Une maison isolée.
On a déjà remarqué bien des fois que chaque ville a, comme chaque homme,
sa physionomie individuelle et facile à reconnaître. Ainsi, sans parler
des apparences tranchées du port de mer, où tout sent le goudron, de la
ville frontière cerclée de murailles et bardée de canons, de la cité
manufacturière hérissée de cheminées gigantesques et toujours enveloppée
d’un nuage de fumée, il y a des villes d’étude, comme Rennes et
Montpellier, où l’herbe perce les pavés, et dont les vastes places ne
sont traversées que par des magistrats en toge ou par des professeurs en
simarre; il y a les villes historiques, comme Arles, Orléans,
Fontainebleau, où l’on vous montre les arènes antiques, la maison de
Jeanne d’Arc et la table sur laquelle Napoléon signa son abdication; il
y a les villes à légendes, comme Strasbourg, dont la vie se confond avec
celle de sa cathédrale; les villes poétiques, comme Toulouse, Dijon,
Avignon; les villes royales, comme Versailles. Puis viennent celles
dont le caractère extérieur ne doit rien au passé, mais à je ne sais
quel hasard pittoresque du ciel ou du site; celle-ci agreste, celle-là
mondaine, l’une coquette, l’autre négligée.
Or, parmi la variété infinie de ces dernières physionomies, nous en
connaissons une qui mérite d’être spécialement mentionnée, c’est celle
de Château-Lavallière.
Château-Lavallière, qui ne peut passer précisément pour un bourg, n’est
point non plus tout à fait une ville. C’est ce que les provinciaux, qui
ne se piquent point de beau langage, appellent un _endroit_. Placé sur
les limites d’Indre-et-Loire, entre les départements de Loir-et-Cher, de
la Sarthe et de Maine-et-Loire, éloigné de toutes les grandes voies de
communication et caché, comme un nid, au milieu de sa forêt,
Château-Lavallière a, dans son aspect, quelque chose de mystérieux et,
pour ainsi dire, de romanesque. A voir ses rues désertes, sur lesquelles
s’ouvrent des portes basses et dérobées, ses jardins enveloppés de murs
qu’aucune claire-voie n’interrompt, ses maisons précédées d’une cour
fermée, qui les voile, ses fenêtres aux rideaux élégants mais toujours
rabattus, on dirait un de ces asiles où vont se cacher les douleurs sans
remèdes, les joies solitaires et les amours menacées. Sur quelque toit
que l’œil se repose, on reconnaît la retraite où l’on eût voulu se
renfermer à vingt ans, avec quelque femme adorée, dont on a oublié le
nom. Derrière chaque jardin s’étend la forêt, promenade ouverte aux
longs tête-à-tête et aux longues rêveries; plus bas un étang bordé de
glaïeuls baigne les pieds de la colline. Les bruits de la ville sont
couverts par le murmure du vent dans les arbres et par les chants des
oiseaux. De loin en loin seulement, un froissement de roues effleure le
pavé; une calèche qui passe à demi-fermée laisse apercevoir un voile
flottant, une main gantée, puis tout disparaît rapidement sous les
immenses avenues!
Tel on voit aujourd’hui Château-Lavallière, tel on le voyait en 1819,
époque à laquelle commence notre récit.
On se trouvait à la fin du mois de septembre; le jour touchait à son
déclin, et le soleil couchant jetait des lueurs d’incendie à travers les
feuillages de la futaie.
Sur la lisière même de celle-ci existait alors une habitation isolée, à
laquelle ses portes et ses persiennes, peintes de la couleur
qu’affectionnait tant Rousseau, avaient fait donner le nom de _maison
verte_. Bâtie entre cour et jardin, comme la plupart des demeures
bourgeoises de Château-Lavallière, elle avait, dans son extérieur,
quelque chose de plus mystérieux encore et de plus fermé que les maisons
voisines. Mais si du dehors ses murailles garnies de verre brisé, sa
porte à guichet grillé et sa cloche à chaîne de fer lui donnaient
l’apparence d’un couvent ou d’une prison, à l’intérieur cette
physionomie disparaissait complétement, grâce à l’élégance du logis et à
la gaieté de ses abords.
La cour sur laquelle donnait la façade, avait été transformée en
parterre, garni de plantes rares, et les murs eux-mêmes, cachés sous les
chèvrefeuilles, les jasmins et les vignes vierges, ressemblaient à des
massifs de verdure. Vis-à-vis du perron, une coupe de marbre s’élevait
au milieu d’une touffe de roseaux et laissait déborder ses eaux dans un
bassin où nageaient quelques poissons dorés, tandis qu’un peu plus loin,
un petit hamac d’aloès suspendu à deux lilas, se balançait doucement aux
mouvements de la brise. Des jouets d’enfants étaient éparpillés, de tous
côtés, sur le sable des allées, parmi l’herbe fine des pelouses et le
long des degrés qui conduisaient à la maison.
Cet ensemble d’une prodigalité luxueuse et fleurie servait, pour ainsi
dire, de cadre à un groupe placé au milieu même d’un parterre, et dont
les personnages méritent un examen détaillé.
La première figure qui frappait était celle d’une femme encore jeune,
assise sur un fauteuil de bambous, dans l’attitude affaissée d’une
personne malade. Bien qu’on ne pût la dire belle, ses traits avaient une
expression de douceur qu’illuminait par instants une certaine flamme du
regard. Celui-ci s’animait surtout lorsqu’il s’abaissait vers une enfant
assise plus bas sur les genoux d’une jeune paysanne.
C’était une petite fille d’environ trois ans, mais dont les traits
chétifs et pâles annonçaient une de ces enfances étiolées qui ne peuvent
éclore à la vie. A demi-renversée sur le sein de sa nourrice, elle
agitait languissamment les grelots d’un hochet qu’elle laissait retomber
à chaque instant avec un cri de souffrance ennuyée. Quoique l’air fût
tiède et qu’aucun souffle n’agitât les feuilles les plus frêles, elle
était enveloppée d’une pelisse de satin, doublée de peau de cygne, et
portait un bonnet de velours grenat qui laissait paraître à peine
quelques touffes de cheveux, d’un blond inanimé. Ses pieds, chaussés de
brodequins fourrés, pendaient sur l’herbe, sans force et sans mouvement.
Quant au quatrième personnage, il avait quarante ans. Vêtu d’une
redingote noire boutonnée jusqu’à la cravate, et les yeux cachés par une
paire de lunettes à doubles verres, il tenait à la main une cravache de
cuir, dont il effleurait des bottes poudreuses et garnies d’éperons.
Malgré le sourire constant qui flottait sur son visage, un disciple de
Lavater eût étudié avec quelque défiance ces lèvres serrées que le
maître signale comme l’indication d’une avarice tenace, et les partisans
de Gall se fussent presque effrayés de ce crâne triangulaire dont la
forme rappelait celle des animaux les moins nobles et les plus amoureux
du sang.
Mais, quelle que pût être l’_impression scientifique_ produite par
l’examen des traits et du crâne de M. Vorel, le plus rigide observateur
l’eût difficilement conservée en l’entendant parler. Sa voix avait une
simplicité calme, également éloignée de la brusquerie et de
l’affectation doucereuse. Semblable à certains chanteurs, dont le timbre
garde une expression émouvante sans qu’ils soient émus, le docteur
avait, dans l’accent, une justesse et une franchise pour ainsi dire
involontaires, et, même en trompant, il conservait cette voix loyale qui
déroutait toutes les préventions; c’était chez lui plus que du calcul,
plus que de l’adresse; il avait reçu, en naissant, le _don du mensonge_.
Du reste, la première partie de sa vie avait été cruellement traversée.
