CHAPITRE XVIII.

Causes qui rendent le despotisme particulièrement impossible à notre

époque de la civilisation.

Les raisonnements qu'on vient de lire sont d'une nature générale, et

s'appliquent à tous les peuples civilisés et à toutes les époques; mais

plusieurs autres causes, qui sont particulières à l'état de la

civilisation moderne, mettent de nos jours de nouveaux obstacles au

despotisme.

Ces causes sont, en grande partie, les mêmes qui ont substitué la

tendance pacifique à la tendance guerrière, les mêmes qui ont rendu

impossible la transplantation de la liberté des anciens chez les

modernes.

L'espèce humaine étant inébranlablement attachée à son repos et à ses

jouissances, réagira toujours, individuellement et collectivement,

contre toute autorité qui voudra les troubler. De ce que nous sommes,

comme je l'ai dit, beaucoup moins passionnés pour la liberté politique

que ne l'étaient les anciens, il peut s'ensuivre que nous négligions les

garanties qui se trouvent dans les formes; mais de ce que nous tenons

beaucoup plus à la liberté individuelle, il s'ensuit aussi que, dès que

le fond sera attaqué, nous le défendrons de tous nos moyens. Or, nous

avons pour le défendre des moyens que les anciens n'avaient pas.

J'ai montré que le commerce rend l'action de l'arbitraire sur notre

existence plus vexatoire qu'autrefois, parce que nos spéculations étant

plus variées, l'arbitraire doit se multiplier pour les atteindre; mais

le commerce rend en même temps l'action de l'arbitraire plus facile à

éluder, parce qu'il change la nature de la propriété, qui devient par ce

changement presque insaisissable.

Le commerce donne à la propriété une qualité nouvelle, la circulation:

sans circulation, la propriété n'est qu'un usufruit. L'autorité peut

toujours influer sur l'usufruit, car elle peut enlever la jouissance;

mais la circulation met un obstacle invisible et invincible à cette

action du pouvoir social.

Les effets du commerce s'étendent encore plus loin: non-seulement il

affranchit les individus, mais, en créant le crédit, il rend l'autorité

dépendante.

L'argent, dit un auteur français, est l'arme la plus dangereuse du

despotisme: mais il est en même temps son frein le plus puissant; le

crédit est soumis à l'opinion; la force est inutile; l'argent se cache

ou s'enfuit; toutes les opérations de l'État sont suspendues. Le crédit

n'avait pas la même influence chez les anciens; leurs gouvernements

étaient plus forts que les particuliers: les particuliers sont plus

forts que les pouvoirs politiques de nos jours. La richesse est une

puissance plus disponible dans tous les instants, plus applicable à tous

les intérêts, et par conséquent bien plus réelle et mieux obéie; le

pouvoir menace, la richesse récompense: on échappe au pouvoir en le

trompant; pour obtenir les faveurs de la richesse, il faut la servir:

celle-ci doit l'emporter.

Par une suite des mêmes causes, l'existence individuelle est moins

englobée dans l'existence politique. Les individus transplantent au loin

leurs trésors; ils portent avec eux toutes les jouissances de la vie

privée. Le commerce a rapproché les nations, et leur a donné des moeurs

et des habitudes à peu près pareilles: les chefs peuvent être ennemis;

les peuples sont compatriotes. L'expatriation, qui chez les anciens

était un supplice, est facile aux modernes; et, loin de leur être

pénible, elle leur est souvent agréable[40]. Reste au despotisme

l'expédient de prohiber l'expatriation; mais pour l'empêcher il ne

suffit pas de l'interdire. On n'en quitte que plus volontiers les pays

d'où il est défendu de sortir: il faut donc poursuivre ceux qui se sont

expatriés; il faut obliger les États voisins, et ensuite les États

éloignés, à les repousser. Le despotisme revient ainsi au système

d'asservissement, de conquête et de monarchie universelle; c'est

vouloir, comme on voit, remédier à une impossibilité par une autre.

Ce que j'affirme ici vient de se vérifier sous nos yeux mêmes: le

despotisme de France a poursuivi la liberté de climat en climat; il a

réussi pour un temps à l'étouffer dans toutes les contrées où il

pénétrait; mais, la liberté se réfugiant toujours d'une région dans

l'autre, il a été contraint de la suivre si loin, qu'il a enfin trouvé

sa propre perte. Le génie de l'espèce humaine l'attendait aux bornes du

monde, pour rendre son retour plus honteux, et son châtiment plus

mémorable[41].

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 70 / 76 题