Les trois compagnons.
A en juger par l’unique plat posé au milieu d’une table sans nappe, le
repas que venaient de faire les trois convives avait été des plus
modestes: une bouteille d’eau-de-vie presque achevée en formait le seul
luxe. Un des côtés de la fenêtre était occupé par un homme encore jeune,
petit, barbu, pâle et vêtu d’un bourgeron presque neuf. Il avait la
bouteille à sa droite et versait seul à boire, privilége qui le
signalait évidemment pour l’amphitryon. Son coude gauche était appuyé
sur la table, et il tenait, de la main droite, un couteau à lame forte
et longue, avec lequel il s’amusait à agrandir les fissures du bois
vermoulu. Toute sa personne avait une expression chétive, vicieuse et
farouche qui se retrouvait également dans le voyageur assis devant lui,
mais sous des formes différentes et avec d’autres nuances.
Celui-ci, d’une taille démesurée, était d’une telle maigreur, que les
saillies de ses os avaient laissé leurs traces sur la redingote râpée
qui le serrait. Sa chevelure, d’un blond fade, encadrait un de ces
visages sans largeur, et, pour ainsi dire, _coupants_, qui, de quelque
côté qu’on les regarde, ne semblent présenter qu’un profil. Il avait,
près de lui, un énorme havresac où se trouvaient confondus des peaux de
lapin, des débris de porcelaine dorée, des faux bijoux brisés, des
vêtements d’homme et de femme en lambeaux, témoignages parlants d’une
monomanie trafiquante que pouvait seule justifier l’origine hébraïque.
Le grand homme maigre était effectivement Juif, et, de plus, Alsacien,
comme le prouvait clairement son accentuation tudesque.
Quant au troisième convive, placé au bout de la table, sa physionomie
était moins tranchée. Un peu plus jeune que ses compagnons, il avait un
air plutôt hardi que féroce. Son costume et son teint bruni par le
soleil, pouvaient même le faire prendre, au premier aspect, pour un
paysan; mais, en regardant de plus près, sa taille souple, ses
mouvements prompts, ses mains étroites et sans callosités ne
permettaient point de le croire habituellement livré aux travaux
rustiques. Tout en lui annonçait plutôt l’aventurier. Ses traits avaient
une expression ouverte et insouciante, qui, sans être de la pureté,
n’étaient point non plus de la bassesse; ils respiraient une sorte de
brutalité naïve qui pouvait mettre en garde contre les actes de l’homme,
sans qu’il inspirât pour cela de la haine ni du dégoût. Évidemment le
hasard et l’ignorance avaient une forte part dans cette corruption, qui
ne semblait point irrévocable.
Au moment où commence notre récit, il venait de vider son verre qu’il
tendit de nouveau à son voisin en frappant sur la table et en criant:
--A boire, Parisien!
Le petit homme barbu se retourna lentement.
--Ah! ah! Rageur, dit-il avec un ricanement cynique, dont il semblait
avoir l’habitude, on voit qu’il y a longtemps que tu n’as goûté à
_l’eau-d’aff_; tu la siffles comme de la tisane de marchand de coco.
--Quand on a eu faim, l’estomac a besoin de se refaire, répondit
laconiquement le Rageur.
--Toi affoir donc été dans une crande teppine? demanda le Juif.
--Dans une débine à manger des glands, Alsacien.
--Et tu n’as bas trouffé à faire un beu de gommerce?
--Du commerce, avec quoi?
--Avec ce gon a, tonc! Il y a touchours moyen de gommercer.
--Oui, interrompit le Parisien, pour toi qui troquerais les pierres du
chemin contre des cosses de pois; mais le Rageur n’est pas un marchand
de bric-à-brac, lui; il a travaillé dans le grand genre avec moi, quand
nous faisions la guerre aux _patauds_[B], en Maine-et-Loire. La
diligence nous a passé deux fois par les mains.
--Y affait-il peaucoup de pacages, Jacques? demanda naïvement le Juif.
--Il y avait deux cent mille _balles_ (200 mille francs), répondit le
Parisien, avec un laconisme triomphant.
--Deux cent mille _palles_ à vous teux! s’écria le Juif émerveillé.
--Non, au commandant de canton tout seul, dit le Rageur; il a tout pris
pour le service du roi et tout gardé pour son propre service, ce qui ne
l’a pas empêché d’obtenir des croix, des places, des pensions, tandis
que nous autres, on nous a dit de rentrer dans nos villages et de
chercher du travail.
--Ce que tu as fait? dit le Parisien d’un ton ironique, car tu as voulu
te ranger.
--Eh bien! après? répliqua le Rageur brusquement; si c’est mon idée?...
