--Une génuflexion!... un signe de croix!... répéta-t-il, avec une
surprise mêlée de colère; et vous croyez que je me soumettrai à de
pareilles conditions, Monsieur? que je participerai à des momeries
honteuses?...
--Docteur! interrompit la comtesse scandalisée.
--Honteuses, Madame! insista-t-il avec chaleur; moi, Jean-François
Darcy, agenouillé devant une soutane!... mais rien que la proposition
est une insulte!
--Pardon, dit M. Vorel, d’un air déconcerté; je puis vous affirmer que
mon intention...
--Il ne s’agit pas de votre intention, Monsieur, mais du fond, reprit
Darcy vivement. Avez-vous réfléchi à ce que mes amis diraient, à Paris,
si je consentais? Je serais déshonoré, Monsieur!... et le clergé! quel
triomphe pour lui! Un athée connu, avoué, patenté, qui aurait fait le
signe de la croix!!! Il ne me resterait plus, après cela, qu’à obtenir
l’absolution et à communier! Non, Monsieur, non, la baronne serait ma
propre mère, ma sœur, ma fille, que je refuserais!
--Mon Dieu! que faire alors? dit M. Vorel d’un ton chagrin et
désappointé; ma sœur avait tant compté sur la présence du docteur! je
crains qu’elle ne voie, dans son refus, une sorte d’abandon...
--Il est certain, fit observer la comtesse, que les motifs de ce refus
sont si étranges...
--Le mieux, reprit Vorel indécis, serait, peut-être, de supposer le
départ de M. Darcy.
--Parbleu! qu’à cela ne tienne, interrompit le docteur, je puis faire
demander des chevaux.
Le médecin de Bourgueil et la comtesse échangèrent un regard; M. Darcy
était allé prendre, sur la console, sa canne et son chapeau.
--Vous ne parlez pas sérieusement, dit la comtesse qui voulait hâter le
départ en ayant l’air de s’y opposer; il est impossible que vous nous
quittiez dans un pareil moment.
--Le moment ne saurait être, au contraire, mieux choisi, belle dame,
répliqua Darcy: quand les prêtres viennent, les médecins n’ont plus rien
à faire.
--Mais vos soins?...
--Sont malheureusement inutiles. Monsieur Vorel, d’ailleurs, vous reste:
de grâce ne me retenez pas; si je demeurais et que le hasard me fît
rencontrer vos porteurs d’extrême-onction, je serais capable de
commettre quelque énormité. Par amitié, par prudence, laissez-moi
partir.
Madame de Luxeuil fit encore quelques objections, puis enfin parut
céder; M. Darcy prit congé d’elle, en promettant de revenir le
surlendemain et sortit accompagné du médecin de Bourgueil.
Restée seule, la comtesse se hâta de retourner près de la malade.
Elle la trouva livrée à une somnolence agitée qui la rendait étrangère à
tout ce qui se passait autour d’elle. Cependant au pied du lit jouait
l’enfant riante et ranimée, tandis que la jeune nourrice se tenait
assise près du chevet.
Madame de Luxeuil congédia cette dernière et prit sa place à côté de la
malade.
Le soin qu’elle mettait à fuir toute sensation pénible l’avait
jusqu’alors tenue éloignée de ces lugubres spectacles, et c’était la
première fois qu’elle se trouvait en présence d’une mourante. Mais cette
vue, qui pénètre habituellement les âmes d’un attendrissement
involontaire, n’excita chez elle qu’une répulsion mêlée d’effroi. Au
lieu d’y trouver une émotion qui réveillât plus vivement son amitié pour
sa sœur, elle n’y trouva qu’un avertissement funèbre qui lui fit
faire un retour sur elle-même. Ce cœur, froid pour tout le monde,
avait toujours été, pour la baronne, insensible et ennemi. Cette
hostilité datait de l’enfance. Restées orphelines presque au berceau,
les deux sœurs avaient été élevées séparément par deux tantes
mortellement brouillées qui s’étaient efforcées de leur laisser
l’héritage de leur haine. La baronne plus tendre et plus généreuse
s’était soustraite, en partie, à cette funeste influence; mais madame de
Luxeuil avait accepté sans résistance tous les préjugés qui devaient
l’éloigner de sa sœur. Les débats d’intérêt et la jalousie vinrent
encore envenimer, plus tard, ces dispositions. Confinée dans les rangs
de cette portion de noblesse qui était restée hostile à l’Empire, parce
que l’Empire ne s’était point soucié d’elle, la comtesse avait vu
l’élévation de sa sœur avec un dépit mal déguisé sous l’apparence du
dédain. Son aversion s’était ainsi lentement accrue de toutes les
souffrances de son orgueil et de son envie. La conversation de la
baronne et du médecin de Bourgueil a déjà fait connaître au lecteur
comment cette aversion s’était révélée à plusieurs reprises, par des
torts toujours renouvelés d’une part, et toujours pardonnés de l’autre.
La confidence que venait de lui faire M. Vorel avait encore aigri la
comtesse contre sa sœur. Le testament annoncé trompait trop
d’espérances pour qu’elle n’y vît pas une insulte. Aussi, après la
première sensation de saisissement dont nous avons parlé, jeta-t-elle
sur la mourante un regard qui exprimait plus de ressentiment que de
pitié. Cependant, ce regard s’arrêta tout à coup sur un ruban, à
l’extrémité duquel une petite clef, d’un travail précieux, se trouvait
suspendue. Madame de Luxeuil tourna les yeux vers le secrétaire d’ébène
désigné par M. Vorel, afin de juger si c’était bien la clef qui devait
l’ouvrir, puis, se levant avec précaution, elle avança doucement la main
et saisit le ruban.
Dans ce moment, la malade fit un mouvement, entr’ouvrit les yeux, et,
apercevant la comtesse dont le visage était près du sien, elle jeta un
bras sur son épaule avec un cri plaintif. Il y eut pour madame de
Luxeuil un moment plein d’angoisse. La tête à demi penchée, elle
apercevait l’enfant, qui lui souriait, au pied du lit, et sentait la
main de sa sœur qui effleurait sa joue. Malgré son insensibilité elle
s’arrêta hésitante et troublée; mais bientôt les doigts de la malade
redevinrent immobiles. La main glissa de son épaule sur le lit, et les
yeux se fermèrent.
Elle attendit un instant, puis dénouant avec adresse le ruban, elle
enleva la clef, laissa tomber le rideau de l’alcôve, courut au
secrétaire et l’ouvrit.
La plupart des compartiments étaient remplis de lettres soigneusement
rangées, ou de notes écrites par la baronne. Quelques-unes renfermaient
des nœuds de ruban, des anneaux, des fleurs flétries, trésors
mystérieux dont la mourante seule eût pu dire le prix. Au milieu, et
dans la plus grande case, se trouvaient des papiers d’affaires. Ce fut
là qu’après une assez longue recherche, Madame de Luxeuil découvrit un
paquet cacheté sur lequel était écrit: