CHAPITRE XIX.

Que, l'usurpation ne pouvant se maintenir par le despotisme, puisque le

despotisme lui-même ne peut se maintenir aujourd'hui, il n'existe aucune

chance de durée pour l'usurpation.

Si le despotisme est impossible de nos jours, vouloir soutenir

l'usurpation par le despotisme, c'est prêter à une chose qui doit

s'écrouler un appui qui doit s'écrouler de même.

Un gouvernement régulier se met dans une situation périlleuse quand il

aspire au despotisme; il a cependant pour lui l'habitude. Voyez combien

de temps il fallut au long parlement pour s'affranchir de cette

vénération, compagne de toute puissance ancienne et consacrée, qu'elle

soit républicaine ou qu'elle soit monarchique. Croyez-vous que les

corporations qui existent sous un usurpateur éprouveraient, à briser son

joug, ce même obstacle moral, ce même scrupule de conscience? Ces

corporations ont beau être esclaves, plus elles sont asservies, plus

elles se montrent furieuses quand un événement vient les délivrer. Elles

veulent expier leur longue servitude. Les sénateurs qui avaient voté des

fêtes publiques pour célébrer la mort d'Agrippine et féliciter Néron du

meurtre de sa mère, le condamnèrent à être battu de verges et précipité

dans le Tibre.

Les difficultés qu'un gouvernement régulier rencontre à devenir

despotique participent de sa régularité: elles s'opposent à ses succès,

mais elles diminuent les périls que ses tentatives attirent sur

lui-même. L'usurpation ne rencontre pas des résistances aussi

méthodiques: son triomphe momentané en est plus complet; mais les

résistances qui se déploient enfin sont plus désordonnées: c'est le

chaos contre le chaos.

Quand un gouvernement régulier, après avoir essayé des empiétements,

revient à la pratique de la modération et de la justice, tout le monde

lui en sait gré. Il retourne vers un point déjà connu, qui rassure les

esprits par les souvenirs qu'il rappelle. Un usurpateur qui renoncerait

à ses entreprises ne prouverait que de la faiblesse. Le terme où il

s'arrêterait serait aussi vague que le terme qu'il aurait voulu

atteindre; il serait plus méprisé, sans être moins haï.

L'usurpation ne peut donc subsister, ni sans le despotisme, car tous les

intérêts s'élèvent contre elle, ni par le despotisme, car le despotisme

ne peut subsister. La durée de l'usurpation est donc impossible.

Sans doute le spectacle que la France nous offre paraît propre à

décourager toute espérance. Nous y voyons l'usurpation triomphante,

armée de tous les souvenirs effrayants, héritière de toutes les théories

criminelles, se croyant justifiée par tout ce qui s'est fait avant elle,

forte de tous les attentats, de toutes les erreurs du passé, affichant

le mépris des hommes, le dédain pour la raison. Autour d'elle se sont

réunis tous les désirs ignobles, tous les calculs adroits, toutes les

dégradations raffinées. Les passions, qui durant la violence des

révolutions se sont montrées si funestes, se reproduisent sous d'autres

formes. La peur et la vanité parodiaient jadis l'esprit de parti dans

ses fureurs les plus implacables; elles surpassent maintenant, dans

leurs démonstrations insensées, la plus abjecte servilité.

L'amour-propre, qui survit à tout, place encore un succès dans la

bassesse, où l'effroi cherche un asile. La cupidité paraît à découvert,

offrant son opprobre comme garantie à la tyrannie. Le sophisme

s'empresse à ses pieds, l'étonne de son zèle, la devance de ses cris,

obscurcissant toutes les idées, et nommant séditieuse la voix qui veut

le confondre. L'esprit vient offrir ses services; l'esprit, qui, séparé

de la conscience, est le plus vil des instruments. Les apostats de

toutes les opinions accourent en foule, n'ayant conservé de leurs

doctrines passées que l'habitude des moyens coupables. Des transfuges

habiles, illustres par la tradition du vice, se glissent de la

prospérité de la veille à la prospérité du jour. La religion est le

porte-voix de l'autorité, le raisonnement le commentaire de la force.

Les préjugés de tous les âges, les injustices de tous les pays, sont

rassemblés comme matériaux du nouvel ordre social. L'on remonte vers des

siècles reculés; l'on parcourt des contrées lointaines, pour composer de

mille traits épars une servitude bien complète qu'on puisse donner pour

modèle. La parole déshonorée vole de bouche en bouche, ne partant

d'aucune source réelle, ne portant nulle part la conviction; bruit

importun, oiseux et ridicule, qui ne laisse à la vérité et à la justice

aucune expression qui ne soit souillée.

Un pareil état est plus désastreux que la révolution la plus orageuse.

On peut détester quelquefois les tribuns séditieux de Rome, mais on est

oppressé du mépris qu'on éprouve pour le sénat sous les Césars. On peut

trouver durs et coupables les ennemis de Charles Ier, mais un dégoût

profond nous saisit pour les créatures de Cromwell.

