M. Vorel hocha la tête avec un sourire immuable.

--Qui vous fait croire cela? demanda-t-il, de sa voix douce et vibrante.

--N’entendez-vous pas ses cris?

--L’enfant n’a point d’autre manière d’exprimer ses impressions et ses

caprices; il crie, comme l’être raisonnable gronde, parle ou chante.

--Mais, Honorine pleure, docteur!

--La sécrétion des glandes lacrymales est toujours abondante à cet âge.

On voit bien, ma sœur, que vous en êtes à votre premier enfant, tout

vous inquiète.

--Mais songez qu’elle aura bientôt trois ans, reprit la mère, en

montrant la petite fille malingre et abattue.

--Je le sais, répondit le médecin; elle est née huit mois après la mort

du général.

La malade fit un signe affirmatif.

--Pauvre Louis! continua M. Vorel avec une bonhomie affectée, s’il eût

vécu, quel bonheur pour lui de se trouver père!... et surtout quel

bonheur inespéré! car il m’a répété bien des fois qu’il n’y comptait

plus. Il croyait avoir des raisons de croire.... Enfin, il s’est trompé!

Mais il faut avouer, ma sœur, que ce voyage en Vendée pour rejoindre

le général, a été un heureux hasard!

La baronne ne répondit pas et se pencha vers l’enfant, dont elle agrafa

la pelisse.

--Ne serait-il pas prudent de faire rentrer Honorine? demanda-t-elle

après un court silence.

--Pourquoi cela? dit le médecin, il n’y a ni vent, ni humidité; vous

exagérez les précautions.

--Hélas! je ne sais, répliqua la veuve d’un accent ému; ne pouvant

découvrir la cause des souffrances de ma fille ni des miennes, je m’en

prends à tout ce qui m’entoure. Lorsque je suis venue m’établir ici,

j’espérais, d’après votre assurance, que le calme de cette habitation,

l’exercice, l’air des bois nous rendraient la santé; et depuis trois

mois que nous y sommes, nos forces s’affaiblissent de jour en jour.

L’air libre, le soleil, le parfum des fleurs, tout ce qui fait vivre les

autres, semble, pour nous, un poison. Vous affectez en vain de ne pas

vous en apercevoir, les progrès du mal sont visibles. Quand je sors,

maintenant, les paysannes que nous rencontrons n’arrêtent plus Honorine

pour demander son âge et l’embrasser; elles s’éloignent avec leurs

enfants, comme si elles craignaient quelque maligne influence, et nous

suivent de ce regard demi-effrayé que le peuple jette aux mourants.

Les réprouvés et les élus (t.1) · 第 8 / 87 题