Résultat des considérations ci-dessus, relativement au despotisme.
Si, même dans les gouvernements réguliers qui ne réunissent pas, comme
le despotisme, tous les intérêts des hommes contre eux, les mesures
illégales, loin d'être favorables à leur durée, la compromettent et la
menacent, il est clair que le despotisme, qui se compose tout entier de
mesures pareilles, ne peut renfermer en lui-même aucun germe de
stabilité. Il vit au jour le jour, tombant à coups de hache sur
l'innocent et sur le coupable, tremblant devant ses complices qu'il
enrégimente, qu'il flatte et qu'il enrichit, et se maintenant par
l'arbitraire, jusqu'à ce que l'arbitraire, saisi par un autre, le
renverse lui-même de la main de ses suppôts[39].
Étouffer dans le sang l'opinion mécontente, est la maxime favorite de
certains profonds politiques. Mais on n'étouffe pas l'opinion: le sang
coule, mais elle surnage, revient à la charge, et triomphe. Plus elle
est comprimée, plus elle est terrible: elle pénètre dans les esprits
avec l'air qu'on respire; elle devient le sentiment habituel, l'idée
fixe de chacun; l'on ne se rassemble pas pour conspirer, mais tous ceux
qui se rencontrent conspirent.
Quelque avili que l'extérieur d'une nation nous paraisse, les affections
généreuses se réfugieront toujours dans quelques âmes solitaires, et
c'est là qu'indignées, elles fermenteront en silence. Les voûtes des
assemblées peuvent retentir de déclamations furieuses; l'écho des
palais, d'expressions de mépris pour la race humaine; les flatteurs du
peuple peuvent l'irriter contre la pitié; les flatteurs des tyrans leur
dénoncer le courage: mais aucun siècle ne sera jamais tellement
déshérité par le ciel, qu'il présente le genre humain tout entier tel
qu'il le faudrait pour le despotisme. La haine de l'oppression, soit au
nom d'un seul, soit au nom de tous, s'est transmise d'âge en âge.
L'avenir ne trahira pas cette belle cause: il restera toujours de ces
hommes pour qui la justice est une passion, la défense du faible un
besoin. La nature a voulu cette succession: nul n'a jamais pu
l'interrompre, nul ne l'interrompra jamais. Ces hommes céderont toujours
à cette impulsion magnanime: beaucoup souffriront, beaucoup périront
peut-être; mais la terre, à laquelle ira se mêler leur cendre, sera
soulevée par cette cendre, et s'entr'ouvrira tôt ou tard.