Lorsque les portions ignorantes de la société commettent des crimes, les

classes éclairées restent intactes; elles sont préservées de la

contagion par le malheur; et, comme la force des choses remet tôt ou

tard le pouvoir entre leurs mains, elles ramènent facilement l'opinion,

qui est plutôt égarée que corrompue. Mais, lorsque ces classes

elles-mêmes, désavouant leurs principes anciens, déposent leur pudeur

accoutumée, et s'autorisent d'exécrables exemples, quel espoir

reste-t-il? où trouver un germe d'honneur, un élément de vertu? Tout

n'est que fange, sang et poussière.

Destinée cruelle, à toutes les époques, pour les amis de l'humanité!

Méconnus, soupçonnés, entourés d'hommes incapables de croire au courage,

à la conviction désintéressée; tourmentés tour à tour par le sentiment

de l'indignation quand les oppresseurs sont les plus forts, et par celui

de la pitié quand ces oppresseurs sont devenus victimes, ils ont

toujours erré sur la terre, en butte à tous les partis, et seuls au

milieu des générations tantôt furieuses, tantôt dépravées.

En eux repose toutefois l'espoir de la race humaine. Nous leur devons

cette grande correspondance des siècles qui dépose en lettres

ineffaçables contre tous les sophismes que renouvellent tous les tyrans.

Par elle, Socrate a survécu aux persécutions d'une populace aveugle, et

Cicéron n'est pas mort tout entier sous les proscriptions de l'infâme

Octave. Que leurs successeurs ne se découragent pas! qu'ils élèvent de

nouveau leur voix! Ils n'ont rien à se faire pardonner; ils n'ont besoin

ni d'expiations ni de désaveux; ils possèdent intact le trésor d'une

réputation pure. Qu'ils osent exprimer l'amour des idées généreuses;

elles ne réfléchissent point sur eux un jour accusateur! Ce ne sont

point des temps sans compensation que ceux où le despotisme, dédaignant

une hypocrisie qu'il croit inutile, arbore ses propres couleurs, et

déploie avec insolence des étendards dès longtemps connus. Combien il

vaut mieux souffrir de l'oppression de ses ennemis, que rougir des excès

de ses alliés! On rencontre alors l'approbation de tout ce qu'il y a de

vertueux sur la terre. On plaide une noble cause en présence du monde,

et secondé par les voeux de tous les hommes de bien.

Jamais un peuple ne se détache de ce qui est véritablement la liberté.

Dire qu'il s'en détache, c'est dire qu'il aime l'humiliation, la

douleur, le dénûment et la misère; c'est prétendre qu'il se résigne sans

peine à être séparé des objets de son amour, interrompu dans ses

travaux, dépouillé de ses biens, tourmenté dans ses opinions et dans ses

plus secrètes pensées, traîné dans les cachots et sur l'échafaud. Car

c'est contre ces choses que les garanties de la liberté sont instituées,

c'est pour être préservé de ces fléaux que l'on invoque la liberté; ce

sont ces fléaux que le peuple craint, qu'il maudit, qu'il déteste. En

quelque lieu, sous quelque dénomination qu'il les rencontre, il

s'épouvante, il recule. Ce qu'il abhorrait dans ce que ses oppresseurs

appelaient la liberté, c'était l'esclavage. Aujourd'hui l'esclavage

s'est montré à lui sous son vrai nom, sous ses véritables formes:

croit-on qu'il le déteste moins?

Missionnaires de la vérité, si la route est interceptée, redoublez de

zèle, redoublez d'efforts! Que la lumière perce de toutes parts!

obscurcie, qu'elle reparaisse; repoussée, qu'elle revienne! Qu'elle se

reproduise, se multiplie, se transforme! qu'elle soit infatigable comme

la persécution! Que les uns marchent avec courage, que les autres se

glissent avec adresse! Que la vérité se répande, pénètre, tantôt

retentissante, et tantôt répétée tout bas! Que toutes les raisons se

coalisent, que toutes les espérances se raniment, que tous travaillent,

que tous servent, que tous attendent!

La tyrannie, l'immoralité, l'injustice, sont tellement contre nature,

qu'il ne faut qu'un effort, une voix courageuse pour retirer l'homme de

cet abîme; il revient à la morale par le malheur qui résulte de l'oubli

de la morale; il revient à la liberté par le malheur qui résulte de

l'oubli de la liberté. La cause d'aucune nation n'est désespérée.

L'Angleterre, durant ses guerres civiles, offrit des exemples

d'inhumanité. Cette même Angleterre parut n'être revenue de son délire

que pour tomber dans la servitude. Elle a toutefois repris sa place

parmi les peuples sages, vertueux et libres, et de nos jours nous

l'avons vue et leur modèle et leur espoir.

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 71 / 76 题