III.

Les parents.

La chaise de poste, arrivée si à propos à la _Maison-Verte_, y amenait

madame de Luxeuil et le docteur Darcy.

Tous deux trouvèrent la baronne privée de sentiment. La nourrice,

accourue près d’elle, à demie vêtue, essayait de lui faire reprendre ses

sens.

Elle raconta à la comtesse que sa maîtresse désirant veiller elle-même

sa fille, l’avait renvoyée pour prendre quelque repos. Réveillée peu de

temps après par des cris, elle s’était précipitée, malgré son épouvante,

vers la chambre de la baronne, qu’elle avait trouvée évanouie aux pieds

d’un homme en blouse. Mais le bruit des pas de la comtesse et du docteur

avait fait fuir ce dernier sans qu’elle pût dire ce qu’il était devenu.

Pendant que madame de Luxeuil écoutait ces explications, en les

entrecoupant d’exclamations plaintives sur l’effroi qu’elle venait

d’éprouver et sur le danger qu’elle avait failli courir, M. Darcy

s’occupait de rappeler la malade à la vie.

Elle finit par rouvrir les yeux, et balbutia le nom de sa fille. Le

docteur la lui fit présenter.

A la vue de l’enfant endormi sur le sein de sa nourrice, la baronne

parut se ranimer; elle fit un effort, souleva la tête; et, dans ce

mouvement, ses yeux rencontrèrent la comtesse. Elle tendit les mains

avec un faible cri et en prononçant le nom de sa sœur.

--Elle me reconnaît, dit madame de Luxeuil, qui se pencha pour

l’embrasser; pauvre chérie! dans quel état nous vous trouvons; sans nous

vous étiez assassinée.

La baronne serra madame de Luxeuil dans ses bras sans répondre autrement

que par des sanglots convulsifs.

--Allons, calmez-vous, dit la comtesse, en lui faisant quelques caresses

qui semblaient moins dictées par la tendresse que par le désir de mettre

fin à cette crise d’expansion; ne me serrez pas ainsi, vous allez vous

faire mal. Il n’y a plus de danger; soyez tranquille, le docteur se

charge de vous soigner et de vous guérir.

Elle accompagna ces mots d’un baiser dont elle effleura le front de la

malade, puis se redressa, en défripant sa robe et passant les doigts

dans les boucles de ses cheveux.

Malgré ses souffrances, la baronne fut, sans doute, frappée de cette

légèreté indifférente, car elle regarda sa sœur, croisa les mains et

tourna la tête avec une expression de désappointement douloureux.

Madame de Luxeuil n’y prit point garde: mobile et décousue, comme tous

les esprits inoccupés, elle se mit à promener les yeux autour d’elle, et

se leva pour se mirer dans une psyché placée en face de l’alcôve.

La comtesse était une de ces femmes du monde incapables d’affections,

qui acceptent les sentiments de famille comme le reste de l’héritage,

sous bénéfice d’inventaire. Tant qu’elle y trouvait son plaisir ou son

profit, elle se montrait bienveillante, sinon affectueuse; mais dès que

le lien lui devenait à charge, elle le brisait sans hésitation et sans

remords. L’amitié qui l’unissait à la baronne ressemblait donc à ces

sociétés léoniennes, où l’un des associés apporte tout et où l’autre

seul en profite. Telle était, du reste, la naïveté de son égoïsme qu’on

le lui pardonnait; car privées du sens moral la plupart des personnes du

monde ne reconnaissent le vice, qu’aux efforts qu’il fait pour se

cacher; celui qui se montre leur paraît, par cela seul, excusable.

Aussi, madame de Luxeuil passait-elle surtout pour franche et naturelle.

Cependant ceux qui la connaissaient mieux prétendaient que ce naturel

et cette franchise n’étaient qu’une profondeur d’insensibilité, et que,

pour servir ses intérêts, tout lui serait, non-seulement possible, mais

facile.

Bien qu’on la trouvât, en général, spirituelle, sa personnalité sans

honte lui donnait parfois l’apparence d’une sottise brutale. Pour voir

loin et complétement, outre l’intelligence, il faut le cœur; mais le

cœur de madame de Luxeuil n’avait point d’yeux, et comme les aveugles

il ne connaissait rien en dehors de lui-même.

Des ressemblances apparentes avaient servi de lien entre la comtesse et

M. Darcy. Ce dernier appartenait, comme elle, à l’école de ceux qui

déclarent, «que l’on n’a pas trop de soi pour s’occuper de soi,» et qui

proclament l’intérêt personnel la grande loi des sociétés humaines.

Seulement l’égoïsme de M. Darcy rappelait ces contrées lointaines dont

les anciens rois d’Espagne se prétendaient souverains, et qui

n’existaient pas; il s’en glorifiait sans en profiter. Toujours prêt à

s’oublier pour les autres, exploité par ses amis, dépouillé par les

fripons, il masquait ses actes sous ses paroles, appelait sa générosité

de l’insouciance, sa compassion du calcul, son dévoûment de l’activité,

et rassurait ainsi sa conscience en se calomniant.