--Pourquoi y avoir renoncé, alors?
--Pourquoi?... tu le sais aussi bien que moi! J’y ai renoncé parce que,
dans le pays, on me refusait de l’ouvrage en me disant que j’étais trop
connu, et qu’ailleurs on ne voulait pas m’en donner, sous prétexte qu’on
ne me connaissait pas.
--De sorte que tu t’es dégoûté d’en chercher?
--Je me suis dégoûté de mourir de faim.
--Preuve que tu n’étais pas né pour être honnête homme, mon petit.
L’ouvrier né honnête doit manger quand il a du pain, et quand il n’en a
pas, serrer d’un cran la boucle de son pantalon; c’est un article de
morale que ton curé aura oublié de te faire connaître. Quant à moi,
vois-tu, j’avais pas plus de douze ans quand j’ai compris la chose.
--Comment ça?
--J’avais pour parents légitimes la crême des couples vertueux, un père
cousu de certificats de probité, et une mère dont on eût pu faire une
rosière. Mon père, qui était employé à l’administration générale des
déménagements, avait rendu je ne sais combien de fois, à leurs
propriétaires, de l’argenterie, des bijoux et des billets de banque
perdus, ce qui lui avait rapporté l’estime générale et un certain nombre
de pièces de vingt sous. Par malheur, un jour qu’il était chargé d’une
malle, le pied lui manqua dans un escalier, il se donna un effort, et il
fallut le porter à l’hôpital, où il mourut un mois après. Par
considération pour les bons services du défunt, l’administration
accorda une gratification de 25 fr. à ma mère. Ce n’était pas cher pour
la vie d’un homme, mais elle aurait pu ne rien donner; aussi, ma mère
alla remercier le directeur.
--Et quel âge avais-tu alors, toi? demanda le Rageur, en paraissant
prendre une sorte d’intérêt au récit de Jacques.
--Onze ans, répondit celui-ci, juste ce qu’il fallait pour bien sentir
la misère!... et tu peux croire qu’on en eut à discrétion. Au bout de
quelques mois, ma mère tomba en langueur; elle ne pouvait presque plus
travailler... alors le pain manqua. Il fallut demander l’aumône; mais
ils m’avaient rendu fier dans la famille: je demandais mal, et le plus
souvent je revenais sans rien avoir: alors on se couchait à jeun. Aussi
la mère alla de mal en pis. On voulut la faire entrer à l’hôpital, mais
quand les médecins l’eurent vue, ils dirent qu’elle n’avait pas de
maladie, qu’elle ne souffrait que de la faim, et que c’était une
incommodité dont ils ne guérissaient pas. On la renvoya dans notre
grenier, où elle traîna encore quelques mois, jusqu’à ce que la portière
me dit un soir, comme je rentrais, qu’elle venait de mourir.
--Ta mère! répéta le Rageur, visiblement ému, elle est morte en ton
absence?
--Oui, dit Jacques avec insouciance, et comme je n’étais encore qu’un
enfant, ça me fit quelque chose; surtout quand je trouvai les voisines
qui étaient autour du corps qui répétaient que _Dieu avait fait une
grande grâce à la défunte de la prendre_. Aussi ne s’occupait-on que de
l’ensevelir. On avait déjà demandé un drap au locataire du premier
étage, qui avait cabriolet, mais la dame avait répondu qu’elle n’avait
pas de vieux linge; enfin, ceux des mansardes se cotisèrent: on acheta
ce qu’il fallait. Quant à moi, je regardais tout ça sans rien dire. Je
tenais à la main le portefeuille que ma mère avait ordonné de me
remettre, et qui renfermait nos papiers, extraits de mariage, de
naissance, certificats de bonne conduite, et je pensais en
moi-même:--Voilà donc comme ça se joue pour les pauvres? Tout ce qu’ils
gagnent à être des saints, c’est de mourir à l’hôpital ou dans un
grenier, et d’être ensevelis par la charité de voisins qui les trouvent
bien heureux d’être morts! Et c’est là ce qui m’attend, dans le cas où
je ferais comme mon père? Merci de la chance! S’il n’y a pas d’autre
récompense pour les travailleurs honnêtes que de laisser à leurs enfants
des quittances de leur probité, j’aime mieux vivre comme un _voyou_ et
ne rien faire.
--Et tu as gommencé tout de suite le métier, Barisien?
--J’ai commencé par descendre chez le portier pour jeter au feu tous les
papiers laissés par le père et la mère; il me semblait que c’était une
manière de renoncer à l’héritage.
