Elle s’en empara vivement, regarda autour d’elle, brisa l’enveloppe et
déploya le papier qu’il renfermait.
C’était le testament annoncé par M. Vorel.
La comtesse le parcourut rapidement, et en trouva toutes les
dispositions conformes à ce que lui avait dit ce dernier. Elle froissa
le papier avec colère et regarda vers le foyer; mais, au moment de
refermer le secrétaire, elle s’arrêta indécise. Son œil le parcourut
encore une fois, comme si elle eût craint qu’il ne renfermât une
seconde copie de l’acte qu’elle tenait. Penchée pour mieux voir, elle
prenait successivement chaque papier, qu’elle examinait rapidement,
lorsqu’un petit coffret de chagrin, caché au fond du dernier
compartiment, frappa tout à coup son regard; elle l’attira à elle, fit
jouer le ressort et tressaillit.
C’était le portrait du duc de Saint-Alofe!
Sous la miniature se trouvaient plusieurs lettres de lui et quelques
réponses de la baronne.
Un éclair de triomphe illumina les traits de madame de Luxeuil. Ces
preuves, si longtemps désirées et sans lesquelles ses accusations contre
sa sœur avaient pu être repoussées comme des calomnies, elle les
tenait enfin, écrites de la main même des accusés! La joie d’une
pareille découverte lui fit oublier tout le reste; elle renversa
brusquement le coffret, en éparpilla les lettres sur le secrétaire,
ouvrit la première et commença à lire!
Une exclamation étouffée l’interrompit.
Elle se retourna; la mourante avait soulevé le rideau de l’alcôve et la
regardait!
Par un mouvement rapide et instinctif, la comtesse s’éloigna du
secrétaire, en s’efforçant de cacher les papiers qu’elle tenait; mais sa
sœur s’était soulevée avec un effort violent.
--J’ai vu... j’ai vu! bégaya-t-elle.
--Quoi donc? demanda madame de Luxeuil troublée.
--Le testament!... c’est lui... je l’ai reconnu... vous l’avez pris
là... A moi! Quelqu’un!... du secours!
La voix de la malade avait un accent de terreur et s’était élevée; sa
main rencontra le cordon de la sonnette qu’elle tira avec violence.
--Que faites-vous? s’écria madame de Luxeuil en s’élançant vers
l’alcôve.
--Ce papier, répéta la baronne, qui s’efforça de saisir le bras de sa
sœur, rendez-le moi, je le veux!
La comtesse sembla hésiter un instant; mais tout à coup elle se dégagea,
courut au foyer et jeta le testament dans les flammes.
La mourante poussa un cri et voulut se précipiter hors du lit; mais les
forces lui manquèrent. Il y eut pendant quelques instants une lutte
affreuse à voir entre sa volonté et sa faiblesse: la tête dressée, les
bras tendus, et cherchant un point d’appui dans le vide, le corps tordu
dans un effort suprême, elle se souleva trois fois à demi, mais enfin,
épuisée, elle se laissa retomber sur son oreiller, la tête renversée en
arrière, les deux mains sur ses yeux, et en poussant un gémissement
désespéré.
Dans ce moment, madame de Luxeuil entendit un bruit de pas dans
l’escalier, et reconnut la voix de la jeune nourrice. Craignant qu’elle
n’eût entendu l’appel de sa maîtresse, elle courut à sa rencontre pour
l’empêcher d’entrer, et la malade se trouva de nouveau seule avec sa
fille.
Pendant quelques minutes tout resta immobile et silencieux autour
d’elle. On n’entendait que le bruit du vent qui grondait dans les
corridors de la maison isolée, et la respiration précipitée de la
mourante, qu’entrecoupaient des sanglots; mais enfin un léger bruit
retentit; la petite porte du cabinet, placée près de l’alcôve
s’entr’ouvrit lentement et laissa passer la tête pâle du Rageur.
Il regarda d’abord autour de lui, traversa la pièce avec précaution, et,
après avoir fermé au verrou les deux autres portes, il revint au lit de
la malade et s’agenouilla près du chevet.