CHAPITRE XVI.

De l'effet des mesures illégales et despotiques dans des gouvernements

réguliers eux-mêmes.

Quand un gouvernement régulier se permet l'emploi de l'arbitraire, il

sacrifie le but de son existence aux mesures qu'il prend pour la

conserver. Pourquoi veut-on que l'autorité réprime ceux qui

attaqueraient nos propriétés, notre liberté ou notre vie? Pour que ces

jouissances nous soient assurées. Mais si notre fortune peut être

détruite, notre liberté menacée, notre vie troublée par l'arbitraire,

quel bien retirerons-nous de la protection de l'autorité? Pourquoi

veut-on qu'elle punisse ceux qui conspireraient contre la constitution

de l'État? Parce que l'on craint que ces conspirateurs ne substituent

une puissance oppressive à une organisation légale et modérée. Mais si

l'autorité exerce elle-même cette puissance oppressive, quel avantage

conserve-t-elle? Un avantage de fait, pendant quelque temps peut-être.

Les mesures arbitraires d'un gouvernement consolidé sont toujours moins

multipliées que celles des factions qui ont encore à établir leur

puissance. Mais cet avantage même se perd en raison de l'usage de

l'arbitraire. Ses moyens une fois admis, on les trouve tellement courts,

tellement commodes, qu'on ne veut plus en employer d'autres. Présenté

d'abord comme une ressource extrême dans des circonstances infiniment

rares, l'arbitraire devient la solution de tous les problèmes et la

pratique de chaque jour. Alors, non-seulement le nombre des ennemis de

l'autorité s'augmente avec celui des victimes, mais sa défiance

s'accroît hors de toute proportion avec le nombre de ses ennemis. Une

atteinte portée à la liberté en appelle d'autres, et le pouvoir entré

dans cette route finit par se mettre de pair avec les factions.

On parle bien à l'aise de l'utilité des mesures illégales et de cette

rapidité extrajudiciaire qui, ne laissant pas aux séditieux le temps de

se reconnaître, raffermit l'ordre et maintient la paix. Mais consultons

les faits, puisqu'on nous les cite, et jugeons le système par les

preuves mêmes que l'on allègue en sa faveur.

Les Gracques, nous dit-on, mettaient en danger la république romaine.

Toutes les formes étaient impuissantes: le sénat recourut deux fois à la

loi terrible de la nécessité, et la république fut sauvée. La république

fut sauvée! C'est-à-dire que de cette époque il faut dater sa chute.

Tous les droits furent méconnus, toute constitution renversée. Le peuple

n'avait demandé que l'égalité des privilèges; il jura le châtiment des

meurtriers de ses défenseurs, et le féroce Marius vint présider à sa

vengeance.

L'ambition des Guises agitait le règne de Henri III. Il semblait

impossible de juger les Guises. Henri III fit assassiner l'un d'eux; son

règne en devint-il plus tranquille? Vingt années de guerres civiles

déchirèrent l'empire français, et peut-être le bon Henri IV porta-t-il,

quarante ans plus tard, la peine du dernier Valois.

Dans les crises de cette nature, les coupables que l'on immole ne sont

jamais qu'en petit nombre. D'autres se taisent, se cachent, attendent;

ils profitent de l'indignation que la violence a refoulée dans les âmes;

ils profitent de la consternation que l'apparence de l'injustice répand

dans l'esprit des hommes scrupuleux. Le pouvoir, en s'affranchissant des

lois, a perdu son caractère distinctif et son heureuse prééminence.

Lorsque les factieux l'attaquent avec des armes pareilles aux siennes,

la foule des citoyens peut être partagée; car il lui semble qu'elle n'a

que le choix entre deux factions.

On nous objecte l'intérêt de l'État, les dangers de la lenteur, le salut

public. N'avons-nous pas entendu suffisamment ces mêmes paroles sous le

système le plus exécrable? Ne s'useront-elles jamais? Si vous admettez

ces prétextes imposants, ces mots spécieux, chaque parti verra l'intérêt

de l'État dans la destruction de ses ennemis, les dangers de la lenteur

dans une heure d'examen, le salut public dans une condamnation sans

jugement et sans preuves.

Sans doute il y a pour les sociétés politiques des moments de danger que

toute la prudence humaine a peine à conjurer. Mais ce n'est point par la

violence, par la suppression de la justice, ce n'est point ainsi que ces

dangers s'évitent. C'est au contraire en adhérant plus scrupuleusement

que jamais aux lois établies, aux formes tutélaires, aux garanties

préservatrices. Deux avantages résultent de cette courageuse persistance

dans ce qui est légal. Les gouvernements laissent à leurs ennemis

l'odieux de la violation des lois les plus saintes; et de plus ils

conquièrent, par le calme et la sécurité qu'ils témoignent, la confiance

de cette masse timide, qui resterait au moins indécise, si des mesures

extraordinaires prouvaient dans les dépositaires de l'autorité le

sentiment d'un péril pressant.