--Eh bien! je n’aurais pas fait comme ça, moi, dit le Rageur avec une
sensibilité grossière; non, si j’avais eu des parents... une mère... il
me semble que je n’aurais pas voulu faire honte à leur nom. Mais un
enfant trouvé n’a pas de nom: c’est comme un chien perdu; tout le monde
a le droit de lui lancer une pierre... Ah! si j’avais eu une famille...
--Dans ce cas tu aurais rempli ton rôle d’honnête homme, pas vrai,
ajouta Jacques en ricanant. Quand on croit au paradis, encore, à la
bonne heure, on peut espérer que l’on touchera son arriéré chez le Père
éternel; mais pour ceux qui veulent vivre de leur vivant, le métier me
paraît peu récréatif? Qu’en penses-tu, Alsacien?
--Moi, reprit l’homme maigre, je bense que j’aurais jamais rien bris à
bersonne, si j’avais eu seulement un betit gabital pour entrebrendre du
gommerce.
Le Rageur éclata de rire.
--Ce diable de monsieur Jérusalem ne rêve qu’à son _gommerce_, dit-il;
s’il était condamné à être pendu, il vendrait une corde au _butteur_
(bourreau).
--Les gordes, c’est une maufaise marchandise, fit observer sérieusement
l’Alsacien.
--Pas toujours, reprit Jacques plus bas; je me rappelle une certaine
corde, à Bourbon-Vendée, qui nous a rapporté près de deux cents louis.
Il faudrait trouver ici quelque chose dans le même goût.
--Avez-vous cherché? demanda le Rageur d’un air indifférent.
--Oui, répliqua le Parisien. Je me suis promené dans les environs pour
prendre une leçon de géographie; il y a des maisons qui ont bonne
apparence; mais il faudrait avoir quelques renseignements sur les
bourgeois, vu qu’il s’en trouve, des fois, qui sont méchants et qui vous
dérangent.
--J’aime bas qu’on me terrange, dit le Juif, avec un sérieux féroce;
quand on terrange y a moyen de rien emborter. Aussi y faut mieux faire
aux gens se taire.
--C’est mon opinion, reprit Jacques, surtout quand on travaille à
l’aveuglette et qu’il faut chercher la place du magot, comme ce serait
ici le cas. Une fois sûr que personne ne peut faire du bruit, on prend
son temps.
--Possible, dit le Rageur, mais moi, ça ne me flatte pas!
--Fais donc la bégueule! reprit le Parisien avec son sourire pâle; quand
nous étions en Maine-et-Loire tu t’es peut-être privé de descendre les
bourgeois qui s’attardaient sur les routes.
--C’étaient des bleus! reprit vivement le Rageur, ils savaient que nous
nous promenions dans le pays; ils n’avaient qu’à prendre garde. Dans ce
cas-là, envoyer un coup de fusil au bourgeois, c’est de la guerre; mais
entrer chez lui pour le trouver au lit, endormi, je n’ai pas le cœur
à ces choses-là, vois-tu!.... d’autant qu’il peut y avoir des femmes, et
qu’alors ce serait encore pis.
--C’est-à-dire, Rageur, que tu bois l’_eau d’aff_, mais que tu ne veux
pas la gagner.
--Si fait, Jacques, je veux la gagner, mais il faut que l’affaire soit
montée autrement. Adressons-nous, si tu veux, à une diligence, comme
autrefois; il y a toujours là-dedans des gens qui peuvent se défendre.
--Comment, double niais! tu tiens donc à courir des risques?
--Eh bien! oui, ça m’encourage.
--Bas moi, bas moi! interrompit vivement le Juif.
Jacques haussa les épaules.
--Le Rageur a toujours eu un coup de marteau, dit-il, en touchant son
front du doigt; mais, quand nous aurons trouvé une occasion, si la chose
le taquine trop, il pourra faire galerie en nous laissant jouer la
partie à deux.
--Et nos barts n’en seront que meilleures! ajouta philosophiquement
l’Alsacien.
L’arrivée de l’aubergiste, qui venait réclamer le prix du souper,
empêcha le Rageur de répondre. Jacques acquitta la note, offrit à maître
Blanchet ce qui restait dans la bouteille, et, après avoir trinqué, tous
quatre descendirent dans la salle commune où le Parisien et le Rageur se
mirent à fumer. Le Juif tira également de la poche de son gilet une
grosse pipe allemande dont il secoua ostensiblement les cendres sur son
genou pendant un quart d’heure; mais aucun de ses compagnons n’ayant
offert de la remplir, il la remit dans sa poche avec un soupir.
Quelques instants après, M. Vorel parut.
