De l'effet des mesures illégales et despotiques dans des gouvernements
réguliers eux-mêmes.
Quand un gouvernement régulier se permet l'emploi de l'arbitraire, il
sacrifie le but de son existence aux mesures qu'il prend pour la
conserver. Pourquoi veut-on que l'autorité réprime ceux qui
attaqueraient nos propriétés, notre liberté ou notre vie? Pour que ces
jouissances nous soient assurées. Mais si notre fortune peut être
détruite, notre liberté menacée, notre vie troublée par l'arbitraire,
quel bien retirerons-nous de la protection de l'autorité? Pourquoi
veut-on qu'elle punisse ceux qui conspireraient contre la constitution
de l'État? Parce que l'on craint que ces conspirateurs ne substituent
une puissance oppressive à une organisation légale et modérée. Mais si
l'autorité exerce elle-même cette puissance oppressive, quel avantage
conserve-t-elle? Un avantage de fait, pendant quelque temps peut-être.
Les mesures arbitraires d'un gouvernement consolidé sont toujours moins
multipliées que celles des factions qui ont encore à établir leur
puissance. Mais cet avantage même se perd en raison de l'usage de
l'arbitraire. Ses moyens une fois admis, on les trouve tellement courts,
tellement commodes, qu'on ne veut plus en employer d'autres. Présenté
d'abord comme une ressource extrême dans des circonstances infiniment
rares, l'arbitraire devient la solution de tous les problèmes et la
pratique de chaque jour. Alors, non-seulement le nombre des ennemis de
l'autorité s'augmente avec celui des victimes, mais sa défiance
s'accroît hors de toute proportion avec le nombre de ses ennemis. Une
atteinte portée à la liberté en appelle d'autres, et le pouvoir entré
dans cette route finit par se mettre de pair avec les factions.
On parle bien à l'aise de l'utilité des mesures illégales et de cette
rapidité extrajudiciaire qui, ne laissant pas aux séditieux le temps de
se reconnaître, raffermit l'ordre et maintient la paix. Mais consultons
les faits, puisqu'on nous les cite, et jugeons le système par les
preuves mêmes que l'on allègue en sa faveur.
Les Gracques, nous dit-on, mettaient en danger la république romaine.
Toutes les formes étaient impuissantes: le sénat recourut deux fois à la
loi terrible de la nécessité, et la république fut sauvée. La république
fut sauvée! C'est-à-dire que de cette époque il faut dater sa chute.
Tous les droits furent méconnus, toute constitution renversée. Le peuple
n'avait demandé que l'égalité des privilèges; il jura le châtiment des
meurtriers de ses défenseurs, et le féroce Marius vint présider à sa
vengeance.
L'ambition des Guises agitait le règne de Henri III. Il semblait
impossible de juger les Guises. Henri III fit assassiner l'un d'eux; son
règne en devint-il plus tranquille? Vingt années de guerres civiles
déchirèrent l'empire français, et peut-être le bon Henri IV porta-t-il,
quarante ans plus tard, la peine du dernier Valois.
Dans les crises de cette nature, les coupables que l'on immole ne sont
jamais qu'en petit nombre. D'autres se taisent, se cachent, attendent;
ils profitent de l'indignation que la violence a refoulée dans les âmes;
ils profitent de la consternation que l'apparence de l'injustice répand
dans l'esprit des hommes scrupuleux. Le pouvoir, en s'affranchissant des
lois, a perdu son caractère distinctif et son heureuse prééminence.
Lorsque les factieux l'attaquent avec des armes pareilles aux siennes,
la foule des citoyens peut être partagée; car il lui semble qu'elle n'a
que le choix entre deux factions.
On nous objecte l'intérêt de l'État, les dangers de la lenteur, le salut
public. N'avons-nous pas entendu suffisamment ces mêmes paroles sous le
système le plus exécrable? Ne s'useront-elles jamais? Si vous admettez
ces prétextes imposants, ces mots spécieux, chaque parti verra l'intérêt
de l'État dans la destruction de ses ennemis, les dangers de la lenteur
dans une heure d'examen, le salut public dans une condamnation sans
jugement et sans preuves.
Sans doute il y a pour les sociétés politiques des moments de danger que
toute la prudence humaine a peine à conjurer. Mais ce n'est point par la
violence, par la suppression de la justice, ce n'est point ainsi que ces
dangers s'évitent. C'est au contraire en adhérant plus scrupuleusement
que jamais aux lois établies, aux formes tutélaires, aux garanties
préservatrices. Deux avantages résultent de cette courageuse persistance
dans ce qui est légal. Les gouvernements laissent à leurs ennemis
l'odieux de la violation des lois les plus saintes; et de plus ils
conquièrent, par le calme et la sécurité qu'ils témoignent, la confiance
de cette masse timide, qui resterait au moins indécise, si des mesures
extraordinaires prouvaient dans les dépositaires de l'autorité le
sentiment d'un péril pressant.