Tout gouvernement modéré, tout gouvernement qui s'appuie sur la

régularité et sur la justice, se perd par toute interruption de la

justice, par toute déviation de la régularité. Comme il est dans sa

nature de s'adoucir tôt ou tard, ses ennemis attendent cette époque pour

se prévaloir des souvenirs armés contre lui. La violence a paru le

sauver un instant; mais elle a rendu sa chute plus inévitable; car, en

le délivrant de quelques adversaires, elle a généralisé la haine que ses

adversaires lui portaient.

Soyez justes, dirai-je toujours aux hommes investis delà puissance.

Soyez justes, quoi qu'il arrive; car, si vous ne pouviez gouverner avec

la justice, avec l'injustice même vous ne gouverneriez pas longtemps.

Durant notre longue et triste révolution, beaucoup d'hommes

s'obstinaient à voir les causes des événements du jour dans les actes de

la veille. Lorsque la violence, après avoir produit une stupeur

momentanée, était suivie d'une réaction qui en détruisait l'effet, ils

attribuaient cette réaction à la suppression des mesures violentes, à

trop de parcimonie dans les proscriptions, au relâchement de

l'autorité[38]; mais il est dans la nature des décrets iniques de tomber

en désuétude. Il est dans la nature de l'autorité de s'adoucir, même à

son insu. Les précautions, devenues odieuses, se négligent; l'opinion

pèse malgré son silence; la puissance fléchit; mais, comme elle fléchit

de faiblesse, elle ne se concilie pas les coeurs: les trames se renouent,

les haines se développent; les innocents, frappés par l'arbitraire,

reparaissent plus forts; les coupables, qu'on a condamnés sans les

entendre, semblent innocents; et le mal qu'on a retardé de quelques

heures revient plus terrible, aggravé du mal qu'on a fait.

Il n'y a point d'excuses pour des moyens qui servent également à toutes

les intentions et à tous les buts, et qui, invoqués par les hommes

honnêtes contre les brigands, se retrouvent dans la bouche des brigands

avec l'autorité des hommes honnêtes, avec la même apologie de la

nécessité, avec le même prétexte du salut public. La loi de Valérius

Publicola, qui permettait de tuer sans formalité quiconque aspirerait à

la tyrannie, servit alternativement aux fureurs aristocratiques et

populaires, et perdit la république romaine.

La manie de presque tous les hommes, c'est de se montrer au-dessus de ce

qu'ils sont; la manie des écrivains, c'est de se montrer des hommes

d'État. En conséquence tous les grands développements de force

extrajudiciaire, tous les recours aux mesures illégales dans les

circonstances périlleuses, ont été, de siècle en siècle, racontés avec

respect et décrits avec complaisance. L'auteur, paisiblement assis à son

bureau, lance de tous côtés l'arbitraire, cherche à mettre dans son

style la rapidité qu'il recommande dans les mesures; se croit, pour un

moment, revêtu du pouvoir, parce qu'il en prêche l'abus; réchauffe sa

vie spéculative de toutes les démonstrations de force et de puissance

dont il décore ses phrases; se donne ainsi quelque chose du plaisir de

l'autorité; répète à tue-tête les grands mots de salut du peuple, de loi

suprême, d'intérêt public; est en admiration de sa profondeur, et

s'émerveille de son énergie. Pauvre imbécile! il parle à des hommes qui

ne demandent pas mieux que de l'écouter, et qui, à la première occasion,

feront sur lui-même l'expérience de sa théorie.

Cette vanité, qui a faussé le jugement de tant d'écrivains, a eu plus

d'inconvénients qu'où ne pense pendant nos dissensions civiles. Tous les

esprits médiocres, conquérants passagers d'une portion de l'autorité,

étaient remplis de toutes ces maximes, d'autant plus agréables à la

sottise qu'elles lui servent à trancher les noeuds qu'elle ne peut

délier. Ils ne rêvaient que mesures de salut public, grandes mesures,

coups d'État. Ils se croyaient des génies extraordinaires, parce qu'ils

s'écartaient à chaque pas des moyens ordinaires. Ils se proclamaient des

têtes vastes, parce que la justice leur paraissait une chose étroite. À

chaque crime politique qu'ils commettaient, on les entendait s'écrier:

_Nous avons encore une fois sauvé la patrie!_ Certes, nous devons en

être suffisamment convaincus, c'est une patrie bientôt perdue qu'une

patrie sauvée ainsi chaque jour.

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 68 / 76 题