Si l’on se fût trouvé à Paris, l’entrée d’un _habit fin_ dans un lieu
exclusivement fréquenté par des porteurs de vestes et de bourgerons,
n’eût point manqué d’exciter une surprise suivie de murmures et de
provocations; là, en effet, l’intelligence populaire plus éveillée, a
compris que le bourgeois ne venait jamais se mêler aux habitudes ou aux
plaisirs de l’ouvrier que dans l’intérêt de ses vices, et elle
maintient, comme une défense, cette séparation des classes qu’on lui a
imposée comme un joug. Mais en province, la tradition antique n’est
point encore tellement éteinte, que le serf affranchi ne tienne à
honneur le contact de son ancien maître; là, le peuple n’en est encore
qu’à la vanité; celui de Paris est déjà remonté jusqu’à l’orgueil.
La réception faite au médecin par les gens réunis à la
_Femme-sans-Tête_, fit clairement apprécier cette différence; la plupart
s’interrompirent dans leurs conversations, et portèrent la main à leurs
bonnets ou à leurs chapeaux, tandis que l’homme au bourgeron se
détournait avec un grognement.
--Tiens, il vient donc ici des Elbeuf, dit-il assez haut pour être
entendu du docteur. Qu’est-ce qu’il demande, ce monsieur? ce doit être
le commissaire de l’endroit ou un brigadier de gendarmerie déguisé en
bourgeois.
--Eh non! interrompit maître Blanchet, qui cherchait une chaise pour M.
Vorel; c’est le médecin de Bourgueil. Asseyez-vous donc, monsieur le
docteur; comment va la baronne?
--Médiocrement, Blanchet, médiocrement, répondit M. Vorel, de sa voix
honnête et posée; je ne suis point content de son état.
--Aussi elle est trop sédentaire, répondit l’aubergiste, on ne la voit
jamais hors de son couvent.
--Elle donne tout son temps à sa fille.
--Oui, on dit qu’elle a fait de sa maison et de son jardin un vrai
paradis; ça a même été cause qu’on a crié dans le pays.
--A quel propos?
--Parce qu’elle a tout acheté à Paris, les meubles, les tapisseries,
les fleurs! Vous comprenez, monsieur Vorel, que lorsqu’on a de quoi, il
est juste d’en faire profiter ceux de l’endroit: quand elle aurait dû
payer un peu plus cher, on la dit riche à ne pas connaître elle-même sa
fortune.
--Vous savez qu’on exagère toujours, maître Blanchet, la baronne a une
trentaine de mille livres de rentes.
--Eh bien! et ce qui lui reviendra de votre belle-mère, la bonne femme
Louis, car vous n’êtes que deux héritiers, la fille de la baronne et
vous?
--C’est vrai.
--De sorte, ajouta l’aubergiste, en clignant les yeux, que si la petite
ne grandissait pas, vous prendriez seul toute la succession! Eh bien! ça
ne serait pas encore si sot. En définitive, nous sommes tous mortels,
comme dit cet autre; ce ne serait pas votre faute, si l’enfant vous
manquait dans la main, et vous toucheriez, comme consolation, une
vingtaine de mille livres de rentes.
--Vingt mille livres de rentes, s’écria le Parisien, qui avait tout
entendu, tonnerre! c’est tentant pour un médecin!
M. Vorel tressaillit comme un homme frappé d’un coup inattendu; il pâlit
jusqu’aux lèvres et se retourna vers Jacques avec une exclamation
indignée: mais l’impassibilité cynique de celui-ci parut le déconcerter;
il balbutia quelques mots inintelligibles, détourna la tête et
s’approcha du feu comme s’il se fût senti du froid.
L’aubergiste ne parut point avoir pris garde à cet incident rapide et
continua:
--C’est égal, pour une femme qui a dix mille écus à dépenser tous les
ans, la baronne ne fait guère de bruit; à quoi peut-elle employer son
argent?
--A accroître la dot de sa fille par ses économies, répliqua Vorel.
--Eh bien! elle doit en avoir alors de ces pièces rondes; car le diable
me brûle, si elle dépense le quart de son revenu! Elle vit là-bas sans
autre train de maison qu’un jardinier à la journée, une chèvre et une
servante.
--A mon grand regret, fit observer le docteur; je voudrais la savoir
moins seule.
--Et à cause donc?
--Parce que la maison est isolée et que des voleurs y trouveraient de
quoi faire fortune.
--Tiens! ma foi, je n’y avais pas pensé, dit Blanchet, c’est encore vrai
ce que vous dites là, monsieur Vorel. De mauvais gars n’auraient qu’à
être avertis!... Il serait facile d’entrer par le bout du jardin, qui
donne sur le bois.
--Les fenêtres ne sont défendues que par des persiennes.
--Et une fois dans la maison on pourrait tout égorger à son aise; il n’y
a pas de voisins.