Ce prétendu égoïsme n’était pas, du reste, sa seule manie: il affectait,

en outre, une haine implacable pour la religion catholique et pour ses

prêtres. Au seul aspect de ceux-ci, on voyait son œil s’arrondir, ses

lèvres se serrer, son menton s’enfoncer dans sa cravate et toute sa

personne prendre une attitude farouche. Il avait fait de cette

répugnance une sorte de sixième sens: il reconnaissait l’approche du

prêtre comme on a dit que certains animaux reconnaissaient la présence

du serpent. A l’en croire, le catholicisme avait seul produit tous les

maux de l’humanité. C’était lui le véritable tentateur qui avait enlevé

aux hommes le paradis terrestre; sans lui, les crimes eussent été

ignorés, les instincts les plus féroces adoucis, et l’on eût vu, comme

au temps de l’âge d’or, les tigres broutant le gazon à côté des

génisses.

Il ne manquait jamais, comme on le pense, pour soutenir sa thèse, de

rappeler la série de cruautés et de vices qui sont, dans la grande

histoire de l’Église, comme ces décombres et ces immondices qui

souillent les abords de nos plus sublimes monuments. Il savait au juste

combien les papes avaient eu de bâtards, et combien l’inquisition avait

brûlé d’innocents.

Cette monomanie anti-catholique ouvertement manifestée alors que le

gouvernement de la Restauration tendait de toutes ses forces à la

reconstitution du _trône et de l’autel_, avait bien moins nui qu’on eût

pu le penser à la carrière scientifique du docteur Darcy. Elle avait

même contribué à lui _donner une physionomie_, ce qui est, en toute

chose, la première condition du succès. On l’appelait le _docteur

athée_, et ce nom, loin d’être un épouvantail, était presque une

recommandation. Les dévots les plus fervents voulaient le voir afin de

le convertir; les plus curieux, seulement pour savoir quel air avait un

athée. C’était un motif pour parler de lui dans les sociétés les mieux

pensantes, pour déplorer qu’un si grand talent se fût laissé entraîner

dans l’abîme ouvert par la philosophie, et pour chercher les moyens de

l’en arracher. L’impiété du docteur devint ainsi une sorte de porte-voix

pour sa réputation, et servit à l’agrandir.

Nous avons dit comment ses soins avaient réussi à ranimer la baronne.

Dès qu’il la jugea en état de parler, il lui adressa quelques questions

qui cachaient, sous leurs formes bienveillantes, la préoccupation du

médecin; mais au moment même où la malade allait répondre, M. Vorel

entra conduit par la nourrice.

Il arrivait du Vivier et venait d’apprendre les événements de la nuit

dont il semblait tout ému. Sa belle-sœur fit un effort pour lui

tendre la main et le présenter à M. Darcy, qui l’accueillit avec

bienveillance; quant à la comtesse, elle répondit brièvement à son salut

et à ses compliments, comme une personne qui souffre d’être forcée à la

politesse, et demanda la permission de se retirer pendant que les deux

médecins examineraient ensemble la malade.

Leur consultation dura longtemps. Lorsqu’ils rejoignirent madame de

Luxeuil au salon, tous deux avaient l’air troublé.

--Ah! mon Dieu, qu’y a-t-il? s’écria la comtesse, en regardant M. Darcy.

--Une mauvaise nouvelle, répondit celui-ci, avec l’affectation de dureté

des gens qui souffrent de vous affliger et qui ne veulent point en avoir

l’air.

--Vous trouvez ma sœur bien mal?

--Mourante!

Madame de Luxeuil, qui prévoyait la réponse, poussa un cri préparé, se

laissa tomber sur un fauteuil qu’elle avait remarqué d’avance, et

renversa la tête en arrière, comme si elle eût été près de se trouver

mal; mais le regard expérimenté de M. Darcy reconnut sur-le-champ qu’il

n’y avait rien à craindre.

--Allons, belle dame, dit-il en prenant une de ses mains et la frappant

avec distraction, comme s’il se fût agi de dissiper un évanouissement de

théâtre, soyez raisonnable; vous-même aviez prévu ce malheur.

--Madame ne le supposait point sans doute si prochain, fit observer M.

Vorel de sa voix la plus séduisante, et vous le lui avez annoncé si

brusquement.

--Mourante! reprit madame de Luxeuil, enjoignant les mains, et avec

l’incertitude d’une actrice qui répète la réplique pour se donner le

temps de préparer son effet.

--Si vous faisiez respirer des sels à madame la comtesse, dit Vorel, en

présentant à son confrère un flacon.

Celui-ci le prit d’un air insouciant et l’offrit à madame de Luxeuil qui

l’accepta pour se donner une contenance.

--Et il n’y a plus d’espoir? demanda-t-elle; plus aucun espoir?

Le docteur parisien secoua la tête.

--Une phthisie, compliquée d’une affection au cœur, dit-il.

Madame de Luxeuil couvrit son visage de son mouchoir pour cacher les

larmes qu’elle ne versait pas.

--Hier encore, lorsque je l’ai quittée, son état était loin d’être aussi

alarmant, dit tristement M. Vorel; mais la terrible émotion de cette

nuit a hâté les progrès du mal.

--Et maintenant il n’y a rien à faire, ajouta M. Darcy avec une

brusquerie dont la rudesse cachait une sorte de sensibilité.

--Pauvre sœur, murmura le médecin de Bourgueil, succomber si jeune!

quand sa fille avait tant besoin de ses soins!

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 15 / 87 题