M. Vorel regarda la baronne et parut un instant indécis.

--Non, dit-il enfin d’une voix adoucie, je veux croire que tout ceci est

fortuit, comme vous me l’assurez. Si je me suis montré blessé au premier

abord, ne croyez pas que ce soit par vanité de médecin; mais le cœur

a aussi ses susceptibilités.

--Oh! je connais votre dévouement, dit madame Louis en lui tendant la

main.

Il la prit et la serra dans les siennes d’un air ému.

--Oui, reprit-il, j’ose dire que ce dévouement est sincère et

désintéressé. Aussi n’abuserai-je point de la confiance que vous me

témoignez. Vous consulterez le docteur Darcy, ma sœur! L’opinion d’un

homme aussi justement célèbre ne peut être qu’utile pour vous, et

instructive pour moi.

--A la bonne heure, mon frère.

Le médecin se tut un instant.

--Seulement, reprit-il avec une sorte d’hésitation, je vous donnerai un

conseil. Il est important que M. Darcy connaisse exactement ce que vous

éprouvez, et quel a été le traitement suivi.

--Sans doute, et je lui dirai...

--Non! interrompit vivement M. Vorel; les malades s’interrogent mal; ils

donnent de fausses indications, ils rapportent inexactement les

médications employées, et il peut en résulter, pour le médecin qui

arrive, de fausses impressions.

--Vous pensez?

--J’en suis sûr; je parle dans votre intérêt, ma sœur, et si vous

m’en croyez, vous ne donnerez pas de préjugés à M. Darcy; vous me

laisserez lui répondre...

--En vérité, c’est me tirer d’un grand embarras, répondit la baronne en

souriant, car le plus souvent je ne sais comment définir ce que

j’éprouve, et vos formules sont toujours pour moi des énigmes.

--Alors, vous promettez de me renvoyer le docteur pour toutes les

explications?

--C’est convenu.

Le visage de M. Vorel reprit son expression souriante, et il continua

quelque temps l’entretien sur un ton amical; enfin, il se leva, prit

congé de la malade, embrassa l’enfant, et, après avoir fait à la

nourrice quelques recommandations pleines de sollicitude, il se dirigea

vers l’auberge où il avait laissé son cheval.

Tant qu’il se trouva en vue de la baronne qui l’avait reconduit jusque

sur le seuil de la petite porte du parterre, il marcha du pas égal et

paisible qui lui était ordinaire; mais, lorsqu’il eut tourné la rue et

qu’il se trouva loin de tous les regards, sur la route déserte, sa

marche devint insensiblement plus rapide. Le sourire qui donnait à son

visage une sorte d’épanouissement mécanique s’effaça, et ses traits

détendus reprirent cette forme aiguë et cette apparence fauve dont nous

avons déjà parlé. Levant la cravache qu’il tenait à la main, il se mit à

abattre, en passant, les jeunes pousses de troënes qui bordaient le

chemin, comme s’il eût senti le besoin de décharger sur quelque chose

une secrète colère. Mais cette espèce d’emportement muet fut de courte

durée; il ne tarda pas à laisser retomber sa cravache, à baisser la tête

et à ralentir le pas. La réflexion était évidemment venue, et, après

s’être indigné de quelque désappointement inattendu, il cherchait le

moyen d’en tirer parti.

On eût pu seulement défier l’observateur le plus habile de deviner la

nature ou l’objet de sa préoccupation. Tous ses mouvements avaient

repris cette apparence terne et calme qui laissait, pour ainsi dire,

glisser le regard; son visage n’offrait à l’étude qu’une espèce de

masque en terre cuite, sec, anguleux, inerte, sur lequel ses yeux,

masqués par des lunettes bleues, semblaient deux taches miroitantes et

sombres qui ne reflétaient rien.

Il atteignit ainsi l’auberge de la _Femme-sans-Tête_, où il avait

l’habitude de mettre son cheval lorsqu’il venait voir la baronne. Arrivé

là, il sortit de sa rêverie, et ses traits, comme s’ils eussent été

touchés par un ressort intérieur, retrouvèrent instantanément leur

crispation souriante.

L’auberge de la _Femme-sans-Tête_ était une de ces hôtelleries

équivoques recommandées seulement par leur position à l’entrée de la

ville, et presque exclusivement fréquentées par les porte-balles, les

rouliers et les bateleurs, race voyageuse qui vit sur la grande route,

s’arrête où elle peut, et s’embarrasse médiocrement de l’apparence du

gîte ou du choix de la compagnie.

La présence de M. Vorel dans un pareil bouge pouvait étonner au premier

abord; mais l’hôtellier, le père Blanchet, était un de ses anciens

clients, parti de Bourgueil sans avoir soldé un long mémoire de maladie,

et le docteur, qui aimait l’ordre par-dessus tout, avait pensé qu’en

choisissant son auberge il pourrait obtenir, en son et en avoine,

l’équivalent des consultations qu’il n’avait pu se faire payer

autrement.

Cet avantage compensait largement pour lui les désagréments d’un gîte où

il s’arrêtait d’ailleurs peu de temps.

Lorsqu’il arriva à la _Femme-sans-Tête_, il ordonna de préparer son

cheval, et, voulant continuer à réfléchir en l’attendant, il évita la

salle commune, où retentissaient les cris des buveurs, et gagna le

jardin placé derrière l’auberge.

La nuit était venue, et, bien qu’il n’y eût point de brouillard visible,

aucune étoile ne se montrait au ciel. M. Vorel suivit la grande allée du

jardin, presque effacée par l’herbe, et arriva à une treille dont la

charpente brisée laissait pendre des vignes maigres et échevelées.

Immédiatement au-dessus, se trouvait une croisée appartenant à la pièce

la plus écartée de l’auberge. Alors ouverte et éclairée, elle laissait

voir trois hommes assis autour d’une table, et qui achevaient de souper.

Bien que le bruit de leurs voix animées arrivât, par instant, jusqu’à la

tonnelle, le médecin, tout entier à sa méditation, ne parut point y

prendre garde et s’assit sur un banc placé sous la fenêtre.

Nous le laisserons là, livré à ses réflexions, pour introduire le

lecteur dans la chambre même où soupaient alors les trois voyageurs.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 13 / 87 题