CHAPITRE XIV.

Que les hommes ne sauraient se résigner volontairement à l'arbitraire

sous aucune forme.

Si tels sont les effets de l'arbitraire, quelque forme qu'il revête, les

hommes ne peuvent s'y résigner volontairement. Ils ne peuvent donc se

résigner volontairement au despotisme, qui est une forme de

l'arbitraire, comme ce qu'on avait nommé liberté en France en était une

autre. Encore, en disant que cette prétendue liberté était une autre

forme de l'arbitraire que le despotisme, j'accorde plus que je ne

devrais: c'était le despotisme sous un autre nom.

C'est bien à tort que ceux qui ont décrit le gouvernement

révolutionnaire de la France l'ont appelé anarchie, c'est-à-dire absence

de gouvernement. Certes, dans le gouvernement révolutionnaire, dans le

tribunal révolutionnaire, dans la loi des suspects, il n'y avait point

absence de gouvernement, mais présence continue et universelle d'un

gouvernement atroce.

Il est si vrai que cette prétendue anarchie n'était que du despotisme,

que le maître actuel des Français imite toutes les mesures dont elle lui

fournit des exemples, et a conservé toutes les lois qu'elle a

promulguées. Il a toujours éludé l'abrogation de ces lois, qu'il avait

souvent promise. Il s'est donné parfois le mérite de suspendre leur

exécution, mais il s'en est réservé l'usage; et, tout en niant qu'il en

fût l'auteur, il s'en est porté légataire. C'est un arsenal d'armes

empoisonnées qu'il quitte et qu'il reprend à son gré. Ces lois planent

sur toutes les têtes, comme enveloppées d'un nuage, et demeurent en

embuscade pour reparaître au premier signal.

Tandis que j'écris ces mots, je reçois le décret du 27 décembre 1813, et

j'y lis ces trois articles: «4. Nos commissaires extraordinaires sont

autorisés à ordonner toutes les mesures de haute police qu'exigeraient

les circonstances et le maintien de l'ordre public. 5. Ils sont

pareillement autorisés à former des commissions militaires, et à

traduire devant elles ou devant les cours spéciales toutes personnes

prévenues de favoriser l'ennemi, d'être d'intelligence avec lui, ou

d'attenter à la tranquillité publique. 6. Ils pourront faire des

proclamations et prendre des arrêtés. Lesdits arrêtés seront

obligatoires pour tous les citoyens. Les autorités judiciaires, civiles

et militaires, seront tenues de s'y conformer et de les faire exécuter.»

Ne sont-ce pas là les proconsuls de la convention? Ne retrouvons-nous

pas dans ce décret les pouvoirs illimités et les tribunaux

révolutionnaires? Si le gouvernement de Robespierre eût été de

l'anarchie, celui de Napoléon serait de l'anarchie. Mais non: le

gouvernement de Napoléon est du despotisme, et il faut reconnaître que

celui de Robespierre n'était autre chose que du despotisme.

L'anarchie et le despotisme ont ceci de semblable, qu'ils détruisent la

garantie et foulent aux pieds les formes; mais le despotisme réclame

pour lui ces formes qu'il a brisées, et enchaîne les victimes qu'il veut

immoler. L'anarchie et le despotisme introduisent dans l'état social

l'état sauvage; mais l'anarchie y remet tous les hommes: le despotisme

s'y remet lui seul, et frappe ses esclaves, garrottés des fers dont il

s'est débarrassé.

Il n'est donc point vrai qu'aujourd'hui, plus qu'autrefois, l'homme soit

disposé à se résigner au despotisme. Une nation fatiguée par des

convulsions de douze années a pu tomber de lassitude, et s'assoupir un

instant sous une tyrannie accablante, comme le voyageur épuisé peut

s'endormir dans une forêt, malgré les brigands qui l'infestent; mais

cette stupeur passagère ne peut être prise pour un état stable.

Ceux qui disent qu'ils veulent le despotisme, disent qu'ils veulent être

opprimés, ou qu'ils veulent être oppresseurs. Dans le premier cas, ils

ne s'entendent pas; dans le second, ils ne veulent pas qu'on les

entende.

Voulez-vous juger du despotisme pour les différentes classes? Pour les

hommes éclairés, pensez à la mort de Thraséas, de Sénèque; pour le

peuple, à l'incendie de Rome, à la dévastation des provinces; pour le

maître même, à la mort de Néron, à celle de Vitellius.

J'ai cru ces développements nécessaires, avant d'examiner si

l'usurpation pouvait se maintenir par le despotisme. Ceux qui

aujourd'hui lui indiquent ce moyen comme une ressource assurée nous

entretiennent perpétuellement du désir, du voeu des peuples, et de leur

amour pour un pouvoir sans bornes qui les comprime, les enchaîne, les

préserve de leurs propres erreurs, et les empêche de se faire du mal,

sauf à leur en faire lui-même et lui seul. On dirait qu'il suffit de

proclamer bien franchement que ce n'est pas au nom de la liberté qu'on

nous foule aux pieds, pour que nous nous laissions fouler aux pieds avec

joie. J'ai voulu réfuter ces assertions absurdes ou perfides, et montrer

quel abus de mots leur a servi de base.

Maintenant qu'on doit être convaincu que le genre humain, malgré la

dernière et malheureuse expérience qu'il a faite d'une liberté fausse,

n'en est pas, en réalité, plus favorablement disposé pour le despotisme,

je vais chercher si, en réunissant tous les moyens de la tyrannie,

l'usurpation peut échapper à ses nombreux ennemis, et conjurer les

périls multipliés qui l'entourent.

Adolphe : Anecdote trouvée dans les papiers d'un inconnu Suivi de quelques réflexions sur le théâtre allemand et sur la tragédie de Wallstein, et de l'esprit de conquête et de l'usurpation · 第 66 / 76 题