Les parents.
La chaise de poste, arrivée si à propos à la _Maison-Verte_, y amenait
madame de Luxeuil et le docteur Darcy.
Tous deux trouvèrent la baronne privée de sentiment. La nourrice,
accourue près d’elle, à demie vêtue, essayait de lui faire reprendre ses
sens.
Elle raconta à la comtesse que sa maîtresse désirant veiller elle-même
sa fille, l’avait renvoyée pour prendre quelque repos. Réveillée peu de
temps après par des cris, elle s’était précipitée, malgré son épouvante,
vers la chambre de la baronne, qu’elle avait trouvée évanouie aux pieds
d’un homme en blouse. Mais le bruit des pas de la comtesse et du docteur
avait fait fuir ce dernier sans qu’elle pût dire ce qu’il était devenu.
Pendant que madame de Luxeuil écoutait ces explications, en les
entrecoupant d’exclamations plaintives sur l’effroi qu’elle venait
d’éprouver et sur le danger qu’elle avait failli courir, M. Darcy
s’occupait de rappeler la malade à la vie.
Elle finit par rouvrir les yeux, et balbutia le nom de sa fille. Le
docteur la lui fit présenter.
A la vue de l’enfant endormi sur le sein de sa nourrice, la baronne
parut se ranimer; elle fit un effort, souleva la tête; et, dans ce
mouvement, ses yeux rencontrèrent la comtesse. Elle tendit les mains
avec un faible cri et en prononçant le nom de sa sœur.
--Elle me reconnaît, dit madame de Luxeuil, qui se pencha pour
l’embrasser; pauvre chérie! dans quel état nous vous trouvons; sans nous
vous étiez assassinée.
La baronne serra madame de Luxeuil dans ses bras sans répondre autrement
que par des sanglots convulsifs.
--Allons, calmez-vous, dit la comtesse, en lui faisant quelques caresses
qui semblaient moins dictées par la tendresse que par le désir de mettre
fin à cette crise d’expansion; ne me serrez pas ainsi, vous allez vous
faire mal. Il n’y a plus de danger; soyez tranquille, le docteur se
charge de vous soigner et de vous guérir.
Elle accompagna ces mots d’un baiser dont elle effleura le front de la
malade, puis se redressa, en défripant sa robe et passant les doigts
dans les boucles de ses cheveux.
Malgré ses souffrances, la baronne fut, sans doute, frappée de cette
légèreté indifférente, car elle regarda sa sœur, croisa les mains et
tourna la tête avec une expression de désappointement douloureux.
Madame de Luxeuil n’y prit point garde: mobile et décousue, comme tous
les esprits inoccupés, elle se mit à promener les yeux autour d’elle, et
se leva pour se mirer dans une psyché placée en face de l’alcôve.
La comtesse était une de ces femmes du monde incapables d’affections,
qui acceptent les sentiments de famille comme le reste de l’héritage,
sous bénéfice d’inventaire. Tant qu’elle y trouvait son plaisir ou son
profit, elle se montrait bienveillante, sinon affectueuse; mais dès que
le lien lui devenait à charge, elle le brisait sans hésitation et sans
remords. L’amitié qui l’unissait à la baronne ressemblait donc à ces
sociétés léoniennes, où l’un des associés apporte tout et où l’autre
seul en profite. Telle était, du reste, la naïveté de son égoïsme qu’on
le lui pardonnait; car privées du sens moral la plupart des personnes du
monde ne reconnaissent le vice, qu’aux efforts qu’il fait pour se
cacher; celui qui se montre leur paraît, par cela seul, excusable.
Aussi, madame de Luxeuil passait-elle surtout pour franche et naturelle.
Cependant ceux qui la connaissaient mieux prétendaient que ce naturel
et cette franchise n’étaient qu’une profondeur d’insensibilité, et que,
pour servir ses intérêts, tout lui serait, non-seulement possible, mais
facile.
Bien qu’on la trouvât, en général, spirituelle, sa personnalité sans
honte lui donnait parfois l’apparence d’une sottise brutale. Pour voir
loin et complétement, outre l’intelligence, il faut le cœur; mais le
cœur de madame de Luxeuil n’avait point d’yeux, et comme les aveugles
il ne connaissait rien en dehors de lui-même.
Des ressemblances apparentes avaient servi de lien entre la comtesse et
M. Darcy. Ce dernier appartenait, comme elle, à l’école de ceux qui
déclarent, «que l’on n’a pas trop de soi pour s’occuper de soi,» et qui
proclament l’intérêt personnel la grande loi des sociétés humaines.
Seulement l’égoïsme de M. Darcy rappelait ces contrées lointaines dont
les anciens rois d’Espagne se prétendaient souverains, et qui
n’existaient pas; il s’en glorifiait sans en profiter. Toujours prêt à
s’oublier pour les autres, exploité par ses amis, dépouillé par les
fripons, il masquait ses actes sous ses paroles, appelait sa générosité
de l’insouciance, sa compassion du calcul, son dévoûment de l’activité,
et rassurait ainsi sa conscience en se calomniant.
