IV.

La tutelle.

Lorsqu’une heure après madame de Luxeuil revint avec M. Vorel, tous deux

trouvèrent la malade plongée dans un abattement qui ne lui permettait

plus ni le mouvement ni la parole. Son haleine était courte et

sifflante, son regard vitreux, ses lèvres convulsivement agitées. Le

médecin de Bourgueil connaissait trop bien ces symptômes pour s’y

tromper; il examina quelques instants la malade, consulta son pouls et

fit un signe à madame de Luxeuil.

Quelle que fut la dureté de la comtesse, cet avertissement sinistre la

troubla; elle détourna la tête et s’éloigna brusquement de l’alcôve.

Un imperceptible sourire effleura alors les traits du médecin, et ses

regards se reportèrent sur la mourante. La vue de son agonie semblait

exciter en lui je ne sais quelle curiosité cruelle; il en suivait les

crises avec une insensibilité attentive, comptait les convulsions, et

regardait la vie s’échapper goutte à goutte comme une eau fuyante.

L’enfant, appuyée sur l’épaule de sa mère, jouait avec ses cheveux

épars, et mêlait au râle de l’agonie ses rires et ses gazouillements.

Pendant longtemps on n’entendit dans la chambre que ce double murmure

sinistre et joyeux. Enfin, tous deux s’affaiblirent peu à peu et

s’éteignirent presque en même temps.

Madame de Luxeuil, qui était debout près de la fenêtre, se retourna

saisie, et s’approcha vivement de l’alcôve.

L’enfant venait de s’endormir sur les lèvres de sa mère morte en lui

donnant un dernier baiser!

* * * * *

La comtesse se laissa conduire par M. Vorel hors de la chambre

funéraire; mais après les premiers moments d’affliction obligée, elle se

rappela sa nièce et demanda à la voir.

La nourrice avertie apporta Honorine.

Madame de Luxeuil prit l’enfant dans ses bras et déclara qu’elle ne la

quitterait plus.

--Je n’avais qu’un fils, dit-elle en se tournant vers le médecin avec

une sensibilité jouée, maintenant j’aurai aussi une fille.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 20 / 87 题