Que les hommes ne sauraient se résigner volontairement à l'arbitraire
sous aucune forme.
Si tels sont les effets de l'arbitraire, quelque forme qu'il revête, les
hommes ne peuvent s'y résigner volontairement. Ils ne peuvent donc se
résigner volontairement au despotisme, qui est une forme de
l'arbitraire, comme ce qu'on avait nommé liberté en France en était une
autre. Encore, en disant que cette prétendue liberté était une autre
forme de l'arbitraire que le despotisme, j'accorde plus que je ne
devrais: c'était le despotisme sous un autre nom.
C'est bien à tort que ceux qui ont décrit le gouvernement
révolutionnaire de la France l'ont appelé anarchie, c'est-à-dire absence
de gouvernement. Certes, dans le gouvernement révolutionnaire, dans le
tribunal révolutionnaire, dans la loi des suspects, il n'y avait point
absence de gouvernement, mais présence continue et universelle d'un
gouvernement atroce.
Il est si vrai que cette prétendue anarchie n'était que du despotisme,
que le maître actuel des Français imite toutes les mesures dont elle lui
fournit des exemples, et a conservé toutes les lois qu'elle a
promulguées. Il a toujours éludé l'abrogation de ces lois, qu'il avait
souvent promise. Il s'est donné parfois le mérite de suspendre leur
exécution, mais il s'en est réservé l'usage; et, tout en niant qu'il en
fût l'auteur, il s'en est porté légataire. C'est un arsenal d'armes
empoisonnées qu'il quitte et qu'il reprend à son gré. Ces lois planent
sur toutes les têtes, comme enveloppées d'un nuage, et demeurent en
embuscade pour reparaître au premier signal.
Tandis que j'écris ces mots, je reçois le décret du 27 décembre 1813, et
j'y lis ces trois articles: «4. Nos commissaires extraordinaires sont
autorisés à ordonner toutes les mesures de haute police qu'exigeraient
les circonstances et le maintien de l'ordre public. 5. Ils sont
pareillement autorisés à former des commissions militaires, et à
traduire devant elles ou devant les cours spéciales toutes personnes
prévenues de favoriser l'ennemi, d'être d'intelligence avec lui, ou
d'attenter à la tranquillité publique. 6. Ils pourront faire des
proclamations et prendre des arrêtés. Lesdits arrêtés seront
obligatoires pour tous les citoyens. Les autorités judiciaires, civiles
et militaires, seront tenues de s'y conformer et de les faire exécuter.»
Ne sont-ce pas là les proconsuls de la convention? Ne retrouvons-nous
pas dans ce décret les pouvoirs illimités et les tribunaux
révolutionnaires? Si le gouvernement de Robespierre eût été de
l'anarchie, celui de Napoléon serait de l'anarchie. Mais non: le
gouvernement de Napoléon est du despotisme, et il faut reconnaître que
celui de Robespierre n'était autre chose que du despotisme.
L'anarchie et le despotisme ont ceci de semblable, qu'ils détruisent la
garantie et foulent aux pieds les formes; mais le despotisme réclame
pour lui ces formes qu'il a brisées, et enchaîne les victimes qu'il veut
immoler. L'anarchie et le despotisme introduisent dans l'état social
l'état sauvage; mais l'anarchie y remet tous les hommes: le despotisme
s'y remet lui seul, et frappe ses esclaves, garrottés des fers dont il
s'est débarrassé.
Il n'est donc point vrai qu'aujourd'hui, plus qu'autrefois, l'homme soit
disposé à se résigner au despotisme. Une nation fatiguée par des
convulsions de douze années a pu tomber de lassitude, et s'assoupir un
instant sous une tyrannie accablante, comme le voyageur épuisé peut
s'endormir dans une forêt, malgré les brigands qui l'infestent; mais
cette stupeur passagère ne peut être prise pour un état stable.
Ceux qui disent qu'ils veulent le despotisme, disent qu'ils veulent être
opprimés, ou qu'ils veulent être oppresseurs. Dans le premier cas, ils
ne s'entendent pas; dans le second, ils ne veulent pas qu'on les
entende.
Voulez-vous juger du despotisme pour les différentes classes? Pour les
hommes éclairés, pensez à la mort de Thraséas, de Sénèque; pour le
peuple, à l'incendie de Rome, à la dévastation des provinces; pour le
maître même, à la mort de Néron, à celle de Vitellius.
J'ai cru ces développements nécessaires, avant d'examiner si
l'usurpation pouvait se maintenir par le despotisme. Ceux qui
aujourd'hui lui indiquent ce moyen comme une ressource assurée nous
entretiennent perpétuellement du désir, du voeu des peuples, et de leur
amour pour un pouvoir sans bornes qui les comprime, les enchaîne, les
préserve de leurs propres erreurs, et les empêche de se faire du mal,
sauf à leur en faire lui-même et lui seul. On dirait qu'il suffit de
proclamer bien franchement que ce n'est pas au nom de la liberté qu'on
nous foule aux pieds, pour que nous nous laissions fouler aux pieds avec
joie. J'ai voulu réfuter ces assertions absurdes ou perfides, et montrer
quel abus de mots leur a servi de base.
Maintenant qu'on doit être convaincu que le genre humain, malgré la
dernière et malheureuse expérience qu'il a faite d'une liberté fausse,
n'en est pas, en réalité, plus favorablement disposé pour le despotisme,
je vais chercher si, en réunissant tous les moyens de la tyrannie,
l'usurpation peut échapper à ses nombreux ennemis, et conjurer les
périls multipliés qui l'entourent.