La tutelle.
Lorsqu’une heure après madame de Luxeuil revint avec M. Vorel, tous deux
trouvèrent la malade plongée dans un abattement qui ne lui permettait
plus ni le mouvement ni la parole. Son haleine était courte et
sifflante, son regard vitreux, ses lèvres convulsivement agitées. Le
médecin de Bourgueil connaissait trop bien ces symptômes pour s’y
tromper; il examina quelques instants la malade, consulta son pouls et
fit un signe à madame de Luxeuil.
Quelle que fut la dureté de la comtesse, cet avertissement sinistre la
troubla; elle détourna la tête et s’éloigna brusquement de l’alcôve.
Un imperceptible sourire effleura alors les traits du médecin, et ses
regards se reportèrent sur la mourante. La vue de son agonie semblait
exciter en lui je ne sais quelle curiosité cruelle; il en suivait les
crises avec une insensibilité attentive, comptait les convulsions, et
regardait la vie s’échapper goutte à goutte comme une eau fuyante.
L’enfant, appuyée sur l’épaule de sa mère, jouait avec ses cheveux
épars, et mêlait au râle de l’agonie ses rires et ses gazouillements.
Pendant longtemps on n’entendit dans la chambre que ce double murmure
sinistre et joyeux. Enfin, tous deux s’affaiblirent peu à peu et
s’éteignirent presque en même temps.
Madame de Luxeuil, qui était debout près de la fenêtre, se retourna
saisie, et s’approcha vivement de l’alcôve.
L’enfant venait de s’endormir sur les lèvres de sa mère morte en lui
donnant un dernier baiser!
* * * * *
La comtesse se laissa conduire par M. Vorel hors de la chambre
funéraire; mais après les premiers moments d’affliction obligée, elle se
rappela sa nièce et demanda à la voir.
La nourrice avertie apporta Honorine.
Madame de Luxeuil prit l’enfant dans ses bras et déclara qu’elle ne la
quitterait plus.
--Je n’avais qu’un fils, dit-elle en se tournant vers le médecin avec
une sensibilité jouée, maintenant j’aurai aussi une fille.