»Née de Mézerais»

Il y eut une assez longue pause après cette lecture. Le Rageur en

profita pour s’approcher de l’enfant et lui passa au cou un ruban auquel

pendait la moitié d’une bague à garniture d’émeraude. M. Vorel, qui

était resté un instant étourdi, tressaillit à cette vue.

--D’où tiens-tu cet anneau? s’écria-t-il en s’avançant brusquement vers

le Rageur. Qui es-tu? Comment cette pièce t’a-t-elle été remise?

--Cette pièce m’a été remise par celle qui l’a écrite, répliqua le

Rageur avec fermeté. Mon nom est Marc Avril, et je tiens l’anneau de la

baronne.

--Tu lui as donc parlé?

--Oui.

--Quand cela?

--Quelques instants avant sa mort.

Le médecin regarda madame de Luxeuil.

--Il ment! s’écria celle-ci, car j’étais là, je l’aurais vu. Que cet

homme dise comment il a pu parvenir, à mon insu, jusqu’à la mourante.

Le Rageur parut embarrassé.

--Que vous importe? dit-il.

--Réponds! s’écria M. Vorel frappé de son trouble; je veux savoir par

quel moyen tu es entré ici?

--Ah! je le sais, moi, interrompit la nourrice qui venait de

s’approcher, et qui, depuis un instant, regardait le Rageur avec effroi.

--Vous avez déjà vu cet homme? demanda le médecin vivement.

--Oui, reprit-elle en reculant... c’est lui... j’en suis sûre...

--Qui donc?

--Un de ceux qui sont venus il y a huit jours... pour nous égorger!

Le Rageur recula en pâlissant et voulut s’élancer vers la porte; mais M.

Vorel l’avait déjà refermée.

Au même instant, tous les bras s’avancèrent vers lui, et, après une

courte lutte, il fut saisi et garrotté.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 21 / 87 题