--C’est effrayant, répéta M. Vorel en promenant un regard autour de lui,
comme s’il eût voulu s’assurer qu’aucun des auditeurs de ce dialogue
n’était homme à en abuser.
Mais le Parisien et le juif venaient de se retirer à l’écart et
échangeaient, à voix basse, quelques paroles rapides. Quant au Rageur,
demeuré à la même place, il semblait n’avoir rien écouté.
Le garçon d’écurie de la _Femme-sans-Tête_ entra dans ce moment, et
annonça au docteur que son cheval était prêt.
--Vous repartez donc pour Bourgueil? demanda Blanchet.
--Non, dit M. Vorel, je continue jusqu’au Vivier, où lord Murfey me prie
d’aller depuis longtemps.
--Est-ce que l’Anglais est malade? demanda l’aubergiste.
--Pas précisément, dit M. Vorel en souriant: mais comme il n’a rien à
faire, il se gorge de bœuf et de Madère pendant six jours, et il
prend médecine le septième. Au revoir, père Blanchet.
Le docteur, après avoir boutonné jusqu’au haut sa redingote à la
propriétaire, plongea les deux mains dans ses larges poches pour y
chercher ses gants; mais il en retira une petite boîte cachetée, à la
vue de laquelle il fit un geste de désappointement.
--Au diable, l’étourdi! s’écria-t-il, j’ai oublié de remettre les
pastilles pour Honorine.
La vérité était que sa préoccupation, au moment de quitter la baronne,
lui avait fait perdre le souvenir de la boîte.
--C’est-y quéque chose de pressé? demanda l’aubergiste.
--Sans doute, reprit le docteur; mais je suis déjà en retard, et je ne
voudrais point retourner chez ma belle-sœur; ne pourriez-vous pas,
père Blanchet, lui faire remettre ceci sur-le-champ?
--Je ferai mon possible, monsieur Vorel, répliqua l’hôtelier avec un peu
d’hésitation; mais, pour le moment, je n’ai là que Joseph qui ne peut
quitter l’écurie.
--Tâchez de trouver une autre personne, dit le médecin, en promenant
autour de lui un regard par lequel il semblait solliciter la
complaisance des auditeurs.
L’Alsacien, qui s’était rapproché, porta la main à son chapeau gris.
--Si le pourgeois a pesoin, je borderai la poète, dit-il avec un sourire
aimable qui rappelait le _rictus_ des têtes de mort.
--Eh bien! ça se trouve comme de cire, dit le père Blanchet.
--Mais, Monsieur... connaît-il la maison de madame la baronne? demanda
le docteur en examinant le juif à travers ses lunettes.
--Je gonnaîtrai, je gonnaîtrai, reprit celui-ci, qui s’efforça de donner
encore plus d’affabilité à son sourire, l’aupergiste y m’indiguera.
--Je crains que ce ne soit abuser de votre obligeance?
--Dy tout, dy tout, mein Herr, je broboserai en même temps mes zervices
à la parone. J’achète les beaux de labin, mein Herr, et la borcelaine
cazée, et les choses de verre en gristal; donnez la poète, a m’aitera à
faire mon gommerce.
--Allons, voilà qui lève mes scrupules, dit le médecin, et puisque
monsieur l’Allemand veut bien...
--Ah! mein Herr a teffiné que j’étais Hallemand? interrompit l’homme
maigre d’un air émerveillé; gomment donc qu’il a teffiné? A cause que je
suis plond dans mes geveux...
--Oui, et un peu aussi à l’accent.
--Tiens!... j’ai un accent, reprit le juif, qui regarda tout le monde
avec une surprise souriante, et pien je mé aberçois bas, barole
t’honneur! mais, n’imborte, je borderai la poète.
--Je vous engage alors à vous hâter, fit observer le docteur, car plus
tard le jardinier serait parti, et on ne vous ouvrirait peut-être point.
--Je bars, je bars, s’écria l’Alsacien.
Et en trois enjambées il fut hors de l’auberge, tandis que de son côté
M. Vorel montait à cheval et prenait le chemin du Vivier.
Quant au Parisien, il s’était approché du Rageur, qui, sur un signe,
l’avait suivi, et tous deux disparurent du côté de l’étang.
Environ une heure après, deux hommes étaient accroupis derrière une des
haies qui bordent le chemin conduisant des premières maisons du faubourg
à la partie supérieure de la ville. L’un d’eux avait le cou tendu et
l’œil fixé sur le milieu de la route, que la lune commençait à
éclairer, tandis que l’autre, renversé en arrière dans une pose
nonchalante, semblait à moitié endormi.
