Que, l'usurpation ne pouvant se maintenir par le despotisme, puisque le
despotisme lui-même ne peut se maintenir aujourd'hui, il n'existe aucune
chance de durée pour l'usurpation.
Si le despotisme est impossible de nos jours, vouloir soutenir
l'usurpation par le despotisme, c'est prêter à une chose qui doit
s'écrouler un appui qui doit s'écrouler de même.
Un gouvernement régulier se met dans une situation périlleuse quand il
aspire au despotisme; il a cependant pour lui l'habitude. Voyez combien
de temps il fallut au long parlement pour s'affranchir de cette
vénération, compagne de toute puissance ancienne et consacrée, qu'elle
soit républicaine ou qu'elle soit monarchique. Croyez-vous que les
corporations qui existent sous un usurpateur éprouveraient, à briser son
joug, ce même obstacle moral, ce même scrupule de conscience? Ces
corporations ont beau être esclaves, plus elles sont asservies, plus
elles se montrent furieuses quand un événement vient les délivrer. Elles
veulent expier leur longue servitude. Les sénateurs qui avaient voté des
fêtes publiques pour célébrer la mort d'Agrippine et féliciter Néron du
meurtre de sa mère, le condamnèrent à être battu de verges et précipité
dans le Tibre.
Les difficultés qu'un gouvernement régulier rencontre à devenir
despotique participent de sa régularité: elles s'opposent à ses succès,
mais elles diminuent les périls que ses tentatives attirent sur
lui-même. L'usurpation ne rencontre pas des résistances aussi
méthodiques: son triomphe momentané en est plus complet; mais les
résistances qui se déploient enfin sont plus désordonnées: c'est le
chaos contre le chaos.
Quand un gouvernement régulier, après avoir essayé des empiétements,
revient à la pratique de la modération et de la justice, tout le monde
lui en sait gré. Il retourne vers un point déjà connu, qui rassure les
esprits par les souvenirs qu'il rappelle. Un usurpateur qui renoncerait
à ses entreprises ne prouverait que de la faiblesse. Le terme où il
s'arrêterait serait aussi vague que le terme qu'il aurait voulu
atteindre; il serait plus méprisé, sans être moins haï.
L'usurpation ne peut donc subsister, ni sans le despotisme, car tous les
intérêts s'élèvent contre elle, ni par le despotisme, car le despotisme
ne peut subsister. La durée de l'usurpation est donc impossible.
Sans doute le spectacle que la France nous offre paraît propre à
décourager toute espérance. Nous y voyons l'usurpation triomphante,
armée de tous les souvenirs effrayants, héritière de toutes les théories
criminelles, se croyant justifiée par tout ce qui s'est fait avant elle,
forte de tous les attentats, de toutes les erreurs du passé, affichant
le mépris des hommes, le dédain pour la raison. Autour d'elle se sont
réunis tous les désirs ignobles, tous les calculs adroits, toutes les
dégradations raffinées. Les passions, qui durant la violence des
révolutions se sont montrées si funestes, se reproduisent sous d'autres
formes. La peur et la vanité parodiaient jadis l'esprit de parti dans
ses fureurs les plus implacables; elles surpassent maintenant, dans
leurs démonstrations insensées, la plus abjecte servilité.
L'amour-propre, qui survit à tout, place encore un succès dans la
bassesse, où l'effroi cherche un asile. La cupidité paraît à découvert,
offrant son opprobre comme garantie à la tyrannie. Le sophisme
s'empresse à ses pieds, l'étonne de son zèle, la devance de ses cris,
obscurcissant toutes les idées, et nommant séditieuse la voix qui veut
le confondre. L'esprit vient offrir ses services; l'esprit, qui, séparé
de la conscience, est le plus vil des instruments. Les apostats de
toutes les opinions accourent en foule, n'ayant conservé de leurs
doctrines passées que l'habitude des moyens coupables. Des transfuges
habiles, illustres par la tradition du vice, se glissent de la
prospérité de la veille à la prospérité du jour. La religion est le
porte-voix de l'autorité, le raisonnement le commentaire de la force.
Les préjugés de tous les âges, les injustices de tous les pays, sont
rassemblés comme matériaux du nouvel ordre social. L'on remonte vers des
siècles reculés; l'on parcourt des contrées lointaines, pour composer de
mille traits épars une servitude bien complète qu'on puisse donner pour
modèle. La parole déshonorée vole de bouche en bouche, ne partant
d'aucune source réelle, ne portant nulle part la conviction; bruit
importun, oiseux et ridicule, qui ne laisse à la vérité et à la justice
aucune expression qui ne soit souillée.
Un pareil état est plus désastreux que la révolution la plus orageuse.
On peut détester quelquefois les tribuns séditieux de Rome, mais on est
oppressé du mépris qu'on éprouve pour le sénat sous les Césars. On peut
trouver durs et coupables les ennemis de Charles Ier, mais un dégoût
profond nous saisit pour les créatures de Cromwell.