Ce prétendu égoïsme n’était pas, du reste, sa seule manie: il affectait,
en outre, une haine implacable pour la religion catholique et pour ses
prêtres. Au seul aspect de ceux-ci, on voyait son œil s’arrondir, ses
lèvres se serrer, son menton s’enfoncer dans sa cravate et toute sa
personne prendre une attitude farouche. Il avait fait de cette
répugnance une sorte de sixième sens: il reconnaissait l’approche du
prêtre comme on a dit que certains animaux reconnaissaient la présence
du serpent. A l’en croire, le catholicisme avait seul produit tous les
maux de l’humanité. C’était lui le véritable tentateur qui avait enlevé
aux hommes le paradis terrestre; sans lui, les crimes eussent été
ignorés, les instincts les plus féroces adoucis, et l’on eût vu, comme
au temps de l’âge d’or, les tigres broutant le gazon à côté des
génisses.
Il ne manquait jamais, comme on le pense, pour soutenir sa thèse, de
rappeler la série de cruautés et de vices qui sont, dans la grande
histoire de l’Église, comme ces décombres et ces immondices qui
souillent les abords de nos plus sublimes monuments. Il savait au juste
combien les papes avaient eu de bâtards, et combien l’inquisition avait
brûlé d’innocents.
Cette monomanie anti-catholique ouvertement manifestée alors que le
gouvernement de la Restauration tendait de toutes ses forces à la
reconstitution du _trône et de l’autel_, avait bien moins nui qu’on eût
pu le penser à la carrière scientifique du docteur Darcy. Elle avait
même contribué à lui _donner une physionomie_, ce qui est, en toute
chose, la première condition du succès. On l’appelait le _docteur
athée_, et ce nom, loin d’être un épouvantail, était presque une
recommandation. Les dévots les plus fervents voulaient le voir afin de
le convertir; les plus curieux, seulement pour savoir quel air avait un
athée. C’était un motif pour parler de lui dans les sociétés les mieux
pensantes, pour déplorer qu’un si grand talent se fût laissé entraîner
dans l’abîme ouvert par la philosophie, et pour chercher les moyens de
l’en arracher. L’impiété du docteur devint ainsi une sorte de porte-voix
pour sa réputation, et servit à l’agrandir.
Nous avons dit comment ses soins avaient réussi à ranimer la baronne.
Dès qu’il la jugea en état de parler, il lui adressa quelques questions
qui cachaient, sous leurs formes bienveillantes, la préoccupation du
médecin; mais au moment même où la malade allait répondre, M. Vorel
entra conduit par la nourrice.
Il arrivait du Vivier et venait d’apprendre les événements de la nuit
dont il semblait tout ému. Sa belle-sœur fit un effort pour lui
tendre la main et le présenter à M. Darcy, qui l’accueillit avec
bienveillance; quant à la comtesse, elle répondit brièvement à son salut
et à ses compliments, comme une personne qui souffre d’être forcée à la
politesse, et demanda la permission de se retirer pendant que les deux
médecins examineraient ensemble la malade.
Leur consultation dura longtemps. Lorsqu’ils rejoignirent madame de
Luxeuil au salon, tous deux avaient l’air troublé.
--Ah! mon Dieu, qu’y a-t-il? s’écria la comtesse, en regardant M. Darcy.
--Une mauvaise nouvelle, répondit celui-ci, avec l’affectation de dureté
des gens qui souffrent de vous affliger et qui ne veulent point en avoir
l’air.
--Vous trouvez ma sœur bien mal?
--Mourante!
Madame de Luxeuil, qui prévoyait la réponse, poussa un cri préparé, se
laissa tomber sur un fauteuil qu’elle avait remarqué d’avance, et
renversa la tête en arrière, comme si elle eût été près de se trouver
mal; mais le regard expérimenté de M. Darcy reconnut sur-le-champ qu’il
n’y avait rien à craindre.
--Allons, belle dame, dit-il en prenant une de ses mains et la frappant
avec distraction, comme s’il se fût agi de dissiper un évanouissement de
théâtre, soyez raisonnable; vous-même aviez prévu ce malheur.
--Madame ne le supposait point sans doute si prochain, fit observer M.
Vorel de sa voix la plus séduisante, et vous le lui avez annoncé si
brusquement.
--Mourante! reprit madame de Luxeuil, enjoignant les mains, et avec
l’incertitude d’une actrice qui répète la réplique pour se donner le
temps de préparer son effet.
--Si vous faisiez respirer des sels à madame la comtesse, dit Vorel, en
présentant à son confrère un flacon.
Celui-ci le prit d’un air insouciant et l’offrit à madame de Luxeuil qui
l’accepta pour se donner une contenance.
--Et il n’y a plus d’espoir? demanda-t-elle; plus aucun espoir?
Le docteur parisien secoua la tête.
--Une phthisie, compliquée d’une affection au cœur, dit-il.
Madame de Luxeuil couvrit son visage de son mouchoir pour cacher les
larmes qu’elle ne versait pas.
--Hier encore, lorsque je l’ai quittée, son état était loin d’être aussi
alarmant, dit tristement M. Vorel; mais la terrible émotion de cette
nuit a hâté les progrès du mal.
--Et maintenant il n’y a rien à faire, ajouta M. Darcy avec une
brusquerie dont la rudesse cachait une sorte de sensibilité.
--Pauvre sœur, murmura le médecin de Bourgueil, succomber si jeune!
quand sa fille avait tant besoin de ses soins!