Tout à coup le premier se redressa, prêta l’oreille, pencha la tête à
droite et à gauche pour mieux voir, et fit entendre cette espèce de
bredouillement cadencé qui, chez les faubouriens de Paris, remplace le
sifflement d’appel.
La réponse ne se fit point attendre, et, presque au même instant, une
ombre se dessina sur l’espace lumineux du chemin et s’avança vers
l’endroit où les deux compagnons se tenaient cachés.
--Est-ce bien toi, Moser? demanda le Parisien qui s’était levé.
--C’est pien moi! repondit l’Alsacien; tu es seul?
--Voici le Rageur.
--A la ponne heure, on ne beut bas nous entendre?
--Non; mais parle vite, y a-t-il gras?
--Il y a cras, il y a cras, reprit Moser, dont les yeux bleus et ronds
brillaient d’une vivacité singulière.
--Tu es entré dans la case?
--Foui, c’est la serfante qui m’a ouffert.
--Et tu lui as donné la boîte?
--Bas si pête, j’ai dit que je foulais barler à la paronne. On m’a fait
monter et on m’a laissé dans une betite salon où il y a une fenêtre qui
tonne sur le parterre; alors, bour m’occuper, j’ai foulu dévisser le
grochet de la bersienne.
--Tu n’as pas pu?
--Le foilà! dit l’Alsacien, en montrant triomphalement un morceau de fer
qu’il tenait caché dans sa manche; un grochet ça peut se fendre...
--Mais as-tu eu le temps d’examiner un peu l’intérieur?
--Beaucoup, beaucoup. T’abord, quand on m’a gonduit à la paronne, j’ai
traversé trois bièces, oh! mais des bièces si pien meuplées!... Quel
dommage, Barisien, qu’on ne buisse pas emborter les meubles!
--Finis donc.
--Enfin, j’ai remis la poète à la paronne; elle a l’air pien malade, la
pauvre tame!
--Et après?
--Après, je lui ai temanté si elle n’affait pas de beaux de labins à
fendre.
--Ah! satané Juif, dit le Parisien, en riant malgré lui, le jour du
jugement il proposera au père Éternel de lui acheter ses vieilles
culottes!
--Y fallait pien, Jacques, reprit Moser sérieusement, ça me tonnait
l’air de faire mon gommerce.
--Que t’a répondu la baronne?
--Elle m’a répontu: Non.
--Et tu es ressorti?
--Foui, mais j’ai fait attention à me dromber de borte pour foire encore
d’autres champres.
--Alors tu pourras te reconnaître en dedans?
--Très-pien.
--Mais pour entrer dans le parterre?
--Pour entrer dans le barterre, c’est facile, je fas fous expliquer ça.
Moser commença une sorte de description topographique qui prouvait une
intelligence singulièrement exercée dans ce genre d’observation. Il
pensait que tous trois devaient d’abord franchir le mur de clôture, et
qu’arrivés au parterre, le Rageur, qui était le plus leste, gagnerait la
fenêtre du petit salon dont la persienne ne pouvait plus se fermer,
pénètrerait dans la maison et leur en ouvrirait la porte.
Le Parisien se tourna vers son compagnon qui était jusqu’alors demeuré
étendu sur l’herbe et avait tout écouté sans rien dire.
--Il me semble que Monsieur Jérusalem a bien compris l’affaire, fit-il
observer, qu’en dis-tu, mon vieux, est-ce que ça te va?
--Non, répondit le Rageur sans se déranger.
--Pourquoi ça?
--Parce qu’une fois entrés dans la cassine, vous voudrez faire taire les
femmes.
--Allons, vas-tu recommencer? dit Jacques, en haussant les épaules; ça
fait pitié, ma parole d’honneur: un _voyou_ qui ne possède que sa
vermine et qui se mêle d’avoir des nerfs!
--Eh bien! si c’est mon idée, reprit le Rageur, en se mettant sur son
séant, est-ce que je ne suis pas libre, par hasard?
--Non, tu n’es pas libre! s’écria le Parisien, car maintenant tu connais
le coup que nous avons monté.
--Eh bien?
--Eh bien!... tu peux jaser.
Le Rageur se redressa si brusquement que Jacques recula.
--Répète-moi ça, dit-il en regardant le Parisien fixement; je n’ai pas
bien entendu.
--C’est pourtant clair, reprit Jacques, qui balançait évidemment à
exprimer une seconde fois sa défiance, une affaire ne doit être connue
que de ceux qui en sont, et, si tu caponnes, le mieux sera de tout
laisser.
--Non bas, non bas, interrompit vivement Moser, je ne feux bas laisser,
moi! L’affaire il est trop ponne; j’irai plitôt tout seul. Rabellez-fous
tonc les baroles du docteur: il a tit qu’y avait de quoi enrichir
blusieurs... braves gens; je serais gontent d’être riche, moi.