Lorsque les portions ignorantes de la société commettent des crimes, les
classes éclairées restent intactes; elles sont préservées de la
contagion par le malheur; et, comme la force des choses remet tôt ou
tard le pouvoir entre leurs mains, elles ramènent facilement l'opinion,
qui est plutôt égarée que corrompue. Mais, lorsque ces classes
elles-mêmes, désavouant leurs principes anciens, déposent leur pudeur
accoutumée, et s'autorisent d'exécrables exemples, quel espoir
reste-t-il? où trouver un germe d'honneur, un élément de vertu? Tout
n'est que fange, sang et poussière.
Destinée cruelle, à toutes les époques, pour les amis de l'humanité!
Méconnus, soupçonnés, entourés d'hommes incapables de croire au courage,
à la conviction désintéressée; tourmentés tour à tour par le sentiment
de l'indignation quand les oppresseurs sont les plus forts, et par celui
de la pitié quand ces oppresseurs sont devenus victimes, ils ont
toujours erré sur la terre, en butte à tous les partis, et seuls au
milieu des générations tantôt furieuses, tantôt dépravées.
En eux repose toutefois l'espoir de la race humaine. Nous leur devons
cette grande correspondance des siècles qui dépose en lettres
ineffaçables contre tous les sophismes que renouvellent tous les tyrans.
Par elle, Socrate a survécu aux persécutions d'une populace aveugle, et
Cicéron n'est pas mort tout entier sous les proscriptions de l'infâme
Octave. Que leurs successeurs ne se découragent pas! qu'ils élèvent de
nouveau leur voix! Ils n'ont rien à se faire pardonner; ils n'ont besoin
ni d'expiations ni de désaveux; ils possèdent intact le trésor d'une
réputation pure. Qu'ils osent exprimer l'amour des idées généreuses;
elles ne réfléchissent point sur eux un jour accusateur! Ce ne sont
point des temps sans compensation que ceux où le despotisme, dédaignant
une hypocrisie qu'il croit inutile, arbore ses propres couleurs, et
déploie avec insolence des étendards dès longtemps connus. Combien il
vaut mieux souffrir de l'oppression de ses ennemis, que rougir des excès
de ses alliés! On rencontre alors l'approbation de tout ce qu'il y a de
vertueux sur la terre. On plaide une noble cause en présence du monde,
et secondé par les voeux de tous les hommes de bien.
Jamais un peuple ne se détache de ce qui est véritablement la liberté.
Dire qu'il s'en détache, c'est dire qu'il aime l'humiliation, la
douleur, le dénûment et la misère; c'est prétendre qu'il se résigne sans
peine à être séparé des objets de son amour, interrompu dans ses
travaux, dépouillé de ses biens, tourmenté dans ses opinions et dans ses
plus secrètes pensées, traîné dans les cachots et sur l'échafaud. Car
c'est contre ces choses que les garanties de la liberté sont instituées,
c'est pour être préservé de ces fléaux que l'on invoque la liberté; ce
sont ces fléaux que le peuple craint, qu'il maudit, qu'il déteste. En
quelque lieu, sous quelque dénomination qu'il les rencontre, il
s'épouvante, il recule. Ce qu'il abhorrait dans ce que ses oppresseurs
appelaient la liberté, c'était l'esclavage. Aujourd'hui l'esclavage
s'est montré à lui sous son vrai nom, sous ses véritables formes:
croit-on qu'il le déteste moins?
Missionnaires de la vérité, si la route est interceptée, redoublez de
zèle, redoublez d'efforts! Que la lumière perce de toutes parts!
obscurcie, qu'elle reparaisse; repoussée, qu'elle revienne! Qu'elle se
reproduise, se multiplie, se transforme! qu'elle soit infatigable comme
la persécution! Que les uns marchent avec courage, que les autres se
glissent avec adresse! Que la vérité se répande, pénètre, tantôt
retentissante, et tantôt répétée tout bas! Que toutes les raisons se
coalisent, que toutes les espérances se raniment, que tous travaillent,
que tous servent, que tous attendent!
La tyrannie, l'immoralité, l'injustice, sont tellement contre nature,
qu'il ne faut qu'un effort, une voix courageuse pour retirer l'homme de
cet abîme; il revient à la morale par le malheur qui résulte de l'oubli
de la morale; il revient à la liberté par le malheur qui résulte de
l'oubli de la liberté. La cause d'aucune nation n'est désespérée.
L'Angleterre, durant ses guerres civiles, offrit des exemples
d'inhumanité. Cette même Angleterre parut n'être revenue de son délire
que pour tomber dans la servitude. Elle a toutefois repris sa place
parmi les peuples sages, vertueux et libres, et de nos jours nous
l'avons vue et leur modèle et leur espoir.