M. Vorel ne put retenir un geste de dépit.

--J’admire votre miséricorde vraiment chrétienne, ma sœur, dit-il

avec un accent d’amertume ironique; jeune fille, vous avez dû défendre

votre fortune contre madame de Luxeuil; mariée, elle a essayé de

calomnier votre intimité avec le duc de Saint-Alofe; veuve, elle a voulu

jeter des doutes odieux sur la naissance de votre fille, et vous avez

déjà tout pardonné!

--Ah! pourquoi toucher à ces souvenirs, interrompit la malade, dont les

yeux se remplirent de larmes; je voudrais les oublier! A quoi bon me

rappeler que ma sœur ne m’aime pas, que personne ne m’a jamais

aimée! il est de certains êtres, hélas! comme des arbres que vous voyez

là: nés dans une mauvaise terre et exposés aux vents du nord, ils ne

servent à rien et ne plaisent à personne!... Mais je ne veux point

m’arrêter sur ces pensées, je ne veux songer qu’à ma fille; il faut

qu’elle recouvre la santé, qu’elle essaie d’un autre air, d’une autre

vie!

--Et en partant avec madame de Luxeuil, fit observer le docteur, vous

n’avez point réfléchi que vous vous mettiez à sa merci? Vous ne craignez

point son égoïsme, sa tyrannie, ses duretés?

--Je ne crains que le mal d’Honorine, reprit vivement la baronne; ne me

parlez point d’autre chose. Que pouvais-je faire d’ailleurs? Ne

venez-vous point de me dire vous-même que c’eût été folie de partir

seule? à qui donc m’adresser? Des étrangers voudraient-ils accepter pour

compagnes de voyage une enfant malade et une femme mourante? Ma sœur,

du moins, aura pitié de nous.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 10 / 87 题