--Tiens, il croit être le seul, murmura le Rageur, avec un mouvement
d’épaules.
--Et pien, si toi aussi tu feux avoir de l’archent, y faut fenir, reprit
Moser; c’est un fattout; abrès ça, tu bourras te retirer des affaires.
--A la bonne heure, dit brusquement le Rageur, j’en serai, mais à une
condition.
--Laquelle?
--C’est que vous ne jouerez pas du couteau. La maison est assez isolée
pour qu’on ne craigne pas d’être surpris.
--Mais si les femmes s’éveillent et veulent crier?
--Alors, je me charge de les bâillonner.
--Ça beut se faire, dit le juif; mais y faut blus de brégautions.
--Est-ce convenu alors? demanda le Rageur.
--C’est convenu.
Ainsi tombés d’accord, les trois compagnons se dirigèrent du côté de la
_Maison verte_; mais il était encore trop tôt pour qu’ils pussent
commencer à _travailler_; aussi gagnèrent-ils une butte qui s’élevait de
l’autre côté de la route et d’où l’on apercevait distinctement,
par-dessus le mur de clôture, la façade de la maison.
Tous les trois s’y assirent, cachés par les broussailles, et attendirent
avec impatience, l’œil fixé sur leur proie.
Les rideaux des fenêtres étaient restés ouverts, de sorte que
l’appartement éclairé leur apparaissait, à travers la route, comme un
théâtre amoindri par l’éloignement, et sur lequel se jouait une sorte de
pantomime de la vie privée. Ils suivaient les lestes mouvements de la
jeune servante, et ceux plus languissants de la baronne. Ils les
voyaient s’empresser toutes deux autour de l’enfant, la promener dans
leurs bras, et s’efforcer de l’endormir. Mais l’arrivée de la nuit avait
redoublé le malaise d’Honorine, dont les cris plaintifs arrivaient
jusqu’aux trois compagnons. Le mal ne semblait céder de temps en temps
que pour reprendre bientôt plus vif. Minuit sonna à l’horloge éloignée,
et les deux femmes continuaient vainement à bercer la petite fille.
--Il ne finira donc pas, cet avorton du diable! murmura le Parisien, à
bout de patience.
--Je foudrais avoir son cou tans ma main! ajouta le Juif en fermant ses
longs doigts de squelette, avec une expression féroce.
--Il peut les tenir comme ça, debout jusqu’à demain!
--Et imbossible d’entrer bendant qu’elles sont effeillées; elles nous
entendraient.
--Faites donc pas tant de mauvais sang, dit le Rageur; voilà que ça va
finir.
Les cris avaient, en effet, cessé, et la nourrice ne tarda pas à quitter
la chambre avec l’enfant endormi.
La baronne, restée seule, s’approcha de la fenêtre, et demeura quelque
temps le front appuyé sur les vitres. A la distance où elle se trouvait,
il était impossible de distinguer ses traits; mais son attitude révélait
un tel affaiblissement, que le Rageur hocha la tête avec une vague
expression de pitié.
--Elle a l’air d’une morte, dit-il à demi-voix.
--Ça ne suffit pas, l’air, murmura Jacques entre ses dents; est-ce
qu’elle va rester là toute la nuit, maintenant?
--Non, fit observer Moser; elle gommence à brier le pon Tieu... c’est
pon signe! Quand les femmes brient le pon Tieu, c’est qu’elles ont envie
de tormir.
La baronne venait de se mettre à genoux. Après une prière assez longue,
elle se releva avec effort, appela la nourrice pour fermer les
persiennes, et toutes les deux disparurent en emportant les lampes.
La façade demeura dans une complète obscurité.
Le Parisien et ses deux amis attendirent encore, en silence, pendant
assez longtemps, enfin, lorsqu’une heure et demie sonna, tous trois se
levèrent lentement, et, après s’être assurés que la route était
déserte, ils escaladèrent le portail, et arrivèrent au pied du perron.
Moser désigna alors au Rageur la fenêtre du petit salon, qu’il atteignit
sans trop de peine, et dont la persienne, mal fermée, céda presque
aussitôt; un carreau, brisé avec précaution, lui permit d’ouvrir la
fenêtre.
--Y es-tu? demanda Jacques à voix basse.
--Oui, répliqua le Rageur.
--A brésent, la bremière borte à gauche pour drouver l’escalier, murmura
Moser.
Le Rageur ne répondit rien, mais il disparut dans l’appartement.
Jacques se pencha à l’oreille du Juif.
--Prépare ton couteau, murmura-t-il.
--Bourquoi? demanda Moser.
