--Au fait, il y a une enfant, dit-il; la baronne peut avoir des mesures
à prendre dans ses intérêts.
Personne ne répondit.
--Il faut que la malade soit avertie de sa position, reprit le docteur
avec fermeté.
--Y songez-vous! s’écria madame de Luxeuil; ce serait la tuer.
--D’abord on ne tue pas une personne morte, reprit M. Darcy, avec sa
logique implacable, et autant dire que la baronne ne vit plus, ses
heures sont comptées; puis, c’est un devoir pour nous, Madame, un devoir
rigoureux. Nous sommes là pour avertir le patient lorsque nous ne
pouvons le guérir; ne point le faire est une trahison, une lâcheté, car
ce n’est jamais lui que nous voulons ménager, mais nous-mêmes.
--Mais songez, docteur, à l’effet terrible d’une telle annonce!
--Pourquoi donc? qu’y a-t-il, après tout, de si redoutable dans cette
transformation que l’on appelle la mort? Ce sont les prêtres qui l’ont
entourée de fantômes hideux, de visions menaçantes. A force de
mensonges, ils ont réussi à faire de ce passage entre deux états une
espèce de pont à péage dont ils perçoivent tous les bénéfices. Mais,
quoi qu’il en soit, la baronne doit être avertie; elle peut avoir des
dispositions à prendre, et il ne faut pas que la mort l’enlève par
surprise.
--Mais qui osera la prévenir?
--Moi, s’il le faut.
--Vous, docteur?
--Pourquoi pas? votre sœur a de l’esprit, je lui prouverai la sottise
de toutes les superstitions dont on l’a épouvantée, et, quand elle saura
qu’il n’y a rien après l’enterrement, et que nous sommes simplement une
agrégation de molécules qui changent de forme, elle mourra aussi
tranquillement que si elle s’endormait.
--Pardon, interrompit doucement M. Vorel, mais je doute que la baronne
soit en état de suivre les raisonnements de mon savant confrère; ce
serait, d’ailleurs, troubler inutilement ses derniers instants. S’il est
nécessaire qu’elle soit avertie, je me résignerai à cette douloureuse
mission.
--Soit, dit M. Darcy; il est plus convenable que l’avertissement vienne
de votre part. Pendant que vous vous occuperez de cette affaire, je vais
prendre quelques informations sur la route qui conduit à Norsauf. Vous
permettez, comtesse?
Madame de Luxeuil fit un signe de consentement et le docteur sortit.
Son départ fut suivi d’un assez long silence. M. Vorel et la comtesse
désiraient évidemment une explication; mais tous deux éprouvaient un
égal embarras à l’entamer; la comtesse se décida enfin à parler.
--Je ne puis croire encore à la nécessité de l’affreuse révélation
conseillés par le docteur, dit-elle, et, quel que soit le danger, je
persiste à attacher plus d’importance au repos de la malade qu’à ses
dernières dispositions.
--D’autant qu’elles sont déjà prises, ajouta M. Vorel; je n’ai point cru
devoir m’expliquer à cet égard devant M. Darcy; mais avec madame la
comtesse, c’est autre chose.
--Quoi! ma sœur a fait un testament? demanda madame de Luxeuil,
visiblement inquiétée; et... vous savez sans doute.... ce qu’il
contient?
--J’ai lieu de croire qu’il pourvoit à la tutelle de l’enfant de madame
la comtesse.
--Mais... le choix des personnes chargées de cette tutelle... vous le
connaissez?
--Je sais seulement qu’il a été fait en dehors de la famille.
--Que dites-vous? ma sœur confierait sa fille à des étrangers!
--Telle est sa volonté.
Madame de Luxeuil se leva.
--Est-ce bien vrai? s’écria-t-elle; on aurait osé!... Mais c’est une
insulte pour tous les parents, Monsieur!
--En effet, dit M. Vorel, qui jeta un regard sourdement scrutateur sur
son interlocutrice; il semble que M. le comte de Luxeuil aurait eu plus
de droits qu’aucun autre...
