CHAPITRE XV.

Du despotisme comme moyen de durée pour l'usurpation[33].

Pour que l'usurpation puisse se maintenir par le despotisme, il faut que

le despotisme lui-même puisse se maintenir. Or je demande chez quel

peuple civilisé de l'Europe moderne le despotisme s'est maintenu. J'ai

déjà dit ce que j'entendais par despotisme; et, en consultant

l'histoire, je vois que tous les gouvernements qui s'en sont rapprochés

ont creusé sous leurs pas un abîme où ils ont toujours fini par tomber.

Le pouvoir absolu s'est toujours écroulé au moment où de longs efforts

couronnés par le succès l'avaient délivré de tout obstacle, et

semblaient lui promettre une durée paisible.

En Angleterre, ce pouvoir s'établit sous Henri VIII. Élisabeth le

consolide. On admire l'autorité sans bornes de cette reine; on l'admire

d'autant plus qu'elle n'en use que modérément. Mais son successeur est

condamné sans cesse à lutter contre la nation qu'on croyait asservie; et

le fils de ce successeur, illustre victime, empreint par sa mort sur la

révolution britannique une tache de sang dont un siècle et demi de

liberté et de gloire peut à peine nous consoler.

Louis XIV, dans ses mémoires, détaille avec complaisance tout ce qu'il

avait fait pour détruire l'autorité des parlements, du clergé, de tous

les corps intermédiaires. Il se félicite de l'accroissement de sa

puissance devenue illimitée; il s'en fait un mérite envers les rois qui

doivent le remplacer sur le trône; il écrivait vers l'an 1666. Cent

vingt-trois ans après, la monarchie française était renversée[34].

La raison de cette marche inévitable des choses est simple et manifeste:

les institutions, qui servent de barrières au pouvoir, lui servent en

même temps d'appui. Elles le guident dans sa route; elles le soutiennent

dans ses efforts; elles le modèrent dans ses accès de violence, et

l'encouragent dans ses moments d'apathie. Elles réunissent autour de lui

les intérêts des diverses classes. Lors même qu'il lutte contre elles,

elles lui imposent de certains ménagements qui rendent ses fautes moins

dangereuses. Mais quand ces institutions sont détruites, le pouvoir, ne

trouvant rien qui le dirige, rien qui le contienne, commence à marcher

au hasard; son allure devient inégale et vagabonde. Comme il n'a plus

aucune règle fixe, il avance, il recule, il s'agite, il ne sait jamais

s'il en fait assez, s'il n'en fait pas trop. Tantôt il s'emporte, et

rien ne le calme; tantôt il s'affaisse, et rien ne le ranime. Il s'est

défait de ses alliés en croyant se débarrasser de ses adversaires.

L'arbitraire qu'il exerce est une sorte de responsabilité mêlée de

remords, qui le trouble et le tourmente.

On a dit souvent que la prospérité des états libres était passagère;

celle du pouvoir absolu l'est bien plus encore. Il n'y a pas un état

despotique qui ait subsisté dans toute sa force aussi longtemps que la

liberté anglaise.

Le despotisme a trois chances: ou il révolte le peuple, et le peuple le

renverse; ou il énerve le peuple, et alors, si les étrangers

l'attaquent, il est renversé par les étrangers[35]; ou si les étrangers

ne l'attaquent pas, il dépérit lui-même plus lentement, mais d'une

manière plus honteuse et non moins certaine.

Tout confirme cette maxime de Montesquieu, qu'à mesure que le pouvoir

devient immense la sûreté diminue[37].

Non, disent les amis du despotisme, quand les gouvernements s'écroulent,

c'est toujours la faute de leur faiblesse. Qu'ils surveillent, qu'ils

sévissent, qu'ils enchaînent, qu'ils frappent, sans se laisser entraver

par de vaines formes.

À l'appui de cette doctrine, on cite deux ou trois exemples de mesures

violentes et illégales qui ont paru sauver les gouvernements qui les

employaient. Mais, pour faire valoir ces exemples, on se renferme

adroitement dans le cercle d'un petit nombre d'années. Si l'on regardait

plus loin, l'on verrait que, par ces mesures, ces gouvernements, loin de

s'affermir, se sont perdus.

Ce sujet est d'une extrême importance, parce que les gouvernements

réguliers eux-mêmes se laissent quelquefois séduire par cette théorie.

On me pardonnera donc si, dans une courte digression, j'en fais

ressortir et le danger et la fausseté.

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 67 / 76 题