--Pour _servir_ les femmes si elles se réveillent.
--Mais le Rageur?
--Il faudra bien qu’il se taise quand ce sera fait.
--C’est vrai, dit l’Alsacien, en tirant de la poche de son pantalon un
couteau-poignard qu’il ouvrit; comme ça tu moins, on n’aura bas à se
bresser.
Tous deux se placèrent près de la porte et attendirent; mais un temps
assez long s’écoula sans que leur compagnon reparût.
--Bourquoi tonc que l’autre n’arrive bas? demanda le juif étonné et
inquiet.
--Il a peut-être de la peine à se reconnaître là-dedans, dit le
Parisien, si tu avais pu monter à sa place, ça serait allé plus vite.
--Attends, je fois là quelque chose.
Moser s’avança vers l’objet qu’il avait aperçu dans l’ombre; c’était une
échelle couchée le long du mur par le jardinier. Jacques l’aida à la
transporter sous la fenêtre précédemment ouverte par leur compagnon, et,
après l’y avoir appuyée, tous deux montèrent lentement.
Ils n’avaient pas franchi la moitié de l’échelle, lorsqu’un cri se fit
entendre à l’intérieur.
--Nous sommes découverts, dit l’Alsacien qui s’arrêta court.
Un second cri, puis un troisième retentirent.
--Les couteaux! les couteaux! répéta le Parisien en forçant Moser à
avancer.
Celui-ci comprit et sauta dans l’appartement. Une porte qu’il reconnut
pour celle de la chambre où la baronne l’avait reçu, était ouverte et
éclairée: c’était de là que venaient les cris; Jacques et lui y
coururent; mais la pièce était vide, le lit défait et le berceau de
l’enfant renversé. Ils s’étaient arrêtés stupéfaits et le couteau à la
main sur le seuil, lorsque le Rageur, les traits bouleversés, parut à
une seconde entrée; à leur vue, il recula brusquement et disparut avec
un cri.
--Eh bien! qu’a-t-il donc? s’écria le Parisien.
--Nous lui affons fait beur, répliqua Moser.
--Il ne nous a pas reconnus, alors?
--C’est bossible.
Tous deux coururent à la porte par laquelle leur compagnon venait de
s’échapper et essayèrent de l’ouvrir; mais elle était fermée.
--Il a tiré le ferrou, dit le juif.
--Écoute, interrompit Jacques.
On entendait un murmure de voix parmi lesquelles se distinguait celle du
Rageur, suppliante et éperdue.
--Que tiable se passe-t-il là-tetans? demanda Moser.
--Il faut enfoncer la porte! dit le Parisien, à qui l’impatience et la
peur ôtaient toute prudence.
Et il se mit à secouer la serrure avec une sorte de fureur.
Un cri d’effroi s’éleva dans la chambre voisine.
--Ne craignez rien, madame la baronne, répéta distinctement le Rageur:
quiconque voudra arriver jusqu’à vous est mort!
Jacques et Moser firent un mouvement en arrière.
--Il est donc defenu fou? balbutia ce dernier stupéfait.
--C’est pourtant bien sa voix, reprit le Parisien qui cherchait
vainement à comprendre.
Et secouant de nouveau la porte, il se mit à appeler le Rageur. On ne
lui fit aucune réponse; mais le murmure de voix recommença de l’autre
côté.
Les deux brigands déconcertés se regardèrent.
--Le gredin nous a vendus! s’écria Jacques avec un geste de
désappointement plein de rage.
--Il gonnaissait donc la paronne? ajouta le juif, dont l’étonnement
paralysait pour ainsi dire la colère. Mais pourquoi alors nous affoir
laissé fenir?
--Est-ce que je sais, moi?... Pour nous livrer, peut-être...
Il n’avait point achevé que des coups répétés retentirent à la grande
porte extérieure. Tous deux s’élancèrent dans le petit salon et
coururent à la fenêtre; une chaise de poste venait de s’arrêter devant
l’entrée.
Ils escaladèrent rapidement le balcon pour regagner le jardin; comme ils
posaient le pied sur les premiers barreaux de l’échelle, le cri: _Au
voleur!_ se fit entendre dans la rue; ils avaient été aperçus par le
domestique occupé à défaire la bâche de la voiture de voyage.
Effrayés, ils balancèrent un instant, puis finirent par se décider à
descendre; mais leur retard avait permis au domestique de franchir le
mur de clôture avec un des voyageurs de la chaise de poste. Le juif et
le Parisien les trouvèrent tous deux au bas de la fenêtre, le pistolet à
la main.
Comprenant que la lutte était inutile, ils se débarrassèrent des
couteaux, dont ils étaient armés, et se laissèrent saisir sans
résistance.