Tout gouvernement modéré, tout gouvernement qui s'appuie sur la
régularité et sur la justice, se perd par toute interruption de la
justice, par toute déviation de la régularité. Comme il est dans sa
nature de s'adoucir tôt ou tard, ses ennemis attendent cette époque pour
se prévaloir des souvenirs armés contre lui. La violence a paru le
sauver un instant; mais elle a rendu sa chute plus inévitable; car, en
le délivrant de quelques adversaires, elle a généralisé la haine que ses
adversaires lui portaient.
Soyez justes, dirai-je toujours aux hommes investis delà puissance.
Soyez justes, quoi qu'il arrive; car, si vous ne pouviez gouverner avec
la justice, avec l'injustice même vous ne gouverneriez pas longtemps.
Durant notre longue et triste révolution, beaucoup d'hommes
s'obstinaient à voir les causes des événements du jour dans les actes de
la veille. Lorsque la violence, après avoir produit une stupeur
momentanée, était suivie d'une réaction qui en détruisait l'effet, ils
attribuaient cette réaction à la suppression des mesures violentes, à
trop de parcimonie dans les proscriptions, au relâchement de
l'autorité[38]; mais il est dans la nature des décrets iniques de tomber
en désuétude. Il est dans la nature de l'autorité de s'adoucir, même à
son insu. Les précautions, devenues odieuses, se négligent; l'opinion
pèse malgré son silence; la puissance fléchit; mais, comme elle fléchit
de faiblesse, elle ne se concilie pas les coeurs: les trames se renouent,
les haines se développent; les innocents, frappés par l'arbitraire,
reparaissent plus forts; les coupables, qu'on a condamnés sans les
entendre, semblent innocents; et le mal qu'on a retardé de quelques
heures revient plus terrible, aggravé du mal qu'on a fait.
Il n'y a point d'excuses pour des moyens qui servent également à toutes
les intentions et à tous les buts, et qui, invoqués par les hommes
honnêtes contre les brigands, se retrouvent dans la bouche des brigands
avec l'autorité des hommes honnêtes, avec la même apologie de la
nécessité, avec le même prétexte du salut public. La loi de Valérius
Publicola, qui permettait de tuer sans formalité quiconque aspirerait à
la tyrannie, servit alternativement aux fureurs aristocratiques et
populaires, et perdit la république romaine.
La manie de presque tous les hommes, c'est de se montrer au-dessus de ce
qu'ils sont; la manie des écrivains, c'est de se montrer des hommes
d'État. En conséquence tous les grands développements de force
extrajudiciaire, tous les recours aux mesures illégales dans les
circonstances périlleuses, ont été, de siècle en siècle, racontés avec
respect et décrits avec complaisance. L'auteur, paisiblement assis à son
bureau, lance de tous côtés l'arbitraire, cherche à mettre dans son
style la rapidité qu'il recommande dans les mesures; se croit, pour un
moment, revêtu du pouvoir, parce qu'il en prêche l'abus; réchauffe sa
vie spéculative de toutes les démonstrations de force et de puissance
dont il décore ses phrases; se donne ainsi quelque chose du plaisir de
l'autorité; répète à tue-tête les grands mots de salut du peuple, de loi
suprême, d'intérêt public; est en admiration de sa profondeur, et
s'émerveille de son énergie. Pauvre imbécile! il parle à des hommes qui
ne demandent pas mieux que de l'écouter, et qui, à la première occasion,
feront sur lui-même l'expérience de sa théorie.
Cette vanité, qui a faussé le jugement de tant d'écrivains, a eu plus
d'inconvénients qu'où ne pense pendant nos dissensions civiles. Tous les
esprits médiocres, conquérants passagers d'une portion de l'autorité,
étaient remplis de toutes ces maximes, d'autant plus agréables à la
sottise qu'elles lui servent à trancher les noeuds qu'elle ne peut
délier. Ils ne rêvaient que mesures de salut public, grandes mesures,
coups d'État. Ils se croyaient des génies extraordinaires, parce qu'ils
s'écartaient à chaque pas des moyens ordinaires. Ils se proclamaient des
têtes vastes, parce que la justice leur paraissait une chose étroite. À
chaque crime politique qu'ils commettaient, on les entendait s'écrier:
_Nous avons encore une fois sauvé la patrie!_ Certes, nous devons en
être suffisamment convaincus, c'est une patrie bientôt perdue qu'une
patrie sauvée ainsi chaque jour.