Sans nom, sans fortune, sans protecteurs, il n’était parvenu à acquérir
une profession qu’à force de travail et d’humilité. Nature dominatrice,
il s’était plié à toutes les volontés de ceux qui pouvaient le servir;
esprit hardi, il avait coupé les ailes de son audace pour l’obliger à
ramper! Cette transformation forcée, en tuant tout ce qu’il pouvait
garder d’instinct heureux, avait, pour ainsi dire, envenimé ses vices!
Ce qu’il y avait en lui de dur était devenu méchant; son désir de
posséder s’était tourné en avarice insatiable, son insensibilité en
malveillance. Entravé et meurtri par les hommes dès ses premiers pas, il
s’était mis à les haïr, non de cette haine ouverte qui suppose encore la
liberté, mais d’une haine sourde, cauteleuse, enchaînée, qui se contient
par calcul et consent à l’attente, dans l’intérêt de sa sûreté.
Établi d’abord à Trévières, en Normandie, il y avait fait la
connaissance d’une riche propriétaire campagnarde connue dans le pays
sous le nom de la mère Louis. La mère Louis, dont le mari, d’abord
meunier, avait acquis une énorme fortune par l’achat des biens
nationaux, était depuis longtemps veuve, et faisait valoir elle-même le
grand domaine des Motteux: c’était une femme violente, égoïste, aux
façons grossières, mais dont on citait quelques bonnes actions, qui
servaient d’excuse aux mauvaises. Elle y avait bien reçu le jeune
docteur, parce qu’il lui donnait des recettes pour ses rhumatismes, et
qu’il soignait gratuitement ses bestiaux malades. Celui-ci en profita
pour s’insinuer dans les bonnes grâces de la fille de la maison, et pour
la demander en mariage. La propriétaire des Motteux, comme on devait s’y
attendre, rejeta de bien loin une pareille prétention; mais Vorel
détermina la fille à passer outre, au moyen d’un de ces actes que le
législateur a si plaisamment appelés des _soumissions respectueuses_. Le
mariage eut lieu malgré la mère Louis, qui fut, en outre, obligée de
payer environ cent mille écus qui revenaient à la jeune mariée du chef
de son père. Cette dernière circonstance souleva contre M. Vorel tous
les parents qui avaient des comptes à rendre à leurs filles, et il
s’ensuivit une espèce de réprobation qui décida le médecin à quitter
Trévières pour se rendre en Touraine et s’établir à Bourgueil, où
demeurait une partie de sa famille.
Devenu veuf au bout de quelques années, il avait continué à y vivre avec
un fils unique, alors infirme et presque idiot.
Mais, outre la fille mariée au docteur Vorel, la mère Louis avait un
fils enlevé par la conscription, et que le hasard de la guerre avait
favorisé. Promu de grade en grade sur le champ de bataille, il avait eu,
avec le mérite alors commun de se bien battre, celui plus rare de
survivre; et Napoléon, qui commençait à sentir le besoin de renouveler
son état-major de maréchaux gorgés et vieillis, l’avait successivement
nommé général, puis baron. Enfin, en 1810, il épousa mademoiselle de
Mazerais, dont la vieille noblesse devait servir à étayer son titre de
nouvelle date.
La chute de l’empire vint malheureusement arrêter court toutes ses
espérances. Le général Louis en reçut la nouvelle en Vendée, où il avait
été envoyé pour étouffer l’insurrection, et, soit douleur, soit hasard,
il n’y survécut que peu de jours. Sa veuve, après avoir habité Paris
quelque temps, vint enfin visiter des propriétés qu’elle possédait en
Touraine, et ce fut là qu’elle rencontra son beau-frère, sur les
instances duquel elle s’établit à Château-Lavallière.
Tels étaient les rapports existants entre le docteur Vorel et la baronne
Louis, que nous avons tout à l’heure montrés au lecteur, assis ensemble
sous un berceau de la _Maison verte_.
Le médecin venait de se pencher vers l’enfant, dont les plaintes,
d’abord faibles et entrecoupées, étaient insensiblement devenues plus
bruyantes, lorsque la baronne s’écria:
--Mon Dieu! docteur, Honorine paraît encore plus souffrante ce soir.