--Je ne parle point pour nous, reprit madame de Luxeuil; ces tutelles
sont toujours des charges pénibles... et difficiles... Mais il me semble
qu’il est des convenances dont on ne peut s’affranchir. Introduire des
étrangers dans les affaires de la famille; s’exposer à des procès...
c’est de la part de ma sœur une conduite au moins singulière...
--Il faut songer, fit observer le médecin d’un ton conciliant, que la
baronne est depuis longtemps souffrante, et que dans sa position on ne
juge pas toujours aussi sainement les choses.
La comtesse leva la tête.
--C’est-à-dire que, selon vous, ma sœur ne jouit point de toute la
liberté de son esprit, dit-elle vivement.
--Eh! eh! qui sait? répliqua M. Vorel, en pliant les épaules; toute
maladie prolongée amène nécessairement un affaiblissement du cerveau.
--Mais, dans ce cas, ne doit-on pas venir au secours d’une intelligence
défaillante, et la défendre contre ses propres erreurs?
Le médecin regarda madame de Luxeuil par-dessus ses lunettes bleues, et
un éclair de joie traversa ses traits.
--Ce serait sans doute une chose heureuse, dit-il; et, dans l’intérêt de
l’enfant, il serait désirable que ce testament fût regardé... comme
inutile.
--C’est évident, reprit la comtesse; mais une fois connu, il sera
maintenu, peut-être... la justice est si bizarre. En tout cas, il
deviendrait l’occasion d’un débat fâcheux. Si ce testament est
véritablement jugé préjudiciable à l’enfant... par ceux qui s’y
intéressent sincèrement... comme vous et moi, Monsieur... pourquoi... le
faire connaître?
--C’est juste, répliqua Vorel avec bonhomie; on pourrait le regarder
comme non avenu... ou même... le supprimer.
--Dans l’intérêt d’Honorine! ajouta précipitamment la comtesse.
--C’est cela, reprit le médecin; parlez-en à la baronne, Madame, ou, si
vous craignez de la fatiguer... procurez-vous la petite clef qu’elle
porte suspendue au cou... elle ouvre le secrétaire d’ébène, et c’est là
que se trouvent tous les papiers importants.
Madame de Luxeuil fit un pas vers la chambre de sa sœur.
--Je crains seulement une difficulté, continua Vorel, qui avait repris
sa cravache et son chapeau.
--Une difficulté? dit la comtesse.
--M. le docteur Darcy va revenir persuadé que j’ai fait connaître à la
malade sa situation: il lui répétera tout ce qu’il nous a répété tout à
l’heure, et la baronne, ainsi ramenée à de tristes pensées, pourra
prendre de nouvelles dispositions... appeler un notaire, peut-être!
--Ah! vous avez raison! s’écria madame de Luxeuil; j’avais oublié le
docteur: il est homme à faire venir ici tous les gardes-notes de
Château-Lavallière!... il a si peu de sensibilité!... Mon Dieu! mais
comment faire, alors?
--Je ne vois aucun moyen... à moins que madame la comtesse ne puisse le
renvoyer.
Madame de Luxeuil parut frappée.
--Attendez donc, dit-elle, il a quelqu’un à voir dans les environs...
Mais il ne devait y aller que demain; comment le décider à partir
sur-le-champ?
--N’est-ce que cela? demanda M. Vorel en souriant; si madame la comtesse
le désire, je m’en charge.
--Vous, et de quelle manière, Monsieur?
--Madame la comtesse va en juger; voici justement le docteur.
Le docteur parut étonné de retrouver M. Vorel au salon.
--Je croyais mon confrère près de la baronne, dit-il, et occupé de lui
faire connaître sa situation.
--Ce soin est désormais inutile, Monsieur, répliqua Vorel d’un ton
grave; la baronne a compris elle-même que tout espoir était perdu.
--Vous l’avez donc vue?
--Elle vient de faire demander un prêtre.